LE PAGANISME
Mulliplex.
Et je vis au-dessus de ma tête un point noir.
Et ce point noir semblait une mouche dans l'ombre.
J'y volai. L'eau des mers, sous son flot le plus sombre, A des monstres obscurs qui vont, seuls ou nombreux, Et l'éther cache aussi des êtres ténébreux ; Sous les ombres on vit comme on vit sous les ondes; Je franchis ces hauteurs lugubres et profondes.
Et cette mouche était un vautour.
Il planait
Dans le vide, que nul ne sonde et ne connaît, '
Criant :
— Hé! le géant ! Hél Thomme de l'abîme l j
Est-ce que tu n'es pas fatigué? De ma cime, |
J'entends le craquement éternel de tes os. !
Ta livide sueur pleut dans l'impur chaos. |
Es-tu très las? Réponds. Sur ton immense épaule \ Pèse l'énormité monstrueuse du pôle,
Le globe, avec les cieux, et les monts chevelus, ^
Avec les mers roulant les flux et les reflux, i
Avec ses dieux ayant des monstres pour ancêtres, }
Avec sa fourmilière épouvantable d'êtres, i Avec ses millions de chocs, de bruits, de pas, Ses vivants et ses morts... c'est bien lourd, n'est-ce pas? — j
Nulle voix ne sortit du vide pour répondre : Et tout continua d'être horrible, et de fondre La cécité muette avec l'obscurité.
Et le vautour me vit, et, s'étant arrêté, Grave et hideux, me dit :
— Passant, sache les choses.
Il est des dieux. Ils sont les dieux, mais non les causes.
II poursuivît î
— Je suis le grand vautour béant.
J'étais sur la montagne et j'avais un géant. Pas l'être à qui je viens de parler, mais un autre. Vous, hommes, votre loi, c'est d'apprendre; la nôtre, A nous, les becs d'acier, craints même des tombeaux, C'est d'arracher la vie et la chair par lambeaux; Il faut au dur vautour la proie ensanglantée. La mienne me plaisait; je mangeais Prométhée.
Quand Orphée apparut, et me dit : Viens! j'allai, Rauque et tout frémissant, vers cet homme étoile. Il chantait, et son hymne était une prière, Et, lui, marchait devant, et je volais derrière; Et tout ce que je sais, ô passant, c'est l'esprit. C'est Orphée au front calme et doux, qui me l'apprit. Stupide, j'ai suivi cette voix enchantée. Et c'est ainsi que fut délivré Prométhée.
Écoute. En écoutant l'esprit se forme et naît. Prométhée, à travers les tourments, m'enseignait; Orphée a complété Tœuvre de Prométhée.
Sache à ton tour.
— Le monde est de l'ombre agitée; L'ombre en heurtant ses flots produit le chaos noir. D'où sort la masse informe et brute, laissant voir Dans ses plis ces noirceurs, ces larves, ces chimèref Que le chaos appelle à voix basse les mères; Et le père de tout, c'est le vague étoile.
L'univers a sur lui, globe d'ombre mêlé.
Trois déesses qui sont trois aveugles terribles.
Maîtresses du réseau des forces invisibles,
Elles ouvrent sans bruit leurs bras insidieux,
Et prennent les titans, les hommes et les dieux;
L'œil partout voit surgir une sombre inconnue :
Sur la terre Vénus, la grande nymphe nue;
En bas, dans l'âpre lieu des mânes redouté,
La stryge Hécate; en haut, l'ombre Fatalité.
Vénus étreint la vie et rien ne lui résiste;
Hécate tient l'enfer; et, comme un geôlier triste.
L'ombre Destin s'adosse au grand ciel constellé ;
On voit sur l'azur noir ce fantôme voilé.
Ainsi le monde, enfer, terre et cieux, plein de haines,
Est triple pour souffrir et frémit sous trois chaînes.
Tout par une noirceur vers un gouffre est conduit.
Hécate, c'est la nuit, le Destin, c'est la nuit,
Et Vénus, c'est la nuit. Vénus, fauve et fatale,
A deux filles, la Mort et la Volupté pâle;
Et Mort et Volupté sont deux ombres qui font
Chacune sous la vie un abîme sans fond
Lïù VAUTOUn. 123
0 déités, tenant 5ous leur pouvoir immonde, ]
Les entrailles, le cœur, et le cerveau du monde,
Et toute la nature attachée à trois fils 1 ^
Les astres sont leurs yeux; les nuits sont leurs profils. ;
Rien ne peut les fléchir; c*est en vain qu'on réclame.
Le Sort est tigre, Hécate est sphinx, Vénus est lemme. ',
Une cariatide immense porte tout, !
Tellus en deuil, Neptune amer, Pluton qui bout, i Arbres, moissons, déserts, flots confus, rocs inertes,
Fleuves laissant traîner leurs longues barbes vertes, j Hommes et champs d'où sort un bruit sourd, tournoiements ■
Des nuages, de jour ou d'orage écumants, j
Et Pan, qui, dérangeant les branchages des ormes, i
Apparaît vaguement au fond des bois énormes. ]
Tout est un groupe obscur d'aspects fallacieux; j Les sphères font un bruit de lyres dans les cieux; Le porche sidéral, antre du Sort, gouverne
Ce monde triple, ciel, terre en fleurs, rouge averne. J
Une grâce sinistre est mêlée à l'efl'roi. ;
Partout quelque chaos, dont quelque monstre est roi, \
Obéit, dans l'écume ou la flamme ou l'épine, {
Aux yeux d'une Amphitrite ou d'une Proserpine, j
Ou de quelque Cybèle au front blond et serein. ]
Partout se croisent l'eau, le feu, l'autan sans frein, i
Les satyres dansants, les nymphes chasseresses, j Et, dans le sombre azur, des essors de déesses. Et, tour à tour, et l'un après l'autre, au plus noir
De Tantre, que blanchit l'aube et qu'ombre le soir, On voit passer, forgeant la lumière ou la brume, Sur l'heure, étincelante et ténébreuse enclume. Le Jour, la Nuit, géants cyclopes à l'œil rond, Ayant, l'un le soleil, l'autre la lune, au front.
La Matière est au centre, au fond des sombres voûtes; Hydre, divinité, la plus noire de toutes.
Tout cherche tout, sans but, sans trêve, sans repos.
Ces femmes qu'un dieu pousse et dont les blanches peaux
En touchant l'arbre ému font frémir les écorces,
Ces démons composés d'ivresses et de forces.
Les Ménades, aux seins de sirène, aux yeux fous,
Passent levant leur robe au-dessus des genoux,
Mêlant les voix, le luth, la timbale et le cistre.
0 monde ténébreux, éblouissant, sinistre!
La fange se soulève et veut lécher les cieux.
Les cieux n'abhorrent pas cet hymen monstrueux.
Omphale aux blonds cheveux étreint le vaste Hercule,
Tout frémit. Dans le vague et trouble crépuscule
Les temples entrevus dressent leurs noirs piliers;
Les flamboiements des yeux errent dans les halliers;
Le pâtre attend Phœbé; l'ombre qui se déchire
Laisse voir le dragon, l'elfe, l'hécatonchyrô
Tâchant de s'enlacer, de s'unir, de sentir ;
La blanche vision des nymphes fait sortir
Sylvain des bois, Triton des eaux, Vulcain des forges;
Pan contemple effaré la nudité des gorges;
L'arbre est un faune ardent qu'on ne peut assoupir,
Et les antres sont pleins d'un immense soupir.
Dans l'orageux banquet des thyrses et des lyres
Et de toutes les soifs buvant tous les délires,
Hacchus, environné de tigres, chante et rit;
Er, dégorgeant au fond des cerveaux qu'il flétrit
La fumée acre où vont et viennent des fantômes,
Spectres bleus de l'éther, larves des noirs royaumes.
Les cris, les coups, la rage et le baiser lascif.
Le vin cynique emplit les coupes d'or massif.
On fait un nid de l'ombre, un lit de la matière.
Se ruant les seins nus sur la nature entière,
Éblouis, hérissés, debout, couchés, assis.
Les mages de Cybèle et les mages d'Isis,
L'éphèbe au front charmant, les vierges, les prêtresses,
Les bacchantes livrant aux vents leurs folles tresses,
iNaïades, chèvre-pieds, kabyres, segipans.
Et les hommes-chevaux et les femmes-serpents.
Les prêtres qu'en passant, bouc rêveur, tu salues.
Les troglodytes roux aux poitrines velues,
Polyphème, Astarté, Cerbère, Hylas, Atys,
Toutes les passions, et tous les appétits.
S'accouplent, évohé! rugissent, balbutient,
Et, sous l'œil du destin calme et froid, associent
Le râle et le baiser, la morsure et le cnant,
La cruauté joyeuse et le bonheur méchant,
Et toutes les fureurs que la démence invente,
Et célèbrent, devant l'esprit qui s'épouvante.
Devant l'aube, devant l'astre, devant l'éclair.
Le mystère splendide et hideux de la chair,
Et, cherchant les lieux sourds, les rocs inabordables, Écheveiés, pâmés, amoureux, formidables.
Ivres, Tun qui s'échappe et l'autre qui poursuit, Dansent dans l'impudeur farouche de la nuiti
Au faîte de l'orgie et dans le bruit des coupes,
l.a géante qui plonge aux flots ses larges croupes
Dont chaque mouvement pour l'homme est un fléau,
Le monstre aux millions de visages, Géo,
Sur les Alpes couchée, et montagne comme elles.
Prodigue ses amours, ses lèvres, ses mamelles,
Et, s'ouvrant sans relâche aux longs embrassements.
Engouffre en ses flancs noirs tout un monde d'amants,
Le devin, le rôdeur des monts, l'homme de l'antre,
Épicure, l'esprit, et Silène, le ventre.
Le rayon, le fumier, et tout l'impur troupeau
Des êtres vils ayant des toisons sur la peau.
L'ours, l'hyène et le tigre et la louve échauffée.
Et, derrière ce groupe affreux, le pâle Orphée !
Elle se donne à tous ensemble, et, tour à tour,
Les fait rugir de haine et se tordre d'amour,
Les étreint, les ravit, les baise et les dévore.
A ses cils ténébreux elle mêle l'aurore.
L'homme la voit qui guette au milieu des roseaux.
Laissant ses cheveux d'herbe ondoyer dans les eaux.
Elle chante, appuyant à sa hanche écaillée
Ses coudes de branchage et ses mains de feuillée :
— Viens! je suis la Naturel — Et, charmés, palpitants,
Vaincus, de tous les points du monde en même temps,
Les bergers, les songeurs, les voyeurs, les colosses.
Les mornes dieux de l'Inde aux têtes de molosses,
Les lourds typhons d'en bas, le peuple hydre et géant, i'ullulant, fécondant, multipliant, créant, Frémissant d'approcher peut-être de leur mère. Fixent leurs fauves yeux sur l'obscène chimère l Lit l'écume embrassant le roc sauvage et brut, Les baisers de l'orage et des vagues en rut L'entourent, et son souffle émeut la bête immonde Et sans cesse, à jamais, dans l'air, la flamme et Tonde, A travers l'éternelle et livide vapeur, La prunelle des nuits regarde avec stupeur, Et l'ouragan flagelle et l'océan caresse La prostitution de la sombre déesse.
C'est ainsi que tout vit et tout meurt, haletant.
L'astre est une étincelle et le siècle un instant.
Le souffle de la mort couvre à chaque rafale
D'ombres le fleuve Styx, d'oiseaux le lac Stymphale;
Et la guerre aux longs cris plane, et les pestes vont
S'accoupler pêle-mêle au bas du ciel profond,
Elles se dressent, sœurs du meurtre et de l'envie,
Et leurs regards de larve épouvantent la vie;
Et l'on entend, au fond des brouillards soucieux,
Hurler la bête fauve effrayante des cieux,
Le tonnerre; et, troublés et prêts à se dissoudre,
Les mers, les bois, les monts, sous les pas de la foudre,
Tremblent, et le vent jette à travers ses éclats
Les imprécations du portefaix Atlas.
Car tout pèse sur lui. Je te l'ai dit, le monde, Avec l'air bleu, le feu vermeil, l'eau verte et ronde,
Avec réther, l'espace, et les ascensions Splendides et sans fin des constellations, Oscille, soutenu sur ce vivant pilastre. Au sommet resplendit TOlympe, caverne astre.
L'Olympe est couronné de spectres radieux
Qui seraient des brigands s'ils n'étaient pas des dieux.
L'Olympe a pour fleurons les douze dieux sublimes.
Leur rayonnement calme aveugle les abîmes.
Au-dessous, les titans, les mammons, les géants,
L'hydre Glaucus gonflant sa croupe d'océans,
Rampent, et les sylvains, les telchines, les dives.
Dans les eaux, sous les plis des algues maladives,
Serpentent avec l'orphe horrible, et l'anthia,
Et l'impur Géryon qu'Alcide châtia;
Et l'on distingue en bas la race lapidaire,
Gorgone, que la lune en tremblant considère.
Les trois Parques branlant la tête sur le bruit
Du rouet où le jour est filé par la nuit,
Ghronos, face à quatre yeux, Derceto pisciforme;
Et, comme le brin d'herbe, entre le cèdre et l'orme,
L'homme entre le titan et le dieu disparaît.
Les monstres sur son front faisant une forêt.
Ces douze dieux, ayant triomphé, sont tranquilles Et féroces; ils ont les temples dans les villes, Les forêts dans la plaine et les rocs sur les monts;
Vulcain par les Brontès et par les Pyracraons
Leur fait forger la foudre et le vent en armures;
Dodone les salue avec de sourds murmures;
Ils sont grands et sereins, et chacun de leurs pas
Mesure un tiers du ciel dans son vaste compas.
Toute pudeur sur terre à leur souffle se fane ;
Jupiter est tyran, Gypris est courtisane,
Pliœbus est assassin; Pallas tue; et Junon
A le meurtre au regard fixe pour compagnon ;
Kole fou vomit la pluie échevelée;
Neptune est la tempête et Mars est la mêlée,
Saturne abat la vie avec sa large faulx. —
Parmi les dieux méchants. Mercure est le dieu faux ;
Le servent le soupçonne et le renard le flaire.
En haut, l'horrible Amour, pire que la colère,
Kègne; et, perçant les cœurs de flèches, diaprant
La terre de rosiers et de tombeaux, il prend
L'univers par les dieux et les dieux par la femme. —
Telle est l'orgie, et l'œil va, dans ce monde infâme,
De la substance énorme à l'esprit odieux.
Les fléaux sont titans et les vices sont dieux.
On entend les dieux rire; on voit leurs vagues trônes Resplendir au-dessus des monts acrocéraunes; La vie est autour d'eux un sourd frémissement; La prière à leurs pieds boite; l'oracle ment; La moitié de la terre est un marais qui trempe Dans le chaos, cloaque où l'être informe rampe; Et le ciel est trop bas pour qu'Othryx le géant Se puisse à son réveil mettre sur son séant.
Et Tout, c'est toi, Matière l
Oui, l'ombre où Pythagore Volt passer le triton, la nymphe et l'égrégore ; Oui, la sirène, à l'heure où brille le halo, Ouvrant son chant dans l'air, ses nageoires dans l'eau, C'est toi! c'est toi Téthys, la femme aux mains palmées; Ces dieux, c'est toi; c'est toi, ces monstres; ces pygmées Et ces géants, c'est toi ; tous ces masques béants, Corybantes hurlant les cyniques pœans, Stryges, psylles, c'est toi ; c'est toi, ces myriades De méduses, d'éons, de fauves, de dryades; C'est toi, cette stupeur, c'est toi, ce mouvement, ^Matière! bloc inerte et noir fourmillement! Et, devant cette horreur, toute philosophie Pousse un cri, puis se tait, rêve et se pétrifie.
Quant à l'homme, qu'est-t-il? Rien. Et je te l'ai dit.
Fait d'un peu de limon que Jupiter perdit, ;
N'ayant, sous l'obscur ciel d'où tombe la sentence, î
Ni loi, ni liberté, ni droit, ni résistance, )
Il n'est que le hochet des monstres. i
Nu, fatal, j
L'homme commet le crime et les dieux font le mal. '
L'homme, face au vil souffle et bouche aux plaintes vainesj Sent en lui, dans ses os, dans ses nerfs, dans ses veines, '-
LE VAUTOUR. 13i \
Germer Tarborescence horrible du destin, <
Tout banquet est suspect, les dieux sont du festin; ;
Atrée offre la coupe aux lèvres de Thyeste; ]
Oreste est parricide et Jocaste est inceste; ;
Phèdre a peur, Myrrha tremble, et Pasiphaë fuit; .
Hélas! elles ont bu les philtres de la nuit! i
Le sort est un bourreau; la vie est une folle. ' Le glaive naît du glaive. Agamemnon immole
Sa fille, et Clytemnestre immole Agamemnon. -
— Justice, crie Ajax, es-tu? La Mort dit : NonI ; Médée est ivre et rit. Oh î comme vous pleurâtes,
Cassandre, dans l'horreur des ombres scélérates I '
Quoique innocents, ils sont comme des criminels. . ]
Autour d'eux à jamais se dressent éternels )
Le remords, le bois triste où l'on entend des râles l
De meurtre, et l'entourage aff"reux des spectres pâles. l
Apollon forcené se jette, sombre amant, •
Sur Daphné; c'est Daphné qu'attend le châtiment. -l
Thémis aveugle tient la balance incertaine. -
Tout est dragon, serpent, hydre, polype, antenne, i
Griff'e, ongle, serre; et l'homme est pris dans les anneaux '
De Géo, de Typhon, d'Éole et d'Oiiranos. ^.
Tous les rameaux de l'ombre ont de fatales pommes. ^
il suffit de passer dans le taillis des hommes ^
Pour secouer la branche exécrable des maux. "^ Le crime et la vertu sont deux néants jumeaux
Que dans le même abîme emporte la môme aile. ' j
Sans voir, sans regarder, sans choisir, pcle-mêle, ■
Le dieu d'en bas, l'inepte et ténébreux Hadès, '
Jette vieillards, enfants, guerriers, rois sous le dais \
A régout Styx, où pleut l'éternelle immondice; j
Sourd, même pour Orphée, il lui jorend Eurydice ^
Tout est dérision. Vénus saisit Psyché.
Achille meurt par où sa mère Ta touché. Oh! les mères 1 Cherchez les fils, cherchez la joie! Niobé devient pierre et nuit; Hécube aboie.
Êtrp chaste, à quoi bon? Vivre austère, pourquoi?
Plus de vertu contient plus d'ombre et plus d'effroi.
Les assassins, creuseurs de fosses à la hâte,
Le voleur écoutant à la porte qu'il tâte,
Ne sont pas plus troublés qu'OEdipe au front pieux.
Comme le sanglier s'abat sous les épieux,
L'homme tombe percé par les carquois célestes.
Les grands sont les maudits, les bons sont les funestes.
Le ciel sombre est croulant sur les hommes; l'autel,
Calme et froid, à celui qui l'embrasse est mortel;
Une Euménide dort sur les marches du temple.
Le meilleur, si le sort veut en faire un exemple,
N'a plus de cœur, n'a plus d'entrailles, n'a plus d'yeux,
Ploie et meurt sous le poids formidable des dieux.
Les générations s'envolent dissipées;
Les jours passent ainsi que des lueurs d'épées.
Au-dessus des vivants le sort lève le doigt.
Nul ne fait ce qu'il fait ; nul ne voit ce qu'il voit.
Nais : la main du sort s'ouvre. Expire : elle se ferme;
Nul ne sait rien de plus. Guerres sans but, sans terme,
Sans conscience, écume aux dents et glaive au poing!
La bouche mord l'oreille et ne lui parle point;
Le sourd étreint l'aveugle; on lutte, on se dévore;
On se prend, on se quitte, on se reprend encore;
Et nul n'est jamais libre un instant sous les cieux.
Ce que lâche le sort est repris par les dieux;
Ce qu'épargnent les dieux fatigués, l*amour traître Le ressaisit; tout saigne et tout souffre, sans être.
Le penseur voit, au bord des noirs destins venu,
Se prolonger sans fin dans le gouffre inconnu
Cette agitation des vagues de ténèbres.
Où sont les grands, les forts, les puissants, les célèbres?
Ils sont où la fumée est allée, où les bois
Ont envoyé les bruits, les souffles et les voix;
Et le sourd néant dit : Ce n'était pas îa peine!
Et maintenant, Platon, Socrate, Callisthène,
Diogène, Zenon, Démocrite, Archytas,
Thaïes, Cratès, Pyrrhon, Anaxagore, ô tas
De sages, répondez : Qu'est-ce que la sagesse?
Veille ou dors, viens ou fuis, nie oucrois, prends ou laisse; Sois immonde ou sois pur sois bon ou sois pervers; Insulte l'aube ou ris sous les feuillages verts; Montre-toi, cache-toi; va-t'en, demeure, oscille; Ignore ou bien apprends; pense, ou sois imbécile! Science humaine, essai de regard! louche effort Pour faire un trou de flamme au mur brumeux du sort Imprécation sombre et pleine d'anathèmes! Esprit humain! rumeur! passade de systèmes! Place publique où vont et viennent, dans le soir. Les projets de penser que l'homme peut avoir! Le monde est une meule à broyer la pensée.
Après une science épuisée et lassée,
Une doctrine vient criant : Qu'est-ce que c'est?
Et passe en redisant ce que l'autre disait.
Tous répètent : — Pourquoi? pourquoi? Nui ne devine
L'obscur secret de l'ombre infernale et divine.
— Comment sortir? comment entrer? Vouloir, savoir,
Ouvrent-ils les verrous de ce dédale noir?
Essayons de la mort! Essayons de la vie!
La volonté se sent par le destin suivie.
Si nous redescendions ou si nous remontions?
Quelle est l'issue, ô nuit? — Toutes les questions
Ont des portes d'énigme et des yeux d^ fantôme;
Et, tristes et courbés sous le ténébreux dôme,
Les songeurs frissonnants cherchent les sombres clés
Dans la sereine horreur des gouffres étoiles.
Et chacun d'eux, penché sur l'ombre où tout s'achève..
Jette à qui passera ces noirs conseils du rêve :
— La prière est sans but. L'être est un fait hagard.
Ne jte mets pas en frais d'amour pour le hasard.
Chante ou maudis! qu'importe au destin que tu l'aimes I
Les pas du genre humain sont bordés de problèmes.
Là vie est l'avenue effrayante des sphinx.
L'orgueil et la science, yeux de paon, yeux de lynx,
Aboutissent au même avortement, et l'homme ^ ;■
Tremble, et sent des démons dans tous les dieux qu'il nommeli
LE VALTOUll. 135
Proraéthee a voulu sortir de cette nuit, Finir ce que les dieux n'ont qu'à moitié produit, Labourer, enseigner, civiliser, et faire Du monde une vivante et radieuse sphère, Tirer du roc sauvage et des halliers épais Les éblouissements de Tordre et de la paix, Défricher la forêt monstrueuse de l'être, Et faire vivre ceux que le destin fait naître. 11 a voulu sacrer la terre, ouvrir les yeux, Mettre le pied de l'homme à l'échelle des cieux, Soumettre la nature et que l'homme la mène. Diminuer les dieux de la croissance 'ùumaine, Couvrir les cœurs d'un pan de l'azur étoile, Faire du ver rampant jaillir l'esprit ailé. Tendre une chaîne d'or entre l'arbre et la ville, Au Tartare à jamais plonger la haine vile, Lier le mal horrible au chaos épineux, Et fonder, dans le cœur des .hommes lumineux, Afin que la raison l'achève et le bâtisse. Un temple, et remplacer Atlas par la Justice.
Les dieux l'ont puni. Seul, vaincu, saignant, amer,
11 est tombé, pleuré des filles de la mer.
Et moi, j'ai bu le sang de l'enchaîné terrible.
13f) DIEU.
Tout est mort maintenant. Et, dans l'ombre inflexible.
Sous le rayonnement des boucliers divins,
Les efforts des géants et des hommes sont vains.
Toutefois, tant qu'il reste un peu d'air, l'oiseau vole. Orphée en me quittant m'a dit cette parole :
« Être ailé, l'aile monte aux cieux. Rappelle-toi ^
« Que vouloir est la force et qu'atteindre est la loi. i
« L'obstacle est là; sans doute- il attend qu'on le brise. ]
« Ce qu'a fait Prométhée est fait; la flamme est prise. |
« Elle est sur terre, elle est quelque part; l'homme peut i
« La retrouver; grandir, vivre, exister, s'il veut! J
« S'il sait penser, gravir, creuser, saisir, étreindre, i
« S'il ne laisse jamais le saint flambeau s'éteindre, 1
«S'il se souvient qu'il peut, puisque l'idée a lui, |
« Allumer quelque chose en lui de plus que lui, \
« Qu'il doit lutter, que l'aube est une délivrance, -
« Et qu'avoir le flambeau, c'est avoir l'espérance; '
a Car deux rayons d'en haut composent la clarté, j
« Et Tun est la puissance, et l'autre est la beauté. » j
L1-: VAUiOUil.
— 0 vautour, dans la nuit sans fond qui nous assiège, Où donc est la clarté dont tu parles? criai-je. —
J'attendais la réponse, il avait disparu.
Il s'était effacé sans môme avoir décru.
Ainsi vient, tourbillonne et fuit la feuille morte
Au vent que la nuit fait quand elle ouvre sa porte,
A rheure où sur les monts le pâtre vient s'asseoir.
LE MOSAISMB
Uwis.
Et je vis au-dessus de ma tête un point noir.
Et ce point noir semblait une mouche dans l*ombre.
Comme lorsque la lune au fond des brouillards sombre
Une vague lueur flottait, l'immensité
Blanchissait.
Je repris ma course et je montai Dans Pair que je fendais d'une aile prompte et sûre, Vers le point qu'on voyait dans l'espace ; à mesure Que je montais, l'objet grossissait, et, pareil Aux figures qu'on voit croître dans le sommeil, Il prenait une forme étrange.