UO DIEU
Et cette mouche Était un aigle au vol tournoyant et farouche.
Le vide était moins sombre et le vent moins mauvais. Chacun des noirs oiseaux vers qui je m'élevais, Comme jadis le mage était loin de l'apôtre, Volait seul dans sa zone et ne voyait pas l'autre.
L'aigle criait
— Qui donc est là, gouffre hideux?
Qui donc dit : Il n'est pas! Qui donc dit : Ils sont deux! Qui donc dit : — Ils sont douze, ils sont cent, ils sont mille; Ils emplissent l'azur comme un peuple une ville; Et le ciel serait clair, limpide et radieux, S'il n'était obscurci du noir essaim des dieux. —
0 vents, il est! Abîme, il est seul. Seul, vous dis-je! Ténèbres, demandez aux soleils! Le prodige, 0 gouffres, ce serait qu'il ne fût pas.
Je suis L'aigle éclairé d'en haut \\x\ plane au fond des nuits ;
L'AIGLE. ni
Je suis la bête à qui ressemble le génie;
J'ai dans mon œil hagard la lueur infinie;
Je suis le grand voyant et le grand inquiet.
J'étais près de Moïse alors quMl s'écriait :
— 0 soleil! nourricier du monde! anachorète I
Seul au fond du grand ciel comme en une retraite!
Père de l'aube, roi du jour, maître du feu.
Écarte tes rayons, que je puisse voir Dieu! —
Au pied du Sina sombre, il dit : Qui m'accompagne?
J'ai dit : Moi! — J'étais là, quand, montant la montagne,
Il s'enfonça, superbe et tremblant à la fois,
Dans le nuage plein de foudres et de voix ; •
J'ai suivi le prophète en cette ombre livide.
O sanglots de la mère auprès du berceau vide,
0 chaîne de l'esclave, ô sceptre de Néron,
Toi, peste au souflQe impur, toi, guerre au fier clairon,
Éperviers qui guettez la caille à sa sortie.
Broussailles de l'horreur, ronce, aconit, ortie,
0 Fatalité, spectre à l'œil morne, au pas lent,
Mal, mille-pieds hideux sur l'homme fourmillant,
Chimère, obscurité qui traînes tes vertèbres,
Chouette Nuit, crapaud Chaos, taupes Ténèbres,
Vieux ciel noir du néant, suaire du ciel bleu,
Vous mentez, vous mentez, vous mentez, j'ai vu Dieu.
En ce moment, l'oiseau suprême et solitaire
M'aperçut. Fauve, il dit :
— Quel est ce ver de terre ?
De quel droit voles-tu dans Tombre où tu rampas? Est-ce toi qui disais tout à l'heure : Il n'est pas? Si c'est toi...
Je n'osais parler.
— Si c'est toi, sache Qu'il se montre surtout dans tout ce qui le cache. Qu'es-tu? Réponds.
Sais-tu le but, l'objet, la loi?
Sais-tu pourquoi le taon mord la vache, pourquoi L'oiseau mange la mouche et le ver le concombre? Dis, où sont les poumons du vent? Connais-tu l'ombre? Es-tu dans le secret? Et, quand il a tonné, Sais-tu ce qu'on a dit? As-tu questionné Les flots, quand vers recueil que bat leur inclémence Ils viennent, commentant dans leur rumeur immense Les actes inconnus de l'onde et de la nuit? L'univers est un texte obscur; l'as-tu traduit? Qu'est-ce que nous voulaient les aurores enfuies? Pourquoi le larmoiement formidable des pluies? Gomment l'arbre tient-il dans le pépin du fruit? As-tu questionné le Gibel et son bruit, L'Atlas et son simoun, i'Alpe et son avalanche? Connais-tu la Jungfrau, la grande vierge blanche? T'a-t-elie dit le fond de la virginité? As-tu rempli ta cruche au puits éternité, Et ta stupidité puise-t-eiie à l'abîme?.
L'AIGLG. 143
iParle, ton ignorance, homme, est-elle !a dîme |>Que tu vien; prélever, précédé du corbeau, 'Sur la science étrange et morne du tombeau, iBrume où se sont perdus^tant de mages célèbres? fT'es-tu penché pour boire à même es ténèbres? :t t'es-tu redressé sur le vide où tu vas, lecrachant ta gorgée et criant : Dieu n'est pas?
En est-il ainsi, brute? En ce cas, je m'aflQige
De te voir. C'est Dieu seul qui règne et vit, te dis-jel
Et Dieu seul qui survit. Fais-tu le froid, le chaud,
La nuit, l'aube ? Est-ce toi qui fais hurler là-haut
L'orage maniaque, et toi qui le fais taire?
Es-tu le personnage immense du mystère?
Prouve-le-moi. Voyons, homme. Quand le torrent,
Cet ouvrier terrible, inquiet, dévorant,
Sciant les rocs, traînant les terres aux campagnes,
Se met à décharner dans i'ombre les montagnes.
Empêche-le donci Dis à l'océan : A bas l
Est-ce toi qui, prenant les lions, les courbas,
Si bien qu'on ne sait plus dans leurs fuites funèbres
Si ce sont des lions ou si ce sont des zèbres!
Es-tu de ceux qui vont dans l'inconnu sans voir.
Qui se heurtent la nuit à l'immense mur noir,
Et qui, battant l'obstacle avec leurs sombres ailes,
Glissent sans fin le long des parois éternelles?
Sors-tu de quelque grotte affreuse, aux âpres flancs.
Où ton œil est resté fixe quatre mille ans,
Comme Satan dans l'ombre où Dieu le fit descendre
As-tu l'esprit qu'avait la payenne Cassandre
Lorsqu'elle allait voyant d'avance Ajax brigana,
Comptant les grands palais en flamme et distinguant Dans la profonde nuit le glaive nu d'Églsthe? Parle. Es-tu plein du gouffre? Es-tu le trismégiste, Marches-tu de plain-pied avec le,s cieux, disant Aux douze heures : Venez me parler, à présent Que vous voilà sur terre, ayant en vous chacune La gaîté du soleil ou l'horreur de la lune'? As-tu vécu parmi les bêtes dans les bois. Le tigre t'indiquant la source et disant : Bois! Et, lorsque tu songeais la face contre terre. Un ange, qu'admiraient le lynx et la panthère, T'a-t-il jeté, de l'ombre écartant les rideaux, Quelque effrayant manteau d'étoiles sur ton dos ? Pour parler de la sorte, es-tu celui qui lie Et qui délie? As-tu le double esprit d'Élie? Qu'es-tu? Dis-moi ton nom. Les prophètes jadis, A l'heure où, sur les monts par la brume engourdis, La large lune d'or surgissait comme un dôme, Faisant sur l'horizon des gestes de fantôme, Dialoguaient avec les vents, et grands, et seuls, Ils secouaient les nuits ainsi que des linceuls; Car le désert, prenant de graves attitudes. Jadis parlait à l'homme, et l'homme aux solitudes; La mer ouvrant son gouffre et l'aigle ouvrant son bec Entendaient les devins, dans Endor, dans Balbeck, Faire des questions aux ténèbres, et l'ombre Donner aux noirs devins l'explication sombre. Es-tu de ceux-là? Non! Tu serais le dernier Que tu ne serais pas si fou que de nier.
Serais-tu par hasard, ô parleur dérisoire,
ri L»AIGLE. 145
Un des grands mécontents de Timmensité noire? Trouves-tu que les cieux sacrés vont de travers? Peut-être étais-tu là quand Dieu fit l'univers? Et sans doute, en ce cas, ta peine fut cruelle De voir que ce maçon n'avait pas de truelle Et qu'il bâtissait Tombre et l'azur et le ciel, Et l'être collectif et l'être partiel.
Et l'étendue où fuit le pâle météore, Qu'il bâtissait le temps, qu'il bâtissait l'aurore. Qu'il bâtissait le jour que l'aube épanouit. Les vastes firmaments bleus jusque dans la nuit. Et les dômes profonds où vole la tempête, Sans monter à l'échelle, une auge sur la tête!
Es-tu quelque être à qui la clarté dit : Va-t'en! Sorti du grand flanc noir et triste de Satan? Non! tu n'es qu'un passant frêle et vain.
Je convie Ton esprit à songer que Dieu seul est la vie ; Tout le reste est la mort; et je l'affirme, en toi, A l'homme, ce buveur de la coupe d'effroi. Ce pâle choisisseur de redoutables routes, Cet aveugle qui guette et ce sourd aux écoutes!
Viens-tu braver ce Dieu que l'ombre a combattu? Allons, parle, as-tu vu Léviathan? L'as-tu Surpris dans l'antre où l'eau baigne les granits chauves. Ou dans quelque forêt pleine de lueurs fauves? Peux-tu dire : J'ai vu Léviathan! voici
la
Comment il est, comment il rampe; il nage ainsi! As-tu lu seulement ce qu'en dit Job? Non, certes l Écoute alors :
« Son corps, couvert de lames vertes.
Semble un mouvant amas de boucliers d'airain. Son sommeil fait le bruit d'un torrent souterrain. Quand il a soif, sa gueule ouverte, vaste, horrible, Boit tout un fleuve avec un aboîment terrible. » — Voilà ce que dit Job, c'est effroyable; eh bien, Moi qui l'ai vu, je dis : Ce que dit Job n'est rien.
Léviathan! des poils, des crêtes, des mâchoires,
Ailes qui sont des bras, pieds qui sont des nageoires.
Des griff'es qu'on prendrait pour des herbes, des nœuds.
Mille antennes qui font un branchage épineux,
Un nombril vert, pareil à la mer qui se creuse.
C'est l'ombre faite monstre, et qui vit, chose affreuse î
Je ne sais quoi de noir et de prodigieux
Qui mord avec des dents, qui voit avec c'es yeux.
La façon dont il met ses pieds l'un devant l'autre
Est horrible; le flot rugit quand il s'y vautre;
Ainsi qu'un vase au feu, sur son front la mer bout;
Il sème en se traînant ses écailles partout
Comme un cygne sa plume au moment de la mue;
La foudre tomberait sur lui sans qu'il remue.
II est l'horreur; il est l'hydre dont tout frémit;
Et quand Léviathan crache, Satan vomit.
Que cet être affreux soit dans le monde où nous sommes
Et puisse regarder le ciel comme les hommes,
Cela trouble l'esprit et confond la raison.
Lorsqu'il passe, la nuit, derrière l'horizon,
La lueur c'e ses yeux semble l'aube; la grève
Blanchit; le voyageur dit : L'aurore se lève.
Et ne se doute pas, dans sa tranquillité,
Oue c'est Léviathan qui fait cette clarté.
Passant paisible, il songe à l'aube douce et blonde,
A la rosée, aux fleurs... — Quelle terreur profonde.
Quel frisson si, dans l'ombre, il pouvait soudain voir
Cette forme inouïe et sombre se mouvoir!
Parfois Léviathan redescend vers le gouffre,
Et les larves ont peur au fond du lac de soufre,
Et l'enfer tremble avec son geôlier pâlissant
Quand, là-haut, sur leurs fronts, tout à coup surgissant,
Sa tête, comme un mont qui remuerait sa cime,
Se dresse épouvantable au rebord de l'abîme. —
Toi qui viens dans mon ombre, iras-tu le chercher
Dans sa grande herbe verte, ou bien sous son rocher?
Iras-tu le lier de cordes sous le ventre?
Et le traîneras-tu, hideux, hors de son antre.
Pour faire dans ta cour, en plein soleil, devant
Cet être, objet nocturne, incroyable, et vivant
De tant de vivions et de tant d'épouvantes,
Attrouper les enfants et rire les servantes?
Eh bien! dans sa main, — songe à cela, vil roseau, —
Dieu prend Léviathan comme on prend un oiseau l
L'aigle reprit:
— Moïse était seul sous la nue, Au fond resplendissait une face inconnue, Et moi je regardai. La face, c'était Dieu.
Je l'ai vu! Je l'annonce à vous qui vivez peu, J'ai vu l'effrayant Dieu de l'éternité sombre! Dieu! dernier jour du temps! dernier chiffre du nombre!
Voici ce que l'esprit apprend sur la hauteur :
Le temps sans fin était avant le temps qui passe ; Avant le monde immense était l'immense espace; Avant tout ce qui parle était ce qui se tait; Avant tout ce qui vit le possible existait; L'infini sans figure au fond de tout séjourne.
Au-dessus du ciel bleu qui remue et qui tourne, Où les chars des soleils vont, viennent et s'en vont, Est le ciel immobile, éternel et profond.. Là, vit Dieu.
La durée, ainsi qu'une couleuvre.
Se roule et se déroule autour de lui. Son œuvre, C'est le monde; il Ta fait; Tœuvre faite, il s'endort.
Alors partout s'épand comme une nuit de mort
Où les créations flottent abandonnées.
Après avoir dormi des millions d'années,
L'être incommensurable à qui rien n'est pareil,
Dont l'œil en s'entr'ouvrant luit comme le soleil,
Se réveille au milieu d'une extase profonde
Et de son premier souffle il crée un nouveau monde,
Création splendide, univers lumineux,
Où l'atome étincelle, où se croisent des feux,
Clair, vivant, traversé par des astres sans nombre,
Qui tourbillonne autour de sa bouche dans l'ombre.
Et puis il se rendort, et ce monde s'en va.
Un monde évanoui, qu'importe à Jéhova?
11 est. Lui seul existe, et l'homme est un fantôme.
Pas plus que le soleil ne s'occupe du chaume
Après la moisson faite et les épis coupés.
L'être ne prend souci des mondes dissipés.
Il est. Cela suffît. Sa plénitude ignore.
La forme fuit, le son meurt dans l'onde sonore,
Ce qui s'éteint s'éteint, ce qui change est changé.
Il dit : Je suis. C'est tout. C'est en bas qu'on dit : J'ai,
L'ombre croit posséder, d'un vain songe animée,
Et tient des biens de cendre en des doigts de fumée.
Dieu n'a rien, étant tout.
Ah! malheur à celui Qui doute! Je vous dis que sa face m'a lui Et que j'ai vu son œil sombre dans les tonnerres. Les patriarches blancs et huit fois centenaires Lui parlaient autrefois. C'est lui! C'est le vivant C'est dans la grande nuit le grand soleil levant.
Rien n'existe que Dieu.
Tout le craint, tout le nomme.
La pierre du tombeau souffle sur l'homme, et l'homme
S'évanouit; ses jours, n'ont pas de lendemain;
11 marche quelques pas dans un obscur chemin.
Puis son pied se dissipe et sa route s'efface ;
Il meurt, et tout est mort. Quoi qu'il tente ou qu'il fasse,
Il possède l'éclair, le vent, l'inst-ant, le lieu ;
Il est le rêve, et vit le temps de dire adieu.
Fantômes! vous flottez sur les heures obscures. Dans ce monde où l'on voit passer quelques figures! Hommes, qu'êtes-vous donc? Des visages pensifs. Le mal descend de vous comme le froid des ifs.
•Vos desseins sont des puits d'iniquité ; vous êtes L'^s antres où le vice et le crime ont leurs fêtes; Vos maisons et vos seuils et vos toits et vos murs Portent plus de forfaits qu'un cep de raisins mûrs; Vous incrustez d'or fin vos Vits de bois d'érable; Vous tordez les haillons du pauvre misérable Et votre pourpre est faite avec le sang qui sort ; Vous changez en hochet le redoutable sort, Et vous jouez aux dés, riant, perdant des sommes, Pendant que dans sa nuit le destin joue aux hommes.
Vos villes sont des bois; on vole, on fraude, on vend;
L'ignorant est le pain que mange le savant;
Et l'homme vautour tient l'homme taupe en sa serre,
Et l'ânicr Intérêt fouette l'âne Misère;
Vous souffrez à toute heure et de tous les côtés:
A quoi bon, étant tous au néant emportés? •/
Vous pensez. Croyez-vous? Vos crânes sont des voûtes Sans lampes, d'où les pleurs suintent à larges gouttes. Vous priez. Qui? comment? pourquoi? Vous ne savez. Vous aimez. 0 nuit sombre! ô cieux en vain rêvés! Vos sens sont un fumier dont votre amour s'arrange, Et dans votre baiser le porc se mêle à l'ange!
Et Satan a tant fait que votre abaissement Est souillure sur terre et tache au firmament.
Donc il fit tout, ce Dieu! les cieux, les monts, les bêtes, Tout, même votre bruit et l'ombre que vous faites; Donc il ouvrit la main, le semeur éternel. Et sema dans l'espace à tous les vents du ciel Les étoiles, poussière ardente, cendre ignée, Tout ce que vous voyez la nuit.
Cette poignée De graines d'or, jetée au sillon de clarté, Tombe dans l'infini pendant l'éternité.
Parfois, quand Dieu regarde, il a honte de l'homme; Et les tigres des bois et les césars de Rome, Les rois portant au front Mané, Thécel, Phares, Réverbèrent, parmi les vivants effarés, Le vague flamboiement de sa colère immense. Hommes, sachez ceci, spectres pleins de démence : Il est, quand il lui plaît, le Dieu farouche. Il met La marque de sa foudre à tout hautain sommet; Lorsqu'il s'éveille, il est terrible; il frappe, il venge. Il souffle sur la cendre, il crache sur la fange; ^
Il livre Tyr et Suse aux onagres rayés;
Il poursuit, à travers les siècles effrayés,
Ainsi qu'on traque un loup de repaire à repaire,
Vingt générations pour le crime du père.
0 passants de la nuit, marcheurs des noirs sentiers.
Hommes, larves sans nom, qui mourez tout entiers,
Dieu montre brusquement sa face à qui l'outrage;
Et, quand vous l'insultez dans votre folle rage.
Comme le grand lion surgit dans la forêt,
Adonaï s'eflace et Sabaoth paraît!
Saint, saint, saint, le seigneur mon Dieu. Silence, abîmes I
Et l'aigle s'enfonça dans les brumes sublimes Pareil au grain de feu tombé de l'encensoir.