‹ DieudonatChapitre 23 sur 27 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

suffit à (léclancher : ils sont la coopération de l'univers. Que deviendrions-nous, grand Dieu, s'il nous fallait exiger que les bons vouloirs n'eussent produit que de bons résultats? Le Paradis serait désert. Pas un saint, que je sache, ne résisterait à l'examen des suites que son rêve et son rôle ont suscitées derrière lui. Serais-je ici, moi qui vous parle? Notre-Seigneur hii-mèmo y pourrait-il entrer, tant il advint souvent que l'on lit du mal en son nom ?

— Oh!

— Par le seul fait d'être remis aux mains des foules et des siècles, tout idéal se déprave et cesse d'être compris, et cesse d'être admirable, ou même désirable. Il faut savoir le confesser, jeune homme : vouloir le bien est un beau rêve, mais servir est une chimère.

— J'ai mal vécu!

— Pour mieux vivre, il vous aurait tout bonnement suffi d'épouser une brave fille, de faire des enfants, et de bêcher votre champ afin de les nourrir. Tout le secret est là, et aussi la morale de votre histoire.

— Pourtant, le ciel m'avait comblé de présents magnifiques...

— Magnifiques? Magnifiques! Évidemment, nous vous avions comblé, comme vous dites, mais à l'excès. En vous voyant sortir des Limbes, lorsque chacun vous chargeait de ses dons, et quand vous vous acheminiez vers la planète, si menu, si écrasé sous le fardeau de vos capacités futures. Dieu m'est témoin que je vous plaignais par avance : <( Ah, pauvre petit, qu'est-ce que vous lui donnez là ? Qu'estce qu'il va devenir, le pauvre petit? » Une victime! El vous le fûtes, beaucoup plus que coupable.

— Si quelquefois...

— L'être d'exception est toujours une victime ! On vous avait doté? Eii, là! Les dotations superlîcielles sont des causes de joie, je vous le concède, mais les dotations profondes sont des sources de peine.

— Il est bien vrai que j'ai soulTert en mon cœur du mal que je faisais, et que j'ai souffert en mon esprit (lu bien que je concevais ; à cause de la puissance (ju'on avait mise en moi tout mon cœur a saigné, et sur mon imiiuissance tout mon esprit s'est lamenté.

— Le cliamp de bataille où se heurtaient les forces du Ciel et de l'Enfer, voilà ce que vous fûtes. Aux présents dont nous avions accablé un pitoyable prince, Satan a mis le comble en lui disant : « Tes vœux se réaliseront. » Dieu vous avait donné la conscience, c'est-à-dire la notion de votre incapacité humaine, et le Malin, là-dessus, vous octroyait le pouvoir surhumain : en sorte que vous deveniez la créature hybride, toute-puissante et avertie de son impuissance, le dérisoire chevalier d'amour qui parmi les désolations de la terre promène cette devise décevante : (( Pouvoir tout et savoir qu'on ne pourra rien. »

— La soutTrancc est-elle donc l'inéluctable loi du monde ? 0 mon père, tandis que je résumais ma vie, sous le porche de l'église, dans l'apparente humilité où je croupissais alors, plus misérable que Job, j'ai consommé l'acte suprême de l'orgueil : en même temps que je me jugeais, j'ai jugé Dieu, et je l'ai condamné! Pourquoi Dieu a-t-il mis la douleur sur la terre ?

— Par pitié, mon enfant, pour vous sauver.

— L'inutile et cruelle douleur?

ÉriLOGUE 373

— L'attentive et très bienveillante douleur ! Vous croyez n'avoir que cinq sens, et cette erreur par trop naïve vient de ce que vous n'avez pas compris à quoi ils servent. Gomme des enfants, vous avez cru qu'on vous les octroyait en guise de jouets, et pour votre agrément. Leur rôle est bien plus vaste : on vous les a donnés, en apparence, pour votre joie, et, en réalité, pour les besoins de l'univers.

— Mes sens ?

— Eb oui ! La vie vous est concédée comme un dépôt transmissible : il importe donc à la fois que vous la préserviez en vous et que vous la transmettiez. Dans ce double dessein, la nature munit ses enfants d'avertisseurs qui les rappelleront à leur double devoir : ces gardiens sont vos sens. Mais, afin d'animer davantage votre attention, on a voulu qu'ils fussent pour vous des éléments de volupté, en même temps que des conseillers de prudence, et certes cela est fort ingénieux, puisqu'en vous promettant un plaisir on excite vos égoïsmes individuels à l'accomplissement de la mission commune.

— J'entrevois...

— Exposés comme vous l'êtes à des périls ambiants et à des périls extérieurs, vous avez pour toute éventualité vos informateurs spéciaux : contre ce qui vous menace de loin, la vue et l'ouïe; contre ce qui vous blesserait, le toucher ; contre, ce qui vous empoisonnerait, l'odorat et le goût ; afin de réveiller votre vigilance contre le connu ou l'inconnu, vous avez la peur, et contre les inconvénients de la gravitation, vous avez le vertige. Ainsi garés de vos alentours, il ne s'agissait plus que de vous défendre contre vous : la faim, la soif et la suiîocation vous avisent des

dépenses internes, avec injonction d'y pourvoir, et voilà les dix sens qui veillent sur la créature. Mais s'il convient à l'univers de sauvegarder l'indivirlu, bien qu'en somme il le tienne pour négligeable en soi, c'est surtout parce qu'il a besoin de perpétuer l'espèce : en conséquence, la Nature vous a pourvus d'un sens propagateur, l'amour, auquel elle attacha pour vous le maximum de volupté, puisqu'il comportait pour elle le maximum d'utilité : si bien que, en vue de satisfaire à ce sens impérieux, vous passerez outre à toute considération de sagesse personnelle.

— Palais d'Armide, ô mon péché...

— Mais ce n'était point assez de vous inciter par des joies ; afin de vous prémunir contre les dangers de votre incurie, outrances ou défaillances, une sollicitude vraiment tutélaire a pris soin devons enrichir encore d'un sens suprême qui totalisât tous les autres, en vous admonestant d'une voix plus pressante : la douleur. Ce sens-là, c'est l'avertisseur par excellence, le manomètre à sonnerie d'alarme, celui qui jette l'alerte en cas d'urgence, et qui vous décèle vos ennemis, avérés ou sournois, ceux du dedans comme ceux du dehors, et qui vous indique la limite de votre résistance : brutalement, violemment, il sonne, fort, de plus en plus fort. La sonnerie est pénible ? Il la fallait telle pour vous décider à entendre, et à obéir ; contre votre apathie, il fallait la rigueur de cette sommation inexorable, qui vous contraint à combattre le mal pour que l'avertisseur se taise.

— Et puisque nous découvrions, en chacun de nos organes, la possibilité d'un abus, c'est-à-dire d'un

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