‹ DieudonatChapitre 7 sur 27 · QUONIAM IPSI MISERICORDIAM · texte numérisé non relu

QUONIAM IPSI MISERICORDIAM

CONSEQUENTUR

(( Heureux ceux qui ont pitié, car ils obtiendront la pitié ! »

Il se mit à l'œuvre sans délai. Mais, tandis qu'il ensanglantait ses mains à arracher les ronces et les lierres, il se demandait déjà si les promesses de l'Evangéliste ne sont pas un peu téméraires, et s'il est bien certain que l'Effort et la Pitié seront récompensés dans ce monde ou dans l'autre...

— Il vaudrait peut-être mieux dire qu'ils comportent en eux leur propre récompense.

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l'un avec talent, l'autre avec génie, ce qui le dégoûte des beaux-arts

Tout de suite il prit goût à ce qu'il allait faire, et tellement que le projet initial acquit de jour en jour, et même d'heure en heure, parfois de minute en minute, une ampleur imprévue. II finissait à peine de déshabiller le marbre que déjà tout était changé. La devise qui avait dû s'inscrire sur la pierre simplement dépolie réclama d'abord le modeste encadrement d'un filet ; peu après, une banderole aux belles courbes sembla bien préférable; pour accrocher la banderole, deux clous étaient reconnus nécessaires, lorsque deux anges offrirent leur concours pour remplacer les clous, en relevant les bouts du phylactère. Presque aussitôt leurs ailes sans importance gagnèrent des proportions plus notables, demandant à se déployer en hauteur pour faire comprendre qu'elles arrivaient de loin et de haut, c'est-à-dire du ciel ; mais

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un intervalle nu s'étalait entre les deux émissaires divins ; la logique y souhaita l'addition d'autres anges en cours de route, plus petits à cause de la distance, plus près de Dieu; et l'image de Dieu devint alors indispensable. Au sommet de la composition, si le Christ présentait la croix sur laquelle il est mort par pitié pour les hommes? Ce serait bien ! Ce serait mieux encore, si la théorie des misères humaines se déroulait au premier plan, pour servir d'assise à l'ensemble : on verrait là toui^^ceux qui souffrent, et chacun sait qu'ils sont en nombre; les modèles ne manqueraient pas...

L'auteur s'enthousiasmait de son idée ; elle le réveillait, la nuit ; dès le petit matin, il venait se planter, debout, devant son bloc, et il en fouillait l'épaisseur avec les yeux pénétrants de l'esprit, pour y caresser par avance les silhouettes que son rêve dégageait de leur gangue et qui se modelaient pour lui seul. , — Ce sera beau!

Il le disait avec emportement, mais sans vanité ; d'ailleurs, en véritable artiste, il n'admirait son œuvre que dans l'avenir, sans jamais faire cas du présent ni des résultats obtenus, dans lesquels il ne voyait qu'un acheminement provisoire, une promesse.

■ — Quel amusant métier j'ai trouvé là ! Il n'y a pas à dire contre : les arts plastiques sont l'occupation intégrale de l'homme, la besogne humaine par excellence, puisqu'elle réclame le concours de notre double nature, esprit et corps, le travail mental et le travail manuel. Quelle com*l)inâison magnilique! J'ai eu tort de n'y pas songer plus tôt, et je crois bien que, cette fois, j'ai découvert enfin le meilleur emploi de mon temps.

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Son ciseau d'acier, sous les coups du maillet, entrait dans le marbre, et faisait jaillir du feu, naître des formes.

— Oui, oui, ce sera beau ! Ça ne l'est pas encore, mais ça le deviendra. Toujours est-il que je me procure d'incontestables satisfactions : je crée ! Reste à savoir si d'autres en tireront le moindre bénéfice. Certes, je ne prétends pas que l'art soit inutile : loin de moi ce blasphème! La contemplation du beau rehausse les âmes ; encore faudrait-il que les âmes fussent admises à contempler cette beauté-là. quand je l'aurai mise au point... Qui sait? Peut-être qu'un jour, plus tard, en passant par ici, une âme semblable à la mienne prendra du plaisir à s'arrêter devant mon ouvrage, comme j'en prends à le parfaire.

Or, le plaisir diminuait à mesure que l'œuvre se rapprochait de son état définitif.

— Ce sera moins beau que je n'imaginais. Pourtant, les ailes des anges étaient bien imitées ;

leurs robes aussi s'envolaient bien dans le vent de leur course à travers l'espace : du haut de son nuage, le Seigneur Jésus regardait en bas avec une figure vraiment apitoyée ; dans la frise des miséreux, les hommes nus et les enfants, mordus par des bêtes ou piqués par des diables, se mêlaient à des rois couronnés, à des femmes drapées, à des évêques mitres, et tous avaient l'air de fuir, les uns relevant la face vers le ciel, et les autres s'affaissant à terre...

— C'est un peu beau, mais pas beaucoup. Il travailla pendant une année entière.

— Voilà qui est singulier : j'ai fait tout juste, ou je crois avoir fait tout juste ce que je voulais faire ; cela promettait d'être superbe, au temps où cette

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masse n'avait ni trous ni bosses; pour l'empêcher d'être ressemblante à mon idée, elle n'avait donc qu'un peu de pierre en trop; maintenant que j'ai retiré cette même quantité de pierre, je ne revois plus du tout mon rêve.

Il fignola les visages et leurs expressions, les mains et les pieds, les plumes et les étoffes. II soigna particulièrement la face du Sauveur. C'était lini.

— Eh bien, voilà! Ce n'est pas beau du tout. Franchement, ça ressemble à ce que je prévoyais comme le braiement d'un âne aux musiques du Paradis.

Cette déception l'attrista, un peu à cause du mal qu'il s'était donné vainement, et beaucoup en raison du tort qu'il avait fait au paysage.

— J'ai gâté l'œuvre de Dieu en y ajoutant ma collaljoration; cette paroi était plus majestueuse, sans conteste, quand la pierre fruste s'habillait de mousses, entre les lierres et les ronces.

A force de l'avoir sans cesse sous les yeux, il en vint à prendre en horreur son tympan qu'il trouvait grotesque, sur la grotte, et qui s'imposait là comme un blâme de pierre, perpétuel reproche à sa présomption. Lorsqu'il rentrait au gîte, après quelque promenade dans le bois, il lui fallait revoir cette laideur plus agressive encore que de coutume, qui l'attendait et qui dominait tout ; il souhaita sur elle l'invasion des végétaux et des nids, et se promit bien que jamais plus il n'attenterait à la virginité d'un caillou.

Or, il allait précisément réaliser son chef-d'œuvre sculptural, le jour même où il formait le vœu de ne plus s'y essayer : d'ailleurs, il l'exécuta très vite et de la façon la plus inopinée.

Depuis qu'il avait disparu du monde, le principal

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souci (les gens, dans le Duché de son père, était de retrouver sa trace, et tous le réclamaient, ceux-là pour lui donner la couronne, ceux-ci pour lui donner la mort. La haine étant, en général, plus active que l'amitié, ses ennemis devaient le découvrir bien avant ses amis. Les policiers de Ludovic rapportèrent à leur • maître, des nouvelles qui concordaient étrangement : certain moine fugitif avait été vu naguère, près de certain village, et s'était fait passer pour le prince héritier; dans telle région voisine, tel moine avait été reçu par un nommé Ruprecht, et depuis lors, certain bûcheron prétendait avoir aperçu certain anachorète errant sur telle montagne...

L'usurpateur ne voulut laisser à personne le soin de vérifier une identité qui lui importait si fort; il se mit en route, bien décidé, s'il rencontrait son frère, à le poignarder de sa main, pour être sûr que, cette fois enfin, la besogne serait convenablement faite.

Il vint donc, tout seul et bien armé, se fit indiquer la montagne, trouva la clairière, et vit l'homme : il reconnut son rival en ce sauvage assis sur un tronc d'arbre et devisant avec une tourterelle posée sur son index.

Il se précipita en hurlant selon la coutume :

— Tue! tue!

L'anachorète crut naïvement à l'attaque d'un chasseur.

— Ne tue pas cet oiseau ! Arrête !

Son ordre immobilisa l'assaillant, le bras haut, la jambe raidie, la face contractée de colère, et Dieudonat à son tour reconnut le Bâtard,

Alors, au souvenir d'Onésime et des autres cadavres,

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l'indignation remua son âme douce, et il ne put se tenir de crier :

— Mauvais garçon, qui tues sans cesse ! Ta haine fait trop de victimes ! Fratricide ! Te voilà figé dans ton geste de meurtre! Je veux que, pour ton châtiment, tu restes en cette attitude et que tu te changes en statue, comme la femme de Loth, afin de servir de leçon aux méchants!

A peine eut-il jeté ces paroles que sire Ludovic fut transmué en carbonate de chaux et devint sa propre effigie.

Le statuaire n'avait parlé de la sorte que par habitude de la sculpture, et simplement parce que chacun de nous ramène toutes choses à celle dont il s'occupe ; pas une seconde, il n'avait songé à faire usage de son pouvoir magique, et la brusque métamorphose le stupéfia péniblement. 11 s'élança vers son parent calcaire, avec un cri d'épouvante et de tendresse, en attestant le ciel qu'il n'avait pas voulu la mort du pécheur, qu'il avait parlé dans la colère, qu'il se repentait... Rien ne servit : les mots qu'on jette dans la colère, même quand on ne les pense pas, font autant de mal que les autres, sinon davantage. II l'apprit à ses dépens, et aux dépens de son prochain, comme s'acquiert toute expérience.

Il essaya aussi, pour rendre la vie au défunt, de formuler un souhait contraire au premier, et bien sincère, cette fois. Il travailla en pure perte : ses vœux se réalisaient irrévocablement, car le Diable l'avait promis. Il eut beau s'arracher les cheveux, tourner autour du marbre neuf, le palper et le caresser, l'appeler par son nom, embrasser ses bottes sculptées, lui demander pardon et le supplier de

revivre : la statue, avec son bras menaçant et son jarret tendu, avec son visage contracté, était pleine de mouvement, comme disent les critiques d'art, mais elle ne bougeait pas.

Tout en se lamentant du fond du cœur. Dieudonat ne pouvait se retenir de couler vers la magistrale sculpture un regard de professionnel, et d'admirer : les chagrins d'artiste ont toujours un œil entr'ouvert.

— Oh! que cela est beau! Quelle souplesse dans ces étoffes ! Quelle vérité dans les plis! Et ces mains! Est-ce fait! Les os durs, la chair élastique, une peau qu'on devine tannée de hàle ! Et cette face de fureur bestiale avec cette bouche qui braille du silence ! Quelle allure endiablée !... Pauvre diable, tout de même... Oui, pauvre diable, car il est dans l'Enfer, mort en péché mortel, et par mon fait !

Il recommençait à plaindre le mauvais gars, mais sitôt qu'il changeait de place, et qu'il apercevait le marbre sous un nouveau prolil. il recommençait à l'admirer :

— Prodigieux!

Cela tenait du prodige, en effet, et le magicien désolé lie le savait que trop ; il se frappait la poitrine en signe de remords, il se détournait ou s'éloignait en cachant ses yeux dans ses mains, pour ne plus voir son crime, et tout de suite il se rapprochait, rappelé par quelque détail.

— Quelle facture! Décourageant! Quand je compare ce bloc de vie au navet de ma patience, c'est comme du sang rouge et chaud à côté d'un jus de légume ! Pourtant, je m'étais appliqué, la première fois, et je n'ai réussi qu'à gâcher de la pierre. Il est vrai que, la seconde fois, j'ai gâché de la vie.

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Il se frappa le front :

— J'ai compris! Je comprends! Tout s'explique et c'est clair : la vie n'existe dans les œuvres qu'en proportion de la vie qu'on leur inocule, et le talent n'est que l'outil de transfusion. C'est de l'âme qu'il faut couler dans la matière, pour qu'elle ait une âme, et j'en ai emprisonné une, là-dedans! Faire surgir de la vie ne se peut qu'aux dépens de la vie, et quelqu'un doit mourir ou s'épuiser, pour que quelque chose naisse ou palpite. Toute œuvre de grand art est faite d'une existence, ou tout au moins d'une torture, et voici de la vigueur figée! L'art est vampire : en soi ou autour de soi, il faut qu'on ait puisé, pompé, pour infuser! Eh ! là, parbleu, oui! je comprends, et ce bloc me le hurle de la belle manière, par sa bouche béante, que le seul marbre génial est de la douleur condensée, tout comme la seule encre est de la douleur en bouteille!

II jurait de ne jamais plus se risquer dans les arts, où le beau coûte vraiment trop cher. Il finit par se réfugier dans la grotte, afin de ne plus voir son atroce chef-d'œuvre, et il se jeta à genoux, le nez contre la paroi fruste :

— J'ai tué!

Il passa le reste du jour dans les lamentations et la prière; il y passa toute la nuit.

Un moment, il alla dehors; la statue neuve était toute blanche, au clair de lune. Il recula d'épouvante et rentra dans son terrier.

— J'ai tué mon frère, comme Gain! Châtiez-moi, Seigneur!

Il n'avait pas besoin d'aller cherclier en l'autre monde un séjour d'expiation. Il le possédait à domi-

cile, en plein milieu de son petit domaine ; parmi les choux et les carottes, la trop belle statue remplacerait les diablotins, et elle y suffirait avec surabondance, ayant, pour relancer son homme, toutes les fourches (lu remords. Elle le fit bien voir : au petit jour comme au clair de lune, il la retrouva fidèle au poste, et dès qu'il reparut, elle l'accueillit en lui criant, de sa bouche toujours ouverte en rond :

— Tu m'as tué !

Elle criait sans bruit, mais il l'entendait à merveille. Il pensa à chercher un autre asile.

— Reste avec moi, et que ce soit ta pénitence ! Désormais, la victime et le meurtrier vivront face à face.

— La volonté de Dieu soit faite...

Les six premiers mois furent très pénibles. Quand vint l'hiver, le Bâtard faisait mine de grelotter sous la neige et la bise. Lorsque les bourgeons se gonflèrent et que les fleurs s'épanouirent, il changea de tlième : perfidement il rappela que la nature, tout comme l'art et plus que l'art, son imitateur et disciple, n'engendre de la vie qu'aux dépens de la vie et ne façonne de la beauté qu'en actionnant de la souffrance.

Dieudonat le savait et l'aphorisme était banal ; mais la formule arrivait à point pour gâter le printemps ; elle s'installa en idée fixe. La solitude n'est pas bonne aux gens que leur conscience travaille, et elle les incite à la monomanie : chaque fois que les regards de l'anachorète tombaient sur l'homme pétrifié, c'està-dire cent fois par jour, l'obsession se rééditait; le voisin de marbre finit par se dresser comme un symbole de la douleur universelle.

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Dès lors, le site cessa d'être magnificiue : peuplé de crimes visibles ou invisibles, il avait à tout moment un air de coupable pris en faute ; la sérénité ne l'habitait plus; la méditation devint accablante. Les mois passaient, les saisons faisaient comme les mois. Tous les jours et durant toutes les heures du jour, la pauvre pensée de l'ascète tournait sur elle-même comme l'ombre d'un cadran solaire, et elle ne marquait plus que la marche du temps.

Ce même temps passait sur le frère marmoréen ; les patines du ciel l'eurent bientôt bruni, et le chefd'œuvre obtint sa destinée normale ; les tourterelles prirent l'habitude de s'y poser ; elles adoptèrent comme perchoir cette image de la fureur qu'elles insultaient de petits excréments, avec une tranquillité parfaite. Les autres oiseaux se comportèrent comme elles, et promptement la clairière s'accoutuma si bien à la présence d'un morceau sublime, que personne n'y prêta plus aucune attention.

L'auteur seul eut encore des yeux pour le voir, et ces yeux étaient tristes de plus en plus.

— Cet homme intelligent est mûr pour une sottise importante, dit le Diable ; aidons-le!

Et le Diable se mit à l'ouvrage.

L'homme s'habitue à tout, même au remords de ses fautes; à la longue, Dieudonat ne souffrait plus guère de son crime; mais il s'ennuyait énormément.

— Je songe... Je songe? En d'autres termes, je suis un songe-creux. Et que fais-je, en cette oasis? Mon bonheur? Non, puisque je sens venir l'instant oîi je n'en pourrai plus. Mon devoir? Encore moins, puisque j'ai découvert que la supériorité de l'homme est dans le devoir de charité, et que je m'exile loin des hommes : l'isolement volontaire, culte de soi-même, est un égoïsme, et j'aurais tort de me le dissimuler; se retirer dans un désert pour y graver des inscriptions en l'honneur de la pitié, de la fraternité, c'est d'un incontestable illogisme, malgré ce que j'ai pu dire autrefois pour m'en excuser. Dieu avait jugé bon de me revêtir d'un pouvoir, et je juge meilleur de ne pas m'en servir; suis-je sûr d'en avoir le droit?

— Tout de même... Lorsque j'arrivais ici et que la

solitude me plaisait, j'ai trouvé de bons arguments pour démontrer qu'elle s'imposait à moi par pitié pour les autres; maintenant qu'elle me lasse, je la trouve incompatible avec la charité, et je démontre cela aussi. Ma logique ne serait-elle donc que l'avocat sournois de mes goûts et préférences, le serviteur inavoué ou inconscient de mes caprices? De plus malins que moi l'ont dit. J'ai trop médité sur tous ces vains problèmes, pendant des années : je m'y perds, je ne sais plus. Où est la vérité? Qu'est-ce qu'il faut faire? Où est le devoir?

II se tourmentait bien à tort, oubliant deux lois de la fatalité, qui allaient prendre soin de se rappeler à lui et de lui tracer sa conduite.

En vertu de l'une, toute force qui réside en nous s'exercera, avec notre consentement ou en dépit de nous; s'il nous est loisible d'en restreindre l'usage, il ne nous appartient pas d'en abolir l'existence, et tôt ou tard elle aura d'impérieuses révoltes contre lesquelles l'autorité de notre raison risque de rester impuissante.

L'autre loi de fatalité, dont il avait trop peu souci, est celle qui nous rattache indissolublement à nos actions passées, et qui fait de notre existence une longue chaîne dont chaque anneau commande tous les autres; tel geste imperceptible, accompli il y a vingt ans, et dont nous n'avons pas gardé le souvenir, va nécessiter tout à l'heure le geste qui s'imposera à nous, et que nous exécuterons, même s'il nous déplaît, parce qu'il est le prolongement normal de celui qui fut, vingt ans plus tôt.

Il fit d'un seul coup l'expérience de ces deux vérités. Un jour, il réfléchissait selon sa mode, assis

(levant la grotte, quand il vit, à l'orée du bois, une femme sordide et très mûre, qui se dégageait d'entre les arlires et qui traversait la clairière; elle venait à lui, en écrasant les hautes herbes, où sa marche creusait un sillon ; lorsqu'elle fut proche, elle s'arrêta pour dire :

— C'est moi. Vous ne me reconnaissez pas?

— Non, femme.

— Il n'y a rien d'étonnant, vous ne m'avez jamais vue. Pourtant, vous êtes la cause de mon malheur, et je viens vous l'apprendre. Laissez-moi dire : j'avais un mari, trois enfants, et nous vivions dans l'aisance. Alors, vous vous êtes querellé avec votre père ; à propos de quoi, je m'en moque, et je n'y avais rien à voir; mais après votre querelle, on a pendu les collecteurs d'impôts; mon mari en était, on l'a pendu, et je suis restée veuve avec mes trois enfants, sans un sou. Le mal dont vous êtes cause, il faut le réparer.

— Je ne puis, pauvre femme, ressusciter votre époux.

— Je n'en réclame pas tant. Rendez-moi ce qu'il gagnait, et je vous tiendrai quitte.

— Je ne possède aucun argent.

— De l'argent? Vous en avez autant que vous en voulez, et plus qu'il ne vous en faut pour vivre, puisque vous n'avez qu'un signe à faire pour que tout vous vienne à souhait, l'argent comme le reste : faites le signe et payez-moi !

— Ce pouvoir, il ne me plairait pas d'en faire usage.

— Ouais ? Ça prouve votre bon cœur, ma foi ! Et la conscience? Elle ne vous dit rien, votre conscience?

— Le mal que j'ai pu faire à autrui...

— Il ne compte guère, hein? Et quand il est fait, vous tournez le dos : « Bonsoir, la compagnie, et crevez à votre aise ! » Vous vous en allez à la montagne, au bord d'une source, bien tranquillement, avec les petits oiseaux. C'est commode! Et moi je viens vous dire : « Où qu'elle est, votre conscience! »

Dieudonat commençait à baisser la tête et devenait honteux ; la femme en prit avantage, et parla plus .net :

— Voilà ! Il n'y a pas de pain à la maison. J'ai tout vendu pour faire manger mes petits, et je n'ai plus rien à vendre, que mon aînée qui va sur ses seize ans. Si elle tourne mal pour nourrir sa vieille mère, ce sera votre faute, et vous emporterez ça en paradis, avec le reste!

L'anachorète sursauta d'h<*rreur :

— Combien vous faut-il, pour sauver cette âme de vierge ?

— Mon mari gagnait deux cents écus par an.

— Ayez donc vos deux cents écus : je le souhaite. Ainsi soit-il.

Aussitôt, la veuve sentit sa poche lourde, et elle plongea sa main dans les guenilles, pour en tirer l'argent qu'elle se mit à compter, accroupie sur l'herbe sauvage. Dieudonat la contemplait avec tristesse. Enfin, la vieille releva la tête :

— Eh ! mon bon seigneur, ça ne fait pas le compte, voyez-vous? Mon mari gagnait ça par an, mais il avait bien encore dix ans à vivre, le pauvre cher homme! Il faut me payer les dix ans.

— Vous reviendrez l'an prochain.

— Et si vous êtes mort? Et si je ne peux plus marcher? Je suis vieille et la route est longue. Pensez

un peu, vous qui êtes la bonté même, et si instruit : qui sait où nous serons, vous et moi, l'an prochain, et dans dix ans, et dans vingt ans? II faut être raisonnable, mon prince, et me payer mes vingt ans tout de suite.

— Vous prétendiez que votre époux n'avait que dix années à vivre.

— Dix ans? On voit bien que vous n'avez pas connu Victor ! II était solide comme un chêne, et taillé pour durer un siècle, le gaillard! J'y perds, en ne vous réclamant que vingt années.

— Trop de richesse nuit, prenez garde.

— Vous devriez rougir, de marchander les jours à la mémoire d'un brave fonctionnaire que vous avez déjà fait mourir à la peine! Remboursez-moi ses vingt ans, je vous prie, et n'en parlons plus.

Ce disant, la veuve tendit sa jupe : le prince résigné fît un signe, forma un vœu, et quatre mille écus pesèrent dans la futaine.

— Merci bien, dit la mendiante.

Elle tourna le dos et s'en alla, clopin-clopant, car la charge était lourde. Longtemps, le prince regarda la silhouette podagre qui s'éloignait avec un tablier plein d'avenir : cette figure témoignait véritablement d'une joie mal contenue, et le pliilosophe s'en inquiéta un peu. Il s'inquiéta davantage lorsque la bonne femme, parvenue à l'extrémité de la clairière, entra sous les arbres et se crut invisible : alors, malgré le poids des ans et des monnaies, elle se mit à danser des entrechats qui firent chanter ses écus, et Dieudonat, émerveillé de cette guérison subite, entreprit une méditation sur la puissance des métaux.

C'était là un thème relativement neuf, du moins pour un ascète : il s'en amusa un moment; mais des envies de remuer lui tracassaient les jambes, comme si l'approche d'une créature humaine eût réveillé en lui le goût de l'agitation. Il marcha et se mit à rire :

— Cette excellente dame était peu sympathique, et je n'oserais affirmer qu'elle a eu un mari, ou qu'elle a des enfants, mais je suis bien sûr qu'elle a de la joie, et cette joie est mon ouvrage.

Il soupa de bel appétit, et se coucha d'un cœur plus aise qu'à l'ordinaire; ce soir-là, son lit de foins et de fougères était moelleux et sentait bon.

— Je n'ai pas perdu ma journée, Titus, puisque j'ai fait un peu de bien ; et ma journée sera meilleure encore, s'il est vrai qu'en faisant du bien j'ai aussi réparé du mal.

Une voix lui soufflait : (( La vieille t'a menti, nigaud ».

— Nenni ! Point! Je croirai la vieille, je veux la croire et j'y gagne. Car mon bien-être de ce soir est indéniable, et malavisé je serais, de consentir à le gâter. J'ai satisfait ma conscience. Eh, eh? La vieille me l'insinuait tantôt et cela n'était point stupide : qui sait si notre conscience n'est pas tout simplement la somme de nos actes? J'entrevois là une définition plausible : « La Conscience est le total du Passé ».

Ravi d'avoir trouvé encore une formule, il s'assoupit sur elle avant de l'avoir discutée, et quand vint le moment de découvrir que cet aphorisme était tout aussi faux qu'un autre, il ronflait.

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