ET IL FABRIQUE DE L AVENIR
Le branle était donné. Cinq jours plus tard, un citadin se présenta, ventripotent, bouffi et vêtu de grand luxe; des serviteurs écartaient les branches devant lui, et il s'acheminait avec majesté. Il vint droit à l'anachorète, qui remarqua alors son nez crochu et sa face illuminée de satisfaction. Le visiteur cria :
— Bonjour, Prince!
Il parlait familièrement, avec certitude, et son accent dénotait une origine étrangère. Il reprit :
— Mauvaises nouvelles, Prince ! Je suis ruiné, et je viens vous en informer, convaincu par avance que vous ne tolérerez pas cet écroulement, qui serait demain un désastre national, et qui est votre œuvre d'hier.
— Plaît-il?
— J'en appelle à votre conscience.
— Ah? Vous aussi?
ET IL FABRIQUE DE l'aVENIR li29
— Moi-même : Baron KralT. Je me présente. Ma maison est universellement connue. A ma banque, comme vous savez, des milliers de cultivateurs, de petits bourgeois, de minces rentiers, déposaient leur épargne, bien modeste vraiment, mais on fait ce qu'on peut et nul n'est tenu au delà de ses moyens : l)rel', ma caisse était celle du menu peuple, qui avait confiance en moi.
— Je suis bien assuré, baron, que vous vous êtes montré digne d'un telle confiance.
— Parfaitement digne. Mais moi aussi, j'avais confiance en votre père, en vous, et voilà que, coup sur coup, votre départ, la disparition du Prince Ludovic... (je ne vous reproche rien, chacun défend ses intérêts comme il l'entend), bouleversent la situation politique : toute sécurité disparaît, l'horizon se fait gros de menaces, les fonds baissent, j'étais à la hausse : krach général! J'ai lutté dix-huit mois, ayant les reins solides, mais je suis à bout. Je perds quarante-trois millions, tout l'argent des petites bourses. Votre défunte mère...
— Ma mère est morte !
— Parfaitement : de chagrin, de terreur, pendant les massacres du couvent.
— Ma mère...
— Évidemment, évidemment, c'est là un décès très regrettable, et personne ne le déplore plus que moi, puisque tout juste je m'apprêtais à vous rappeler le souci que l'excellente Duchesse prenait des pauvres gens; si nous avions le bonheur de la posséder encore, elle ne manquerait pas d'intercéder auprès de vous, en faveur de ses pauvres : car il ne faut pas se dissimuler que, si je sombre définitive-
ment, vous aurez dans tout le pays des faillites et des banqueroutes, des suicides de pères de famille, la ruine de l'industrie, la famine de ceux qu'elle emploie, l'arrêt du commerce, la mort du crédit, cent cadavres par jour. Gonsentirez-vous à prescrire cette hécatombe? Toute la question est là.
— Est-il possible que?...
— Je vous apporte les journaux : consultez-les du présent, déduisez l'avenir. Après quoi, vous déciderez.
Le banquier s'assit sur la pierre un peu dure, et déploya les feuilles : l'index pointe sur les colonnes de nombres, il développa quelques explications techniques concernant les reports, les arbitrages, les transferts, la hausse et la baisse, le capital et les intérêts, et démontra clairement que le Prince avait à sauver les innombrables existences compromises par lui.
A force d'entendre cet homme, l'anachorète commençait à sentir sous son crâne la brûlure lancinante des chiffres, et sa pensée s'engourdissait : il n'écouta plus, attentif seulement à cette foule des victimes, qu'il pouvait secourir ou laisser périr, à son gré. 11 faut à certains hommes, pour résister à leur apitoiement, autant de courage qu'à d'autres pour secourir des gens en peine. Dieudonat n'eut pas la force de refuser son intervention ; il lit un geste d'acquiescement, murmura un souhait, et le capital fut.
On vit dans l'herbe des rouleaux d'or et des sacs, des tonnelets pleins d'écus, des cassettes lourdes de ducats ; par une malice infernale, qui eût échappé à l'ascète, il y avait aussi des liasses de billets, mais le linancier les protesta :
ET IL FABRIQUE DE l'aVENIR 131
— Oh! pardon! Point de ceci! Excusez-moi, Prince, excusez-moi, je ne saurais encaisser ces coupures. Si étranger que vous puissiez être au maniement des fonds, vous concevez bien que le papiermonnaie est une créance sur le Trésor, qui en refuserait le remboursement et m'impliquerait dans une affaire de faux ; je ne saurais y consentir. Prince, à aucun titre, et quel que soit le bénéfice éventuel : mon honorabilité ne veut pas d'un tel risquCi Je suis le fils de mes œuvres, œuvres de pro])ité. Monseigneur! Mon aïeul était chiffonnier, mon père l^rocanleur, et je ne suis que baron. Permettez-moi de vous le dire. Monseigneur, le monde attend de nous autres une rectitude de conscience qu'il n'exige pas de ses gouvernants. Reprenez vos papiers, de grâce, et veuillez substituer à ceci une somme égale en numéraire.
— Gomme il vous plaira.
Les apports magiques recommencèrent dans l'herbe écrasée. Le baron, en homme habitué à la rentrée des capitaux, ne sourcillait pas devant cette fortune : du haut de son nez, à travers le lorgnon, il laissait tomber sur elle un regard d'adoption immédiate. Lorsqu'il vit que le tas cessait de grossir, il expulsa son binocle vers son ventre.
— Le compte y est? Non, non ! Ne vérifions pas : je m'en rapporte à vous.
Incontinent, il pivota vers le bois, fit signe à son premier valet de chambre, qui envoya le deuxième valet chercher sous la feuillée le premier secrétaire, qui ordonna au caissier de faire avancer ses agents, qui apportèrent les coffres préparés à l'avance.
— Je n'avais pas douté de vous, comme vous voyez.
13i2 DIEUDONAT
Il jetait ses ordres «lu bord des lôvres, ou môme du bout du doigt : Dieudonat admirait la prestance que donne l'or.
— Il est aussi fier avec ses commis que l'Archiduc avec ses pages! Ce lils-de-ses-o'uvres s'oITusquorait tout autant qu'un lils d'Empereur, peut-être bien, si j'osais insinuer qu'il est le cousin de son comptable : je ne m'y risquerai plus.
Le richard honora de sa présence l'enlèvement des fonds, mais ne daigna point le surveiller; il afTecta même de tourner le dos, et, les affaires sérieuses étant désormais liquidées, il aperçut le paysage.
— C'est charmant, chez vous... Si, si ! Très pittoresque ! Ces rochers, ces arbres, celte tranquillité... Je vous envie. Un casino, dans ce coin-ci. ferait llorès. Vous possédez bien une source?
Il remit son lorgnon et découvrit la statue de Ludovic.
— Fichtre, mon Prince ! Vous avez là un pur chefd'œuvre. Je vous l'achète. Combien?
— Je ne...
— J'offre vingt mille. Non?... Trente!... Eh là! Où diable ai-je la tète? J'oubliais que vous fabriquez de l'or à volonté, je regrette : ce morceau serait en valeur, sur ma j)eIouse. au bas du i)erron. Il faudra que vous me fassiez, quelque jour, l'amitié de venir visiter ma tanière d'été : elle est confortable. Mais comment avez-vous pu transporter ici cette figure ? Sérieusement, soupconniez-vous qu'elle est admirable et que c'est un meurtre...
— Un meurtre !
— De la garder dans ce désert où personne ne la voit.
ET IL FABRIQUE DE l'aVENIR 133
— Je la vois, Monsieur.
En écoutant parler ce personnage, Dioudonat faisait réllexion que le tact n'est peut-être pas une qualité mondaine, comme on le croit dans les châteaux et les salons, mais plutôt une vertu primordiale, assez proche de ce qu'on appelle en métaphysique la notion du bien et du mal.
Le philosophe pouvait d'ailleurs philosopher tout à son aise, car le millionnaire ne s'occupait plus de lui : il s'était approché du beau marbre, dont il faisait le tour en le flairant de sa trompe à deux verres, non sans couler parfois un vif regard vers ses caissiers.
— Pas de signature?... Non?... Tant pis. Vous connaissez l'auteur?
— Hélas...
— Ah! Je devine : un piètre individu, dont vous avez eu à vous plaindre ? Hein ? Ça ne m'étonne pas. Règle générale, méfiez-vous des artistes. Mais saperlipopette, celui-ci avait du talent!... En revanche, la grande machine, sur la grotte, avec les anges... Vous aimez ?
— Peu.
— Comme moi. Votre bas-relief, j'appelle ça de l'art idéaliste. Votre statue, à la bonne heure ! Voilà de la réalité ! Et je m'y connais ! J'y perçois même, dans le visage et le costume, dans l'allure aussi, une ressemblance assez comique...
— Comique?
— Avec le Bâtard. Savez-vous que les méchantes langues vous accusaient de l'avoir ?...
— Achevez, de grâce!
— Je ne m'occupe pas de politique : c'est un prin-
134 DIECDONAT
cipe. Les Rois, les Princes, je vous l'ai dit, s'arrangent entre eux. Il aspirait au trône, vous y aspirez ; une couronne et deux tètes, mauvais compte ! Mauvaise affaire, surtout, pour les affaires ! Un des prétendants s'évapore? J'enregistre le résultat et je ne me soucie pas d'expliquer le moyen.
— D'autres que vous l'expliquent, n'est-ce pas? Dites-moi tout !
— Rassurez-vous, personne n'en parle déjà plus. Votre frère était peu aimé : perte mince. Vous régnerez en paix : bénéfice énorme, pour vous comme pour nous.
— Je ne régnerai jamais.
— Laissez donc ! Que papa s'en aille, et vous nous reviendrez. On se reverra, mon Prince, et nous ferons de bonne besogne, ensemble, moi et vous : je sens cela. Le pays espère beaucoup de votre gouvernement, et il l'attend avec impatience : légitime impatience, je vous le confesse entre nous, car la situation n'est pas brillante, certes !
Pour occuper ses loisirs pendant qu'on achevait de charger ses millions, il voulut bien continuer une conversation dans laquelle il n'avait plus rien à demander ; gratuitement, et par pure bienveillance, il exposa des faits : les collecteurs d'impôts ayant été pendus, les impôts n'étaient pas rentrés, et le Duc, en l'absence de ses recettes ordinaires, n'avait pu faire face à ses dépenses extraordinaires ; dans une telle urgence, Hardouin-le-Juste s'était vu contraint à recourir aux ressources exceptionnelles, concussions et prévarications, altération i\e<^ monnaies, exactions diverses et confiscations arbitraires, emprisonnements et décapitations..
ET IL FABRinUE DE t'AVENIR 135
— Mon père a fait ces choses!
Le Baron s'efforça d'excuser le pouvoir, qui est obligé parfois à des mesures regrettables ; mais le Prince restait stupide, et n'arrivait pas à compren<lre que son noble père, si honnête quand tout allait bien, fût devenu si malhonnête parce que les choses allaient mal.
Aussitôt, il résolut de sauver l'âme paternelle, et de rendre l'honneur à celui qui lui avait donné le jour.
— Combien faut-il?
Le financier entrevit une affaire inespérée, superbe : il répondit qu'il ne pouvait répondre, et s'offrit à étudier la question ; il alla même jusqu'à promettre de parler au Duc, de proposer un rapprochement entre le père et le fils, et de négocier de l'un à l'autre un emprunt 'non remboursable ; il assura, en outre, que, par reconnaissance, il se contenterait d'une commission modeste.
Les chargements s'achevaient. Il l'apprit sans avoir besoin d'y regarder ; à ce moment précis, il déclara que ses instants étaient comptés, et que la route était longue, jusqu'à la prochaine étape. Il prit l'engagement de revenir, et répéta qu'il verrait le Duc.
— Je vous raccommoderai, vous dis-je, avec le cher papa; je m'en charge, et, si vous êtes contents de mes offices, vous m'offrirez la statue en souvenir de notre première rencontre, n'est-ce pas ? Au revoir, cher Prince, à bientôt.
Il tendit la main et se retira vers son équipage, avec la dignité rapide d'un homme qui sait gagner quarante-trois millions en autant de minutes.
Les caisses d'or suivirent leur maître. L'anachorète
se retrouva seul ; mais durant plusieurs jours il garda de cette visite une impression des plus fâcheuses.
Encore une fois, le paysage avait changé : il y flottait des miasmes de souvenirs malsains. Les feuilles murmuraient des termes d'agiotage ; des disques de soleil tombaient des arbres en monnaies d'or, et se faufdaient sous les taillis, comme des pièces qui roulent; des chiffres se recroquevillaient à la pointe des viornes ; les grosses branches portaient des citoyens pendus ou des têtes coupées,
— Mon père a commis ces forfaits! Quel dommage, mon Dieu, que je n'influe en rien sur la pensée des hommes ! Du moins le mal cessera, j'espère, si nous en supprimons les causes. Seigneur, faites que le Duc ne repousse pas les offres du baron !
Les souhaits de ce genre-là se réalisent sans le secours de l'occultisme; le Diable n'a pas besoin de s'en mêler : nous suffisons. Au bout d'une semaine, Dieudonat vit apparaître les fonctionnaires comptables qui venaient s'installer sur la montagne, et procéder à l'encaissement des subsides : le bon Duc avait consenti !
Il ne mettait à cette faveur que trois conditions : il fixerait lui-même et sans discussion le montant des apports ; il n'admettait, comme le baron, que les versements métalliques ; nul autre que lui désormais n'aurait part aux libéralités du Prince, qui devait s'y engager par serment.
Dieudonat souscrivit à tout pour sauver l'âme de son père. Le soir même, afin d'être débarrassé plus vite d'un devoir qui promettait peu d'agréments, il fabriqua force pistoles et lingots.
— Est-ce assez ?
ET IL FABRIQUE DE l'aVENIR 137
Il fallut recommencer le lendemain, le jour suivant, et tous les jours.
— Encore ?
— Encore.
Les appétits du Souverain se montraient considérables, sans doute parce que les besoins étaient grands. Dieudonat put constater que l'administration organisait un service régulier de convois : il apprit également qu'elle s'occupait de frayer des chemins à travers la forêt, et de jeter des ponts volants sur les rivières ; il sut que des gagne-petit installaient des guinguettes au long des routes, dressaient des baraquements à l'usage des rouliers et de leurs attelages.
— J'en ai pour un moment...
Les charretiers hurlaient des jurons, et les commis lançaient des calembours dans l'espace accoutumé au chant des oiseaux. Bientôt les détrousseurs se présentèrent, nécessitant une milice : dès lors, les sentinelles gardèrent les abords de la fabrique, et des patrouilles la parcouraient, à chaque heure de la nuit; dans les ténèbres, des appels de trompettes retentissaient à l'improviste, et les « qui-vive » faisaient des ronds dans le silence, comme des pierres sur l'eau d'une mare. Des guérites surgirent entre les bosquets. En revanche, les colombes et les pinsons cherchaient des gîtes plus paisibles ; les merles s'enfuirent, les rossignols se turent, et le vol du martinpêcheur ne siffla plus sur le ruisseau ; les biches avaient disparu ; les lézards étaient écrasés, la source devenait boueuse, l'herbe foulée séchait dans la clairière, et par tout le paysage on vit fleurir, au pied des arbres, les chiffons de papier qui s'épanouissent
comme des marguerites blanches, un peu trop grandes.
— Je commence à croire qu'ils sont là pour toujours.
Le pauvre faiseur d'or avait la sensation d'être pareil à une vache qu'on vient traire ; mais son élable ressemblait à une usine compliquée de caserne. Il songeait, avec des soupirs, aux bonnes semaines d'ennui et de remords, qu'il avait si paisiblement goûtées dans l'exil d'un beau site.
— On me prive de tout, même de ma propre compagnie, qui cependant n'était pas drôle.
Un jour, il vit avec surprise que des maçons descellaient la statue du Bâtard.
— Vous l'emportez?
— Ordre du Duc !
11 fut un peu content de cette séparation, et un peu chagriné tout de même : il regardait, avec un œil d'envie, partir ce mauvais compagnon, couché sur un lit de paille.
— Ils ne lui ont cassé qu'une main et une oreille ; il est bien tranquille. Si je m'en allais aussi?
Evidemment, il aurait pu, d'un vœu, disperser la foule et refaire sa solitude : il y pensa maintes fois ; mais ces actes d'égoïsme eussent été criminels, puisqu'une grande détresse avait tendu les bras vers lui et qu'il pouvait la soulager.
— Beall miséricordes...
Il resta donc le prisonnier de sa puissance, et par elle il apprit que les élus de ce monde ne doivent pas prétendre à l'unique monopole des pauvres diables, qui est le droit de vivre en paix.
ou L ON VOIT LE TABLEAU D UN PEUPLE FORTUNE
Le pays devenait prodigieusement riche : cette affluence d'or avait changé, du tout au tout, les conditions de la vie sociale.
Le peuple fut d'abor<l très heureux, ou du moins il crut l'être, ce qui revient au même ; car vous n'ignorez pas que notre bonheur est simplement une appréciation favorable de contingences qui sont quelquefois désastreuses.
Or, les contingences sociales paraissaient pleinement satisfaisantes. Le Duc, en effet, ne se souciait plus guère de récolter les impôts, qui lui avaient coûté tant de soucis : il cessa de pendre les insolvables, do spolier les riches, et même il alla jusqu'à décréter que nulle taille ni redevance ne serait prélevée, jusqu'à nouvel ordre. On lit des feux de joie, dans les cités, dans les campagnes, et l'on chanta des Te DeuiiiB^QQ, des Te Duccm, des 0 Salutari>ihos(la qui
bénissaient Dieu, le Duc et son fils, bienfaiteurs nationaux.
Tout sannonçait au mieux. Une ère de prospérité s'ouvrit. Le Souverain avait depuis longtemps passé la cinquantaine, âge critique où la passion de procréer se transforme dans l'homme, et de charnelle qu'elle était se fait simplement lapidaire : devenu à j)eu près chaste, le potentat se mettait à bâtir. Il connut l'amour de la pierre ajoutée à la pierre, et de la chose durable qui s'élève au moment de la vie où la chose fragile commence à s'écrouler. Il voulut des palais et des églises, des forteresses, des ponts et des aqueducs, des canaux, des fontaines, des quais, des rampes; édifices inutiles et bâtisses utiles, les monuments nouveaux surgirent du sol, à la gloire de la religion et du commerce, des grands hommes et des petits, à la mémoire des morts, au profit des vivants ; partout, le Duc érigeait de la beauté ou de la laideur, indistinctement et sans préférence, pourvu qu'elles fussent solides; il possédait les moyens de s'offrir l'une et l'autre, et il ne manqua point de les exiger toutes deux.
La patrie se hérissa de tours et de pignons, de clochers et de clochetons, de cintres et d'ogives, de flèches, d'arcs, de colonnades, de bas-reliefs, de rondesbosses, de tout ce qui se fait en pierre, en marbre, et même en bronze. Les statues et les dômes étaient rehaussés d'or : à quoi bon s'en priver, puisque l'or abondait? Les nuages, en passant, s'étonnaient de voir ces villes resplendir, et passaient : au soleil levant, au soleil couchant, elles éclaboussaient le ciel de leurs rayons. Du haut des montagnes qui fermaient la frontière, on pouvait les admirer, brillantes
ou l'on voit le tableau d'un peuple fortuné 141
dans la verdure comme des bijoux sur les velours d'un joaillier.
Plus le Duc bâtissait, plus il souhaitait bâtir, et il recommençait sans fin. Tous les gars se faisaient maçons ; les journées d'un manœuvre eussent contenté un prélat. Les apprentis pouvaient courtiser les danseuses; les charpentiers, le dimanche, apparaissaient sur les promenades, somptueusement vêtus; les épouses d'entrepreneurs roulaient carrosse à deux chevaux et leurs filles convolaient avec des barons ou des comtes. Carriers, marbriers, plâtriers, la menuiserie et les marchands de bois, la serrurerie et les marchands de fer, la métallurgie et les mines, les convoyeurs, par eau, par terre, les éleveurs de chevaux et les constructeurs de bateaux, tous, à l'envi, s'enrichissaient, et leurs fortunes enrichissaient les autres.
— Quand le bâtiment va. tout va!
Et tout allait, trop bien, trop vite : le peuple, exalté par sa force neuve, avait d'abord créé radieusement, et sa fécondité, alors, l'excitait au labeur, allumait son génie ; de grands artistes qui, en d'autres temps, eussent gardé les pourceaux, avaient surgi du sol, rivalisant d'ardeur, et cette brusque floraison d'hommes avait donné une moisson de chefs-d'œuvre. Mais on ne fait pas longtemps bien ce que l'on fait pour de l'argent : derrière les vrais artistes, les faux apparurent, et, comme de juste, ils trouvèrent des gens qui les tenaient pour préférables, surtout lorsque le Souverain avait jugé ainsi. Tous les fils de famille voulaient être architectes; quiconque possédait un talent de musicien ou de poète se hâtait d'apprendre à moileler la glaise ou à peindre des fresques, au lieu
de chanter ou d'écrire. L'art n'y gagnait point, mais le bon Duc n'y voyait goutte et payait grassement tout le monde.
On gagnait trop : jouir fut meilleur que protluire ; l'ivresse venait, et le lucre engendrait le luxe, qui engendrait la luxure : bientôt les petites ouvrières remuèrent des doigts chargés de bagues.
— Veux-tu me cacher ça, vilaine!
Mais les mamans ne s'indignaient pas trop, et les papas ne protestaient guère davantage, l'or étant de rigueur dans les modes nouvelles : les amoureux on mettaient sur les femmes tout comme le Duc sur les villes^, les couturiers en tramaient les habits; les ébénistes en plaquaient les meubles ; les orfèvres eurent des châteaux, mais les fermes n'avaient plus de manants. Toutes les vigueurs du pays refluaient vers le gain rapide, c'est-à-dire vers la cité. Les champs sans la])oureurs se diapraient de fleurs sauvages et les moissons ne sortaient plus. Un poulet coûta le prix d'un mouton.
Bah! Tout ce qui manquait au pays, l'étranger pouvait le fournir! Les blés et le bétail arrivèrent du dehors.
Ils ne venaient pas seuls. Le Duc. enfiévré de grandeurs, prit le titre de Roi ; de somptueux présents, qui lui coûtaient fort peu, firent agréer sa couronne par les souverains et les diplomates des puissances chrétiennes ; l'Empereur approuva, ayant reçu, avant tous les autres, des arguments de premier ordre ; Rome envoya son assentiment, avec les huiles nécessaires; des ambassadeurs firent leurs enlréos solennelles. Une armée d'importance étant indispensable à tant de majesté, les mercenaires accoururent, attirés par
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les fortes soldes. La fripouille des royaumes voisins se rua vers cette curée ; les moins mauvais demandaient de la besogne, et les pires se contentaient du vol ; les belles fdles de partout apportaient leur corps lucratif.
La fête florissait; la morale baissait. L'âme nationale, désorganisée par cette invasion étrangère, perdait ses vertus propres, ses facultés originales, son "génie. Les peuples qui n'ont plus de morale n'ont plus que du talent : les chefs-d'œuvre de la première époque ne savaient plus naître, et l'art raffinait sans créer, plagiait son passé d'hier, s'aveulissait, s'avilissait. Ce bel élan qui naguère avait soulevé les foules et cet effort joyeux qui les emportait à l'ouvrage, on ne s'en souvenait plus que pour en railler la candeur. Travailler, peiner? Fi donc! Chacun donnait le moins possible et réclamait le plus.
Car on réclamait : le mécontei^ement des hommes se manifeste beaucoup moins dans la réalité des misères que devant rinsuflisance des avantages ; tant qu'ils souffrent, ils pleurent et s'effondrent, mais dès qu'ils commencent à jouir, ils souhaitent plus qu'ils n'ont, et revendiquent leur droit à jouir davantage. On se mit à pérorer.
Les citoyens parlaient tant pour occuper leurs loisirs que, bientôt, l'habitude de parler engendra l'habitude de la parole : des éloquences se révélèrent; le besoin de soutenir des idées lit croire aux gens qu'ils en avaient : on les appela des principes, et chacun fut irréductible sur les siens. Dès lors, tout le monde en affn-ma. Ce pays où l'on parlait si bien se couvrit de parloirs et de parlottes, d'où naquirent les parlements, et apparurent les parlementaires, qui firent le parlementarisme. Les mots régnèrent.
Ils régnaiolit à l'exclusion du reste et tenaient lieu (le tout; les formules suppléaient à la sincérité ; quant au culte (lu bien ou au rêve du mieux, au respect de l'cEUvre ou de soi, nul n'en avait souci. Toute foi était morte. La famille n'existait plus qu'à peine, en raison des multiples adultères; les maris s'en offusquaient peu. ayant pris une accoutumance ; les liaisons coupables ne duraient guère plus que les autres. On théorisait à propos de tout, mais, au fond, on riait de tout, et même on se lassait déjà de rire. Bientôt, on se contenta de sourire.
Plusieurs suicides de jeunes gens furent symptomatiques de cette dégénérescence : un manque d'idéal faisait la détresse intérieure des êtres nés pour aspirer, et maint adolescent, faute de pâture à son irréductible appétit de quelque au delà, jetait sa vie blasée, ainsi qu'jjn chiffon hors d'usage. Les forces sans emploi se supprimaient d'elles-mêmes. On vit des amants s'empoisonner en couple, parce qu'ils avaient gaspillé le bonheur, et qu'ils en souhaitaient encore sans parvenir à en inventer. Devant ces drames quotidiens, les personnes mûres et les vieillards haussaient tranquillement les épaules et se cramponnaient à l'existence, y tenant plus à mesure qu'elle leur donnait moins.
Ce peuple de richards, tout amoindri qu'il fût, n'était pas dépourvu de morgue. Il faut une noblesse d'âme pour posséder de l'or sans mépriser ceux qui en manquent ; également, il faut une réelle solidité d'intelligence pour n'être pas grisé par un pouvoir survenu tout à coup. Ce Roi et ses sujets, à force de lancer des commandes sur le monde, crurent qu'ils commandaient l'univers ; à leurs yeux, les fournis-
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seurs patentés apparurent comme des gens à gages, une manière de serviteurs trop heureux de servir; à l'heure précise où leur incapacité de production les rendait tributaires des autres royaumes, ils s'imaginèrent qu'ils en devenaient les maîtres, et le laissèrent voir. Ils parlèrent avec autorité, et leur verbe avait cet accent d'indubitable certitude, particulier aux hommes qui détiennent un r(Me supérieur à leur intellect.
Ils importunèrent; on les trouva grotesques, puis détestables.
Aussi bien, l'envie avait préparé à la haine. Plus d'un Souverain, au fond de ses États miséreux, guettait avec gourmandise cette proie juteuse à souhait, mûre pour qu'on la gobe, et qui engraisserait pour longtemps son royaume et sa dynastie. Peut-être même il importait de se hâter, de peur que le butin, désiré par tous, ne fût pris par un autre. Les Rois en méfiance se surveillaient réciproquement ; chacun d'eux avait décidé in piHto qu'il se fâcherait le premier et qu'il tomberait sur Hardouin sans crier gare ni inviter personne.
Entre tous, Gaïfer-le-Tors, qui régnait à l'Ouest, était le plus pressé parce qu'il était le plus pauvre; sournoisement, il organisait ses troupes, et sitôt qu'elles furent en état de faire campagne, il se plaignit d'une inconvenance diplomatique, lança son héraut d'armes et passa la frontière, le même jour.
Il accourait, suivi de bandes noires, pillant, brûlant ; tout croulait devant lui. Les armées de la défense, splendidement chamarrées d'or, ne se montraient que pour le temps d'une parade devant les gueux bardés de fer, et tout aussitôt s'évanouissaient
on nnaf^es, dans la poussière fie leur fuite. Les villes aux solides remparts, si bien construits, ouvraient leurs portes, dès que l'ennemi paraissait dans la plaine, et les syndics en costume d'apparat, la face pâle, les mains tremblantes, apportaient sur des plateaux d'or les clefs damasquinées. Pas un héros ne se leva pour crier l'amour de la patrie : car la patrie était trop riche, et personne ne l'aimait plus, et la patrie n'était plus une mère, mais une maîtresse dont ses amants ont trop joui...
La besogne marcha rondement. Hardouin fut capturé, emprisonné, et, tout de suite, Gaïfer se considéra comme le roi légitime d'un pays annexé; dès lors, il ne se hâta plus, et, par son ordre, ses capitaines détruisirent moins, soucieux de conserver les belles cités conquises. Les habitants eux-mêmes n'étaient plus massacrés que par amusement, car ils mettaient à recevoir les vainqueurs toutes les bonnes grâces d'une poltronnerie déférente : ils livraient tout, même leurs filles et leurs femmes, acceptaient tout, même les horions, et quand on les chassait à coups de botte, comme des chiens, ils souriaient avec politesse, pour qu'on ne les égorgeât point comme des porcs. En une semaine, tout avait disparu de leur morgue célèbre : les patrons de l'univers étaient à présent les valets d'un caporal de reîtres, et faisaient ce nouveau métier tout aussi congrùment que l'an-
cien ; la transformation leur avait coûté peu d'efrorls, car ces hommes, depuis longtemps, ne portaiont plus, sous leurs habits tle maîtres, que des âmes d'esclaves.
La guerre et ses horreurs semblaient donc devoir être d'assez courte durée. Par malheur, Aimery-le- Simple, qui régnait à l'Est, considéra, dans sa simplicité, le tort qu'on lui faisait en pillant un voisin qu'il aurait dû piller lui-même : sans hésiter, il se récria, au nom de la justice et de l'humanité, déclara qu'il soutiendrait le faible, et passa la frontière, en allié. La guerre reprit de plus belle.
Entre Aimery et (îaifer, on ne savait à qui entendre : tout comme Gaifer, Aimery, par th-oit d'alliance, exigeait à son tour que les villes lui fussent ouvertes, les forteresses livrées ; ce protecteur, plus terrible que le conquérant, obligeait les indigènes à s'aller battre et faire battre, ce à quoi Gaifer ne contraignait personne, pourvu qu'on lui cédât. Bon gré mal gré, il fallut se faire tuer ridiculement sur des champs de carnage, au commandement de capitaines incivils qui, par surcroît, parlaient une langue étrangère. Et ces brutes de l'Ouest ne cognaient pas de main-morte! Misère de Dieu, quelles façons ! Entre les deux armées tout le pays saigna; les pilleries recommencèrent avec une hâte féroce : les chariots d'Aimery emportaient vers l'Est ce que les chariots de Gaifer n'avaient pas eu le temps d'expédier vers l'Ouest : le pays se vidait par ses deux frontières; quand une troupe, amie ou ennemie, arrivait quelque part et n'y trouvait plus rien à prendre, elle allumait un feu, pour se venger, et courait travailler ailleurs.
Hardouin I" croupissait dans un cachot, mais nul