CHAPITRE IV
LA RENAISSANCE
Hugues Sambin et l'Ecole dijonnaise de menuiserie. — L'église Saint-Michel et le Palais de Justice. — Maisons du xvi° siècle.
La réunion des anciens duchés ou comtés du royaume à la couronne a eu pour effet d'altérer profondément leur originalité artistique. Tel fut le cas de la Bourgogne incorporée à la France après la mort de Charles le Téméraire, en 1477. Elle se laissa entraîner peu à peu dans le grand courant delà civilisation française; et, en ce qui concerne les arts, elle accepta toutes les variations de la mode, adopta successivement tous les styles, de la Renaissance à Louis XVI.
Cependant, il ne faut point exagérer. Dans cette province, qui avait vécu plusieurs siècles d'une vie autonome, et où les traditions d'art étaient fortes, l'abdication ne fut pas aussi complète ni aussi rapide que beaucoup le croient. Aux enseignements généraux apportés du dehors, les artistes persistèrent à mêler quelques caractéristiques locales, et il n'est point rare que, dans des ouvrages qui, au premier abord, ne semblent pas différer de ceux qui se rencontrent partout ailleurs, on découvre en y regardant de près, quelque aspect imprévu, quelque particularité curieuse. Dijon en fournit la preuve.
L'Ecole, que les ducs y avaient fondée, disparut dans la tourmente politique de la fin du xv^ siècle ; bien avant l'arrivée de Louis XI, la prédilection de Philippe le Bon pour les artistes flamands et les dépenses militaires de Charles le Téméraire consommèrent sa ruine. Mais la semence jetée par Claus Sluter n'était pas tombée dans un sol ingrat, et, l'atelier officiel une fois fermé, des ateliers privés furent ouverts par Jehannin Contecuer, Guillaume Chandelier et Nicolas Beauchamp. Nous ne savons au juste ce qu'ils firent, ni comment ceux du xvr siècle s'y rattachent ; mais il est indéniable que, des uns aux autres, le passage
LA RENAISSANCE
s'est fait sans aucune solution de continuité. Seulement, avec la Renaissance, l'École de sculpture devint plutôt une Ecole de menuiserie.
Il ne faut pas se laisser égarer par cette expression et croire qu'il s'agit d'artistes travaillant uniquement le bois. Certes la statuaire n'est
Cliché Neurdein.
Église Siint-Michel.
pas leur fort ; même ils la pratiquent assez peu pour que leur infériorité, par rapport aux imagiers du temps des Valois, soit bien établie. A cette différence près, ils sculptent la pierre aussi bien que le bois, et nul ne s'entend comme eu.x à faire valoir les lignes de l'architecture d'un monument ou d'un meuble, par une application à la fois large et originale des formes ornementales nouvelles : guirlandes et médaillons, pilastres chargés d'arabesques, animaux chimériques et cariatides. Gainées de façons diffé-
rentes, présentées de face ou de profil, mais toujours expressives, cellesci font office de pieds de table, de montants d'armoires et de lucarnes, de support et d'ornement. C'est ce décor, prodigué avec une générosité qui n'est pas toujours du meilleur goût, mais débordant de verve et d'une énergie prodigieuse, qui a permis de dire, avec quelque raison, que « la Bourgogne est une de nos provinces qui, non seulement accueillirent avec le plus de ferveur les idées nouvelles, mais encore contribuèrent le plus à leur assurer dans la suite un grand développement », et que Dijon (( devint, comme au siècle précédent, un centre artistique considérable, bien que resserré dans des limites assez étroites ' ».
I.e représentant le plus célèbre de l'art dijonnais à cette époque, Hugues Sambin, est tout à fait un homme de la Renaissance par la variété de ses aptitudes et de ses ou\Tages.
Né probablement aux environs de Dijon, à Talant, vers 1520, il est menuisier avant tout, et c'est dans la corporation des maîtres menuisiers qu'il s'inscrit au mois de mars 1549, après avoir « faict son chef-d'œuvre bien et dehuement » ; mais il ne se confine pas dans son métier. Il s'était adonné à l'architecture <( dès ses premiers ans, avec diligente application de son esprit, sans avoir discontinué », dit-il lui-même; il fut avec cela sculpteur, graveur, machiniste décorateur, ingénieur civil et militaire, écrivain d'art. Architecte, il a travaillé au château de Pagny, et dessiné la façade du Palais de Justice de Besançon. Ingénieur civil, il a étudié les moyens d'amener à Dijon l'eau de plusieurs sources et élaboré un pr<3jet de canalisation de l'Ouche. Ingénieur militaire, il a ajouté des courtines aux remparts de Dijon, réparé leur artillerie, et fortifié la petite ville de Salins en Franche-Comté. Décorateur, il a été chargé en 1564, par la Chambre de ville de Dijon, de « pourvoir à la manufacture des ouvrages de mistères nécessaires à faire pour la venue et entrée du roy Charles IX ». Écrivain d'art, il a composé, en 1572, ce traité « de la diversité des Termes dont on use en architecture », dont le texte, accompagné de figures, est une véritable « mine de combinaisons à exploiter ». Puis, après avoir accompli cette œuvre, qui rappelle par son étendue, sinon par son mérite, celle des grands artistes italiens, il est mort, chargé d'années, vers 1602.
D'ailleurs il n'est pas le seul de sa famille qui ait travaillé dans la menuiserie. Son beau-père, Jean Boudrillet de Troyes, avec lequel il est resté associé assez longtemps après son mariage, signe le i5août 1527,