‹ Dijon et BeauneChapitre 22 sur 23 · IS · texte numérisé non relu

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mais conformes à celles d'autrefois. Pour les fenêtres latérales, ce sont des grisailles aux écussons de Nicolas Rolin et de Guigone ; pour la grande baie oi-née de meneaux flamboyants qui surmonte l'autel, c'est, en couleur, la scène de la Passion : le Christ mort entre les deux larrons, puis reçu sur les genoux de sa mère, tandis que Philippe le Bon et Isabelle de Portugal prient à ses côtés. Par-delà le jubé, les lits des malades, en bois peint, encadrés de courtines rouges, se succèdent le long des murs, et, au-dessus d'eux, dix baies ogivales, larges et claires, assurent une abondante aération.

Cependant, il faut encore visiter les locaux qui occupent les autres côtés du cloître : la pharmacie, avec ses vases anciens, ses pots, ses urnes à deux anses, dont plusieurs portent, dans un cadre formé de rameaux d'olivier, de serpents et de fleurs, l'image de la Vierge à l'Enfant et le millésime 1782 ; la cuisine, avec sa vaste cheminée, ses landiers, ses coquemards, ses aiguières de toutes formes, sa crémaillère à trois branches qui fait l'admiration des connaisseurs, et son alerte tournebroche, Bertrand, comme on l'appelle du nom du petit personnage en justaucorps rouge, bas blancs et bottes molles, qui semble le mettre en mouvement ; la chambre Saint-llugues, dont les murs et le plafond ont été entièrement recouverts, au xvil" siècle, par le peintre Moillon, de fresques représentant la légende de Saint-llugues et les guérisons opé-

rées par le Christ; le grand Bureau, décoré du portrait de Louis XIV par Rigaud et de trois grandes tapisseries des Gobelins figurant l'histoire de Jacob; et, gardée par une porte de fer à triple serrure, la salle des Archives de l'hôpital, voûtée en pierre, où sont enfermés les titres de propriété.

Toutes ces salles ont été installées avec un goût parfait. Les meubles, tables, chaises, fauteuils, sont couverts d'étoffes assorties au cadre où elles se trouvent; même les menus objets, chandeliers, encriers, ont été choisis autant que possible dans le style. Le carrelage seul est uniforme, et il atteste la perfection de cet art qui fit la réputation d'un des plus grands maîtres de la cour de Bourgogne, Jean le voleur. Peints en rouge sur fond jaune, les carreaux portent au centre les lettres flî, (5. initiales de Nicolas et de Guigone, unies par un rameau de chêne avec une étoile, et le mot SCUlC plusieurs fois répété, ce qui ne signifie pas, comme on l'a cru, que Guigone fût devenue veuve, mais ce qui répond chez Rolin à un sentiment délicat vis-à-vis de sa femme, le même qui fil prendre au duc Philippe le Bon la devise : Aultre n'aurai.

Au reste, cet hospice de Beaune n'est pas seulement un hospice. Il est un musée, le plus homogène, le mieux entretenu des musées. Il possède un trésor de librairie, des tapisseries inestimables, un retable splendide.

La librairie renferme une Bible du xiu" siècle en caractères historiés

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et dorés, le Roman de Gérard de Roussillon en écriture courante du xv% quatre incunables, dont le livre d'heures de damoiselle Jeanne Dumont, sorti vers 1508 des presses de Simon Vostre, imprimeur parisien, et qui est orné de vingt-deux vignettes représentant les principales scènes de la vie de la Vierge et du Christ.

Les tapisseries, au nombre de 96, vont du xV au xviii' siècle, et offrent comme un raccourci de l'histoire de la tapisserie française. Les trois plus belles remontent à la fondation. L'une d'elles présente, sur un fond rouge semé d'étoiles, saint Antoine, patron primitif de l'Hôtel-Dieu, avec ses attributs légendaires ; sur une autre de couleur bleue, on voit l'agneau mystique laissant échapper de son cujur un flot de sang vermeil qui tombe dans un calice ; la troisième figure, sur une fond vert semé de fleurettes et de gracieux animaux, le bon saint Hloi. Ces ouvrages sont de fabrication flamande, et aussi les « trente et une couvertes d'haulte-lisse, faictes à torterelles, ormoyez des armes des fondateurs, servans au temps de Rolin à pairer la grand-chambre es festes solennelles ». Au xvr siècle appartiennent l'Histoire d'Assuérus et le Sacrifice d'Abraham, au xviT les aventures d'Achille et de Calchas, au xviir la décoration du Petit Bureau faite de quatre panneaux d'Aubusson dans le genre Boucher : le Tir à l'arc. Colin Maillard, des lavandières, des cuisiniers.

Le retable est contemporain des plus anciennes tapisseries, et il formait jadis un tableau de 5'", 60 de long, composé de sept panneaux peints sur bois, munis de volets. Primitivement aussi, il avait sa place audessus du maître-autel de la chapelle. Oublié, méprisé, il se trouva vers le milieu du siècle dernier dans un état pitoyable. « L'abandon, dans lequel il était resté tant d'années, et l'action naturelle du temps avaient produit sur la peinture des écailles nombreuses : plusieurs étaient déjà tombées et d'autres menaçaient de se détacher. De plus, les figures des ressuscites, dont la nudité effrayait les regards trop timides, avaient été revêtues de robes brunes ». Un habile travail de restauration, qui ne coûta pas moins de 15.000 francs, fut exécuté de 1876 à 1878 par MM. Briotet et Chapuis, sous la surveillance de M. Reisel, des musées du Louvre. On fixa une partie de la peinture sur le bois ; on reporta sur toile des parties plus endommagées ; l'on desscia les volets et isola leur face externe, « si bien que l'œil embrasse maintenant d'un seul regard toute l'œuvre de l'artiste, les peintures du tableau ouvert et celles du tableau fermé. »

Au sommet du panneau central, le Christ, assis sur un arc-en-ciel et

Retable de l'hospice de Beaune. Panneau central d'après un dessin de M. Abel Jamas.

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les pieds posés sur le globe, préside, habillé de pourpre, au Jugement dernier. A droite et à gauche de sa tête, des anges tiennent les instruments de sa passion ; au-dessous de lui, saint Michel pèse les âmes dans une balance. Le saint a revêtu pour la circonstance une tunique blanche en velours de Venise broché et une chape écarlate ; son regard suit la marche du plateau. Dans les panneaux situés de chaque côté, se succèdent les assistants du Juge suprême : à droite, la Vierge, six apôtres, le pape Eugène IV, le duc Philippe le Bon, Nicolas Rolin et son fils Jean ; à gauche, saint Jean-Baptiste, les six autres apôtres, la duchesse Isabelle de Portugal, Guigone de Salins et Philipote Rolin, fille du chancelier. Au bas et tout le long du retable, se déroule le double cortège des élus' et des damnés. Les élus, le visage riant, les traits sereins, s'acheminent à travers une plaine fleurie vers le Paradis symbolisé par une cathédrale gothique resplendissante d'or ; les damnés, le corps tordu par la rage, hurlant et grimaçant, se dirigent par une route désolée vers l'Enfer rouge de feu, tout prêt à les brûler.

Les volets extérieurs présentent Rolin et Guigone agenouillés sur un prie-Dieu couvert d'un tapis semé de leurs armes; derrière eux, leurs patrons, saint Antoine et saint Sébastien ; puis, sur deux volets plus petits, en grisaille, l'Annonciation.

Nul n'ignore les débats auxquels a donné lieu cette peinture. Elle fut autrefois attribuée à Van Eyk. Crowe et Cavalcaselle, et, après eux, Wauters, Mïintz, Dehaisnes, se prononcèrent pour Roger van .der Weyden. M. de Mély reconnaît dans la composition centrale » MemliuQ vibrant de génie », dans les portraits la main de Van der Weyden, et dans les réprouvés celle de Thierry Bouts. L'avenir dira qui a raison, et si les inscriptions tracées sur les galons des vêtements sont, comme le suppose encore M. de Mély, non point des caractères pseudo-hébraïques, mais des caractères hébréo-coptes, qui, déchiffrés, fourniraient la clef du rébus. En attendant, il nous suffira de reconnaître dans ce triptyque une des plus belles œuvres de la peinture flamande, et une nouvelle manifestation de la sollicitude éclairée que Rolin et ses contemporains accordaient aux choses de l'art.

D'ailleurs, il est un jour dans l'année, où l'œuvre du chancelier apparaît dans toute sa beauté, où, dans cette maison que la plume doit renoncer à décrire, le passé revit comme par enchantement.

Le jour de la Fête-Dieu, les tapisseries tirées de leurs bahuts sont déployées sur les quatre faces de la cour ; elles couvrent la galerie inférieure, épousent les angles, pénètrent dans les couloirs, vieilles Flandres

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peuplées de saints et de saintes auxquelles l'église Notre-Dame a joint les siennes pour la circonstance, Aubussons avec leurs personnages géants dressés sur fond bleu et jaune et leurs étonnantes verdures. Le pavé disparaît sous le vermillon des tapis ; sur les degrés du puits sont disposés des géraniums et des roses, et, devant ce décor circulent les sœurs avec leurs hennin, leur tablier à bavette, et la longue traîne de leur robe blanche retenue à la taille, vêtues comme au xv" siècle.

Cliclié Neunleiri.

Maison du Colombier.

Que les archéologues dissèquent le monument avec la science d'un Viollet-le-Duc ou d'un de Caumont, qu'ils démontrent la logique de sa construction, l'unité de sa parure; leurs explications ne vaudront jamais ce spectacle pour quiconque veut connaître le goût sûr de nos ancêtres, leur amour du décor, leur foi robuste, tous les sentiments traduits dans cette merveilleuse demeure.

Après cela, on conçoit qu'en dehors de l'hospice, Beaune n'intéresse guère. Et cependant, en se promenant à travers les rues étroites et silencieuses, on découvre, mêlées aux constructions modernes, quelques vieilles demeures : rue la Charité lo, une maison du xiii" siècle; à l'angle des rues Bussière et Maufoux, un hôtel du xV, qui a conservé intacts sa

tourelle d'angle, son escalier tournant et ses petites lucarnes de bois ; rue de Lorraine, toute une série d'hôtels Renaissance, avec leurs louvres portés par des cariatides de pierre et leurs inscriptions latines. La rue des Tonneliers est bordée d'hôtels du xviir siècle, reconnaissables à leurs balcons de fer età leur cour d'honneur, asiles autrefois de parlementaires studieux, maintenant de négociants, (,'à et là aussi, quelques couvents s'étendent jusqu'à la rue : V Hôpital du Saint-Esprit fondé en 1645 ; le Cloitrc des

Hôtel de Ville.

Ursjilincs. aujourd'hui Hôtel de Ville, commencé en 1695, et dont les arcades en plein cintre se développent de chaque côté d'un bâtiment central décoré, on ne sait pourquoi, des figures de Cérès et de .Mercure ; la Chapelle de V Oratoire, une église de forme ronde et de style composite, bâtie en 1710 sur les plans du frère Louis de Dijon, grâce aux subsides d'un généreux Beaunois, Brunet de Vaulgé, secrétaire du roi. Rien de plus médiocre que ces constructions. Et en effet, si le xviir siècle a contribué à l'embellissement de Beaune, c'est d'autre manière. Sous l'administration d'un homme intelligent, le maire Maufoux, aidé par des compatriotes généreux et par les Etats de la province, a eu lieu la transformation des vieux Remparts devenus inutiles. Couverts de platanes et de marronniers, ornés de balustres et de lions tenant les écussons de Bourgogne, ils sont devenus la Promenade des Buttes,

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le Square des Lions. En même temps, les anciennes portes étaient abattues pour faire place à d'autres plus larges, comme la Porte Saint- Nicolas. Dessinée par l'architecte Lenoir dit le Romain, et exécutée de 1752 à 1770 aux frais de Théodore Chevignard de Chavigny, comte de Toulongeon, ambassadeur de France à Madrid, elle est moins une porte qu'un arc de triomphe, celui sous lequel passaient les princes et les gouverneurs qui faisaient aux Beaunois l'honneur de les visiter.

Parle Saint-Nicolas.

Le xix' siècle a complété ce travail ; il a élargi, pavé, assaini. Pour répondre à des besoins nouveaux, il a élevé des constructions nouvelles, le Palais de justice, le Théâtre, la Caisse d'épargne, la Chapelle du cœur de Marie, bâtie après 1867 dans le style du xiiT siècle. Beaune a aussi sur ses places publiques les bustes de ses hommes célèbres, l'agronome Pierre Joigneaux et le président Carnot, anciens députés de la circonscription. Mais ses parures les plus précieuses, ce sont celles du moyen âge, qu'elle a prudemment, pieusement restaurées, et en particulier cet hospice qui, selon le mot d'un historien du xvi" siècle, « ressemble plus à un château roïal qu'au logis des pauvres. »

Cli.lir N. ;:[,;, iri.

Beaune, — Square des Lions.

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