‹ Dijon et BeauneChapitre 21 sur 23 · I. Bonnaffé · texte numérisé non relu

I. Bonnaffé

ses branches de lierre entrelacées et ses figures de profil, la clôture de la chapelle du même palais, et la cariatide du milieu, à la tête penchée, est singulièrement expressive. L'autre, la. porte dit Serin, c'est-à-dire de la sacristie jointe à la chapelle du Parlement, est décorée avec une richesse prodigieuse. Au sommet se détache une cuirasse couronnée d'un casque et environnée de carquois, de haches et de boucliers ; à droite, se dresse une autruche ; à gauche, un lion est couché ; au-dessous, un mascaron lauré et orné de plumes porte des guirlandes suspendues à ses oreilles. Quant à la table, son plateau incrusté repose sur deux supports massifs, faits chacun d'un aigle debout, les ailes déployées, entre deux opulentes chimères à griffes de lion.

Le Musée renferme d'autre part des meubles de grand style, dont il s'est enrichi grâce à la donation Trimolet, et où l'on rencontre des types accomplis de toutes les époques, depuis la fin du moyen âge jusqu'au siècle de Louis XIV : une belle crédence française du xv° siècle en bois de noyer sculpté à pans coupés ; des meubles du temps de Louis XII ; une série très complète de meubles Henri II, comprenant des armoires à deux corps, des tables, des fauteuils, une crédence à frises ornée de mascarons et de chutes de fruits, dont le panneau central figure le sacrifice d'Abraham; enfin, des cabinets en ébène et écaille, français et italiens, du temps de Louis XIII.

Cliclu; Neurdcin.

Beaune. — Vue générale.

BEAUNE

Caractères de la ville. — Le château; la place Monge et le beffroi. — L'église Notre- Dame. — L'Hôtel-Dieu; les tapisseries, le retable du Jugement dernier. — Vieilles maisons. — Beaune au xviu° siècle.

Ce ne sont pas les grandes villes qui méritent le mieux le titre de villes d'art. Leurs monuments sont dispersés ; il faut les chercher, puis les visiter au milieu du bruit, sans cette tranquillité extérieure qui permet de s'abstraire du moment présent pour ressentir les charmes du passé. Combien supérieures à cet égard nous semblent les petites villes, dont les habitants ont aimé, produit et gardé de belles choses. Les monuments y voisinent familièrement, et le silence qui règne autour d'eux invite à les contempler. Point n'est besoin de se recueillir, de

BEAU NE

rassembler ses souvenirs, pour reconnaître le lien qui les unit. Il suffit d'ouvrir les yeux, et aussitôt l'on voit, l'on comprend.

Nulle part cette sensation, à la fois fine et profonde, n'est mieux donnée qu'à Beaune.

31ollement étendue dans la plaine que limitent à l'horizon les coteaux chargés de vignes et où serpente une rivière accueillante, la Bouzaise, la ville apparaît au premier abord comme une miniature délicatement colorée, tant le rouge de la terre s'y harmonise avec le bleu pur du ciel.

CLiulle Neurdeiii.

Anciennes fortifications.

Petite est son étendue, petites sont ses maisons, étroites ses rues silencieuses et pavées. Depuis l'époque romaine où elle fit son entrée dans l'histoire, elle n'a jamais connu que deux industries, l'industrie drapière ruinée par la révocation de l'édit de Nantes et le travail du vin. Mais à ces ressources elle a dû et doit encore une aisance heureuse, et tout y respire le bien-être et la paix. La bourgeoisie beaunoise habite de vieux hôtels ; les fidèles vont à l'église où allaient leurs pères ; les pauvres sont hospitalisés au même lieu. Il ne semble pas que rien ait été changé depuis plusieurs siècles, et le spectateur étonné se demande ce qu'il doit admirer davantage, des jolis édifices qu'il rencontre ou de leur état de conservation, de l'art des anciennes générations ou du respect de la génération actuelle pour l'œuvre de ses devanciers.

BEAUNE

Au demeurant, Beaune est le prolongement artistique de Dijon, mais elle a gardé, plus encore que la capitale de la Bourgogne, l'empreinte flamande du xv'' siècle, poussé plus loin le culte du passé, le souci de ses vieux monuments.

L'entrée révèle, à première vue, cette sollicitude. Deux tours rondes, restes d'un vieux château construit sous Louis XI, se dressent, imposantes, de chaque côté de. la rue qui fut l'ancienne Porte Bataille ; au delà,

Cliché Neui'dein.

Place Monge et Beffroi.

des Remparts, pittoresquement garnis de gargouilles, d'échauguettes, les continuent. Par des brèches largement ouvertes, descendent des masses de feuillage ; les tourelles en poivrières sont revêtues de mousse, et de grands arbres plantés sur deux rangs font de ces vieilles fortifications une agréable promenade.

Cependant, par la rue des Tonneliers, on arrive à la place Monge; et là encore, le présent coudoie le passé, sans le détruire. Au centre, une statue de bronze, simple, mais sortie du ciseau d'un maître : Plonge donnant une leçon de géométrie descriptive, par François Rude. Sur une des faces, l'hôtel de la Marc, qui remonte à 1522, et dont les deux cours, avec leurs arcades enguirlandées de lierre, leurs médaillons et leurs masques, sont de bonnes productions de la Renaissance. Plus loin, le

beaux:

MI

Beffroi, de la fin du xiv' siècle. Sa tour rectangulaire est lourde et massive; mais combien légère sa couverture! Dans la toiture ardoisée, toute hérissée d'aiguilles, s'ouvrent des lucarnes où brillent les trois fleurs de lis de l'écusson de France. La galerie en X de la chambre de guette a été rétablie, et aussi la cage à huit faces par où le bruit des cloches vole à travers l'espace, et le vieux globe « parti de sable et d'or » qui reproduit les phases de la lune. Immuable, la grosse cloche, posée en 1407. sonne, sonne toujours :

Je fus faite doulce et courtoise.

Sy acerte (solide) puisse estre faite Que pas sy tost ne soyt refaite.

La Flandre a fourni le modèle de cette construction élégante et forte, unique en Bourgogne. Les bâtiments qui la complétaient, « prisons, eschiffres et tornelles », ont disparu en 1795. i^lais que de souvenirs historiques elle éveille encore! C'est l'affranchissement de la commune, acheté en 1203 au duc Eudes, moyennant une redevance annuelle de 200 marcs d'argent ; puis c'est l'arrivée des ducs de Bourgogne de la branche des Valois. Ils établirent à Beaune un de leurs hôtels et le siège de leur Parlement, et si leur

renommée fut lointaine, c'est en grande partie aux Beaunois qu'ils le doivent. Les queux de vin de Beaune figurent parmi leurs cadeaux les plus appréciés, tout comme les tapisseries « de fil d'Arras », les tableaux d'or et les diamants : les Pères du concile de Bâle, que Philippe le Bon désirait gagner à sa cause, en reçurent autant qu'ils voulurent.

Cependant l'hôtel de ville n'était pas, au moyen âge, le seul organe de la vie publique dans la petite ville. Contre lui se dressait la rivale naturelle de l'administration civile, l'insigne église collégiale Notre- Dame, et plus heureuse, celle-ci a survécu tout entière.

L'art roman est représenté à Beaune par plusieurs morceaux intéressants, le portail de la Chapelle des Templiers, situé dans le faubourg Saint-Jacques, et celui de V église Saint-Nicolas, une modeste église à

Maison du Chapitre.

BEAUNE

une nef, dont la porte en plein-cintre grossièrement sculptée est précédée d'un petit porche en charpente et le pignon surmonté d'un clocher pyramidal en pierre du XI v° siècle. Autour de Notre-Dame se trouvent des constructions gothiques, la Porte du jardin du presbytère, l'ancienne Maison du Chapitre. La collégiale est le seul édifice religieux dont la ville ait le droit de s'enorgueillir.

Elle n'a pas été bâtie d'un seul jet. Le gros œuvre, entrepris vers

Église Notre-Dame.

II20, a été achevé vers 1148. Les clochers qui flanquent le portail et la grosse tour posée à la croisée ont été ajoutés au Xlir siècle, et les arcsboutants au xiv°, quand les murs menaçaient de s'écarter sous la poussée des voûtes ; le porche appartient aux années 1322-1348; les chapelles latérales sont du xv' siècle avancé, et l'une d'elles, la chapelle Bouton, oifre encore, à l'intérieur, un plafond caissonné, sur sa face externe, de délicates sculptures de la Renaissance ; sous la Ligue, exactement de 1582 à 1589, a été élevé, pour le service du guet, le petit dôme campaniforme qui couronne l'édifice ; enfin l'ensemble a été restauré de nos jours par M. Selmersheim. Telle quelle, Notre-Dame offre un beau t3'pe roman.

BEAUNE

Ce n'est pas l'église grandiose, dont l'immensité impressionne, comme Vézelay, mais l'église gracieuse et bien construite.

Sœur et contemporaine de Saint-Lazare d'Autun, aïeule de Saint- Philibert de Dijon, elle a le même mode d'éclairage et de couverture.

La Résurrection de Lazare (peinture murale de l'église Notre-Dame).

Les fenêtres s'ouvrent directement au-dessus d'un triforium simulé. La voûte en berceau de la grande nef et les voûtes d'arête, fort étroites, des collatéraux, sont soutenues par des doubleaux en arc-brisé, et ce sont des arcs brisés qui encadrent les passages. Cependant les bas côtés ne s'arrêtent pas à la hauteur du transept ; ils se poursuivent autour du sanctuaire, de manière à former un déambulatoire percé de trois ouvertures en plein cintre qui assurent l'accès des chapelles absidales. De

BKAUXE

gros piliers, auxquels sont adossés des pilastres cannelés, remplacent les colonnes, et, autour du chœur, se déroule un bandeau décoré de fines rosaces. Ces formes accusées, ces motifs de décoration antiques font un bel effet; mais du dehors, Notre-Dame ne produit pas une moins

Ciiciic des Monuments iiistoi'i(]ues

Porche de Notre-Dame.

bonne impression, avec sa tour monumentale où se retrouvent encore les pilastres cannelés, sa grande abside fortement contrebutée qu'escortent trois jolies absidioles, et son vaste porche gothique couronné récemment d'une balustrade de pierre, véritable antéglise, ouverte sur les côtés, ouverte en avant, d'où l'on passe dans le vaisseau intérieur par un triple portail orné de vantaux en bois sculpté du xv° siècle.

II y avait jadis, au tympaia de la porte d'entrée, une grande fresque,

beaunë

et de chaque côté, des arcatures remplies de statues, qui ont malheureusement disparu. En revanche, les chapiteaux des piles latérales sont historiés, et la chapelle Saint- Léger vient de nous rendre en partie les fresques dont l'avait couverte le cardinal Rolin. L'une figure la Lapidation de

LliL-lii; ili> Muiiuiuonts liUtoriques.

Notre-Dame. — Chapelle Renaissance.

saint Etienne, l'autre la Résurrection de Lazare. Le cadavre puant émerge du tombeau ; un personnage se bouche le nez ; des hommes et des femmes en costume du moyen âge arrivent; les murs de Jérusalem se dressent dans le fond. La scène est d'un pittoresque achevé, et les ors et les couleurs en relèvent encore la sincérité.

Notre-Dame possède en outre une Vierge noire et un autel du xii° siècle ; des bas-reliefs de la Renaissance représentant la Nativité, la

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Passion, la Mort et la Résurrection du Seigneur ; de belles orgues, exécutées vers 1645 par Jean d'Herville sur le modèle des orgues de la Sainte-Chapelle de Dijon ; des verrières modernes d'un bon style, et enfin, ce qui fait sa richesse, ce qui ne se rencontre ni à Dijon,

Cliclié Neupdein.

Abside de Notre-Dame.

ni en aucune autre ville de la province, de merveilleuses tapisseries. Oiîertes à l'église en 1501 par le chanoine Hugues Le Coq, elles mesurent i"',90 de hauteur, et elles racontent, en dix-sept tableaux, l'histoire de la Vierge depuis sa conception jusqu'à sa mort et à son couronnement. La composition est d'une grande simplicité ; les personnages se détachent sur des paysages, et les couleurs se fondent dans une harmonieuse unité. Des légendes explicatives, en caractères gothiques, se

BEAUNE

p. F. AUNE

lisent sur plusieurs tableaux. L'image du donateur se voit deux fois. Reprisées avec discrétion et soigneusement entretenues, ces tapisseries sont encadrées d'architectures dans le style Louis XII.

lintri^e de l'Hôtel-Dieu.

Cependant la grande création artistique, qui fait l'originalité de la cité beaunoise, ce n'est pas l'église Notre-Dame, c'est M Hôtel-Dieu.

On était à l'année 1441, et toutes sortes de fléaux venaient de fondre sur la population terrifiée. Après l'incendie de 1401 qui dura trois jours et trois nuits et dévora les trois quarts de la ville, les Écorcheurs étaient venus. « Et mouraient les gens de faim par les rues et les champs, dit

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un chroniqueur. Kt il fit tant de povres à Beaulne que les bourgeois firent maisons communes pour les loger, et se taillaient par septmaine un chacun, selon sa faculté, pour les pourventoir ». Le chancelier du duc régnant Philippe le Bon, Nicolas Rolin, dont la fortune était

Cliché IS'euidein

Salle des malades.

immense, résolut de l'employer à secourir les affligés. Avec l'approbation du pape Eugène IV, il rédigea en 1443 une charte, aux termes de laquelle il érigeait en la ville de Beaune « un hospital pour que les pauvres infirmes y fussent reçus, servis et logés », donnait « pour toujours à Dieu, à la. Vierge Marie et à saint Antoine » le terrain nécessaire, et y attachait un « revenu annuel et perpétuel de mille livres ». Les travaux commencèrent aussitôt, et, au mois de décembre 145 1, tout était terminé.

BEAUNR

Illustres devraient être les noms des artistes, le maître maçon Jean Râteau, le maître charpentier Guillaume La Rathe, le tailleur d'images Jehannin Fouquerel, le maître plombier Denisot Jeot. La tradition veut qu'ils se soient inspirés de l'hôpital Saint-Jacques de Valenciennes. Il n'en reste pas moins que l'ouvrage sorti de leurs mains, et brillamment restauré de nos jours par un architecte de talent, M. iMaurice Ouradou, est unique en France, admiralile.

Ciik'lié NeuiLleîii.

Chambre du Conseil.

L'entrée est jolie. Un délicieux petit auvent, suspendu à la muraille, protège une vieille porte en bois de chêne. La voûte est bleu de ciel semé d'étoiles d'or ; la couverture, faite de deux toitures aiguës qui se pénètrent, a ses rampants garnis de choux frisés en plomb et ses sommets surmontés des statues de la Vierge, de saint Jean-Baptiste et de saint Nicolas, entre lesquelles une haute girouette fait resplendir au soleil les trois clefs d'or de Nicolas Rolin, la tour crénelée et fenestrée de Guigone de Salins, sa femme. Dans l'un des vantaux s'ouvre un guichet aux pointes acérées ; le heurtoir en fer forgé, qui figure une salamandre pourchassant une mouche, est un chef-d'œuvre de ferronnerie.

Pénétrons dans la cour. Devant les bâtiments qui Tencadrent à l'est et au midi court une galerie de bois formant balcon au premier étage, promenoir couvert au rez de-chaussée. La toiture, énorme, projette de grandes

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lucarnes alternant avec d'autres plus petites, dont les gal^les de bois hérissés de crochets sont amortis par de vieux épis de plomb ponant girouettes aux armes des donateurs. Ici, un antique colombier érige sa tourelle ; là se trouve une chaire extérieure ; dans ce coin, un vieux puits, dont l'armature de fer forgé dessine une gracieuse couronne et porte encore le seau primitif. Le long du faîte vernissé, une fine dentelle de plomb, martelée, découpée, fouillée à outrance, se détache sur le ciel. Et tous ces matériaux, agencés avec un art parfait, ces ferrures dorées aux b(jns endroits, donnent à l'ensemble une légèreté prodigieuse, un incomparal)le éclat.

La Bourgogne avait eu de bonne heure ses salles de malades. La ville

Tapisserie de l'église Notre Dame (la Vie de la Vierge').

de Tonnerre possédait, et elle possède encore l'une d'entre elles, construite de 1293 à 1308 aux frais de 31arguerite de Bourgogne, reine de -Sicile, et divisée jadis en deux parties, dont l'une réservée aux malades et l'autre formant chapelle. Les architectes de l'hospice de Beaune adoptèrent la même disposition, mais personne avant eux n'avait déployé tant de luxe, montré une telle entente de l'hygiène physique et morale des malades.

La « chambre des povres », comme on disait alors, mesure 72 mètres de longueur et 14 de largeur. Elle est couverte par une voûte de bois en plein cintre, soutenue par des entraits peints et dorés, barrés de devises, qui sortent de monstres à la gueule béante. A l'Orient, limitée par une moderne cloison de bois analogue à celle que décrit un vieil inventaire, se trouve la chapelle, avec son autel, ses stalles, ses verrières récentes,

1. Lf'S reproductions des tapisseries de l'église Notre-Dame, que nous donnons ici et aux pages 152 et 153. ont été exécutées d'après les phototypies do M. |. Royer, de Nancy, parues dans les Mémoires de la Coiiiinission des Antiquités de la Côte-d'Or, XIV' année, 1897.

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