Chabeuf, Dijon. Moiuiineiils i7 Souvenirs, p
Trois spécimens sont heureusement parvenus jusqu'à nous, sans trop de dommage. Le plus ancien, situé rue Chaudronnerie 4, est reconnaissable du dehors au cadre sculpté de ses fenêtres et aux rosaces qui occupent leurs tympans trilobés ; il appartient au xiv" siècle, et passe, sans motif sérieux, pour avoir été habité par la vieille famille dijon-
Rue Vannerie.
naise des Griffon. Les deux autres, du xv" siècle, sont, rue des Forges, n° 52-56, une grande maison formant boutique au rez-de-chaussée, dont les étages sont éclairés par de grandes baies cruciformes et la toiture ardoisée s'encadre de jolies tourelles d'angle, et surtout, même rue n"' 34- 36, l'hôtel des Ambassadeurs d'Angleterre.
On l'appelle ainsi par confusion avec une maison voisine, aujourd'hui disparue, qui servit d'asile aux ambassadeurs anglais, notamment à Jean, duc de Bedford, au cours de leurs négociations avec les ducs de Bour-
gogne. Il ne fut jamais à vrai dire que la demeure des Chambellan ; mais c'étaient de gros bourgeois, enrichis dans le commerce de l'épicerie et de la droguerie, honorés à plusieurs reprises des magistratures municipales, alliés à de grandes familles, comme celle des Rolin : « Ils ont donné, dit Courtépée, plusieurs conseillers à nos ducs, des maires à Dijon, et deux abbés de Saint-Htienne au xv-' siècle. Marie Chambellan épousa Gui de Rochefort, de Pluvaut, premier président du Parlement de Bourgogne et ensuite chancelier de France ».
Ciiclié des Monuments Historiques.
Coursicre et vis de l'Hôtel ChambelLin.
Leur hôtel, auquel ses caractères assignent comme date certaine la fin du xv" siècle, est situé au fond d'une cour. Il est petit, et n'a qu'un étage, entre le rez-de-chaussée et les combles ; mais sa structure est parfaite et son ornementation remarquable.
L'intérieur est divisé du haut en bas par un mur de refend, assez épais pour abriter de larges cheminées adossées et couvertes de vastes hottes, ce qui donne deux pièces chauifées par étage. Celles du haut sont plafonnées, et sur les poutrelles on aperçoit encore des marques de peinture bleue et or; celles du bas sont voûtées d'ogive, et les nervures retombent sur des consoles décorées de feuilles de choux et de petits per-
sonnages. Le rez-de-chaussée et le premier étage s'éclairent chacun par deux croisées en accolades fleuronnées ; les combles, par une lucarne toute encadrée de pinacles et de clochetons, tracée dans le prolongement d'une des croisées du premier étage de manière à grandir son importance. Des portes, du même style flamboj'ant que les fenêtres, conduisent de la cour aux chambres du rez-de-chaussée. L'on accède aux étages supérieurs par une vis, assez semblable à celle de l'hôtel de Bourgogne à Paris, et qui est bien la partie la plus originale de toute la cons truction.
La paroi extérieure de la tour a été supprimée jusqu'à moitié de la hauteur, pour être remplacée par une rampe à claire-voie, et le pivot se termine en haut par des branches formant nervures, qui sortent d'une corbeille placée sur l'épaule d'un jardinier. Arrivé là, on n'a pas terminé son ascension. Par une petite porte située à main droite, un escalier tournant mène à une chambre de guette pavée de carreaux émaillés (branches de vigne et raisins entrelacés), et surmontée d'une terrasse entourée d'une balustrade repercée à jour, ainsi que d'imposantes gargouilles figurant des chiens, des oiseaux. La terrasse a été recouverte d'une charpente et les meneaux ont été bouchés, mais rien ne serait plus facile que de faire disparaître ces matériaux et de rétablir une organisation défensive qui paraissait alors aussi nécessaire aux hôtels particuliers qu'aux églises ou .aux châteaux, témoin place des Cordeliers, la tour carrée qui fut la demeure du chancelier Hugonnet.
L'hôtel Chambellan possédait en avant un deuxième corps de logis, réuni à l'habitation principale par une de ces hautes galeries de bois en encorbellement qu'on nomme coursières. Pourquoi faut-il qu'en vitrant le passage et en construisant dessus et dessous, on ait défiguré ce morceau d'art, de petites dimensions sans doute, mais qui, par la finesse de ses boiseries travaillées comme du meuble, par la rareté du type qu'il représente, compte au nombre des véritables curiosités artistiques de Dijon ? Félicitons-nous du moins qu'on ait conservé, du côté de la rue Musette, la chapelle ogivale, d'une seule travée, bâtie sur salle basse, éclairée par une large fenêtre flambo3'ante, et signée des armes des Chambellan. Ainsi, toutes les parties essentielles de l'hôtel existent, et l'on ne conçoit pas qu'il ne se soit pas encore trouvé une municipalité pour l'acheter, le restaurer, et lui assurer la place qui lui revient dans l'histoire de l'architecture civile, après l'hôtel de Cluny à Paris et la maison de Jacques Cœur à Bourges.
En rapprochant ces vieux hôtels de pierre des vieilles maisons de bois, et les édifices réservés aux ducs de ceux consacrés à Dieu, c'est le moyen âge qui revit devant nous ; c'est le Vieux-Dijon qui se dégage des brumes du passé, avec sa silhouette de rêve, les flèches aiguës de ses églises, la haute tour du palais de Philippe le Bon, projetée comme par miracle au-dessus de pittoresques toitures. Dans ce cadre merveilleux, la vie des hommes apparaît bruyante et gaie. Rarement l'année se passe,
La tour Saint-Nicolas et les remparts, d'après une ancienne estampe.
sans que fasse son entrée quelque chef d'État ou son ambassadeur, et alors ce sont des fêtes sans pareilles. Le cortège bariolé se déroule au milieu d'une foule curieuse et gouailleuse; sur les principales places, des tréteaux sont arrangés pour la représentation de mystères, où des personnages étrangement costumés figurent les célébrités de l'ancien et du nouveau Testament, Notre-Seigneur, Gédéon, Jérémie, Josué, Salomon et la reine de Saba. 31ais c'est au Bourg qu'il faut aller pour rencontrer vraiment l'àme populaire.
Les bouchers s'y étaient construit, sur la rive gauche du Suzon, des maisons, toutes sur le même modèle, présentant en avant l'étal où étaitexposée la marchandise, en arrière, sur la rue des Tueurs (par corruption, des Étioux), l'abattoir d'où les tripes et le sang étaient portés
à la rivière. Mais bien d'autres commerces que celui de la viande attiraient lesacheteurs. « Durant une grande partie de la journée, la rue du Bourg était convertie en un véritable champ de foire. Dès le matin, on y voyait affluer de tous les points de la ville le queux (cuisinier) du grand seigneur, le bourgeois avec sa machinette (servante), la femme de l'artisan, la chambellière du prêtre, les frères lais et les autres serviteurs des religieux cloîtrés. C'était l'heure où les religieux mendiants quêtaient aux portes côte à côte avec les hospitaliers du Saint-Esprit portant leur châsse au col. La société s'y trouvait représentée même dans ses rangs les plus infimes: mendiants, larrons, faux ou vrais pèlerins y grouillaient, ainsi que les fillettes communes avec leur bande blanche distinctive cousue iiux bras... Akiis cette foule, qui circulait avec peine dans cette rue étranglée et encombrée de marchandises et d'animaux, s'ouvrait toujours pour laisser un libre passage à deux individus dont on fuyait le contact avec effroi : l'un était le lépreux en quête de pitance, qui, dans ces lieux, agitait constamment la cliquette pendue à sa ceinture ; l'autre était le bourreau... Tel était le spectacle que la rue du Bourg offrait durant le jour. Quand venait la nuit et que le couvre-feu, sonné à Saint- Jean, livrait en quelque sorte la ville aux truands et mauvais garçons, le repos de ses laborieux habitants était souvent troublé de plus d'une manière. Sans parler des ménestriers qui, durant l'Avent, y cornaient le doraulot, des jeunes gens qui donnaient à leurs amies les ébailléesdu mois de mai, c'étaient d'épouvantables charivaris administrés par permission du maire aux veuves du quartier qui se remariaient, ou bien des rixes, dont la dague était toujours le dernier mot \ »
Cependant il était pour les habitants un autre danger que les attaques nocturnes des mendiants et des gueux en mal d'argent. En ce temps, les mauvaises compagnies venaient fréquemment « se reposer et rafraîchir » dans les villes, « et faisaient moult de maux et de vilains faits, dit Froissart, car elles avaient de leur accord maints chevaliers et écuyers dupais qui les menaient et conduisaient ». Autour de Dijon agrandi et renouvelé, de vastes Remparts, œuvre prévoyante des ducs et de la chambre de ville, furent créés. Ils ont aujourd'hui disparu. Au XV siècle, leurs murs, de pierre de taille, fortement cimentés et bordés de fossés profonds, suivaient les boulevards extérieurs de la ville actuelle ; neuf portes y avaient été pratiquées ; aux points vulnérables se dressaient des tours rondes, surmontées de terrasses crénelées, auxquelles on accédait