CHAPITRE III
L'art et les Valois. — Le palais ducal et les cuisines. — l'iaus Sluter. — Le portail de l'église de la Chartreuse et le puits des Prophètes. — L"église Saint-Jean. — Maisons, hôtels et fortifications.
Malgré les marques d'originalité, que nous avons relevées en passant dans l'art dijonnais des xi", xii" et Xlii" siècles, cet art se confond sensiblement avec celui du reste de la France. Saint-Bénigne, Saint-Philihert et Notre-Dame sont la résultante de l'effort accompli par cette foule anonyme de maîtres d'œuvres, moines mystiques, laïques obéissant à l'appel de leur évêque, qui couvrirent le sol d'édifices consacrés à la louange de Dieu, de la Vierge et des saints. Toutes trois appartiennent à l'admirable série des monuments de l'art français du moyen âge, ou, pour mieux dire, de l'art occidental et chrétien. Il n'en est pas de même des édifices bâtis pendant la seconde moitié du xiV et le XV" siècle. Si, par leur architecture, ils se rattachent dans une large mesure aux méthodes anciennes, ils présentent, dans le domaine particulier de la sculpture, des ouvrages dont l'équivalent ne se retrouve en aucun autre lieu. C'est une véritable révolution artistique qui s'accomplit alors au cœur de la Bourgogne, révolution féconde s'il en fût, et due, comme trois cents ans auparavant la Renaissance romane, à de puissants motifs historiques.
Lorsque le dernier des ducs capétiens de Bourgogne, Philippe de Kouvres, mourut en 1361, son pouvoir passa, après un court interrègne, à l'un des fils du roi Jean, Philippe le Hardi, et celui-ci fonda une dynastie nouvelle, celle des Valois, qui régna de 1364 à 1477.
Chacun sait les exploits de ce jjrince et de ses successeurs, Jean sans Peur, Philippe le Bon, Charles le Téméraire. Sires de fleurs de lis, possesseurs de l'industrieuse Belgique etde la grasse Hollande, ils faillirent seulement être rois ; mais en fait ils furent de véritables monarques.
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autrement puissants et riches que plusieurs de leurs contemporains qui portaient couronne, et ils s'efforcèrent de paraître tels par leur luxe, par leur goîit des grandes constructions et de tous les arts, plastiques ou décoratifs. Les Capétiens s'étaient contentés de faire dresser leurs tom-
Cliché Neurdein
La'tour de Bar.
beaux dans l'abbaye de Citeaux située aux portes de Dijon, et de contribuer à l'accroissement de quelques églises, Saint- Lazare d'Avallon, Notre-Dame de Beaune. Les Valois eurent à leur service des artistes en tous genres, architectes, peintres, sculpteurs sur pierre et sur bois, orfèvres, tapissiers, fondeurs, et ils leur prodiguèrent sans compter les matériaux et l'argent nécessaires à l'accomplissement de leurs besognes. Or ces artistes n'étaient pas seulement des Bourguignons ; il était même
rare qu'ils fussent originaires de la Bourgogne. A l'exception des architectes, la plupart venaient des Pays-Bas. "Ce fut le mélange heureux de ces éléments étrangers avec les éléments locaux, joint à la part du génie individuel, qui aboutit à créer un art nouveau.
Dijon en bénéficia au premier chef.
Au moment où prit fin la maison capétienne, la ville n'était la capitale d'un grand Etat que de nom. Sous ses nouveaux maîtres, sa situation grandit tout d'un coup. Elle resta ce qu'elle avait été auparavant, une cité chrétienne ; mais, à son caractère primitif, un autre s'ajouta : siège d'une véritable cour, où les ducs recevaient l'investiture de leur dignité et revenaient dans toutes les grandes circonstances de leur règne, elle devint une résidence princière.
L'Ecole d'art qui venait de naître, et dont la renommée fut bientôt universelle, a travaillé partout où les ducs, au cours de leur vie nomade, séjournèrent, aux Pays-Bas et en Bourgogne, à la ville et à la campagne ; on rencontre sa trace dans les riches cités flamandes de Bruges et de Gand, comme dans les petits châteaux bourguignons d'Argilly, de GermoUes, de Montbard, de Salmaise, de Juilly. Nulle part, elle ne s'est épanouie et n'a poussé d'aussi profondes racines qu'à Dijon. Ses chefs, honorés du titre de valet de chambre — ce qui leur donne rang parmi les officiers de la couronne — , payés à l'année — ce qui les assure contre les nécessités de l'existence — -, habitent dans les principales rues des hôtels, où ils sont logés le plus souvent aux frais du trésor. Les ducs vont les visiter dans leurs demeures ; ils leur apportent des secours s'ils sont malades, se chargent de leurs obsèques, étendent leurs bienfaits à toute leur famille. Parmi les maîtres qui ont honoré Dijon de leur présence et l'ont enrichi de leurs ouvrages, figurent notamment les architectes Drouet de Dammartin, Jacques de Neuilly, Jean Bourgeois et Philippe Mideaul ; le fondeur Joseph Colart, de Dinant; les peintres Jean de Beaumez, Jean Mœlweel et Henry Bellechose; les sculpteurs Jean de Marville, Claus de Werve, et le plus grand de tous, Claus Sluter.
De leur collaboration étroite, le Palais ducal est sorti.
Parmi les monuments dijonnais, il en est peu qui offrent un passé aussi obscur. Incendié en 1473 et 1503, masqué en partie par les vastes constructions que les États de Bourgogne élevèrent de 1682 à 1784 pour les besoins de l'administration provinciale, il a été négligé par les historiens ; aucun d'eux n'a pensé encore à dépouiller méthodiquement les documents qui s'y rapportent. Cependant, en rassemblant les textes connus, en éclaircissant ces textes à l'aide des dessins de Mansard et du Père
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Martellange heureusement retrouvés à la Bibliothèque de la Sorbonne et à la Nationale, en utilisant les découvertes faites au cours de travaux récents, on peut se faire de lui une idée exacte, sinon complète.
D'après les données les plus sûres, il a été construit entre 1364 et
Cliché Neurdein.
Le logis de Philippe le Bon et la tour de la Terrasse.
1468, et il occupait au xv" siècle un vaste pourpris, qui serait à peu près délimité aujourd'hui par la place des Ducs et la rue Longepierre, la rue de Lamonnoye, la place Saint-Étienne, la rue des Bons-Enfants et la place d'Armes.
La partie essentielle, celle qui renfermait les salles de réception et les appartements privés, était constituée par trois bâtiments adossés à la vieille muraille romaine et se faisant suite : à l'est, la tour Neuve ;
à l'ouest, le grand corps de logis surmonté par la tour de la terrasse ; entre les deux, un deuxième corps de logis. Les fenêtres s'ouvraient au nord sur un petit jardin planté de tilleuls et de rosiers, entouré de treilles et de berceaux en fil d'archal, qui occupait l'emplacement du Jardin des ducs actuel. Du côté du sud, entre la rue Rameau, la place Saint-Étienne et la rue des Bons-Enfants, se trouvaient une basse-cour remplie de volailles, un moulin à blé, une étable pour les vaches qui fournissaient du lait aux enfants des ducs, un grand bassin plein d'eau où les animaux venaient s'abreuver.
De nombreuses constructions, affectées à des besoins spéciaux, complétaient le détail de cette organisation : la tour de la Librairie, dans laquelle les ducs, grands bibliophiles, conservaient, enchaînés, les manuscrits superbement enluminés qu'ils achetaient à grands frais ou tenaient de la générosité de leurs favoris ; la tour de Brancion et la tour Philippe Pougeot, réunies par une galerie, et dont la première avait, au-dessus de sa salle basse, un oratoire avec « ung autel de bois pour chanter messe » ; la chambre des Tapisseries, remplie de tentures de velours, de draps de soie et de tapis de haute-lice : les étuves, fort belles, car les ducs et duchesses, très soucieux de la propreté corporelle, y avaient attaché une importance particulière. Le pavillon comprenait, à l'étage supérieur, un petit appartement, et, au rez-de-chaussée, des salles de bains communiquant directement avec le palais par une galerie en bois portée par des piliers de pierre, peinte à l'intérieur et recouverte de tuiles émaillées ; des épiciers de Paris fournissaient les essences nécessaires, barils d'eau de rose et fioles de poudre de violette.
L'aile orientale était constituée par la chapelle particulière des princes de Bourgogne, la Sainte-Chapelle, ainsi nommée parce que Philippe le Bon y déposa, en 1454, l'hostie miraculeuse représentant l'image ensanglantée du Christ, présent du pape Eugène IV.
Alentour du palais régnait un mur percé de plusieurs portes, dont la principale était encadrée de pilastres, et une autre, vers Notre-Dame, avait trois statues peintes par Henry Bellechose.
Cette description, si imparfaite soit elle, prouve qu'il ne faut pas se laisser égarer par les mots ; et celui qui évoquerait, à propos du palais de Dijon, les souvenirs d'un Versailles ou d'un Fontainebleau, se tromperait étrangement. A part les grands bâtiments d'habitation et la chapelle qui les continuait en retour d'équerre, le reste des constructions avait été élevé au hasard, au fur et à mesure des nécessités, et lié artificiellement par des galeries analogues à celles qui unissaient la tour Bran-
cioo à la t,our Philippe Pougeot, les étuves au Palais. De la symétrie des fenêtres et de la bonne répartition de la lumière, les architectes n'avaient pas eu beaucoup plus souci que de la régularité du plan. C'est ainsi que les cuisines se prolongeaient jusqu'à la tour Neuve, au point d'empêcher le jour de pénétrer dans la salle du rez-de-chaussée. La présence des poulets et des vaches fait penser à une ferme, et l'enceinte à un fort. A côté de
Cliché Neunlein.
La grande salle et sa cheminée.
parties négligées, il en est d'autres dont l'arrangement prouve des aptitudes remarquables. C'est un désordre complet et un étrange amalgame. En voyant cela, on pense à la définition que Renan donnait du château .Saint-Pol à peu près contemporain : (( Il s'éloignait bien plus encore que le Louvre des idées que nous attachons dans les temps modernes au mot palais. La majesté de l'ensemble paraît y avoir été toujours sacrifiée. C'était moins un palais qu'une réunion de demeures pour tous les grands personnages qui dès lors commençaient à se grouper autour du roi ' ».
I. Renan, lit,i/ Jes /ieaiix-.\r/s eu France au .V/ V'' siècle, p. 176.
La Sainte-Chapelle a été démolie en 1802, pour construire le théâtre : le bâtiment, qui joignait la Tour neuve au principal corps de logis, a disparu, vraisemblablement dans l'incendie du 17 février 1503, et seuls deux solins marquent de leurs filets de pierre l'endroit des murs où il appuyait jadis la ligne de sa toiture ; les autres dépendances n'existent plus depuis longtemps. Les trois seuls témoins qui restent du passé sont la tour Neuve, le grand' corps de logis, les cuisines.
La tour Neuve, appelée communément tour de Bar, parce que René de Bar, duc de Lorraine, fait prisonnier par les Bourguignons au combat de Bulgnéville, y futenfermé de 1431 à 1435, est une grosse tour carrée, à trois étages voûtés d'ogive, dont la salle basse servait jadis de salle capitulaire à la Sainte-Chapelle. Dépourvue de toute sculpture ornementale ou imagée, elle se fait surtout remarquer par la solidité de sa maçonnerie, et, comparée aux constructions antérieures du même genre, par le nombre et la grandeur des ouvertures, baies ou croisées. Deux tourelles d'angle, l'une polygonale, l'autre ronde, renferment des escaliers à vis qui permettentd'arriver aux chambres du dessus. C'est la partie la plus ancienne du palais, et la seule construite du vivant de Philippe le Hardi. L'architecte qui en fut chargé, Jacques de Neuilly, commença les travaux vers 1366. En 1372, ils étaient assez avancés pour que Philippe occupât une chambre du côté de la Sainte-Chapelle, et que la duchesse y pût faire ses couches ; en 1377, le troisième étage fut établi, avec la cheminée et la toiture en tuiles de Saint- Léger; on mit alors les verrières et les portes, et, au sommet de l'édifice, l'étendard aux armes ducales.
Le grand corps de logis a été élevé sous le règne de Philippe le Bon, ainsi qu'en témoignent le briquet et le silex de la Toison d'or qui sont comme la signature monumentale de ce prince. Un texte nous apprend en outre que le duc réunit de grosses sommes « en certain lieu secret, pour convertir es nouveaux ouvraiges de son hostel à Dijon ' ». Le premier architecte fut Philippe Mideaul, un habile homme qui travaille un peu partout, à Villiers-le-Duc, à Salins, à Montbard, à Talant, surtout à Dôle où il fit « une grande et notable salle pour y loger le Parlement, et une très belle et bonne chambre pour le conseil du duc »; puis, après sa mort survenue en 1439, Nicolas Petit (1439- 1453) et Jehan de Mousterot (1453-1474) continuèrent son œuvre et la menèrent à bonne fin.
Avec la nouvelle construction, on avance donc dun demi-siècle, et
I. Archives départementales de la Côte-d'Or, B. 4425, fol. 22.
l'on s'en aperçoit de suite au progrès qui se manifeste. Ce n'est plus un morceau d'architecture militaire approprié aux besoins de l'architecture civile, comme la tour de Bar ; c'est une aile de château. La face antérieure est aujourd'hui détruite; mais la face postérieure, habilement restaurée il y a quelques années et visible entièrement de la place des Ducs, a un aspect monumental, avec ses grandes fenêtres à double croisée ouvertes au premier étage, sa balustrade de pierre repercée à jour et ses louvres, ou lucarnes de pierre, décorés de pinacles et de choux.
La Grande salle dite Salle des Gardes, qui en occupe le premier étage, est elle-même un beau morceau d'architecture. Incendiée en 150,3 et remise en état lors de la visite de LIenri II à Dijon en 1548, elle possède une tribune, dont les corbeaux portent encore les H couronnés et les croissants entrelacés, et une cheminée monumentale, couverte d'une hotte verticale, avec remplages flamboyants, exécutée en 1504 par Jean Dangers.
La tour de la Terrasse, construite aussitôt après le passage des Écorcheurs, en 1435, servait d'escalier d'honneur à la Grande salle; mais elle avait été élevée de 46 mètres au-dessus du sol, pour que, de la plateforme, on vît au loin dans la campagne, et ainsi elle faisait office à la fois de montée et de tour de guette.
Ces constructions sont intéressantes pour quiconque veut étudier, à Dijon, l'évolution qui s'accomplit au xv° siècle dans l'art des châteaux. On y voit comment les maîtres d'œuvre s'efforcèrent peu à peu de concilier les nécessités de la défense fortifiée avec le besoin d'air et de lumière qui se manifestait dans les hautes classes de la société. Cependant, elles n'offrent aucune particularité qui ne se puisse retrouver en dehors de la Bourgogne. Les Cuisines sont, au contraire, une création unique en son genre. Elles figurent parmi ces bâtiments auxquels les architectes ont donné tous leurs soins, et cela s'explique par l'importance exceptionnelle qu'avait à l'hôtel de Bourgogne le service de la table.
Chastellain raconte, dans une de ses pages les plus curieuses, que cent gentilshommes étaient invités, chaque jour, à dîner au palais. Les achats de vivres, consignés dans les comptes, ne permettent pas de douter de cette affluence de monde encore accrue par les gens de passage. En 1381, deux poulaillers de Dijon vendent à Aubin Cousin, boucher du Duc, i.ooo chefs de poulailles, 200 oisons, 6 milliers d'œufs, 400 fromages ; ailleurs, il est question d'une fourniture de « quarante-huit milliers et huit cents pains », et, quant aux fruits, « ce s'achapte par provi-
sion et se despend par quantité ». Pour découvrir ces victuailles, les préparer et les servir, existe tout un personnel domestique : d'abord le pannetier, l'échanson et l'écuyer tranchant ; ensuite les écuyers de cuisine, qui « tiennent en règle les comptes de la cuisine et doibvent savoir la viande et comment elle est dépensée et la dépense qui se fait » ; enfin
niinients Jiistorifpicî
Intérieur des cuisines ducales.
les chefs cuisiniers ou queux, au nombre de trois, de service chacun quatre mois par an.
« Ce n'est pas un estât ou office commun, dit de leur fonction Texmaître d'hôtel Olivier de la Marche ; c'est mestier subtil et somptueux et qui toute sécurité serve, et est le proufit nécessaire du prince et dont on ne peut se passer. » Une fois choisi « par élection souveraine », le queux reçoit le serment de ses subordonnés, et il doit « commander, ordonner et estre obéy, et doit avoir un chaière entre le buffet et la cheminée, pour seoir et so}^ reposer si besoin est; et doibt estre aussi icelle chaière en tel lieu qu'il peust veoir et cognaitre tout ce que l'on fait en ladite cui-
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sine, et doit avoir en sa main une grande louche en bois, qui lui sert à deux fins : l'une pour essayer potaige et brouet, et l'autre pour chasser les enfants hors de la cuisine, pour faire leur devoir et férir si besoin est. » Sous ses ordres, sont placés « vingt-cinq hommes, chascun savant en son mestier et office » : en première ligne, le hasteur de rôt, le potagier, les saussiers et garde-mangers ; en seconde ligne, les valets de chaudière qui « nettoyent la vaisselle et la lavent », les portiers qui « gardent la porte, nettoyent les habillements de cuisine et doivent tirer toute l'eau qui y sert », les souffleurs qui « font bouillir la chaudière » : puis la foule des petits apprentis, dont les uns « plument et nettoyent les poissons et les livrent à ceux qui les doivent appoincter », et les autres, les happe-lopins. « doivent tourner les rosts et faire tous les autres services menus qui appartiennent en ladite cuisine. »
Les cuisines ducales, construites pendant le règne de Philippe le Bon. de 1439 à 1450, et restaurées de nos jours sous la direction de M. Selmersheim, répondent à cette division du travail, et elles sont comme l'illustration du texte d'Olivier de la Marche.
Leur forme est celle d'un carré de 1 2 mètres de côté, dans lequel est inscrit un autre carré plus petit. Celui-ci est recouvert d'une grande voiite à nervures appuyée sur huit colonnes, dont la clef est percée d'un œil pour le passage du tuyau central. Dans l'angle nord-est, se trouve un four, et, sur les trois côtés, nord, sud et est, sont établies trois cheminées jumelles surmontées de doubles tuyaux barlongs, dont le vaste manteau abritait les longues broches et les landiers (chenets) portant marmite. Mais cet arrangement, qui convenait au temps où l'on ne mangeait que des viandes rôties et des légumes bouillis, aurait été insuffisant en un siècle où les sauces et les ragoûts fortement épicés étaient en honneur. Aussi deux potagers, ou fourneaux à plusieurs trous, occupaientils, l'un, l'espace intermédiaire entre le four et la cheminée la plus proche, l'autre, l'angle sud-est. La table-réchauftoir en pierre recouverte de carreaux de terre cuite, sur laquelle les aides déposaient les plats devant le queux trônant en sa chaire, a disparu, mais sa place est marquée au milieu de la pièce. Enfin de hautes fenêtres pratiquées dans le mur méridional donnaient de la lumière en abondance, et la disposition ingénieuse des cheminées créait une circulation d'air extrêmement active qui accélérait la cuisson, facilitait l'entretien des foyers, et assurait l'évacuation rapide des vapeurs.
Les cuisines des ducs de Bourgogne se font donc remarquer par leur caractère pratique. Elles sont, de plus, une rareté pour leur temps.
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Il y avait bien eu, aux XIT et xili' siècles, dans les grandes abbayes, à Fontevrault et à Marmoutiers par exemple, des cuisines bâties sur plan circulaire ou carré, qui formaient des pavillons isolés et possédaient plusieurs foyers ayant chacun son tuyau de dégagement en plus du tuyau central. Au xv° siècle, on renonça généralement à ce mode de construction, et l'on se contenta de larges cheminées, dont la hotte avait une telle ampleur qu'elle abritait souvent des portes communiquant aux offices et à d'autres appartements. Les cuisines de Dijon sont, avec celles de Montreuil-Rellay, les seules qui continuèrent alors en France la
La Chartreuse de Champmol (d'après une ancienne estampe).
vieille tradition monastique. Elles la représentaient bien mieux encore, il y a soixante ans qu'aujourd'hui.
Vers le milieu du XIX" siècle, le bâtiment actuel se complétait en effet par un autre à deux étages « pour l'usage de la panneterie et des autres services de la bouche », c'est-à-dire par un office adjacent, d'une étendue à peu près égale, où l'on entreposait certains produits et où l'on commençait à en manipuler d'autres. Une courette à ciel ouvert se trouvait entre les deux parties, et, dans cette courette, un puits. « Extrême gravité de style, absence presque complète d'ornementation, solidité remarquable et régularité très sensible de l'appareil, tels étaient les caractères de cet édifice. Au premier étage, il s'éclairait par deux baies géminées, et au rez-de-chaussée, par six fenêtres accolées trois par trois, les unes rectangulaires, les autres à cintres surbaissés, et toutes également décorées
de simples boudins jaillissant de bases prismatiques. Une porte de même style en divisait la façade en deux parties égales et y donnait accès en s'ouvrant sur la petite cour intérieure, d'où Ton pénétrait à droite dans les cuisines, à gauche dans l'annexe' ». Le 24 avril 1852, celle-ci fut renversée sur l'ordre d'une municipalité mal inspirée, et il ne reste plus de la courette que le puits, avec son auge ronde et sa poulie suspendue à un lion de pierre en forme de gargouille, qui porte le briquet de Philippe le Bon.
Le Palais ducal n'est pas le seul édifice dont Dijon soit redevable à ses anciens maîtres. Comme tous les princes de leur temps, ceux-ci furent tourmentés par le problème de la vie future. Sous l'influence de cette préoccupation, ils construisirent aux portes de la ville, sur le terrain de Champmol, une Chartreuse, dont les caveaux devaient recevoir leur dépouille mortelle, et les moines prier Dieu pour le salut de leur âme.
Vendu comme bien national à la Révolution, le monastère a disparu, et sur son emplacement s'élèvent de grandes maisons modernes occupées par l'asile d'aliénés du département de la Côte-d'Or; mais, grâce aux précieuses recherches de M. Cyprien Monget", nous en connaissons bien les dispositions : le vaste mur d'enceinte englobant tout le domaine ; le grand cloître de 102'", 50 de côté, dont les cellules des religieux occupaient les quatre faces ;
le petit cloître, entouré des bâtiments conventuels; l'église à une seule nef, flanquée de trois chapelles hors œuvre, dont l'une, la chapelle aux Anges, était surmontée d'un étage réservé au duc. En outre, quelques fragments sont restés à leur ancienne place : la porte d'entrée en arc
Tour de l'ancienne église de I.i Chartreuse.
1. D'Arbaumont, Rapport sur les cuisines ducales, p. 143-144.
2. CA-pricn Monget, La CIiArtreiise Je Dijon, t. I et II, 1898-1901
brisé, la tourelle d'escalier par laquelle les ducs montaient à leur oratoire, le puits du petit cloître, et surtout deux ouvrages de sculpture, chefs-d'œuvre de la statuaire bourguignonne, buts de pèlerinage artistique autrefois et maintenant, le portail de l'église et le puits du grand cloître. L'auteur de ces merveilles est Ciaus Sluter, un Hollandais qui vint s'installer à Dijon vers 1385, fut nommé, le 23 juillet 1389, chef de l'atelier . de sculpture et valet de chambre du duc de Bourgogne, et occupa cette éminente situation jusqu'à sa mort, au mois de janvier 140^. Dans la cour de son hôtel, il avait amoncelé des matériaux de toutes natures, marbres de la Meuse, pierres d'Asnières, albâtre de Tonnerre, et son atelier, soigneusement aménagé, recevait de nombreux ouvriers, venus comme lui des Pays-Bas. Mais le travail n'effrayait pas Sluter. Doué d'un esprit rude et d'une fécondité prodigieuse, connaissant à fond son métier, ayant quelque peu étudié les ouvrages d'André Beauneveu à Mehun-sur-Yèvre, il menait sa besogne sans fléchir et possédait sur son personnel l'ascendant que donne le génie. Il avait si bien conquis la faveur de Philippe le Hardi que le duc ne cesse de vanter « les bons et agréables services qu'il lui a fais et lui fait chaque jour », et qu'il lui demande de contribuer à presque toutes les constructions ou restaurations officielles de son règne, à la Sainte-Chapelle, au château de Germolles, surtout à l'église de la Chartreuse, pour laquelle Sluter exécuta. (/en dehors des deux groupes qui ont éfié conservées, une Pietà et les statues de Saint-Georges, de Saint-Michel et de Sainte-Anne.
Aussi bien, l'apparition de cet « imagier », comme on disait alors, fut le signal d'une rénovation presque complète de la sculpture locale et générale. Avant lui, nous l'avons vu, il y avait à Dijon des traditions. Les fragments de la statuaire de Saint-Bénigne, de Saint-Philibert et de Notre-Dame, échappés aux siècles destructeurs, nous ont montré que ^ leurs auteurs, tout en se conformant aux procédés romans ou gothiques, avaient une tendance à s'en affranchir et qu'ils n'ignoraient l'anatomie ni le portrait ; mais ce n'était que des promesses. De même, hors de la Bourgogne, les grands maîtres aux noms connus, Pépin de Huy, André Beauneveu, ne s'étaient engagés que timidement dans la voie nouvelle qui devait conduire à l'imitation pure et simple de la nature, et, tout en inclinant de plus en plus vers cette dernière, ils restaient encore attachés dans une large mesure à l'enseignement du passé. En demandant à la réalité seule de lui faire connaître les formes du corps y humain, les traits du visage, les détails du costume, Sluter a assuré le triomphe, auparavant incertain, de la nouvelle école, et il l'a fait avec
la fougue qui était dans son tempérament, avec la sagesse qui était la marque de son esprit. Il a choisi des types démonstratifs, des figures réalistes au premier chef; mais, comme il avait l'âme religieuse, il n'a pas abandonné la recherche de l'expression morale : il s'en est servi au
LliClie Ntuidcln.
Portail de l'église de la Chartreuse.
contraire pour corriger ce que son œuvre aurait eu parfois de terre à terre. Ce sont ces caractères qui lui assignent une des premières places parmi les sculpteurs de tous les temps et font des ouvrages de la Chartreuse des créations uniques, une telle nouveauté dans l'histoire de la sculpture que, si on les néglige, la suite devient presque inintelligible. Le Portail est le premier en date, et sa statuaire, exécutée entre 1389 et 1397, est déjà singulièrement audacieuse.
A gauche par rapport au spectateur, Philippe le Hardi, ayant derrière lui son patron saint Jean-Baptiste, se tient agenouillé, les mains jointes, la tête ceinte du bandeau ducal, la robe recouverte du manteau de cour; sa femme, Marguerite de Flandre, en garde-corps hermine, escortée de sainte Catherine, lui fait face. Cette manière de présenter les personnages n'a rien de spécial, et les symboles des saints sont conformes aux règles usuelles de l'iconographie chrétienne ; mais on n'était pas habitué à tant de naturel dans les attitudes, de souplesse dans les draperies, de sincérité dans les figures. La mollesse des chairs et les bouffissures du visage, impitoyablement reproduites, montrent le duc vieilli avant l'âge par les soucis de la politique, et, dans la duchesse, se reconnaît de suite la « noble et crueuse dame », que nul ne voulait épouser, tant sa laideur était grande.
La Vierge, elle-même, tout en ayant quelque chose de supraterrestre, reste femme et mère. L'étoffe, qui lui sert de vêtement, a été choisie très douce et très fine, comme si ses formes délicates redoutaient un contact trop rude, et l'on n'imagine pas un regard plus attendri que celui qu'elle jette sur le divin enfant campé sur son bras gauche, un équilibre plus parfait que celui de son corps rejeté en arrière de manière à soutenir commodément le précieux fardeau. Le système des plis, plus nombreux, plus pressés, plus arrondis surtout que dans les autres statues, a donné lieu de supposer qu'elle serait d'une main différente, soit de Jean de JMarville, le prédécesseur de Sluter, soit du maître flamand Nicolas de Haisne, dans l'atelier duquel le duc de Bourgogne l'aurait trouvée et achetée. Une récente expertise, en prouvant que la pierre employée est la pierre d'Asnières près de Dijon, a ruiné cette seconde hypothèse, et la première ne résiste, ni à l'examen des caractères généraux de l'œuvre tel que nous avons pu le faire, ni à la comparaison particulière qu'on peut établir, pour la manière de draper, avec l'image de saint Jean-Baptiste, pour la pose du voile et le modelé du visage, avec la tête de sainte Catherine.
Ainsi le Portail constitue un ensemble bien homogène, et que ne déparent, ni les vieilles portes sculptées par Jean de Liège, ni certains ornements accessoires, dais et consoles, dus à des artistes de second ordre. Avec le puits élevé au milieu du grand cloître par Claus Sluter que secondaient Ilannequin de Prindalle, Jean Ilulst, et surtout Claus de Werve, on rencontre une conception tout à fait originale et un art parvenu à sa dernière perfection.
Que l'on imagine, au milieu d'un puits mesurant 7'", 15 de diamètre, une pile de maçonnerie portant un piédestal hexagone de 3'", 20 de haut et
de 2 mètres à 2'", 60 de grosseur dans ses diverses diagonales, terminé en haut par une terrasse, en bas par une moulure en corbin faisant saillie. Les six faces du piédestal forment autant de niches séparées les unes des autres par de iines colonnettes portant chapiteau à double feuillage, et sur les chapiteaux ainsi établis se tiennent six anges dont les ailes étendues se croisent de manière à soutenir , la plate-forme de la terrasse. Dans ces niches, se dressent les statues, en grandeur naturelle, de six prophètes, Isaïe, Daniel , Zacharie , Jérémie , ^loïse , David, et chaque statue repose sur une console ornée de feuillages variés, choux, chardons, vignes, chicorées, chaque console sur une plate-bande où est inscrit en latin le nom du person-. nage. Tel est le monumentqu'on appelle le Puits de Moïse, parce que la figure de Moïse est l'une de celles qui ont surtout retenu l'attention, et qu'il est plus juste de nommer le Puits des Prophètes, parce que toutes ces images de prophètes sont remarquables à des titres divers.
« Moïse est représenté tel qu'il apparut aux Hébreux prosternés, en descendant du Mont-Sinaï. Du sommet de sa tête découverte, les rayons lumineux jaillissent en forme de cornes ; son front et ses sourcils se contractent, et sa barbe ondulée descend jusqu'à sa ceinture. Il tient dans sa main droite
les tables de la loi, et, sur le phylactère qui tombe de son épaule gauche, se lisent ces mots : Imtnolabit agnimi multitudo fiUorum Israhel ad vesperam (la multitude des fils d'Israël immolera un agneau vers le soir). David est le monarque 'oriental, qui se délassait des soucis de la guerre et de la politique dans les plaisirs de la musique sacrée et du chant. Ses cheveux s'échappent en boucles épaisses de la couronne royale, et son large visage, encadré d'une barbe courte et ramassée^ paraît tranquille et satisfait. Sa main droite s'appuie sur une
iiy-f.lijr;^ct.
Vierge de la Chartreuse.
DIjOX
harpe richement ciselée, tandis que sa main gauche montre sur le phylactère à moitié déroulé cette inscription : Fodenint inanus nieas et pedes nieos, nnmerariint ossa (ils percèrent mes mains et mes pieds, ils dénombrèrent mes os). Jérémie se présente sous les traits d'un petit
Cliché NeurdeiD.
Le Puits des Prophètes (Zacharie, Daniel, Isaïe).
vieillard glabre, absorbé dans la lecture d'un livre qu'il retient d'une main, tandis que l'autre marque la page où il est arrivé. Ses cheveux, recouverts par un chaperon, tombent sur ses épaules. La phrase qu'il lit, et que son phylactère répète, est la suivante : O vos otnnes qui transitis per viain, attendite et videte si est dolor sicut dolor meus (ôvous tous qui passez par ce chemin, regardez et voyez s'il est douleur comparable à ma douleur):
a Zacharie, coiffé d'un étrange couvre-chef en forme de cône tronqué, baisse sa tête pleine d'une gravité soucieuse, admirable avec ses joues creusées par les larmes, sa barbe étalée sur la poitrine, et cet air d'abattement qu'explique le douloureux aveu : Appendenint inercedeiii
Cliclte Nuuillein.
Le Puits des Prophètes (Moïse, David, Jérémie).
meam triginta argenteos (ils ont estimé ma rançon à trente pièces d'ar-r gant). Au contraire, Daniel, la tète haute, la bouche entrouverte comme dans l'action de parler, tourne à gauche son profil vigoureux, et, écartant son manteau d'une main, il montre de l'autre les paroles qu'il est censé prononcer : Vost hebdomadas sexaginta duas occidetur Christus (après soixante-deux semaines. Christ sera occis)... Quant à Isaïe, incliné vers Daniel qu'il semble écouter, il est à coup sûr la figure la
plus étonnante du groupe. Ce n'est pas le jeune prophète de race royale, que concevront Michel-Ange et Raphaël. Le crâne chauve, le front ridé, il laisse tomber sur sa poitrine sa longue barbe et sa moustache fourchue. Il possède un livre où l'avenir est écrit ; il a un encrier et une plume pour compléter ce livre; mais il ne lit plus, il n'écrit plus : soixante-quatre ans de prophéties mal écoutées lui ont enlevé ses illusions. Il a mis son livre sous son bras gauche, rejeté au fond de l'escarcelle pendue à sa ceinture le rouleau et l'encrier qui lui servaient jadis, et il enroule son phylactère avec les mots qu'il contient : Sicut ovis ad occlsionem ducctiir, cl quasi agnus coram tondcntc se obmutescct et non aperiet os sitiiin (il sera conduit à la mort comme une brebis, et, comme un agneau devant le tondeur, il se taira et n'ouvrira pas la bouche)' ». A l'exception d'Isaïe qui a revêtu le surcot, tous les prophètes portent une tunique et un manteau; mais leurs costumes diffèrent par l'ornementation, les broderies, les galons, les coiffures, les chaussures, surtout les livres et les boucles de ceinture. Le livre d'Isaïe, décoré aux quatre coins de tètes de clous façonnées en fleurons, est fermé par deux courroies fixées à moitié du plat à l'aide de gros rivets arrondis ; celui de Jérémie n'est pas moins riche, mais on y remarque plutôt la netteté des tranches, la souplesse des feuilles qu'un léger vent paraît soulever. La ceinture d'Isaïe est retenue par un fermai! carré ; celle de Daniel par une boucle circulaire ; celle de Jérémie par une boucle dont les œillets sont garnis de rosettes de métal; et tous ces accessoires sont rendus avec une probité scrupuleuse. Certes, le moyen âge avait, lui aussi, sculpté des prophètes, et on en rencontre sous le porche des églises du Xlii" et duxiv° siècle, à Paris, à
Restitution du Puits des Prophètes (Musée de Dijon).
I. A. Kleinclausz, Claus Shiter et la sculpture bourgttignonne an XV'' sit'cle,p.yi-'je,.
Chartres, à Amiens, à Laon, à Sens, à Tournai ; mais il n'avait rien produit de semblable. « En représentant les prophètes, les graves artistes du Xlii° siècle voulaient faire une œuvre dogmatique. Ils furent uniquement préoccupés d'exprimer cette vérité théologique que les prophètes sont les apôtres de l'ancienne loi et qu'ils ont annoncé les mêmes choses sous une forme à peine différente... Ils ne les considéraient que comme l'ombre des apôtres. Ils leur donnaient la même tunique, le même livre, le même nimbe qu'aux apôtres. Ils ne les distinguaient que par le bonnet conique des Juifs' ». Sluter substitua à ces prophètes gothiques, préfigurations du Christ, doubles des apôtres, de véritables individus. Pour les distinguer les uns des autres, il leur prêta un accent différent, et d'ailleurs en rapport avec ce que la tradition rapporte de leur vie et de leur caractère; pour les rendre vraisemblables, il demanda à la grande colonie juive fondée à Dijon par Philippe le Hardi de lui fournir ses types les plus significatifs.
Le naturalisme de sa sculpture fut encore accru par des emprunts faits à l'orfèvrerie et à la peinture. Jérémie reçut une paire de lunettes fabriquée par un habile orfèvre, Ilannequinde Hacht. Jean iMaïlweel, un grand peintre qui fut au service d'Isabeau de Bavière, couvrit le piédestal et les statues de dorures et de couleurs qui sont aujourd'hui effacées, mais dont un Rapport, rédigé en 1832,
permet de se rendre compte. Les fonds des niches étaient d'une teinte noirâtre destinée à faire ressortir davantage les figures; les filets saillants et les moulures creuses de la corniche étaient dorés, et les parements de la pile peints aux armoiries du duc de Bourgogne entourées de tourbillons de flammes. Moïse avait une tunique rouge et un manteau « d'or doublé d'azur » ; David, un manteau de drap d'or doublé d'hermine et une tunique « étoilée d'or, coupée de larges bandes transversales entièrement ouvragées
Le Christ de Claus Sluter.
I. E. Mâle. L'Art religieux du XIH' siècle en France, p. 212.
d'ornements brodés de même ». ],e manteau de Jérémie était « or doublé de vert, sa tunique azurée ». Zacharie était vêtu d'une tunique verte et d'un panteau « d'étoffe azur, brodée en plein de grands feuillages d'or liés par des tiges formant des entrelacs », et les bords de sa coiffure étaient ornés d'un galon d'or semé de grosses têtes de clous. Daniel avait un manteau d'or doublé d'azur et richement galonné, un chaperon azur et des souliers brunâtres recouverts d'une sandale dont les courroies et la semelle étaient dorés. Le surcot d'isaïe était en « étoffe d"or brochée de rouge et de bleu, d"un riche dessin, et bordée d'un magnifique galon d'un dessin relevé ». Les socles, sur lesquels reposaient les pieds des prophètes, étaient de couleur verte, « ce qui faisait voir l'intention de représenter le terrain. »
La perte de ces belles couleurs est fâcheuse, mais elle n'est pas la seule qu'il faille déplorer. .Spectateur accoutumé des mystères bourguignons, Sluter avait entendu représenter, au milieu du cloître de la Chartreuse, le drame de la Passion, tel qu'il se jouait sur les places publiques de la ville. Il avait donc mis sur la plate-forme de la terrasse, au-dessus des anges pleurant et des prophètes en accoutrement de théâtre dictant leur sentence de mort, le fils de Dieu attaché au bois d'infamie et entouré des saints personnages dans l'attitude traditionnelle : à droite, la Vierge debout, les bras croisés, les yeux levés vers son divin enfant ; à gauche, saint Jean ; en avant, la Madeleine, sa longue chevelure pendant sur son épaule gauche et son bras droit levé pour embrasser la croix. Le Calvaire a disparu, sauf quelques fragments, dont l'un admirable et qui fait regretter le reste : le torse du Christ, représenté la tête couronnée d'épines, les yeux clos et le flanc saignant, mort, mais ayant gardé au delà de la vie une physionomie pleine de noblesse, de douceur et de résignation.
C'est au mois d'avril 1395 que Philippe le Hardi donna l'ordre défaire le Puits des Prophètes. A la fin de l'année 1396, la maçonnerie était exécutée et la pile centrale immergée. Le piédestal fut façonné du 7 mai au 15 septembre 1398, et le Calvaire mis en place au moisde juillet 1399. Moïse, David et Jérémie, ont été terminés avant le 8 juillet 1402 ; Zacharie, Daniel et Isaïe avant le mois de janvier 1406. Telle est la chronologie détaillée et sûre de cet ouvrage.
Des bulles pontificales célébrèrent sa beauté, et promirent cent jours d'indulgence aux chrétiens qui le visiteraient à certaines fêtes de l'année; des peintres vinrent du fond du Portugal en relever le dessin. Jamais l'art dijonnais n'avait eu et jamais plus il ne devait avoir une renommée
Lli SIÈCLE DES VALOIS ^1304-1477)
aussi lointaine, une pareille force d'attraction. Encore n'avons-nous point parlé de ces deux autres monuments également tirés de l'église de la Chartreuse, et que nous rencontrerons plus tard, au Musée : les tombeaux des ducs de Bourgogne, et le grand retable en bois sculpté, peint et doré par le flamand Melchior Brœderlam.
cliché Neurdein.
L'église Saint-Jean.
Auprès de pareilles créations, tout pâlit. Et cependant l'on ne saurait négliger certaines œuvres moins importantes, mais qui achèvent de déterminer la physionomie artistique de la ville à cette époque, comme l'église Saint-Jean.
Sur l'emplacement qu'elle occupe, s'élevait au commencement du XV siècle, une vieille église, peut-être celle des temps mérovingiens, mais considérablement agrandie et remaniée : or elle tombait en ruines. Le 23 mai 1445, les notables de la paroisse, réunis sous la présidence
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du curé Nicolas Bertheaud, résolurent de la reconstruire. C'était une grave décision, tant il restait alors un peu partout d'églises inachevées faute d'argent, et cependant commencées dans des conditions aussi favorables ! L'évêque Philippe de Vienne accorda l'autorisation qui lui était demandée, à la condition que les promoteurs de l'entreprise subiraient, s'ils ne réussissaient pas, la peine de l'excommunication. Heureusement, le quartier Saint-Jean était riche, grâce à ses foires et marchés. Plusieurs bourgeois firent des donations. Le duc Philippe le Bon accorda 30.000 livres et fit exécuter à ses frais les vitraux de l'abside. Une loterie fut organisée, où les dames de la ville mirent leurs bagues, leurs bracelets, leurs colliers, leurs pierreries. La première pierre fut posée, le i'" juin 1448. Guy Bernard, évêque de Langres, consacra le vaisseau en 1478. Avant la fin du siècle, tout était terminé.
Ces faits sont intéressants, car les exemples sont rares, à la fin du moyen âge, d'églises construites dans un élan de foi et menées jusqu'à leur complet achèvement. Au point de vue artistique, les résultats ne furent pas à la hauteur des intentions. Saint-Jean est un édifice médiocre ; l'intérieur en est pauvre et l'extérieur peu séduisant.
Il n'y a qu'une seule nef, avec trois chapelles de chaque côté, que la toiture recouvre directement. Point de colonnes, point de chapiteaux, pas de sculpture, si ce n'est quelques cordons de feuillage aux portes et des crochets aux contreforts et aux pignons ; rien que des inscriptions de marbre noir évoquant le passé du monument, le souvenir des vieux évèques de Langres qui y furent ensevelis, saint Grégoire, saint Tétricus, saint Urbain. L'entrée est étroite, sans caractère. De la place Saint- Jean par où l'on arrive généralement, le spectacle est plus lamentable encore : le mur tombe droit et nu entre deux tours carrées soutenues par de robustes contreforts, sans autre ouverture que deux pauvres baies et un oculus. C'est le résultat d'un acte de vandalisme, la suppression de l'abside, coupée au début du xix° siècle pour faciliter la circulation et surtout pour permettre à la lumière de mieux pénétrer dans la salle à manger de l'hôtel du maire de Dijon, M. Durande. lù ce n'est pas le seul qui ait été commis. Comme beaucoup d'églises de la région appartenant à la même époque, comme l'église de iMeursault par exemple, celle-ci était primitivement ornée de flèches de pierre, dont l'une, haute de 57 mètres, « une des plus belles delà province », dit Courtépée, dominait la croisée, et les deux autres, plus basses, couronnaient les tours. Ces embellissements ont été détruits en i8og.
Malgré tant d'imperfections et de mutilations, Saint-Jean a quelques qualités. Le principe, sur lequel repose sa stabilité, est à la fois ingénieux et pratique; la poussée des murs a été rejetée au dehors, en reliant chaque contrefort de la grande nef au contrefort correspon-
Clinlié Neurdein.
Ancienne rue François-Rude.
dant du mur latéral par un bandeau de pierre qui épouse fidèlement la pente de la toiture des chapelles. Les fenestrages à meneaux flamboyants des pignons sont intéresssants, et la voûte en berceau, jetée par-dessus la nef unique, est d'une grande hardiesse. Faite de bois de chêne et de châtaignier lambrissé, elle a été construite sans entraits. Le transept, exceptionnellement large, est couvert de la même façon
que la nef, et, à son intersection avec elle, s'épanouit une majestueuse clef de voûte en bois élégamment travaillé.
Ainsi l'architecture religieuse continue à se développer au siècle des Valois. D'autre part, l'architecture privée, dont il ne subsiste à Dijon aucun spécimen antérieur au xiv'' siècle, fait son apparition ; et il faut compter parmi les principaux attraits artistiques de la ville la promenade qu'on peut faire à travers les rues étroites avoisinant l'ancien palais ducal, dont les unes ont gardé l'allure boutiquière, et les autres, le caractère imposant, la richesse décorative, qui convenait chez des bourgeois enrichis par le commerce ou anoblis par l'exercice des charges municipales.
Parmi ces rues, la grande rue du Bourg de la Boucherie, aujourd'hui rue du Bourg, était jadis la plus vivante et la plus originale. Elle a perdu tout caractère; mais il n'en est pas de même des rues des Forges, Vannerie, Verrerie, Chaudronnerie, Auguste-Comte (anciennement de l'Archerie, puis Saint-Martin) . A certains motifs de sculpture, à des inscriptions, à des dates, à des plâtreries trop blanches, on reconnaît que la Renaissance, et, après elle, les entrepreneurs modernes, ont passé par là. Rien n'a pu détruire l'empreinte du xv" siècle, tant elle était profonde. Les aspects pittoresques provoqués par la rencontre inopinée de deux rues et de deux toitures, les combles aigus éclairés par des lucarnes de bois, les arcs surbaissés des boutiques, les accolades des fenêtres, les portes basses au fronton décoré de quelque image pieuse, se succèdent au petit bonheur, pour la joie de l'œil enfin délivré de la symétrie obsédante des constructions d'aujourd'hui et de l'alignement monotone des avenues. Aucun spectacle ne valait à cet égard celui de la rue François- Rude, modernisée maintenant, mais dont tous les Dijonnais ont pu admirer le tracé inégal, l'étroitesse avenante, et la vieille porte fleuronnée. qu'on a eu l'heureuse idée de transporter pièce par pièce et de remonter dans le jardinet de la place des Ducs.
Les maisons reproduisent deux types principaux, qui se sont perpétués, à Dijon comme partout, sans grand changement, jusqu'au xvil" siècle. « D'abord, posant ses étages sur de robustes encorbellements de pierre, la haute maison à pignon sur rue. Quelques-unes conservent encore leur charpente apparente à l'angle aigu du faîtage, mais elle disparaît de jour en jour sous un lambris postiche ; » ensuite « la maison dont le mur goutterot donne sur la rue, avec ses boutiques en arcades de pierre surbaissées et bien abritées sous les saillies de l'étage, ses lucarnes menui-
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sées projetées de la haute toiture ; au-dessus du rez-de-chaussée, la bâtisse est toute en bois ; les poutres couchées sur les corbeaux de pierre portent les montants assemblés par des croix de Saint-André avec une perfection, une rigidité, que VioUet-le-Duc ne peut se lasser d'admirer '. » On signalera de ces vieilles demeures h l'angle des rues Bossuet et de la Liberté, au coin des rues Auguste-Comte et Chaudronnerie, rue Van-
Rue Verrerie.
nerie 59, place François-Rude 8, rue Amiral-Roussin 26, et derrière Xotre-Dame.
Les artisans et les petits marchands s'en contentaient. Les nobles et les riches bourgeois avaient des logis de pierre, des hôtels, et ces hôtels étaient nombreux, si l'on en juge par la liste que Courtépée en a dressée à la veille de la Révolution.