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Dans le quartier du mont Quirinal, s’élevait à Rome la somptueuse demeure de Minuties, patrice et sénateur romain. Il avait épousé quelques années auparavant une jeune Homaine qu’il avait ramenée d'Egypte où habitait sa famille. C’était Flavie, la fille de Priscille. Au milieu des richesses qui l’entouraient, Flavie se trouvait bien isolée. L’ambition seule occupait son époux. Deux de ses frères étaient venus la rejoindre. L’un était mort, l’autre était à l’armée, et Flavie, seule dans les vastes salles de son palais, pleurait ses parents dont elle
ignorait le sort, se rappelant avec amertume les joies et les tendresses qui avaient embelli son enfance. Depuis quelques jours, une pauvre femme déjà âgée, et dont les vêtements simples et les traits fatigués annonçaient le malheur, cherchait en vain le moyen de parvenir jusqu’à Flavie. Repoussée par des esclaves insolents, elle ne se décourageait pas et renouvelait ses tentatives. Un jour, Flavie, en revenant du cirque, effleura avec les roués de son char doré la pauvre femme qui levait vers elle ses - mains suppliantes. Flavie détourna ses regards; la malheureuse s’approcha plus encore en s’écriant :
— Au nom de votre mère, au nom de Priscille, écoulez-moi !
Au même moment, les chevaux fougueux firent un écart et jetèrent la pauvre femme sur le pavé. Flavie s’élança hors de son char, courut à elle, la releva, et, malgré les changements apportés par les années et le malheur, elle reconnut Dinah, sa bonne et regrettée Dinah. Elle la fil transporter dans son appartement même, au grand étonnement de ses nombreux esclaves.
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Là, Flavie entoura Dinah des plus tendres soins; par bonheur elle n’avait été que trèslégèrement blessée et elle put répondre à toutes |es questions que lui adressa Flavie, qui apprit à la fois la mort de son père et celle de sa mère. Malgré l’humilité de Dinah, elle ne put cacher quelle seule avait soigné les derniers jours de Priscille, dont elle apportait à Flavie les adieux, en taisant toutefois encore quels avaient été ses derniers désirs.
Flavie versa d’abondantes larmes ; sa douleur ne fut adoucie que par la promesse que lui fit Dinah de ne plus la quitter, à condition quelle n’occuperait dans le palais qu’une petite cellule et serait libre de ne voir personne que Flavie.
Le soir même, elle alla chercher son modeste bagage. Elle remit à Flavie tout ce qui restait de l’héritage de Priscille, implorant son pardon pour en avoir soustrait une très-petite somme, afin d’effectuer son voyage à Rome.
Dinah, depuis si longtemps au service d’une famille opulente, ne possédait que quelques vêtements et une petite cassette en bois précieux qu’elle voulut porter elle-même et quelle
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plaça au chevel de son lit. Alors commencèrent pour elle des jours de retraite, de paix et de tranquillité. Les esclaves attachées au service de Flavie, excitées par la jalousie que leur causait la faveur dont jouissait Dinah, cherchèrent à lui nuire dans l’esprit de leur maîtresse, mais ce fut en vain. Flavie avait trop appris à connaître Dinah pour que sa confiance en elle pût être ébranlée. Minutius ne s'inquiétait nullement des actions de Flavie et s’était à peine aperçu de la présence de Dinah dans sa maison. Une seule fois, l’ayant trouvée assistant à la toilette de Flavie, il la regarda avec dédain et demanda quel était ce fantôme qui venait assombrir un lieu où les grâces seules devaient présider. Flavie, irritée, répondit avec aigreur à son époux qui se retira en protestant qu’il prodiguerait moins que jamais ses visites.
La pauvre Dinah, désolée d'avoir été la cause d’une discussion désagréable, ne reparut plus chez Flavie. D’ailleurs, il lui était pénible de voir cotte jeune femme donner des soins si minutieux à l’ornement de sa figure et de son corps, Flavie l’assurait que, parmi les femmes
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de sa connaissance, elle était une de celles qui y consacraient le moins de temps et y attachaient le moins d’importance.
— Si vous pouviez voir, disait-elle, la vieille Dioné, cherchant à réparer par l’art les atteintes de l’Age, se couvrir la nuit le visage avec une pâte faite de farine et de lait d’ânesse, se frotter le corps avec la pierre ponce pour adoucir la peau, se servir de plusieurs cosmétiques, s’en prendre à ses esclaves lorsqu’elle n’obtient pas le résultat attendu, leur déchirer le visage avec les ongles ou leur enfoncer une épingle dans le bras, quand elles ne donnent pas à sa chevelure la forme qu’elle croit la plus avantageuse à son visage. Parfois, elle les fait battre jusqu’au sang. Je ne commets aucune de ces cruautés. Je ne pousse pas le raffinement aussi loin qu’elle.
— Vous ôtes encore jeune, lui répondit Dinah, mais qui vous dit que, plus tard, lorsque votre beauté sera sur son déclin, vous n’aurez pas recours à ces mêmes moyens que vous trouvez cruels et extravagants aujourd hui?
Chère Flavie, à quoi vous auront servi vos parfums et vos cosmétiques, le jour où l’im-
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pitoyable mort viendra vous enlever ? Croyezvous que celui qui vous donna l’étre, l'intelligence et la raison, ne vous ait accordé ces dons que pour en faire un usagé aussi frivole et aussi inutile?
— Mais, dit Flavie, nos dieux ne nous le défendent pas et nos dames romaines sont persuadées que, dans l’Elysée, elles pourront continuer à s'occuper de leur toilette, rendue alors bien plus facile, puisqu'elles posséderont une éternelle jeunesse.
— Et l’absurdité de pareilles doctrines ne vous frappe point? répliqua Dinah.
— Hélas ! dit Flavie, à quoi puis-je me rattacher? que puis-je aimer? je n'ai pas d’enfants, je pourrais presque dire je n’ai pas d'époux, je n’ai plus de famille, je n’ai aucun bonheur sur la terre : il faut bien que j'en espère un après ma mort. J'ai longtemps et en vain supplié Junon de rendre ma couche féconde ; j’ai multiplié les offrandes et les sacrifices. La déesse a été sans pitié ; maintenant, je vais au temple, parce qu’il le faut ; mais j’y prie san9 espoir et j’en sors sans consolation. Vous, Dinah, où puisez-vous vos vertus, votre abné-
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galion et votre courage? Jadis déjà vous adoriez d'autres dieux que les nôtres; hélas! ils ne vous ont pas non plus été propices.
Dinah prit la main de sa maîtresse désolée, et, la caressant presque comme elle l’avait fait dans son enfance, elle lui promit de lui apprendre, plus tard, ce secret quelle désirait tant connaître. C’est par ce moyen quelle cherchait à exciter la curiosité de Fljtvie, préparant ainsi l'accomplissement de la promesse qu'elle avait faite à Priscille.
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Les jours s'écoulaient tristes et désœuvrés pour Flavie, tranquilles pour Dinah qui attendait, confiante dans les promesses de Marie, Celui qui lui était annoncé. Flavie entra un jour chez elle, joyeuse et tenant par la main un homme qu’elle plaça devant Dinah, en lui demandant si elle le reconnaissait. Dinah eut beau rassembler tous ses souvenirs. Dans l’homme, au maintien grave et sérieux, à la robe modeste et sombre, elle ne retrouvait rien qui la mit sur la voie ; mais Flavie ayant * embrassé tendrement l’inconnu, Dinah s’écria :
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— C'est Sergius. c’est votre frère!
Ils s'assirent tous les trois et causèrent longtemps du passé. Sergius cependant se tint sur la réserve et se contenta de dire qu’il avait quitté l’armée.
— Plus tard, lui dit Flavie, tu nous feras le récit de toutes tes aventures, depuis que lu as quitté Rome. Maintenant, allons ensemble rendre grâce aux dieux de ton retour.
Sergius l’arrêta d’un geste plein de dignité. .
— Flavie, lui dit-il, je ne puis le suivre au temple ; tes dieux ne sont plus les miens, ou, pour mieux dire, j'ai cessé d’adorer tes idoles, pour n'adorer que le Dieu seul et unique Créateur de toutes choses.
Dinah et Flavie furent toutes deux vivement impressionnées par cet aveu. Flavie exprima son désespoir de ne pas se trouver en parfait accord, même avec ce frère bien-airné et si attendu.
— Seule! seule! répétait-elle; seule au temple, seule partout !
. Dinah remerciait Dieu qui avait accompli une partie du voeu de Priscille mourante et lui envoyait un auxiliaire inattendu. Elle saisit
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cette occasion pour déclarer sa foi et annonça à Sergius que leur croyance était la môme.
La pauvre Fiavie s'élança hors de la chambre toute désespérée et disant. que, sûrement, ils la méprisaient tous deux et qu’elle ne les reverrait plus. Le lendemain, cependant, la ramena chez Dinah où elle retrouva son frère. Elle paraissait confuse de son emportement de la veille, auquel ni l’un ni l'autre ne fit allusion, de peur de l’irriter de nouveau. Us parlèrent d’abord de choses indifférentes, mais Fiavie interrogea son frère et voulut savoir comment il avait été amené à renoncer au culte de ses pères et à la brillante carrière qui s’offrait à lui.
— J’avais, lui dit Sergius, obtenu un congé.
Mais comme il était trop court pour venir à Rome, j’en profitai pour aller à Athènes. J’y trouvai un officier de mes amis bien connu de vous, Dinah; il se nomme Septime. J'appris par lui tout ce qui concernait ma mère et vous, jusqu’au moment où il avait quitté la Judée, et il m’assura que l’état dans lequel il avait laissé Priscille lui faisait supposer qu’elle n’était plus et que vous deviez être à Rome. Je passais mon temps tantôt chez Septime, tantôt en
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courses avec lui dans cette cité si féconde en souvenirs. Nous n’avions pas encore visité l’Aréopage, ni entendu les disputes des philosophes et des rhéteurs qui s’y réunissaient.
Un jour, on nous annonça qu’un étranger, appelé Paul, dont on disait des choses étonnantes, devait y soutenir une doctrine nouvelle. La curiosité nous y conduisit.
« L’étranger revint plusieurs jours de suite. Dès le premier, il avait complètement captivé notre attention. Sa doctrine nous révéla la vérité ; elle toucha nos cœurs. Nous allâmes à sa recherche; il nous accueillit avec une extrême bonté, alla au devant de nos doutes, combattit avec succès nos incertitudes. Enfin, vaincus et subjugués, Septime et moi fûmes chrétiens, ou du moins catéchumènes, car ni l'un ni l’autre ne sommes baptisés. Julia ne tarda pas à suivre l’exemple de son époux.
Notre première pensée avait été de rester à notre poste et de déclarer hautement notre foi. Paul nous en empêcha et nous conseilla de profiter du moment où l’empire était en paix pour quitter la carrière de soldat et nous rendre à Rome. La pensée d’y retrouver ma sœur.
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de l’amener aussi à la connaissance de la vérité; le désir d'obéir à ce que je croyais la voix de Dieu me décidèrent.
» Septime se rendit également aux conseils de Paul. Nous demandâmes et obtînmes, non sans quelques difficultés, notre liberté, et, après avoir pris congé de nos chefs et de nos camarades et reçu la bénédiction de notre ami, nous nous dirigeâmes vers Rome où, à peine arrivés, ma première pensée fut pour vous, ma bien-aimée Flavie ! »
Leur entretien fut interrompu ce jour-là par Septime et Julia qui, ainsi que le petit Flaminius, revirent Dinah avec bonheur. Depuis lors, ils se retrouvèrent tous presque chaque jour, et Sergius et Septime achevèrent d’initier leur amie aux dogmes du Christianisme dont elle n’avait encore qu’une idée imparfaite; elle possédait la foi et non l’instruction.
Flavie écoutait en silence, sans donner aucune marque d’approbation ou de blâme ; ces entretiens étaient toujours terminés par une prière qu’on disait à genoux. Flavie seule, debout, les regardait d'un œil morne et attristé, mais le moment approchait où les prières de la
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mourante Priscille et celles do Dinab allaient être exaucées. Minutius mourut subitement, et la femme hérita de ses immenses richesses. Flavie le pleura plus qu’il ne méritait. Lorsque les •cérémonies des funérailles furent terminées, Flavie réunit tous ses esclaves à qui elle donna la liberté, ne gardant que ceux qui lui étaient strictement indispensables et qui , quoiqu’af-
franchis, consentirent à rester. Pendant les
jours qui suivirent la mort de Minutius, Dinah ne vit qu’un seul instant Flavie. Enfin, après avoir fait dire à sa vieille amie de réunir chez elle Sergius, Septime et Julia, elle apparut enfin vêtue d'une simple robe de laine blanche attachée par une ceinture. Ses cheveux étaient relevés sans art, retenus par une simple épingle d’or et sans aucun ornement. En entrant, elle alla droit à Dinah, et, se mettant à genoux devant elle :
— Au nom de ma mère mourante, bénissezmoi, lui dit-elle, et pardonnez à la pauvre Flavie ses longues hésitations plus apparentes que réelles ! Depuis longtemps j’étais persuadée, mais la crainte d’attirer sur vous tous le courroux de Minutius m’empêchait de me
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déclarer. Maintenant, je suis chrétienne! Sergius, Dinah, votre Dieu est mon Dieu et je suis prête, s’il le faut, à donner ma vie pour ma foi.
On peut penser quelle fut la joie de Dinah et de Sergius. Flavie exigea que Septime et Julia vinssent vivre dans son palais avec leurs enfants, et les serviteurs de Flavie ne lardèrent pas à suivre son exemple. Les premiers chrétiens de Rome habitèrent la maison de Flavie.
Quarante-deux ans après la naissance de Jésus-Christ, la seconde année du règne de Claude, saint Pierre vint à Rome. Il fut reçu avec transport par la petite communauté chrétienne établie chez Flavie ; il les baptisa tous et célébra parmi eux les saints mystères. Flaminius, fils de Septime, devint son disciple ; il prit au baptême le nom de Lin et fut plus tard ordonné prêtre. Lorsque la persécution commença, saint Pierre sortait de temps en temps des catacombes ou de la maison du
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sénateur Prudens, pour aller chez Flavie. Il y fut appelé par Dinah mourante et l’assista à ses derniers moments. Elle lui remit, ainsi que Marie l'avait ordonné, le précieux voile qui avait conservé l'empreinte des traits de Notre- Seigneur. Elle mourut entourée de tous ceux qu’elle avait aimés, rayonnante de bonheur à la pensée qu’elle allait en6n être réunie pour toujours à Jésus, Marie et Joseph, objets de son amour depuis solî enfance. Elle expira en prononçant leurs doux noms.
Julia la suivit de près.
Saint Paul était venu rejoindre saint Pierre à Rome et sa présence avait comblé de joie ses anciens disciples , Septime et Sergius. Mais la persécution les atteignit bientôt, ainsi que les autres chrétiens. Flavie, protégée par sa position et ses richesses, se dévoua à ses frères. Elle allait leur porter des secours dans les catacombes et même dans les prisons. Bientôt elle y fut arrêtée et vit saint Pierre et saint Paul souffrir d’abord le martyre. Peu de jours après, Flavie, Septime, Sergius et plusieurs autres chrétiens furent condamnés et conduits au cirque pour y être dévorés par les bêtes.
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Leur constance ne fut pas ébranlée, et tous ensemble ils obtinrent la couronne du martyre. Saint Pierre avait confié à Lin. son disciple, qui fut son successeur, le précieux trésor qu’il tenait de Dinah.