CHAPITRE
er
ARTouT OÙ Ton parle anglais, pcr-
,^ ^^ sonne n'ignore le nom de l'illustre
S^M écrivain Dingley. Les enfants eux-
mêmes le connaissent : maint d'entre eux apprend à lire dans ses livres. C'était un homme d'une gaieté, d'une fantaisie, d'une fraîcheur d'imagination incomparable. 11 semblait né à l'aurore du monde, dans, un temps où les sens des hommes rivalisaient avec ceux des bêtes. Qu'il décrivît une forêt vierge de l'Inde, un office de commerce dans la Cité de Londres, un lever de soleil sur la mer des Tropiques, un crépuscule d'Europe occidentale, sa vision imprévue était celle d\in homme qui ouvrirait sur les spectacles de l'univers des yeux neufs. Ses histoires étaient peintes avec la précision d'un réaliste japonais et la fantaisie d'un poète persan.
Les personnages de ses contes habitaient presque tous un pays où la puissante imagination de l'homme épanouit des fleurs mer-
veilleuses, les plaines du Gange, témoins de TefFort le plus désespéré des penseurs pour découvrir un sens à la vie. Son esprit jouait avec les soins des Européens émigrés là-bas et les rêves des philosophes indigènes morts il y a des milliers d'années. 11 unissait l'esprit concret des hommes de race anglaise à l'âme insatisfaite et passionnée pour le rêve d'un Hindou ; il avait l'ardeur d'un pirate normand et le goût des siestes, à l'ombre, tandis que dans le champ de la vision intérieure passent, comme un souvenir d'une autre existence, les aventures d'hommes ayant appartenu à d'autres civilisations. Et c'était le jeu même de son esprit qu'il avait représenté dans la plus belle histoire du monde où l'on voit un jeune commis du Strand reconstituer, avec l'exactitude d'un homme qui l'aurait soufferte, la vie d'un rameur grec enchaîné au banc d'une galère phénicienne mille ans avant le Christ. Le succès de son œuvre dépassa les limites de la langue anglaise. Dingley connut la gloire à l'âge où la force de l'homme est encore intacte pour l'aimer. Sa photographie s'étalait partout : dans les revues, les magazines, les journaux, aux boutiques des libraires du nouveau et de l'ancien monde. Sur les
grands navires qui le promenaient à travers les sept Océans, dans les palace-hôtels qui étaient sa maison du berger, les misses se montraient du doigt ce petit homme aux traits anguleux et secs, la moustache raide en herse sur la bouche, les yeux gris embusqués derrière les vitres de lunettes d'acier.
11 avait quarante ans : la moisson de sa jeunesse était engrangée; il s'inquiétait aujourd'hui de savoir les fruits que porterait l'automne de sa vie; il se demandait si, dans cent ans, un vers, une ligne de lui retiendrait éveillé un homme qui s'endort. 11 avait écrit pour les enfants, les artistes et les femmes, il redoutait que ce public léger ne se retirât de lui, et pour vaincre le temps — c'était l'obsession de son esprit de se survivre au fond des cervelles humaines — il cherchait à s'accrocher à quelque solide épave-
De tous les événements qui depuis Rome avaient transformé le monde, aucun ne lui paraissait de plus de conséquence que la conquête de la Terre par sa race, et il se sentait élu par la Providence pour être le poète de cette entreprise. L'Empire était né du rêve d'un romancier : Disraeli dans sa chambre de poëte, trente ans avant que
révéncmcnt s'accomplit et par sa volonté, avait écrit le roman fantaisiste d'un homme, qui, rassemblant toutes les colonies britaniques sous le manteau patriarcal d'une monarchie fastueuse, douce ou terrible, à la manière des despotes d'Orient, faisait sacrer la Reine de Grande Bretagne Impératrice des Indes- Et tandis que Gladstone, déchu, opposait à une politique batailleuse de vains soucis moraux et théologiques, Disraeli, devenu tout puissant, réalisait point par point le rêve précis de sa romanesque jeunesse. Magnifique aventure d'un homme qui avait écrit sa vie avant de l'avoir vécue ! Juif, et pourtant le plus symbolique des Anglais par sa double souveraineté dans l'action et le rêve. Dingley était secrètement jaloux d'une gloire si complète, et reconnaissant dans Disraeli le maître incontesté de l'Œuvre, il se réservait pour lui la tâche d'un bon ouvrier.
Or, depuis huit mois, l'Angleterre au Transvaal, était battue par des paysans. Le plus grand empire, une armée nombreuse et entraînée, des généraux instruits par l'expérience de tant de campagnes reculaient devant quelques milliers d'hommes incultes, com-
mandés par des chefs de hasard. Une défaite de son pays, Dingley n'avait jamais imaginé ça, 11 souifrait comme le dernier citoyen du Royaume d'une injure infligée par un ennemi dédaigné ; il croyait à la moralité de la victoire et que le vaincu est toujours méprisable : les soldats de la Reine, dans la hiérarchie des hommes, venaient-ils donc après les brutes de Joubert et de Cronje? La force anglo- i^ saxonne se briserait-elle contre Théroïsmede métis allemands, hollandais et français? 11 pensait lier sa gloire à celle d'un empire qui grouperait sous la domination de l'Ile maîtresse les nations les plus diverses, les terres les plus lointaines. Ce grand espoir serait-il dégonflé par les balles d'Européens ensauvagés, tapis derrière des buissons et des rochers ?
Londres sous un ciel attristé par l'inquiétude des batailles, présentait des spectacles imprévus à ses yeux avides. 11 parcourait les quartiers misérables, entrait dans les bouges, écoutait les gueux, passait des heures dans le hall de la 3ourse, se mêlait aux gens arrêtés devant les oflices des journaux, le nez en l'air sous les transparents qui projetaient en noir les derniers télégrammes de la guerre sud-africaine.
Au War-Officc où étaient affichés chaque jour, sur plusieurs colonnes, les noms des blessés et des morts, Dingley vécut d'inoubliables minutes. Dans la foule qui attendait l'apparition des listes fatales, il reconnaissait des visages : occasion unique d'observer sur des faces humaines les effets de l'appréhension ! La lumière avait peine à percer la couche de crasse ancienne épaissie sur les vitres ; dans ce jour sale les teints les plus éclatants de jeunes filles semblaient livides. Avant l'affichage des noms, pour tromper l'angoisse, les gens rassemblés là chuchottaient très bas, comme s'ils avaient eu peur de réveiller, dans une salle voisine, quelque bête redoutable- La distinction entre les classes était abolie: instants d'égalité parfaite jusqu'à l'apparition des listes. Alors, c'était Ujfie poussée: à qui verrait! Ceux qui n'avaient lu au tableau aucun nom ami s'en allaient, furtifs ; Dingley les revoyait le lendemain, à la même place, avec la même physionomie d'angoisse que la veille* Après la grande poussée et la dispersion lente de la foule, une petite vieille coiffée d'un chapeau de paille bleue, de la forme dite cabriolet, s'avançait timidement vers les listes, les bras et les mains
roulés dans un pan du châle verdâtrc qui, enveloppant ses épaules, tombait en pointe , dans son dos* Des mèches de cheveux décolorés pendaient sur son col dont la blancheur immaculée donnait à Dingley l'impression que la vieille ne portait sur elle rien de propre que sa chemise* Ses bottines claquées laissaient voir ses chevilles* De grosses lèvres qui remuaient toujours lui donnaient Tair stupide, peureux et bon d'une mère lapine.
Elle ne savait pas lire et chaque jour elle demandait à un inconnu de lui dire s'il y avait écrit sur la liste le nom de: « James Crook?
Crook, n'est-ce pas? Crook James ? » Dingley regarda souvent la liste pour elle, et plusieurs fois il prévint son désir: « Crook, n'estce pas ? Crook James? Non, il n'est pas marqué- » Elle levait sur lui ses yeux reconnaissants- Un soir, Dingley lut parmi les morts le nom de Crook (James) ; laissant à un autre le soin d'annoncer la nouvelle à la vieille, il s'effaça dans un coin de la salle pour épier sa douleur- « James Crook ? il est mort ! » dit l'inconnu auquel la vieille avait demandé :
« J âmes Crook ? Crook ? Crook J âmes ? »
Elle laissa tomber ses bras dans un geste de lassitude infinie ; son châle se déroula et
lo DINGLEY
Dînglcy vit ses mains, de pauvres mains, mais de belles mains. 11 la suivit quelque temps, à travers la foule d'un faubourg où elle se perdit.
Dingley revint chez lui avec la satisfaction intime du collectionneur qui a satisfait sa passion. Sa femme lui demanda — elle lui faisait la même question tous les jours :
— Eh bien ? Crook ?
— Mort ! répondit-il îavec un sourire tranquille.
— Vous avez vu sa mère ?
Dingley répondit « oui » d'un signe de tète. Après un assez long silence. M" Dingley murmura :
— Terrible guerre ! 11 meurt autant d'officiers que de soldats.
— Les officiers. . . . tous frappés à la tête. . . . précisa distraitement le romancier. Ces Boërs sont des tireurs étonnants... N'importe !
Quel exemple unique de sang-froid donne au monde l'Angleterre !
iNGLEY fut, un soir, attiré au pied de la colonne de Trafalgar par l'éloquence d'un sergent recruteur qui vantait le service de la Reine,
— Gentlemen, criait le soldat, vous n'êtes pas nés fils de pairs ! Mais le gouvernement a l'œil sur vous! Ici, vous mourez de faim et de soif. Au Cap, du whisky, de bons bifteacks et la gloire !
Personne ne répondit.
— Avis à la belle jeunesse ! On trouve dans la Garde du Corps un service aussi doux qu'agréable, une subordination qui s'accorde parfaitement avec la légèreté des armes, une élégance que vous ne verrez dans aucune armée du monde ! Qui veut entrer dans la Garde du Corps ?
Un triste voyou s'avança et levant le doigt :
— Moi ! sir.
— Le brave homme, le patriote ! mugit le sergent posant sa main sur la casquette de la recrue qui lui venait à l'épaule. Le commandant en chef demande des hommes
de cœur pour les divisions de cavalerie et d'artillerie* Que tous ceux qui sont intéressés à la prompte solution de la guerre fassent leur paquet et rejoignent !
Un second misérable s'avança* Le sergent appuya la tête des voyous contre son cœur.
— Braves enfants ! Si la patrie en avait des mille comme vous , des paysans ne feraient pas longtemps pleurer notre reine!...
Allons ! gentlemen, de l'enthousiasme !
Les curieux s'étaient dispersés peu à peu; la lumière d'un réverbère, dans la brume, n'éclairait plus que Dingley et trois pauvres diables marqués de misère et de vice. Le racoleur en prit deux sous le bras, le troisième resta immobile, planté sur l'asphalte boueux comme un arbre de square.
Dingley suivit le sergent et ses recrues; il entra derrière eux, dans un bar, s'assit à une table et les écouta causer. Ils commencèrent par boire de généreux cocktails, puis du gin pur ; le soldat racontait ses campagnes ; il s'était battu contre les Afridis, contreleMahdi, contre les Birmans; l'alcool arrosait ses conquêtes ; à chaque bataille il levait son verre :
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— Allons, mes enfants, encore une dent creuse de wisky î
Le romancier contemplait avec admiration, sous la table, les larges pieds de cet homme, qui avaient arpenté l'Empire.
A ce moment la porte s'ouvrit : un homme entra, à peine un homme, un grand enfant à l'air vieillot : le troisième héros. Ses yeux passèrent, sans se fixer, sur le sergent, errèrent lentement autour de la salle, se croisèrent avec ceux de Dingley. Leur éclat était trouble comme l'orient d'une perle que l'écrivain portait en breloque et que le frottement de sa table avait ternie; son faux-col avait lestons dégradés d'un tuyau de vieille pipe. Dingley ne perdait de vue aucun de ses gestes, notant dans sa mémoire les allures hésitantes du gueux ; il le vit frôler le sergent comme une fille qui aguiche un homme ; le recruteur enveloppa la taille du voyou avec son bras :
— Du gin ?
— Ce que vous voudrez, j'ai soif.
Le sergent comprit que les phrases étaient inutiles, il entraîna le désespéré à boire. Les deux recrues ronflaient déjà le front sur la table, il les éveilla pour leur faire signer un papier qu'il tira de la doublure de sa veste.
On but une dernière rasade. Les cokneys et le sergent sortirent silencieusement du bar; le soldat guida vers une caserne ces patriotes, Dingley resta longtemps dans ce bar où se mêlaient toutes les odeurs de la débauche occidentale. 11 se représentait avec dégoût la vie de ces misérables dans Londres ; maintenant, ils allaient partir, coucher sur la terre nue, exposer leur vie ; au service de la Reine, ils retrouveraient quelque noblesse. Bien qu'aristocrate de nature et d'éducation, il se sentait frère de ces voyous, humbles moyens d'une œuvre immense : l'arbre de l'Empire s'enracinait dans cette misère et cette ivresse; et le thème du roman qu'il cherchait en vain depuis des semaines bondit dans son esprit, comme en été, le soleil à l'horizon d'une plaine : l'histoire d'un voyou de Londres régénéré par la guerre. A travers la fumée de sa pipe, dans l'atmosphère de ce bouge, il démêlait avec une agilité surprenante les mystères de la vie européenne, comme dans les relents des fumeries d'opium il s'était parfois imaginé pénétrer le secret de l'Orient. 11 ne voyait, n'entendait plus rien. Aube des œuvres, instants suprêmes de sa vie plus chargés de volupté que les minutes d'amour! Sa
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pipe s'éteignit dans sa main, l'horloge du bar marquait huit heures ; dehors les becs de gaz luisaient dans la nuit douce ; il hêla un cab qui passait*
Quand il entra chez lui, sa femme reconnut aussitôt la qualité de sa joie- Tout de suite, sans enlever son manteau, le corps légèrement penché en avant, il lui raconta quelle inspiration lui était venue :
— Comprenez -vous, Jane, un jeune homme pareil à celui que je viens de voir, des yeux faux, des cheveux rares, chlorotique,la dernière misère,unlong corps souple, un visage imberbe, des gestes mous, un air de fille- S'il reste à Londres, il tombe dans la plus basse crapule- 11 s'engage au service de la Reine, non par patriotisme — pour quelques guinées — par la vertu de la guerre, il redeviendra un homme.
— Et vous l'appelez ?
— Barr ! naturellement. Comment voulezvous que je l'appelle ? Barr ! Barr !
11 répéta plusieurs fois ce monosyllable qui lui plaisait par sa sonorité brève et dure. Un nom, un seul nom convenait à chacun de ses héros, il se flattait de le trouver toujours.
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— Eh bien ! comment trouvez-vous mon conte ?
]] aimait essayer sur sa femme, comme sur un public admirablement sensible, l'effet de ses imaginations.
— Comprenez donc ! insista-t-il nerveusement, montrer comment la guerre dégage d'une canaille un héros !
— Je doute, répondit M" Dingley, que des gens recrutés en état d'ivresse deviennent des héros.
— Ma chère, les soldats de Wellington n'ont pas été ramassés autrement, ils ont vaincu les plus vaillantes troupes du monde.
Les coutumes séculaires, du moins dans son pays, semblaient à l'écrivain participer de la nécessité des phénomènes naturels.
— Comment pouvez-vous croire, repritelle, que Barr deviendra meilleur à tuer des hommes, à piller des fermes, à violer des filles ? La guerre peut dégager des héros de ceux qui ont en eux l'étoffe des héros ; elle ne développe chez les autres que des instincts de brute.
— Morale de clergyman ou de français, ma chère ! Toujours votre souci de justice et d'injustice ! Un homme est grand, pour moi.
dans la mesure où il se dévoue à une œuvre puissante. Sans doute mes voyous ne deviendront jamais des gentlemen, mais sur leurs instincts de brutes, comme vous dites, se bâtit l'Empire.
M" Dingley avait hérité de ses aïeux français émigrés au dix-septième siècle en Louisiane un sentiment juste des caractères.
Sa très grande admiration pour son mari ne l'avait pas aveuglée sur les limites de son génie : il était né pour enchanter l'imagination des hommes, non pour philosopher sur la guerre.
— Redoutez, dit-elle, d'être l'apôtre d'un impérialisme égoïste et dur. N'oubliez ni les arbres, ni les bêtes
— Je n'oublie rien du tout, ma bonne.
Aucun romancier ne nous a dit ce qu'étaient les soldats de Wellington. On verra, dans mes livres, ce que sont les soldats de la Reine. Barr sera la patience, l'initiative, le sang-froid, l'humanité, la bonne humeur anglaise. 11 fera comprendre les têtes rondes, les grenadiers du Mont- Saint- Jean, nos troupes de l'Inde et d'Egypte.
11 posa sa canne sur une table, déboutonna son manteau et s'approcha de la fe-
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nètrc- 11 habitait le cinquième étage d'un hôtel immense, d'où il dominait la vie de la Tamise* Quand la brume noyait le fleuve, les maisons et le quai, il pouvait se croire dans un phare* Son esprit nostalgique mit à la voile vers le passé : dans la Tamise arrivaient sur leurs dragons les Vikings ; le meuglement des sirènes évoquait le son des trompes des rois de la mer* Celtes, Saxons, Normands, remontaient le fleuve ; chacun apportait son secret : les uns, le sentiment du mystère, les autres, l'amour de l'aventure. Tous ces peuples s'étaient mêlés dans cette brume : oiseaux de tempêtes qui crient dans les vents du Nord.
Pour moi, comme pour eux, pensait le romancier, pas plus de limite entre le réel et l'irréel, le possible et l'impossible que de barrières dans le ciel : races de milans et de corbeaux ! Les marchandises, dans le ventre de ces navires qui vont et viennent sur le fleuve, sont du pillage comme celles qu'emportaient jadis les Vikings. Seules les formes du pillage sont diff^érentes aujourd'hui de ce qu'elles étaientily a dix siècles. Les Vikings sont devenus des courtiers
Les yeux de Dingley furent distraits par
des lumières qui vinrent à briller sur l'autre bord du fleuve. De la rue montaient les cris des annonciateurs des nouvelles du soir:
« Aller à cette lumière, se dit-il, là-bas, la troisième à gauche et la sixième en hauteur, surprendre l'animal humain qui habite ce rond lumineux ! Cet inconnu, qui demeure à quelques centaines de yards, est en vérité plus loin de moi que mon ami Simpson, le plus extrême des télégraphistes de l'Empire, qui vit là où meurt la dernière vibration du télégraphe au cœur forestier de l'Afrique.
C'est l'heure où il allume — le brave garçon ! — en lettres électriques, qui s'ouvrent et se ferment comme des paupières, l'inscription qui domine la porte de son poste de
bois : British Empire Sur quelles vies
brillent ces lumières ? Elles surgissent dans la nuit comme des désirs. Quelle lampe abrite ce soir dans Londres la plus grande pensée, le plus beau sacrifice, le plus énergique espoir?... Simpson a-t-il reçu la visite de notre ami Paget ? Et Paget que fait-il à cette heure ? A-t-îl trouvé dans le pays des Boshimans le papillon nocturne à la chasse duquel il court depuis dix années ?
Ce lord possédait plus de cent immeubles dans la Cité ; Dingley calcula que si chaque maison avait cent fenêtres, c'était dix mille fenêtres éclairées qui payaient un tribut à ce papillon signalé dans l'ouvrage d'un voyageur allemand, et qui sans doute n'existait nulle part !
Le visage de Barr passa devant ses yeux.
Dans quelle caserne son nouveau héros dormait-il sa première nuit de soldat ? Quel destin son imagination lui réservait-elle ?
Le tuerai-je ou le laisserai-je vivre ? se disait-il. La vie et la mort sont dans mes mains. Les personnages des poètes ont une vie autrement réelle que celle des passants dans les rues. Quelle carcasse plus dure que celle de Lear ? Ce gâteux nous enterrera tous...
Le téléphone sonna. Dingley courut au récepteur.
La nouvelle des premiers succès anglais au Transvaal avait soulevé dans Londres une délirante joie, à laquelle on put mesurer combien l'appréhension de la défaite, quoique dissimulée par orgueil, avait été grande. La chasse donnée aux paysans du général Cronje passionnait l'opinion. Tandis que les Boërs fuyaient avec leurs chariots où s'entassaient
femmes et enfants, le télégraphe enregistrait tous les détails de la poursuite. Depuis cinq jours un employé du Times téléphonait à Dingley les importantes dépèches et, depuis cinq jours, Dingley écoutait avec un intérêt féroce cette voix graillonnante de polichinelle qui débitait l'agoniedeCronjeet de son armée* 11 transmit à sa femme les nouvelles données par le téléphone :
— Ils sont terrés dans les berges de la Modder. Deux cents pièces tirent sur eux à la lyddite nuit et jour. Les voitures sont en feu. Au-dessus de la flamme montent des colonnes de poussière rouge.
M" Dingley allait et venait dans le salon, émue par ce massacre lointain.
Pendant le dîner, le téléphone sonna impérieusement. Dingley avait posé l'appareil sur la table, près de son assiette ; il écouta et s'écria avec un vif mouvement de joie :
— Ça y est...
— On l'a pris ? demanda sa femme.
— Non. 11 s'est rendu, répondit-il avec mépris.
A ce moment, une immense clameur fit s'envoler une mouche posée sur une vitre.
Dingley et sa femmese penchèrent à lafenètre ;
la foule arrêtée devant l'hôtel poussa en l'honneur du romancier trois formidables hurrah et s'éloigna, éclairée par la lueur des journaux illustrés qui flambaient au bout des cannes.
— Voyez, Jane, dit Dingley en souriant, la croyance à l'envoûtement n'est pas morte ! Nos contemporains brûlent Kruger en effigie, comme au Moyen- Age on perçait d'une aiguille le cœur de son ennemi.
— Oh ! répondit-elle, nos instincts sauvages tiennent bon !
Dingley, ramenant d'un geste tendre sur le cou de sa femme l'écharpe qui avait glissé de ses épaules, répliqua :
— Tant mieux ! ma chère ; ce sont les plus beaux.
^ iNGLEY composa la première partie de jj son roman avec ses impressions londoniennes. 11 y représentait une ville déprimée par les revers, angoissée dans l'attente des nouvelles, aff^olée par les succès. Les histoires d'embauchage se mêlaient aux scènes du W^ar-Office, les cris de la rue au silence des âmes inquiètes. Maintenant, son imagination avait épuisé les ressources de Londres. 11 croyait avoir observé et rendu
toutes les expressions neuves que la guerre avait fait grimacer à sa ville. Dans le second chapitre de son livre, il embarquait son héros à Portsmouth. Sollicité vers l'Afrique australe par son amour du changement et des hasards, il résolut de le suivre, de courir avec lui le Veldt, à la poursuite des cavaliers de De Wet et de Botha.
11 était romancier et plus encore un coureur de périls. A un reporter américain qui l'interrogeait un jour sur ses goûts, il répondit qu'il y avait en lui 0,4 d'artiste et 0,6 de l'homme d'aventure. Et il se plaisait à dire que si une fée lui avait offert un présent, il aurait pris le pouvoir magique de se transporter, à chaque minute de sa vie, sur le point du monde où se déroulait l'action la plus dramatique.
— Mais, lui disait sa femme, que verrez-^ vous en Afrique, que vous n'imaginiez ici, aisément ? Vous êtes mieux renseigné sur la guerre par le télégraphe que vous ne le serez là-bas par votre expérience.
Ce n'était pas l'avis de Dingley. Le télégraphe ne lui communiquait pas ces menus faits qui servent au romancier à donner l'illusion de la vie. 11 ne connaîtrait jamais la vraie
sy'
physionomie de cette campagne, s'il ne la voyait de ses yeux et il voulait surprendre les formes spéciales que revêtaient, au Transvaal, la vie et la mort.
M" Dingley ne s'habituait pas à cette curiosité inhumaine.
— Vous êtes incompréhensible, disait-elle.
La douleur d'un chien écrasé par un cab, dans la rue, vous arrache un cri et celle des hommes vous attire.
Le goût du pittoresque anesthésiait la pitié du romancier. 11 avait visité, dans l'Inde, des villages affamés, et le soir d'Omdurman, le champ de bataille jonché par les cadavres de quelques milliers de Derviches. 11 se rappelait volontiers ces spectacles, comme les instants où il avait eu le sentiment le plus aigu de la vie et il n'avait pensé qu'à les bien voir, sans que nulle émotion troublât en lui cette sensibilité modérée des artistes qui arrêtent sur l'humanité le regard du chirurgien sur un patient. L'Afrique australe mûrissait pour lui une belle vendange.
Sa femme le pria vainement de réfléchir à la santé précaire de leur enfant et aux fatigues d'un long voyage, il résolut de partir.
Son embarquement fut un triomphe. Une foule immense sur le quai de Southampton acclamait le romancier, debout à l'arrière du paquebot, entre sa femme et son fils. Cette foule saluait en lui la conscience même de la race. Un profond sentiment d'orgueil saisit le cœur de Dingley : Shakespeare n'avait jamais connu cette ivresse. Soulevant son fils au bout de ses bras il le présenta à la foule.
Les hourrahs devinrent frénétiques ; les chapeaux, les cannes s'envolèrent; l'hymne national sortit spontanément de milliers de poitrines. L'enfant battit des mains. M" Dingley oubliait l'injustice de la guerre. Son mari était grand ! L'armée de Cronje vaincue, Pretoria prise, les massacres allaient finir, le sang bientôt n'arroserait plus les terres du Sud.
Dingley sentait frémir le corps de son enfant dans ses mains. Fier de ce petit homme, en qui s'agitaient tous ses instincts, comme de l'œuvre la plus vivante qu'il eût écrite, avant de le reposer sur le pont, il l'embrassa avec l'impression d'embrasser sa gloire. Cette minute resterait éternellement dans le souvenir de son fils ! 11 demeura longtemps à contempler cette foule ivre de son art, ivre de lui, et la côte d'Angleterre qui ne fut bien-
tôt plus, dans réloigncmcnt, qu'une ligne brillante et recourbée comme une lame de faux.
iNGLEY employa les loisirs de la traversée à gagner la confiance des passagers qui lui semblaient « nutritifs)).
11 se méfiait de ses compatriotes, admirables dans l'action, mais les plus ennuyeux causeurs. Un jeune lieutenant irlandais, blessé à Colenso, et qui revenait prendre du service en Afrique, l'intéressa par sa jeune expérience delà guerre, et, chaque jour, avec la patience d'un opérateur, le romancier lui arrachait des souvenirs, à l'heure expansive du cigare.
— Les boulets, disait O'Reilly, touchaient le sol avant de nous arriver et rebondissaient. Chacun d'eux m'apparaissait dans l'air comme un point noir qui me venait dans l'œil. 11 me semblait que les pointeurs ennemis me voyaient distinctement et me visaient. Idée absurde ! car nous étions séparés les uns des autres par des kilomètres. Je ne respirai librement que lorsqu'un bataillon d'infanterie vint s'interposer entre les Boërs et nous. Tout le feu se concentra sur les fantassins. A plat ventre, derrière un rocher, je
regardais la manoeuvre de nos camarades comme un spectacle, et je pensais : « Chacun son tour. » Mais on nous commanda de nous porter en avant ; il fallut nous lever, nous mettre en selle, traverser, à découvert, quinze cents mètres. Vous ne pouvez vous jmaginerl'étatd'esprit du soldat qui court sous les balles d'un ennemi invisible. 11 a l'air de courir à l'assaut, à la. victoire. La vérité, c'est qu'il fuit.
— Alors, pour vous, précisa Dingley, la charge c'est une fuite en avant.
— Justement, répondit O'Reilly ; nul héroïsme dans la charge, mais le désir forcené de sauver sa vie. On pense : le danger est partout. Nulle raison de s'échapper ici plutôt que là. Alors, on avance, poussé par le sentiment que l'unique moyen de se délivrer de l'épouvante est de culbuter l'adversaire.
— Mais cela, c'est la peur, remarqua
— Qui peut distinguer la peur etle courage?
Une des pires souffrances de la bataille est le conflit entre l'instinct de conservation et le sentiment de l'honneur.... Je reviens à mon histoire. L'ennemi nous découvrit dans le
ravin où nous nous étions abrités et commença de nous cribler de mitraille- Nous ne bougions pas, et qui aurait vu à ce momentlà notre immobilité et notre silence, aurait pu croire que nous étions d'impassibles héros ; mais, quand Tordre fut donné par le général de se défiler, nous obéimes avec une hâte qui. me permit de mesurer la profondeur de notre angoisse secrète. J'étais fourbu et pourtant nous n'étions pas restés plus de deux heures à cheval : l'angoisse morale avait épuisé toutes mes forces.
— Et vos hommes? demanda Dingley.
— Les uns après les autres tous s'écartèrent pour satisfaire un besoin pressant.
— C'est le geste familier des armées en péril, remarqua Thibert (un reporter français, envoyé par VJUustration d^ns l'AfriqHe du Sud et qui déjà avait rencontré Dingley au cours de la campagne contre les Afridis).
Vous connaissez le mot de Courier, à propos des soldats du i^"" Empire : « On ne saurait s'imaginer combien dans ce siècle de batailles il y avait de héros qui faisaient dans leurs chausses ».
— Parfait, dit O'Reilly, je me souviendrai de ce mot au moment du danger ; c'est un
bon moyen pour se distraire de la peur, d'arrêter son esprit sur des drôleries.
— Et quelles impressions quand vous avez été blessé? poursuivit Dingley.
— Des impressions sans doute pareilles à celles d'un condamné à mort. Je ne pouvais m'empêcher de croire que ma blessure était mortelle. Sans doute des soins immédiats pouvaient me sauver, mais je me disais que personne ne viendrait à temps, parce que personne ne pensait à moi, et j'enviais ceux qui étaient morts sur le coup. L'homme en santé est rarement un héros, mais le blessé dompté par la douleur n'est plus qu'un enfant.
— Pourtant, vous reprenez du service?
— Que faire à Londres? Je viens d'y passer quelques semaines. Le club, la chasse, le polo, rien ne m'y intéressait plus... Pardon, on m'appelle au tennis.
— Ces Irlandais sont curieux, fit observer Dingley à Thibcrt. Ils nous détestent, nous autres Anglais, comme des frères ennemis, et dans le péril, ils nous donnent nos meilleurs soldats. Nous nous réconcilions dans l'Empire.
— Tout le monde est impérialiste en Angleterre, n'est-ce pas ? demanda le Français.
3o DINGLEY
— Oui, comme en France vous êtes tous nationalistes.
— Oh ! le nationalisme est un parti mort, une Imagination de professeurs et d'écrivains* Le mot lui-même est un mot neuf. 1 1 n'a cours qu'à Paris et dans les grandes villes de province. C'est un système, un regard sur le passé. 11 n'est dangereux pour personne, tandis que votre impérialisme est un coup de filet sur le monde.
— Non, répondit Dingley avec une ironie anglo-saxonne ; nous ne sommes pas des conquérants; nous sommes les aménageurs de la terre, des entrepreneurs qui construisent des maisons sur des terrains vagues, des télégraphistes, des conducteurs de locomotives, des chercheurs d'or, des éleveurs de moutons ; nous faisons les petits métiers ; nous sommes nombreux et pauvres ; nos terres sont arides; il faut sortir de notre île pour vivre. Nous continuons une tâche que vous avez entreprise, il y a deux siècles, et que vous avez méprisée. Une dure besogne !
Vous autres. Français, vous avez préféré demeurer chez vous. Mais qui voudrait, sans y être contraint, quitter la belle France?
Nous sommes les Auvergnats du monde !
DINGLEY 3i
— Des Auvergnats un peu rudes....
— Eh ! mon Dieu, il faut bien être un peu rudes. Permettez que je vous rapporte un mot d'un de vos jeunes compatriotes qui m'a vivement frappé. Dans un voyage que je fis à Alger, sur un bateau de votre Compagnie des Chargeurs réunis, j'eus l'occasion défaire la connaissance d'un jeune bandit que votre gouvernement envoyait aux bataillons d'Afrique, pour avoir fait, un soir, le guet dans une rue de la banlieue, pendant que des amis à lui étranglaient une vieille dame. 11 n'avait aucune honte à raconter son histoire. Je lui demandai s'il n'avait pas eu de remords pendant que ses associés opéraient : « Que voulez-vous ? me répondit-il avec un sourire céleste, dans la vie il faut bien avoir le cœur un peu dur ». Je n'excuse pas ce voyou, mais je le préfère, je l'avoue, à un garçon sentimental .
Archie interrompit la conversation du romancier et du dessinateur. 11 demandait à son père de lui montrer la machinerie du steamer. Thibert, Dingley et l'enfant descendirent dans le ventre du navire, jusqu'à une étroite plate-forme de fer, d'où l'on voyait des bielles énormes, luisantes et silencieuses.
Archie demanda le nom de Thomme qui avait inventé ces machines.
Dingley lui répondit avec le sérieux dont il ne se départait jamais quand il parlait à son fils :
— 11 n'a pas de nom, Archie-
— 11 était très intelligent ?
— Très intelligent.
— De quel pays était-il ?
— De tous les pays, surtout d'Europe.
— Et quand vivait-il ?
— 11 vit toujours.
— Où demeure-t-il ?
— Partout où l'on peut manger et boire.
— Quand est-il né ?
— 11 y a si longtemps qu'il ne s'en souvient plus lui-même.
— Comment est-il fait ?
— Comme vous et moi.
— Le connaissez- vous ?
— Certainement.
— Vous me le montrerez ?
— Plus tard.
Dingley se réjouissait encore de l'apologue imaginé pour son fils, lorsqu'après avoir passé un smoking, il entra dans la salle à manger où il retrouva sa femme qui causait avec Thibert et Ted Cox, le plus payé
des reporters de guerre du Royaume- Uni.
Le journaliste constatait que son métier était gâté par les coquins et les imbéciles. Et pour lui, c'était grand dommage, car il tenait en haute considération son emploi.
— Pas vrai, Thibert ? nos confrères sont des brutes.
Thibert répondit gaiement :
— Sans doute. Mais je les estime parce qu'ils risquent volontiers leur peau.
— En somme, messieurs, intervint M" Dingley en souriant, vous autres dessinateurs et reporters de guerre, vous réalisez le type le plus moderne d'héroïsme : le dévouement à la Nouvelle et à l'Image.
— Oh ! nous, répondit Cox, qui faisait avec ses lèvres, quand il voulait paraître modeste, la moue d'un homme qui siffle un œuf, nous ne sommes que des enfants.
Thibert, qui a connu JackKurrachee, le mulâtre correspondant des Daily l^ews, ne me contredira pas. Celui-là, M" Dingley, était, comme vous dites, un vrai héros de la Nouvelle et de l'Image ! La dernière photographie qu'il a prise est celle où l'on voit un canonnier blessé à mort à l'instant où il tire Ja ficelle de la pièce, la chute du soldat fait
partir le coup* Vous vous souvenez, Thîbert?
— Parfaitement- Quand Kurrachee prit ce cliché, il était assis à dix mètres du canonnier sur la roue d'un caisson renversé. Le même obus qui démolit lecanonnier envoya le pauvre Kurrachee dans l'autre monde.
— Alors, s'écria Dingley, votre mulâtre fut tué par le dernier obus qu'il photographia ?
— Précisément.
— Impossible de pousser plus loin le dévouement à l'image.
— Vous n'avez jamais été blessé. Monsieur Thibert ? demanda M" Dingley.
— Mon Dieu, non.
— La Providence veille sur vous !
— La Providence ? c'est possible. J e n'y crois pas pour les autres, mais j'y crois pour moi. Ainsi je suis absolument sûr de mourir en France, en Beauce, dans mon lit.
— Et moi en Angleterre, dans le comté d'Essex, ajouta Tcd Cox.
Le dîner était l'heure la plus gaie du jour.
Beaucoup de ces gens rassemblés autour de la longue table,qui pelaientune poire ourâclaient un chester, avaient parcouru le monde, les uns en quête d'aventures, les autres par devoir
professionnel. Le vagabondage par toutes les terres, sur toutes les mers, n'avait pas affaibli chez les convives les différences de race, mais une grande courtoisie dissimulait les haines sous un vernis de politesse.
— Et voyez, disait O'Reilly, ces
Boërs ignorent jusqu'à l'usage de la brosse à dents et ils sont incapables de se servir de la hausse de leur mauser !
— J'ai entendu dire, répliqua Thibert, qu'ils remplacent avantageusement la hausse par le pouce de leur main gauche levé perpendiculairement au canon du fusil ? Pourvu que nous n'arrivions pas trop tard, quand le bal sera fini.
— Diable ! une occasion perdue de voir autre chose que des mitraillades de nègres, de jaunes ou de cuivrés. Enfin on va voir des blancs contre des blancs !
Dingley ne suivait pas cette conversation ; penché sur la table, il apprenait de l'homme qui lui faisait vis-à-vis — un ancien agent de la Compagnie du Niger dans la Haute Bénoué — à quoi ce fonctionnaire occupait sa pensée pendant la saison chaude : étendu sous la tente il attendait l'heure où le soleil déclinant lui permettrait d'enlever son casque.
ES jours de traversée avaient été souvent pour le romancier des jours de travail fécond. 11 avait écrit quelquesuns de ses plus beaux contes dans une cabine de paquebot- L'odeur de la fumée, la solitude de la mer, le tangage et le roulis, la puissance de la machine qui faisait trembler sa table de bois, l'entraînaient au rêve. 11 espérait, pendant ce voyage, recréer en lui l'état divin d'une inspiration soutenue.
Dans le salon où il travaillait, sa femme jouait une suite de banalités musicales :
valses, chansons de music-hall, fragments d'opéra. La qualité de la musique n'importait pas. à Dingley : son imagination prenait son vol dans le bruit. Quand il n'était encore qu'un débutant de lettres, il avait loué une chambre dans une des rues les plus passantes du Strand pour entendre le fracas des omnibus roulant sur le pavé. En Tyrol, il s'était installé dans une auberge, près d'une scierie, dont le ronflement se mêlait à l'égouttis de l'eau d'une roue de moulin ; au Caire, il payait un griot soudanais, amené comme captif
par les troupes victorieuses du Mahdi, pour lui réciter d'interminables mélopées en s accompagnant sur une sorte de lyre à trois cordes (il écrivait alors la célèbre histoire de ce maharajah élevé dans un collège d'Oxford qui finit par s'apercevoir qu'il ne pourra jamais être heureux, car le bonheur des Européens n'est pas pour lui, et le bonheur des Hindous n'est plus pour lui). Dingley avait fait asseoir le griot sur une natte, près de sa table, et pendant des heures, tandis que le nègre, la tête ceinte d'un turban ensanglanté, psalmodiait des aventures de guerre ou d'amour, que dans la rue les vendeurs de citronnade criaient, que les âniers juraient en martelant de coups de matraque l'échiné de leurs bêtes, il avait décrit la nostalgie de son
Hindou à la recherche de son âme Sa
femme, médiocre musicienne, avait remplacé les omnibus, le moulin, la scierie, le griot.
11 en était à ce point de son roman, où il représentait la vie de son héros à bord du vaisseau qui l'emmenait en Afrique. Mais il connaissait mal les conditions où vivait un soldat, en mer* A Santa Cruz de TénérifFe, où le paquebot relâcha quelques heures, il visita un de ces transports sur lesquels l'An-
glctcrrc expédiait ses munitions, ses approvisionnements, SCS chevaux, et ses hommes.
L'entrepont exhalait une odeur de crottin, de stieur humaine, de cuisine et de saumure.
Les soldats s'y entassaient, les uns couchés, les autres debout; quelques-uns chantaient, d'autres fumaient ; la plupart muets et immobiles ; dans un coin, il y en avait qui luttaient ; un boulanger puisait de l'eau dans le réservoir des latrines.
— Combien sont-ils ? demanda Dingley.
— Sept cents, fit le capitaine.
— Sept cents ! répéta avec stupéfaction le romancier.
Dans cet étroit espace, trois cents hommes auraient été mal à l'aise. 11 parcourut les cercles de cet enfer en voyage depuis le pont jusqu'au fond de la cale où les litières des chevaux embarqués n'étaient séparées que par une barrière de bois des paillasses où couchaient les hommes, avec la tristesse que cette foule de soldats anglais fût aussi avachie que toute autre foule humaine, si inconfortablement traitée. 11 croyait ses compatriotes d'un meilleur acier que les autres peuples du monde. Une de ses fiertés patrio-
tiques était de penser qu'entre toutes les armées, seule, l'armée anglaise était composée d'hommes libres et propres ; or, il cherchait vainement sur tous ces visages apalis des expressions de hardiesse et de joie ; il n'y lisait que cette désolation nostalgique spéciale aux yeux des bêtes encagées et qui l'émouvait plus que nul spectacle au monde, dans les ménageries. 11 remonta avec un secret dégoût au salon où les officiers du bord qui avaient préparé un punch l'accueillirent avec cette admiration enthousiaste que tout 'Anglais avait pour lui.
Le capitaine du Vulture leva son verre.
— Messieurs, la Reine !
Dingley répondit gravement :
— La Reine ! Dieu la garde !
11 quitta le Vulture au milieu des acclamations. Les soldats qui avaient appris son nom se bousculaient vers le bordage pour le voir et ils chantaient une poésie guerrière qu'il avait composée. Le succès d'aucun de ses livres n'avait inspiré au romancier un si profond mouvement d'orgueil : des hommes allaient mourir, une chanson de lui sur les lèvres ! Intérieurement, les dents serrées, il reprenait le refrain. La chanson s'abattait
sur ]a mer, comme les ailes d'un gigantesque oiseau ; elle sortait des poitrines de ces jeunes hommessi pleine, si vigoureusequ'ellesemblait l'improvisation des soldats et des marins. 11 se rappelait le moment où il avait eu l'idée de cette chanson, l'endroit où il l'avait écrite, la peine qu'elle lui avait coûtée. 11 oubliait la saleté, l'inquiétude, le morne ennui, la fièvre que depuis Portsmouth jusqu'à CapeTown ce bateau traînait sur l'Océan et il rejoignit son steamer, des brins de paille et de foin accrochés à ses cheveux, ses bottines boueuses de crottin et de la fange des fonds de gamelle, enivré par la pensée que son art avait réveillé un moment des courages défaits, et qu'il était plus fort que la vermine, la misère et la peur de mourir.
11 surprit sa femme dans sa cabine, en jupon court, et comme il se penchait sur elle pour l'embrasser, elle s'écria :
— Vous sentez le cheval, mon ami !
— Imaginez, répondit-il, sept cents hommes dans un immonde baquet, pêle-mêle avec les chevaux, abrutis par la vie de bord. Quand j'ai quitté le bateau, ils se sont réveillés pour entonner une de mes chansons. Vous n'avez rien entendu ?
— Non, nous n'avons rien entendu. 11 fut contrarié que cette rumeur de gloire n'eût pas dépassé deux cents yards.
iNGLEY avait l'habitude de peindre ses compatriotes physiquement propres; il se résignait mal à les montrer dans la crasse d'une cale et d'un entrepont, sales, mal nourris, déprimés, plus semblables à ces moutons de la Plata embarqués à Buenos- Ayresqu'à des conquérants- Detous les animaux, l'homme parqué comme un bétail a la plus répugnante odeur. Le romancier s'ingéniait à inventer des récits où son héros se montrerait supérieur à sa fortune, il ne trouvait rien.
Pour rompre le charme de ces pages blanches ouvertes devant lui, il recourut à son inspiratrice ordinaire, une jeiine Hindoue rencontrée, il y avait une dizaine d'années, dans une fumerie d'opium à cette enseigne : 'La porte des / oo.ooo peines. C'était elle qui préparait les pipes des habitués. Elle savait toutes les histoires des dieux et des héros, toutes les légendes de l'Inde. Quelques-uns des contes les plus célèbres du romancier n'étaient qu'une transcription des récits de cette fille maigre
aux ycuxfixcs. Elle s'était attachée, comme une esclave, à lui, à sa femme, à Archie. Dingley lui parlait toujours avec autant de cérémonie que s'il se fût adressé à une princesse. Elle était pour lui une Shéhérazade hindoue, une Légende vivante, un esprit simple, rempli de contes de nourrice, soumis à la fatalité, l'esprit le plus pareil au sien qu'il eût jamais rencontré. Pour la vêtir, nulle étoffe assez précieuse, assez rare. 11 lui réservait les tissus les plus imprévus, créés par la fantaisie des tisseurs japonais, hindous ou lyonnais, de larges pièces quadrangulaires qu'elle enroulait autour de sa taille. Dans ces soies légères, drapées à l'hindoue, suivant une tradition séculaire, jamais le même pli ne se creusait sur son corps. Ses cheveux noirs noués sur sa nuque brillaient sous un réseau d'or et contre ses tempes pendaient deux larges plaques d'argent ouvragé. Elle retenait négligemment du bout de ses orteils engagés dans un anneau de cuir d'étroites sandales de bois. Au bras gauche, elle avait trois bracelets d'ivoire.
Dingley s'approcha d'elle :
— Connais-tu l'histoire du fossé d'Amaritzir ?
. — Oui, maître. C'est moi qui vous l'ai contée, il y a longtemps, avant la naissance de Master Archie-
— Je me souviens, à Calcutta, dans la fumerie-
— C'était là, interrompit-elle vivement.
(Elle n'aimait pas rappeler la sordide auberge où elle présidait aux rêves de quelques brutes.) Tu te souviens de Chamba, près d'Amaritzir ?
Dingley revit aussitôt la plaine ardente sous le soleil, au pied des hauts Himalayas.
— 11 y eut un jour une telle famine dans ce pays, poursuivit-elle, que presque toutes les femmes et tous les enfants périrent. Alors on résolut de construire le canal que tu as vu, pour amener l'eau des montagnes dans le pays de Chamba.
— Ce canal, ombragé de grands arbres ?
— Oui. En deux années le fossé fut achevé. Mais l'eau des lacs, enchantée par les Dragons, refusa d'y couler. La sécheresse avait été grande. La disette s'annonçait. Les Brahmanes prièrent tant les Génies de la pluie, qu'ils envoyèrent un nain pour faire savoir à quelles conditions ils permettraient aux eaux de couler dans le canal de Chamba : les Génies
exigeaient que la belle Harribakti Jafilledu roi, suivit la berge du fossé, toute nue, jusqu'aux lacs, où elle se livrerait à leur prince. Les prêtres hésitèrent longtemps à accomplir leur message auprès du roi Djehangir.
Dingley, le menton étayé sur ses poings fermés, les coudes aux genoux, levait les yeux sur l'Hindoue assise, le buste droit, les mains à plat sur les cuisses, dans l'attitude d'une déesse d'Egypte. Elle disait :
— Trois jours et trois nuits les Brahmanes hésitèrent à accomplir leur message et ils n'auraient jamais eu le courage de paraître devant le roi Djehangir, si la foule ameutée devant le temple ne les avait contraints par ses cris.
Ils sortirent derrière le grand-prêtre, et s'en allèrent vers le palais, la tête basse, comme des hommes qu'on mène à la mort. Le roi Djehangir les reçut dans la cour intérieure de son palais, dans la cour silencieuse où tous les jets d'eau s'étaient tus.
— Seigneur, dit le chef des Brahmanes, les Dragons veulent que ta fille, la belle Harribakti, remonte le canal jusqu'aux lacs.
Djehangir fronça le sourcil.
— Toute nue.
Le roi se leva de son trône.
— Sous les yeux de tout le peuple.
— Jamais ! s'écria le roi.
— Écoute, répondit le Brahmane ; tu n'as pas tout entendu.
— Qu'exigent-ils encore ? demanda Djehangir.
— Ils veulent qu'elle plonge au fond du lac où l'attend le Prince des Pluies.
Les jours suivants le roi épia le ciel, vers l'Ouest, pour voir si quelque nuage n'arrivait pas. Mais le ciel restait bleu et la famine ravageait la ville. Le peuple contraignit Djehangir comme il avait contraint les Brahmanes. Le roi dut expliquer à sa fille ce que les Dragons voulaient d'elle. La belle Harribakti était avec ses femmes dans la cour du palais, où le dernier jet d'eau bruissait encore ; elle devint plus rouge que la soie jetée sur ses épaules quand elle apprit qu'elle devait marcher, toute nue, sous les yeux de la foule ; elle devint plus blanche que le marbre de son trône quand elle sut qu'elle devait rejoindre, au fond du lac, le Génie des Eaux —
Dingley prêtait l'oreille à ce conte, comme il écoutait toutes les histoires, en poète positif pour qui toute parole entendue est une proie.
— Le roi Djehangir vit toujours, se disait-
il ; mais les hommes ne savent plus se reconnaître dans les personnages des légendes
Ce roi Djehangir continue de vivre dans ce petit fonctionnaire anglais qui meurt d'ennui au fond de son poste perdu de Delhi ou d'Agra. Le soleil torride brûle le toit de sa maison ; il épie toujours si quelque nuage n'apparaît pas au ciel ; sa fille tremble de
fièvre, et se nourrit de quinine Nul autre
remède à sa langueur (les médecins l'ont dit) que l'air mouillé des hautes stations où l'attend le Prince des Eaux, à Simla ou à Darjeeling, aux grands hôtels des Himalayas —
Tandis que l'imagination du romancier accrochait les deux bouts de sa trame au présent et au passé, la vigie signala une escadre de guerre en route vers le Sud-
Dingley abandonna aussitôt l'Hindoue pour se mêler à la foule des passagers qui contemplaient à l'avant du navire l'apparition de la force britannique : vingt navires, masses lointaines, insectes sur la mer et qui portaient l'Angleterre et sa fortune. Impossible de rassembler plus d'énergie morale et de puissance matérielle dans un espace plus étroit.
Sur chacun de ces points noirs Dingley savait qu'il y avait tant d'hommes, tant de
canons ; que toutes les besognes y étaient mesurées ; que du commandant au dernier boulon, hommes et choses avaient partie liée ; que depuis les torpilleurs projetés comme des antennes, jusqu'au croiseur qui fermait la marche, Tescàdre formait un seul corps ; que l'espace calculé qui séparait les navires appartenait à sa vie ; que les signaux et le télégraphe liaient tous les mouvements de ses membres disjoints ; et qu'elle évoluait d'une seule pièce comme un monstre intelligent. Et il savait aussi que sur tous les Océans erraient des escadres pareilles, croiseurs et cuirassés, chiens de garde, dogues de l'Empire, qui imposaient à l'Univers le respect du plus humble citoyen anglais.
Comme les autres passagers, il s'abandonnait à une admiration confuse, mais il était sûr qu'un jour, à l'appel de son désir, surgiraient dans son esprit les images et les pensées par lesquelles il rendrait sensible aux yeux des terriens qui le liraient au fond d'une campagne ou bien dans un faubourg, la sublimité d'un tel spectacle. Et il ne savait ce soir ce dont il se réjouissait le plus, de la force de sa patrie ou de son propre pouvoir. 1 1 montrerait les mers tendues comme un métier de
tisserand où les navires filaient pareils à des navettes, tissant la trame de l'Empire, et les flottes de guerre, bulle de volonté et de puissance humaine affleurant à la surface des eaux. A de tels récits ses compatriotes vibreraient comme des poteaux de télégraphe sous le passage du courant ! 1 1 leur soufflerait l'orgueil d'être les derniers nés de l'Univers, de vivre la minute vierge qui n'a encore été vécue par personne. Et ce soir, à la proue de ce navire, lui-même il s'apparaissait comme un guetteur à la pointe du Temps.
L'îlot de Sainte- Hélène dont il aperçut, quelques jours plus tard, les rochers pelés et les arbres tordus, n'éveilla pas dans son esprit l'émotion soulevée par le passage de la flotte. Que lui importait cet étroit plateau, dernière pajtrie du héros vaincu ? Les conceptions de Napoléon avaient été courtes ; il avait étendu sa domination précaire sur quelques centaines delieues d'Europe; sonambition n'avait guère été plus relevée que celle d'un condiottere * italien. Ce rocher perdu excitait moins l'imagination du romancier que le tombeau de Disraeli à Westminster, ou le gémissement de cette chaise que Cecil Rhodes, alourdi par une graisse malsaine, chevauchait dans l'Office
de la D- C. F. C* pendant qu'il discutait un jour devant lui le plan d'une voie ferrée reliant le Cap au Caire.
ES collines qui étendent au-dessus de Cape-Town leurs lignes horizontales élevèrent un matin leurs terrasses sur la mer. Les passagers les contemplèrent avec curiosité ; nulle trace n'est restée de leurs regards plus que du sillage du navire sur les eaux. Le romancier regarda comme eux venir à lui l'Afrique et ce poème retiendra ce regard dans la mémoire des hommes.
« Si tu traverses le monde, demande-toi, ô voyageur, quel est le principe de la vie du peuple que tu visites et sans lequel il ne saurait vivre.
(( Derrière latable de ces collines qui barrent l'Afrique comme avec une règle, deux peuples luttent. Les connais-tu, voyageur?
« L'un deux s'enorgueillit de son ignorance et de sa rudesse, inhospitalier, inculte et bigot. 11 vit dans ses vastes plaines, au milieu de ses troupeaux à peine moins sauvages que lui.
Emporte ses chevaux et ses bœufs, il n'aura plus de raison de vivre.
« L'autre est le peuple le plus fortuné du
monde. Tu peux lui prendre toutes ses richesses, tu ne le dépouilleras pas. Mais si tu lui ravis l'action et le rêve, que les câbles qui ancrent au fond des eaux la verte Angleterre se brisent ; que T Océan emporte notre île à la dérive et l'engloutisse dans les vagues déchaînées, il ne nous reste plus qu'à mourir. »
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