CHAPITRE
iNGLEY loua pour sa femme, au bord de la mer, à quelques milles de Cape- Town, la villa de Dossieclipp, dans le bouquet de verdure et de fleurs qu'à son extrême pointe méridionale tend à l'Océan l'inhospitalière Afrique, puis il rejoignit le front d'armée. Gai départ ! et qui rappelait au romancier les meilleurs jours de sa jeunesse, ceux où, reporter mal payé, il faisait prix pour quelque lointain voyage avec le capitaine d'un voilier !
M" Dingley ne voulut pas jeter sur cette joie l'ombre de son inquiétude. Elle s'était appliquée à n'être pour lui qu'un lien souple, une présence légère, une sûre amitié, le pavillon qui flotte sur un navire en marche
Mais elle haïssait aujourd'hui cette curiosité qui emportait Dingley vers des spectacles odieux, et une jalousie secrète subtile et violente contre un art qui lui avait volé la meilleure part des sentiments de son mari se découvrait en elle.
Dans cette solitude, elle avait pour voisins des Africanders loyalistes dont le nom rappelait l'origine française ; elle leur rendit visite, poussée par le désir de découvrir chez eux un camarade pour Archie.
Le maître de la ferme de Rosendaal, Sir Pretorius Du Toît — tête orgueilleuse et dure de calviniste qui n'oubliait jamais, fût-ce au milieu de ses chevaux, qu'il avait été ministre au Parlement du Cap — appartenait au parti des Hollandais résignés à subir la domination britannique ; mais sa mère, qui avait passé son enfance et sa jeunesse dans les grands chariots que traînaient vingt paires de bœufs et qui fuyaient, à travers les espaces désolés de l'Orange et du Transvaal , des conquérants avides, nourrissait en elle la haine de sa race contre l'Angleterre.
Pourtant elle fut inclinée vers M" Dingley par la communauté de leurs origines françaises et parce que, sous la réserve de sa voisine, elle devina du dégoût pour cette guerre.
Entre elle et la jeune femme s'établit un de ces commerces gracieux, comme on en voit entre deux personnes d'un âge très différent et dont le secret demeure dans une confiante gravité. Elle accompagnait fréquemment à la
villa le plus jeune de ses petits-fils, David, et les enfants enlaçaient Tintimité des deux femmes dans leurs jeux.
Ils s'étaient observés d'abord avec cette défiance ingénue si vive chez les enfants de deux races ennemies ; mais ils s'entendirent vite pour taper sur les Cafres qui se mêlaient à leurs plaisirs. Dans le sentiment de leur supériorité sur les nègres leur amitié prit son appui.
Un drame domestique s'engageait alors à Rosendaal . Quand la guerre avait éclaté, l'aîné des fils de M"" Du Toit achevait ses études à Oxford, où son père l'avait envoyé s'initier à la culture européenne. Mais aux premiers coups de canon, le jeune homme s'était senti, sur cette terre étrangère, l'âme d'un prisonnier. Fuyant Trinity Collège, il venait de rentrer à Rosendaal et s'apprêtait à rejoindre dans le nord de la colonie les commandos boërs. Sir Pretorius s'opposait violemment à son désir. Dans cette lutte entre le père et Tenfant, la mère de M"" Du Toit, qui ne pardonnait pas à son fils de s'être laissé séduire par les avantages d'une flatteuse situation politique et domestiquer par des fonctionnaires anglais, soutenait ardemment Lucas
qu'elle avait élevé aux récits de sa jeunesse errante,
M" Dingley n'eut qu'une fois l'occasion d'apercevoir l'aîné des fils de M"" Du Toît.
11 était à cheval et dans ce cavalier, qui alliait la forte animalité boër à l'élégance d'un adolescent anglais, elle reconnut une si fière assurance qu'elle prévit le dénouement du drame qui se jouait à Rosendaal. M""* Du Toit ne lui dissimulait pas qu'elle souhaitait que son petit-fils prît la campagne. M" Dingley mesurait à ce désir combien l'âme de cette femme était loin de la sienne. Le patriotisme, au sens que confèrent à ce mot les peuples qui ont toujours été menacés sur leurs frontières, est un sentiment que l'Angleterre ne connaît point et que l'orgueil national remplace mal ; l'ardeur de cette vieille femme semblait à l'Anglaise inhumaine. Elle ne concevait pas qu'en aucune occasion elle pût sacrifier son fils à une idée si imprécise : la patrie. Elle considérait sa voisine comme d'un autre âge, un phénomène historique, une survivance de la vieille Europe, une contemporaine de ces gueux qui préféraient le supplice à la domination espagnole ou de ce Guillaume d'Orange qui ouvrait les écluses de ses fleuves
et noyait son pays plutôt que de subir l'invasion, l'image de tout un peuple, bergers et paysans, jeunes et vieux, qui, au delà de rOrange et du Vaal, à la voix de Kriiger, avaient pris leurs fusils et sellé leurs chevaux Ou bien M""* Du Toît n'était -elle
qu'une vieille femme dont l'âge avait desséché le cœur? Le temps allonge sa puissance jusque sur nos tendresses
M" Dingley se sentait si jeune pour souffrir ! Le sentiment que son mari courait les hasards de la guerre affadissait pour elle la saveur de vivre. Elle redoutait cette hardiesse professionnelle du romancier qui lui faisait affronter tous les risques pour acquérir un de ces petits faits dont il amusait la curiosité d'un public avide.
La grande guerre était finie, la guerrilla avait commencé. Depuis des semaines Dingley accompagnait la colonne des Hussards de Garland lancés à la poursuite des commandos boërs.
« Un cheval qui saigne, écrivait-il, l'irritation des hommes contre un ennemi invisible, un coup de vent sur les sables, la recherche d'un gué, les discussions entre les cavaliers pour reconnaître à la marque des fers quel
régiment a déjà passé là, le vol des oiseaux de proie, les dialogues des chevaux au piquet, les propos des officiers, et, dans les rares engagements qui coupent d'un peu d'émotion la monotonie des jours, la joie de contempler la paix traîtresse du paysage, les kopjes couverts de rochers, de broussailles et de chardons argentés où, parfois, un obus qui éclate fait fleurir un léger nuage pareil à un pommier en fleurs, voilà les aliments de ma vie. Je vérifie une fois de plus combien les faits que peut saisir l'observateur le plus ingénieux sont misérables, et je ris de penser qu'on pourra croire que j'ai découpé dans mon expérience les scènes de la vie de Barr à la manière d'un journaliste de province qui taille dans le Times et la Daily Mail avec ses ciseaux ! La vie ne donne jamais que des détails menus — inestimables pourtant — et l'artiste promène à \ travers de médiocres aventures son imagination souveraine.
« Nous chevauchons à travers des étendues pierreuses où le clergyman attaché à la colonne veut reconnaître les traits des paysages
bibliques! Dans la même journée, le pôle
antarctique nous envoie ses vents glacés, le désert un simoun brûlant, les Tropiques la
queue de leurs orages, et le soir, pour nous distraire, tire du soleil un éblouissant feu d'artifice.
(( Ces marches pendant des jours, des semaines, des mois au milieu de ces aridités ont une sobre grandeur. Les richesses invisibles de ce pays, où l'or court comme une eau souterraine, donnent une qualité mystérieuse à sa désolation inexprimable. Pas un de nos cavaliers qui ne le sente. Mais combien de fois donnerions-nous un filon d'or pour une source d'eau claire !
(( Sous mon casque, derrière mes lunettes qui me protègent mal de la poussière, mon histoire s'organise. Barr, fils d'une vieille nation de marchands, donne l'exemple du courage chevaleresque à son adversaire ! Ces fermiers boërs ont une insurmontable répulsion pour le corps à corps, une peur ignoble de risquer leur peau, un amour furieux de la vie — plat sentiment de civilisé et qui dégoûte chez ces barbares !
« A ceux pour qui malittératureest unrefuge dans l'horreur des dimanches anglais ou qui dédaignent, pendant les heures lentes des trains, d'arrêter leurs regards sur les paysages en fuite, aux convalescents las d'avoir tourné
dans leurs chambres, aux écoliers de quinze ans, à ceux qui veulent en imagination prendre une revanche sur leur existence plate, qui étouffent dans un bureau ou surveillent un étalage de six mètres de long pendant dix heures du jour, à tous nos frères Anglais, qui promènent sur les Sept Océans leurs spleens et leur énergie, le roman où j'exhiberai mon voyou londonien s'offrira comme un puissant réconfort. On y boira le fort alcool de l'activité brutale; on y sentira l'ivresse de l'homme en qui se réveillent les instincts primitifs de violence et de lutte que la vie civilisée endort. Je le veux un chant rauque à la gloire des risques hardis et des patients labeurs. Une distance à couvrir, un ennemi à atteindre, une tente à dresser contre le vent y limiteront la vie ; la mort n'y exhaltera d'autre sentiment que l'orgueil et la force. La guerre finie, quand Barr aura couru le Veld en tout sens, à la poursuite d'un ennemi insaisissable, il reviendra dans Londres, après s'être battu, vainqueur et ennobli. Mais voilà où je m'embarrasse. Qu'en ferai -je de cet honnête homme?
Un salutiste, un gardien de square ? Retournera-t-il à la crapule d'où je l'ai sorti?.... Qu'il finisse comme il voudra, peu importe. 11 aura
connu quelques heures d'éclat dans sa vie, cela
est déjà beau pour un homme C'est une de
ces minutes heureuses qu'est venu chercher ici un gentilhomme français — (philosophe, journaliste, écrivain, homme du monde, romancier, soldat) — M, de Villebois-Mareuil, dont je viens d'apprendre la mort. 11 était accouru au Transvaal défendre la cause des Républiques, dégoûté du régime anarchique de sa patrie, et poussé, dit-on, par un désespoir d'amour. Sa fin héroïque ressemble beaucoup à un suicide. C'est en tout cas un sacrifice inutile. 11 nous haïssait et pourtant on lui prête le regret de ne pas être né dans notre pays. Certes, chez nous il eût trouvé son emploi ! Ce type d'aventurier est encore ce que la France produit de mieux, mais rien n'est triste comme une énergie gâchée.
« Comment vivez- vous ? Que fait Archie ?
Où en est l'histoire de Rosendaal ? »
M" Dingley répondait :
(( Votre course dans le Veld, votre agitation, et tout ce que vous voyez, et tout ce que vous entendez ne vous apporte pas l'émotion que me donne la seule attente de vos lettres. J e vis plus que vous dans ma solitude. Croyezmoi, pas un des faits que vous prenez tant de
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mal à recueillir ne vaut un sourire de votre fils, et votre gloire ne paiera jamais une seconde de mon inquiétude. Redoutez de devenir le cheval de manège des magazines. L'art ne saurait être le pain de la vie ; je vous laisse qu'il en est la fleur. Souvent, quand vous étiez près de moi et que vos yeux étaient arrêtés sur les miens, je vous ai senti à des milliers de lieues. C'est notre sort à nous, femmes des génies vagabonds , de ne vous posséder \ qu'à moitié. Votre femme et votre fils, que \ "vous aimez plus que tout au monde, vous composent un univers trop étroit, hors duquel votre imagination vous emporte. Mais cette fois, vous êtes vraiment parti. Où vous trouvera cette lettre? Vous la lirez avec joie et vous l'oublierez tout aussitôt. Vous êtes si sûr que vous nous aimez, que vous nous négligez
toujours
« J'apprends que lord Kitchner, pour empêcher le ravitaillement de l'ennemi , a imaginé de brûler les fermes du Veld et de réunir en de vastes camps les enfants et les femmes boërs. On dit ici que l'entérite, la typhoïde et les maux qui s'abattent nécessairement sur un troupeau humain mal logé, mal nourri, mal vêtu, font d'innombrables
victimes. Je m'attriste en songeant que vous vous penchez si complaisamment sur cette misère.
(( Archie est heureux dans le parc de Dossieclipp ; David Du Toît est pour lui un délicieux compagnon dont vous aimeriez l'air hirsute et l'indépendance sauvage. Vous me demandez commenta fini le drame de Rosendaal? Voici : La nuit dernière, Lucas Du Toît est entré dans la chambre de sa grand'mère, ses bottes à la main pour n'éveiller personne. Par ce que je vous ai rapporté de cette vieille femme et de ce jeune homme, vous imaginez ce que furent leurs adieux; et pourtant le spectacle le plus émouvant n'était pas dans cette chambre, mais danslachambre voisine, où dormaient l'honorable M. Du Toît et sa femme. La mère de Lucas entendit son fils. Se lever, le serrer dans ses bras, essayer de le retenir ! Mais elle ne bougea pas, afin de ne pas éveiller son mari dont elle redoutait la violence. Du Toît est parti avec un domestique et les deux meilleurs chevaux. La sérénité de sa grand'mère m'épouvante: « Dieu est juste, m'a-t-elle dit, et Lucas ne peut mourir. »
« Découvrez, mon ami, des histoires à ravir pendant cent ans l'imagination des hommes.
mais un mot de vous me disant que vous reviendrez bientôt sera pour moi le plus beau conte. »
N misérable hasard vint détourner sur la tête de son fils les inquiétudes de M" Dingley.
Archieet David faisaient chaque jour, dans les limites du parc, une promenade à cheval.
Un matin, ils apprirent que les juges de Cape- Town avaient condamné, comme traître, le fermier Van Huysum à être exécuté devant sa maison. Ils résolurent en secret d'aller voir le pendu.
Un furieux orage les surprit en route. Ils se réfugièrent dans une vente abandonnée ; par le toit défoncé de la cahute Teau ruisselait sur eux. Archie, épuisé de fatigue, s'endormit, le nez dans la cendre que l'eau délayait en boue. M. Du Toîtneles retrouva que le soir ; Archie tremblait d'une fièvre qui ne le quitta plus.
M" Dingley télégraphia aussitôt à son mari de revenir; mais personne ne connaissait au juste la route suivie par les hussards de Garland et ses dépêches restaient sans réponse.
Les mots ne peuvent exprimer la détresse de cette femme, dans cette villa étrangère où rien ne lui témoignait cette amitié que nos maisons savent nous montrer dans le chagrin.
La vue des choses qui nous sont familières et dont nos peines ne troublent point Tordre, nous est une assurance, que, comme elles, notre vie est à Tabri de tout changement; mais sous un toit de hasard, dans un pays inconnu, leur compagnie ne nous défend point.
Mesdames Du Toît lui prodiguaient les attentions les plus délicates; mais elle ne pouvait se défendre du sentiment injuste qui la portait à haïr en ces femmes une race qu'elle rendait aujourd'hui responsable de son malheur, et leur présence arrivait à lui devenir importune.
Son mari ne donnait aucun signe de vie.
Ellesentaitsaraisons'égareràl'idéequ'Archie pouvait mourir avant même que son père fût averti de sa maladie. Et la pensée qu'en ce moment le romancier parcourait le Veld avec insouciance, qu'il était heureux, et que la distance, les communications difficiles, le télégraphe coupé, les étendues désertes, l'incertitudedesmouvementsdestroupes, conspiraient
à prolonger un odieux bonheur, approfondissait son désespoir.
Enfin une lettre arriva* Dingley écrivait :
(( Imaginez un amphithéâtre de collines, sur toutes ces collines placez des hommes, des canons, d'honnêtes maxims ; dans cet immense demi -cercle, des bœufs, des chevaux, des hommes : De Wett et son commando. Et toute notre armée se frottant les mains et disant : « Cette fois, nous le tenons l'Insaisissable ! » Depuis trois jours le Royal Berkshire, les Highlanders de Caméron, les Écossais gris, les Hussards de la Reine, l'infanterie légère du duc de Cornouailles le poussaient lui et ses hommes vers une passe étroite comme un goulot de bouteille que dominaient deux promontoires semblables aux pinces d'une tenaille ouverte. Et moi , j'étai s magnifiquement placé pour bien voir, placé comme un dieu sur son nuage au-dessus des averses de schrapnells et de balles et de l'épaisse fumée qui montait du Veld dont l'ennemi avait allumé les herbes. Et je guettais le moment où ce troupeau éperdu, bêtes et gens, se briserait entre les deux collines sur les ronces artificielles tendues comme un filet d'acier. Pensez à une vague qui s'envole en mousse sur un
écueil ! Or, la vague ne s'est pas brisée. Vers le soir. De Wettallumades brandons à la queue de ses bœufs qui foncèrent comme une trombe sur les fils tordus, arrachés, emportés avec les pieux. A la suite de ses bètes, tout son commando est passé !
«Magnifiquespectacle! Votre ami Thibert est dans la joie. 11 a pris quelques photographies admirables, aussi dramatiques que scientifiquement intéressantes : obus tombant au milieu d'une formation en ordre dispersé, — obus éclatant sur une voiture de munitions, — cheval sans cavalier éventré par la mitraille. Jamais on n'a vu reproduit d'une manière aussi saisissante des hommes et des bètes immobilisés par l'effroi ou éparpillés aux quatre vents du ciel. 1 1 était désolé, le pauvre garçon, de ne photographier que des Anglais — l'ennemi ne se laissant guère approcher — et il regrettait de n'avoir pas assisté à une de ces déroutes si riches pour les amateurs des mouvements tragiques, imprévus, inimaginables, auxquels se livre une humanité affolée! Cette fois il a été bien servi et il pouvait raisonnablement se vanter, l'autre jour, quand il envoyait les clichés à ses journaux, d'expédier la guerre à domicile. Grâce à lui, le der-
nier boutiquier de Londres, de Paris ou de New- York aura une juste idée d'un carnage,..
(( Infortunés littérateurs ! la photographie leur fait une concurrence redoutable. Mieux que la phrase la plus pittoresque, une image d'un penny montre la position d'un corps étendu après la bataille, l'expression des visages des morts et l'indifférence des vivants. En serons-nous réduits à écrire des romans psychologiques, des adultères français ou des moralités slaves ? Dieu m'en préserve ! J 'ai quelques traits, quelques mots, quelques silences, quelques actes aussi que nulle photographie ne reproduira jamais...
(( Barr va bien. 11 dynamite les fermes, mais il est paternel pour les enfants et les femmes. La guerre simplifie les êtres et les purifie. Il est propre. J'admire le soin avec lequel il se débarbouille dans les flaques d'eau de pluie. Dans le rang il a pris conscience de la solidarité qui doit lier les êtres. Décidément la Providence des voyous de Londres m'apparaît sous l'uniforme d'un sergent recruteur.
«Je me désole, comme vous, de la mortalité qui règne ici, parmi les enfants. Mais qu'y faire ? Si le général en chef les avait laissés eux et leurs mères dans les fermes, ils y se-
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raient morts de faim. Que la responsabilité du sang versé retombe sur ceux qui s'obstinent à continuer la guerre avec un entêtement stupîde. Toute maison demeurée debout serait un refuge et un rempart pour l'adversaire* Dites à Archie que je lui rapporterai un fouet boër long de neuf pieds et des boites à mitraille expl osées... »
C'était le soir et l'heure où montait la fièvre. Archie, qui s'était assoupi, ouvrit les yeux, regarda sa mère, et, voyant une lettre dans ses mains :
— C'est père qui vous écrit? dit-il avec une expression de joie.
11 voulut connaître aussitôt ce que disait la lettre. M" Dingley dut la relire à voix haute ; Archie écoutait, les yeux brillants d'admiration et de fièvre, la fuite de De Wett et de ses cavaliers ; mais sa mère ne put achever sa lecture, des sanglots lui montaient à la gorge et seule une femme qui sait son mari assis à une table de jeu, pendant qu'elle veille son enfant malade, a connu ce désespoir.
oiR inoubliable !••• les cavaliers dressaient leurs tentes pour la nuit ; une locomotive couchée sur le flanc, ses cuivres ternis, sa poitrine défoncée, ses lanternes éteintes éveillait en Dingley le désir d'exprimer par des mots la forte vie qui avait bouillonné dans cette ferraille, le rêve qu'en cette minute, sur ce remblai, poursuivait cette belle guerrière, née dans les chantiers de Liverpool et blessée à mort, sous la Croix du Sud, au service de la Reine- •• Les Boërs, qui avaient nettoyé, comme les fourmis blanchissent un os, ces wagons de vivres et de munitions culbutés le long de la voie détruite, n'avaient méprisé qu'une denrée inutile : les lettres répandues sur le ballast, hors des sacs éventrés. Du bout de sa cravache, Dingley remuait ces pensées éparses qui portaient les timbres d'Angleterre, du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle Zélande, de l'Inde, de la Terre de Tasman, de Singaporc, d'Egypte, des Bermudes, de tous les pays où l'Ile Maîtresse a des colons et des défenseurs, et qui s'étaient arrêtées là. Il avait ramassé une lettre
au hasard ; elle venait de Londres ; on Tavait jetée dans une boite de la Cité, à tel jour, à telle heure ; l'adresse était écrite à l'encre verte, d'une main malhabile* Et Dingley se rappelle qu'il se dit : « Je vais savoir comment s'exprime, à cette heure, l'inquiétude chez des hommes de ma race. Si cette lettre ne m'apprend rien, en voici dix, en voici cent, en voici mille où je suis sûr de découvrir un mot si profondément humain que les hommes en me lisant se diront : « Où donc Dingley a-t-il trouvé cette pensée ? Cela ne s'invente pas. » Mais, lorsqu'ayant déchiré l'enveloppe, il lut ces mots : « Mon bien aimé Dick », il fut pris d'un scrupule, et ne lut pas plus loin.
A travers la partie du bivouac occupée par les prisonniers, ~ femmes, enfants que la colonne avait enlevés à leurs maisons détruites, ~ il revint à la ferme en ruine où les officiers faisaient sauter avec leurs couteaux le couvercle des conserves. Sur un piano, que n'avaient pu emporter les anciens maîtres de cette ferme, et qui, dans l'herbe sèche, plus que ces murs dynamités et la locomotive abattue exprimait la désolation de la guerre, un lieutenant jouait la musique d'une ballade d'Ecosse :
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f "Ecosse, verfe Ecosse nous nous souvenons de toi. m
Des mélodies populaires chantées à mi-voix s'élevaient autour des foyers, soutenues par la musique touchante et vulgaire d'un accordéon.
La nuit qui tombait sur cette plaine y composait un spectacle dont aucun de ces cavaliers ne pensait à s'émouvoir — beauté à jamais perdue, si Dingley ne l'avait hébergée dans ses yeux*
Les gens penchés dans les cafés d'Europe sur les journaux illustrés pouvaient-ils imaginer le repos de cette halte, la rude joie de ^la discipline? Aucun souci ne troublait la magnifique jeunesse de ces cavaliers. L'humidité des villes ne les pourrissait plus, ni les besognes serviles. Que pourraient faire à Londres , à cette heure , ces hommes libres ? Attendre à la porte d'un asile de nuit, acheter un penny le droit de dormir le front sur une corde, surveiller une machine, additionner des chiffres, s'abrutir dans une taverne, courir après Vénus dangereuse? Où fumeraient-ils avec tant de sérénité leur pipe ? Où videraientils avec une plus parfaite insouciance le fond d'un gobelet de wisky ? Qu'avaient-ils donc de
si précieux à leur offrir les pacifistes imbéciles qui larmoyaient sur leur sort ? Ces gens vivaient ici la seule vie naturelle aux hommes, y^ d'aventure etdc guerre, insoucieux des heures qui fuient, et pareils à ces Indiens Puri qui n'ont qu'un seul mot pour hier, aujourd'hui et demain. A l'aube ils partiraient, ne laissant derrière eux que quelques pierres noircies
Ce fut à ce moment que, dans ce bivouac de hasard, une nouvelle frappa Dingley comme une balle perdue, Vlwz nouvelle très humble, qui ne touchait pas au destin de l'Empire et qui ne pouvait ailleurs, dans le monde, émouvoir personne : son fils malade, sa femme le rappelait à la côte.
Alors il ne vit plus dans ces solitudes et cette nuit qu'une bougie allumée au chevet
d'un enfant Ces immenses territoires de
l'Orange (terres à colons, mines d'or, champs de diamants, villes possibles) ne furent plus pour lui que des lieues et des lieues à franchir. Vingt fois, le long de la voie détruite où il était revenu, attiré par ces rails qui s'en allaient vers le Sud, étape par étape, il refit le compte des heures qui le séparaient de la côte — calcul minutieux et stupide, puisqu'il était à la merci de tous les hasards de la guerre.
La station de Klipsdrift n'était éloignée que de vingt milles. Dans l'espoir d'y trouver un train à l'aube, Dingley fit seller son cheval, un alezan éborgné, sans queue, -^ bête boër échappée, qu'un cavalier lui avait vendue — et prit congé des officiers, surpris d'un si brusque départ ; mais pas un d'eux ne se départit de cette réserve que le romancier estimait pour une des qualités les plus rares de sa race, et ne s'inquiéta de savoir pour quelle raison il abandonnait la colonne. Le major lui offrit un guide qu'il refusa, redoutant une présence importune.
— Merci, dit-il, les chevaux crevés marquent la route.
La Croix du Sud qui brillait au ciel éclairait cette vaste plaine sans un arbre, sans un buisson, sillonnée de dunes de sable à peine de la hauteur d'un homme et qui donnaient à ces solitudes l'aspect d'une mer dont les vagues se seraient durcies. La piste qu'il suivait, souvent parcourue par des colonnes et des convois, était jalonnée de charognes. Parmi tant de bêtes tombées, quelques-unes achevaient de mourir ; au passage du cavalier elles relevaient ]a tête en hennissant, ou bien se dressant sur leurs jambes, la crinière au
vent, s'enfuyaient éperdues, pour s'abattre plus loin. Les foyers rougeâtres ♦d'où montait une épaisse fumée marquèrent, quelque temps, l'emplacement du bivouac et s'éteignirent....
Celui que le hasard a fait naître dans un village d'où il n'est guère sorti, s'il a couru la nuit chercher un médecin à la ville, celui-là a fait la chevauchée de Dingley dans le Veld. ] 1 marchait penché sur son inquiétude, comme un homme qui protège contre un grand vent la lumière de sa lanterne. Jamais il n'avait imaginé quecetteguerre pûtavoir uneinfluence sur sa propre destinée ; il jouait avec la Fortune une partie qu'il gagnait toujours, et il attribuait la constance de son bonheur à sa propre volonté, assuré que de fermes desseins sont plus forts que les complots du hasard. Contre lui la Fortune ne pouvait rien ; elle trichait au jeu, en s'attaquant à son fils !
Son cheval sorti de la piste errait à l'aventure ; soudain, il s'arrêta net. Dingley mit pied à terre ; le sol fraîchement remué s'enfonçait sous ses pas, sa botte découvrit le visage d'un homme enterré dans la boue. Sans doute un combat récent s'était livré là. Il mena quelques minutes sa bête par la bride ; ses pieds se décollaient difficilement de la terre humide;
il avait l'impression d'écraser des tètes, des poitrines, des mains, et que les morts letiraient par les bottes-
Ceux qui le lisaient à cette heure pouvaientils l'imaginer seul dans ce charnier, halant une bête fourbue ? 1 1 y avait tant de lieux dans le monde où il aurait pu être à l'abri, ce soir, — les cabines des transatlantiques, les bungalows de 1'] nde, son appartement à Londres, la villa de Dossieclip où vivaient sa femme et l'enfant malade- Pourquoi était-il justement en ce coin perdu? Cela s'expliquait par la plus simple logique; mais la logique donne-t-elle la raison de rien? C'était sur elle qu'il avait bâti ses contes les plus fantastiques- Il voyait clairement la suite des événements qui l'avaient conduit là, sans arriver à comprendre comment il s'y trouvait, pareil à un négociant failli qui obtient vingt fois le même total à son compte et se refuse pourtant à admettre la justesse de son calcul. Le lendemain il apprit qu'un petit engagement s'était livré en cet endroit, et que deux hommes avaient été tués- Sous l'impression de l 'effroi et de la nuit il s'était imaginé patauger dans une sanglante bouillie quand il marchait dans une terre détrempée
Il se remit en selle ; son cheval dressa la
tête comme une bête qui s'oriente, et remporta au galop derrière une butte de sable.
Une ferme dynamitée dressait là ses murs solitaires*
— C'est toi, Piet-Rétif ? fit une voix dans le jargon boër.
L'angoisse qui étreignit alors Dingley fut semblable à celle qui l'avait saisi le jour où, s'étant engagé sous un tunnel pour abréger sa route, il avait aperçu, tout à coup, devant lui, les lanternes d'un train. Hypnotisé par les phares de la locomotive, il était demeuré sur place et les wagons où ses compatriotes lisaient des journaux déployés avaient passé à quelques pouces devant lui. Même arrêt de sa vie, même durée éternelle du temps! 11 enfonça les éperons dans le flanc de sa bête qui se cabra et resta surplace. Le paysan avait empoigné le cheval par le mors et, prenant Dingley à son costume pour un officier anglais en reconnaissance, il le conduisit dans la ferme qui servait cette nuit de refuge à un commando «
Contre une lézarde qui fendait le mur, un jeune homme fumait une courte pipe ; il pria Dingley de vider ses poches, suivant l'usage de la guerre.
Les moindres jeux de l'ombre et de la
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lumière que projetait une lanterne sur les murs de cette ruine, où l'on découvrait encore la trace des meubles déménagés, le froissement des corps qui se retournent, étonnés dans leur sommeil par le bruit des voix, sont des souvenirs aussi présents à Tesprit du romancier qu'aux yeux d'un enfant les images du livre où il apprend à lire, et leur pittoresque l'intéresse ; mais quand il revoit sous les yeux de cet homme devenu son maître,, la dépêche où sa femme lui apprenait la maladie de son fils, il sent encore son humiliation.
Depuis les jours lointains où, traînant à Londres ses dix-huit ans affamés, il essayait de deviner dans les yeux des directeurs de journaux s'il recevrait quelques shillings des contes qu'il offrait, Dingley n'avait épié, avec \}x\z pareille angoisse, ce que peuvent trahir de ses pensées les deux yeux d'un homme, et sa haine d'adolescent contre ces marchands d'écriture, de qui dépendaient ses repas, il la sentait réveillée, fraîche et vivace, contre cet ennemi qui le tenait dans sa main.
— 11 sait qui je suis, pensait-il, de quelle ardeur j'ai poussé à la guerre, et que je suis un précieux otage. Archie peut bien mourir, je ne le verrai plus
Le chef du poste lui remit alors ses papiers et dans le meilleur anglais :
— Je ne m'attendais pas. Monsieur, à recevoir, cette nuit, le premier romancier de T Angleterre.
Comme tous les hommes dressés à user de Tironie, Dingley supportait mal qu'on la tournât contre lui ; mais le même orgueil qui se taisait devant les propositions dérisoires des directeurs de journaux, fit qu'il ne répondît rien.
— Pauvre Archîe ! dit le jeune homme, en tirant une bouffée de sa pipe. Et qu'a-t-il donc le cher boy ?
Dingley stupéfait, le regarda. L'accent de ces paroles était d'un homme qui connaissait son fils. Le Boër se présenta :
— Permettez-moi, Monsieur, de vous dire mon nom. Je m'appelle Lucas Du Toît. Mon père est à Dossieclip le plus proche voisin de M" Dingley, et mon frère le camarade de jeux de master Archie.
Parfois l'imprévu de la vie frappait avec tant de vigueur l'imagination du romancier, qu'il se figurait avoir déjà suivi toutes les sinuosités de l'événement, à mesure qu'il se déroulait. Ainsi ce soir. Il lui semblait qu'il
avait déjà rencontré ce jeune Boër^ dans cette même ferme dont il reconnaissait chaque lézarde ; cette voix qui venait de prononcer le nom d' Archie avait déjà frappé son oreille, surprenante comme un coup de gong au milieu du sommeil ; et il savait de toute éternité que ce jeune homme était Afrikander, un sujet de la Reine révolté, qu'il avait été élevé à Oxford, que son père était un ancien membre du Parlement du Cap et qu'il était parti contre sa volonté. Pourtant son expérience imaginaire ne lui révélait pas si on le laissait partir, et comment finissait cette aventure. Mais dès que le Boër lui eût dit :
— Vous pouvez dormir, vous êtes à deux heures de Klipsdrift. On vous y conduira à Taube, — il lui parut aussitôt que cela encore il le savait et qu'il ne pouvait en arriver autrement. .
Couché sur la terre nue, il ne dormait pas.
11 lui semblait qu'il avait cessé de s'appartenir, qu'il était devenu l'affranchi d'un homme — cela pour avoir passé une nuit, dans cette ruine, en ce lieu perdu, prisonnier de paysans endormis, dont il n'avait pas même aperçu les visages.
Un étonnant silence enveloppait cette mai-
son et qui ne ressemblait à aucun des silences que, sous d'autres cieux, il avait épiés — sans doute, pensait-il, parcequ'en ce lieu du monde, les étoiles sont si brillantes qu'elles entraînent Tàme dans leur domaine vertigineusement tranquille ; mais, en réalité, parce que son inquiétude exaltait le silence. Devant la ferme, une sentinelle allait et venait, éteignant dans sa main fermée la lueur de sa pipe.
Dingley ne distinguait de Lucas Du Toit qu'une forme confuse roulée dans un manteau et des bottes boueuses éclairées par la lanterne. Ce jeune homme avait eu pitié de lui : Dingley ne le lui pardonnait pas. Il ne haïssait rien tant que la pitié et il était secrètement humilié que l'on parût attacher si peu de prix à sa capture. Y avait-il pourtant un homme de guerre qui pesât de son poids dans les destins de l'Empire?... Seulement il ne s'avouait pas que la certitude qu'il avait de partir demain au petit jour permettait seule ces considérations inopportunes sur son honneur.
] 1 s'endormit sur cette rancune, et à mesure qu'il s'enfonça dans le sommeil il devint le jouet d'un souvenir fantasque. Il errait dans une campagne d'Irlande, au fond du Connemara sauvage. La colline et les arbres qui
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dressaient dans Tair humide leurs branches noires avaient fondu dans l'éloignement, le soir et la brume, et il était perdu loin de l'hôtel de brique et de bois où il dînerait à cette heure, si le démon qui le poussait à visiter ces campagnes ne l'avait entraîné dans cette forêt de pluie- Plus de ciel, plus de sol, plus de bruit ; il se laisserait tomber dans cette boue, s'il n'était sûr qu'un jour, dans un pays de soleil , le souvenir de cette course à travers ces solitudes noyées, ne serrerait son cœur du désir nostalgique de revenir encore une fois courber l'échiné sous les averses d'Irlande. Le hasard fit passer là une route ; un fermier, au bord d'une ornière, réparait à la lueur d'une lanterne sa bicyclette démantibulée ; et Dingley se trouva soudain dans la maison du paysan, qui ne possédait que deux lits, celui de sa femme et celui de ses deux filles- Le fermier fit lever ses filles. Dingley se coucha dans leurs draps chauds.
La pluie battait toujours la maison ; à travers la cloison de planches il entendait le rire étouffé des jeunes filles. 11 s'endormait dans le bruit de leurs voix et la tiédeur de leurs
corps
A la pointe de l'aube tous les paysans
DINGLEY 8i
étaient debout. Tandis qu'ils s^empressaieiit autour de leurs chevaux, Dingley, dans la cour de la ferme, stupide comme un homme inactif au milieu de gens affairés, attendait la permission de partir.
Un enfant d'une quinzaine d'années vint à lui^ deux chevaux en main.
— Voici votre guide, dit Lucas Du Toît, en s'approchant du romancier.
Dingley se demanda comment il convenait qu'il remerciât le jeune homme ; il finit par lui dire :
— Je donnerai. Monsieur, de vos nouvelles à votre père.
— Inutile, répliqua Du Toît. Elles n'ont rien pour lui plaire. Au revoir. Sir.
11 lui tendit la main et Dingley dut subir la politesse du jeune vainqueur.
Le soleil semblait à l'horizon un gros œuf d'or pondu sur le Veld. Le sentiment de sa liberté, la gaité du jour, le trot alerte de son cheval emplirent quelques minutes Dingley d'allégresse, et dissipèrent ses effrois de la nuit , ses rancunes envers un ennemi trop généreux.
Bientôt le soleil ne fut plus retenu à la terre maternelle que par un cordon de lumière do-
réc ; au loin, le commando de Lucas Du Toît ressemblait à une troupe de rats trottant sur
la plaine.
Enviable destin ! pensait Dingley. Ce jeune homme court un beau risque. Sujet de la Reine et rebelle, si on le prend il sera pendu. La nouvelle de la guerre Ta surpris là bas, à Oxford, à Trinity Collège. 11 n'était qu'un enfant, cette nouvelle en a fait un homme, comme une heureuse goutte de pluie fait éclater un bourgeon. 11 a quitté ses amis, la Tamise et les jeux, l'Angleterre qu'il aimait sans doute, comme tous ceux qui ont fait l'épreuve de sa généreuse hospitalité. 11 est accouru se battre, avec une admirable ingratitude. A tout ce que npus lui donnions — le bon vieil esprit d'Oxford — il a préféré la rudesse des paysans de sa race. 11 fait contre nous l'épreuve de toutes ses forces d'amour et de haine. Et le voici qui parcourt le Veld depuis des mois, sa pipe anglaise à la bouche, un cheval entre les jambes et un fusil sur le
,;, dos. Magnifique entrée dans la vie! 11 est . ., jeune et il commande. Ce sont les deux mérites suprêmes. Je n'ai ni l'un, ni l'autre. Mon
/ commandement à moi est tout spirituel, c'est une autorité obscure, lâche et féminine, et dont
je ne saisis jamais sur le vif les eifets. Ces jeunes lieutenants que je rencontre partout et qui m'écoutent si avidement, comme leur admiration se méprend ! Qu'ai-je à leur dire ? Leur expérience est plus âpre et plus riche que la mienne. Ils dominent des gens racolés par* tout, venus on ne sait d'où, sans papier d'identité, sans extrait de casier judiciaire, bons et mauvais, héroïsmes latents, âmes à tout jamais dégradées. Quel apprentissage !
Et tandis qu'il s'abandonnait au galop de son cheval, le romancier se disait que peut-être il avait gâché sa vie et qu'il eût été plus heureux si, méprisant la littérature, dès sa jeunesse, il était devenu un de ces officiers, blancs-becs investis aux yeux des hommes qu'ils commandent d'un prestige indiscuté et qui trouvent dans leur métier une si belle excuse de vivre.
— Nous sommes arrivés. Sir, fit le guide arrêtant son cheval d'un coup de rêne et désignant du doigt un arbre grêle, qui ressemblait à un peuplier, le seul qui se dressât dans cette plaine. 11 n'y a plus à se tromper, dirigez-vous sur l'arbre.
Dingley allait repartir au galop, mais l'enfant retint son cheval par la bride.
— Excusez, Sir, c'est un de nos chevaux que vous montez.
Dîngley le regarda étonné, incertain s'il descendrait de sa bète, ou si, d'un coup de cravache, il ferait lâcher prise au garçon; mais il réfléchit qu'en efi^et cette bête n'était pas à lui«
11 mit pied à terre ; l'enfant tournant bride s'éloigna prestement avec les chevaux.
Le guide avait calculé la distance à la manière des paysans pour qui le temps n'est de rien, Dingley marchait depuis trois quarts d'heure dans un terrain sablonneux et la gare de Klipsdrift n'apparaissait pas encore. Le soleil déjà haut brûlait son visage en sueur«
Rien n'accrochait les regards dans ce désert que l'arbre, un fragment du rail de la voie ferrée, des poteaux de télégraphe, et les fils étincelants. Sur ces fins rayons de cuivre l'inquiétude de sa femme était venue hier jusqu'à son cœur; avaient-ils encore ce matin frémi pour lui ?.. . Son esprit d'artiste, de sauvage et d'enfant qui anime toute chose et crée continuellement à son usage une mythologie, humanisait ces rayons de métal et il leur adressait intérieurement un cantique de louange,comme s'il eût pensé se les rendre propices :
— Fins cheveux, nerfs de cuivre, rayons de lumière, cordes d'une lyre qui résonne sur toute la terre, harpe d'or où la joie et la douleur jouent la musique même de la vie, que me réservez-vous ?.•.
Le sifflement d'un train qui monta au-dessus du Veld comme une fusée rompit ces litanies où Dingley essayait d'endormir sa douleur.
11 se mit à courir, furieux d'avoir abandonné son cheval , et cédé à un mouvement d'honnêteté imbécile; mais il s'essouffla vite et dut reprendre le pas. Les coups de sifflets du train devenaient plus pressants, se pourchassaient sur la plaine comme des hirondelles avant l'orage. Dingley accourait à leur appel.
11 atteignit le bord de la voie, entre deux poteaux où s'enroulaient les fils rompus du télégraphe : c'était l'espoir d'une dépêche que, cette nuit, l'ennemi avait brisé; il ne s'arrêta pas à ce regret et continua de courir entre les rails vers la locomotive dont il voyait de loin briller les cuivres et qui hennissait comme une jument au piquet. 11 arriva ruisselant, hors d'haleine, à la station pour y apprendre que l'ennemi avait fait sauter un pont à dix milles de là, et que la locomotive partait seule afin de reconnaître la voie.
Réfugié dans Tombre d'un hangar, sur une prolonge d'artillerie démantibulée, Dingley attendit le retour de la machine. 11 se sentait faible, misérable, vieilli* 11 n'avait de force que dans son cerveau, de puissance qu'au milieu des hommes. Hors des villes, il était sans pouvoir. Minutes arides et décolorées où son imagination ne jouait plus, où il sentait l'usure de sa vie, — dents gâtées, cheveux plus rares, rides multipliées, espoirs moins hautains, — où toutes les vôix de son corps lui criaient : « Tu es un vaincu ! » Comme il se tournait avec effroi vers sa jeunesse, vers cet été où il accompagnait dans la Haute- Egypte son ami le dessinateur aveugle, qui , déçu par l'amour d'une niaise petite fille, avait voulu sentir encore une fois, avant de mourir, sur sa nuque, le soleil ardent et, sur son visage ombragé par le casque la réverbération des sables. Alors, il s'ébrouait librement dans le monde comme un poulain lâché dans un champ. Bètes, hommes, villes, océans, déserts étaient du pillage pour ses yeux. J amais il ne laissait derrière lui un regret, un amour, une part de son cœur.... Et sournoisement une sorte de balance s'établissait dans sa pensée entre ce que l'amour lui avait donné et ce qu'il lui avait pris. Sa femme
d'abord, son li]s ensuite avalent conspiré pour réduire chaque jour spn horizon; dans ces tendres intimités, sa vie avait perdu son éclat aventureux. 11 laissait aller ses regrets sans penser à les retenir, comme des nuages qui jetaient leurs ombres sur les eaux profondes de sa douleur. Pour enrayer ces irritantes rêveries, il s'obligea à une gymnastique mentale qui souvent lui avait fourni des traits d'une exactitude imprévue. 11 choisissait autour de lui un objet, le fixait longuement et cherchait le mot qui rendrait son apparence sensible.
Cette fois il observa, jusqu'au retour de la machine, les combinaisons géométriques des ombres portées par le soleil sur le sol dîamante d'éclats de charbon. Efforts stériles pour tromper l'attente et qui ne réussissent jamais! 11 croyait s'intéresser à la forme de ces ombres, or il savait bien qu'il y était indifférent et qu'il n'avait d'attention qu'à sa douleur !
Mais pourquoi s'attarder à ces jeux fiévreux où Dingley essayait de s'oublier lui-même jusqu'au moment où le train l'emporta, un train qui le désespéra aussitôt par sa lenteur?
Le ballast de la voie récemment réparée n'était pas sûr. La machine glissait sur les
rails comme un méchant rabot sur une planche noueuse. Parfois elle stoppait en pleine campagne. L'ennemi avait-il surpris le train? Hier encore Dingley se serait estimé heureux s'il avait eu la chance d'assister à l'attaque d'un convoi ; aujourd'hui il était le plus nerveux des voyageurs. Pourquoi le train s'était-il arrêté là? Impossible de le deviner. Aux approches d'un pont, la locomotive ralentissait encore sa marche : les passerelles de fortune étaient si légères qu'un train à l'allure de vingt milles les eût écrasées. De loin en loin, les murs d'une ferme à laquelle la dynamite et l'abandon donnaient l'aspect de la plus vénérable ruine Parfois, des troupeaux de bêtes
en fuite Et cette terre que le romancier parcourait depuis des semaines semblait s'être réservée le jour où il serait malheureux pour lui découvrir sans voile toute l'horreur de ses solitudes.
Dingley s'assoupit sur sa chaise longue dans la manière de niche que la complaisance du chef de gare lui avait ménagée entre des caisses de munitions. Des cris et le piétinement d'une troupe d'hommes l'éveillèrent.
Une nuit constellée d'étoiles s'étendait sur le Veld; au bord de la voie, des soldats se par-
tageaient des cartouches qu'on leur lançait d'un wagon, par paquets; un homme, la chemise ouverte, était étendu à terre, et des cavaliers, autour de lui, discutaient vivement avec le conducteur du train.
— Que voulez-vous que nous en fassions ?
— Ce que vous voudrez. Je n'ai pas de place. On n'aurait pas fini s'il fallait ramasser tous les blessés !
— Mais il ne peut se tenir en selle !
— Voyez, Sir, dit alors un cavalier prenant Dingley à partie, n'est-ce pas honteux d'abandonner un homme dans cet état ?
Et il raconta qu'il était campé avec ses compagnons à vingt milles de là, qu'ils venaient en corvée, et que, chemin faisant, ils avaient essuyé une décharge de Bocrs embusqués ; personne n'avait été atteint qu'un cheval et le pauvre diable couché là.
— Où êtes-vous blessé? demanda Dingley à l'homme étendu qui suivait cette dispute avec des yeux épouvantés.
Le soldat ouvrit la bouche ; aucun son n'en put sortir.
— Sir, reprit le cavalier, il comprend tout ce qu'on lui dit, mais il ne peut pas parler. La balle, qui a pourtant à peine effleuré son
dos, lui a coupé la parole. Voyez, Sir, une blessure de rien«
11 releva doucement le blessé et, par Touverture de la chemise déchirée, Dingley aperçut au milieu du dos une rainure sanglante de quelques millimètres*
— En route! cria le mécanicien. 11 faut arriver à Theure.
— Ne pourrait-on, lui demanda Dingley, étendre cet homme à ma place ? Moi, je m'arrangerai toujours.
— Cela vous regarde. Sir, votre pi ace vous appartient.
Dingley fit coucher sur sa chaise longue le soldat; celui-ci le remercia d'un regard tel que le romancier n'en avait jamais vu de plus émouvant jaillir d'uneprunellehumaine,chargé de toute la reconnaissance que ne pouvaient traduire ni ses gestes ni sa voix, et comme en ont les bètes qui vont mourir.
La locomotive siffla; les cavaliers galopèrent quelques instants à la hauteur du train; on les entendit crier : « Au revoir, Humphry, au revoir ! » Mais, déjà, la machine avait pris sa vitesse et les dépassait.
Dingley versa quelques gouttes de Champagne entre les dents du blessé, Tenveloppa
de son manteau et lui roula sous la tète^ en manière d'oreiller, sa couverture de voyage. 11 avait vu bien des agonies, mais jamais un blessé pareil à ce singulier compagnon, qui n était ni mort ni vivant.
Dans cette case de quelques pieds emportée dans la nuit, le soldat devint une proie pour l'imagination du romancier : c'était un bon compagnon, sans doute, puisque ses
camarades l'avaient si vaillamment défendu
Dingley aurait voulu l'interroger, savoir qui il était, ce qu'il avait vu, ce qu'il regrettait-
Quel mot, se demandait-il, dirait ce moribond si le pouvoir lui était rendu d'en prononcer un, un seul ?
A coup sûr, le pauvre diable aurait donné volontiers, s'il les eût possédés, tous les trésors de cette terre pour remuer seulement le bout de la langue. Dans quelques semaines son nom serait affiché là-bas, au War-Office. Deux, trois personnes le pleureraient
Écrasé entre deux caisses de munitions, les jambes repliées, car la place lui manquait pour s'étendre, le romancier n'était point insensible à la misère de ce paquet de couvertures qui souifrait sur sa chaise longue.
11 supportait péniblement le spectacle de la
douleur physique et de la maladie, mais il évitait de s'abandonner à la compassion :
1 ° Parce qu'elle est stérile.
2° Parce qu'elle est illogique (quand on a accepté l'idée de la guerre, il ne faut pas larmoyer sur les déchets).
3° Parce que, dans une grande entreprise, la vie d'un homme ne compte pas.
Quand la triste Bloemfontein apparut dans l'air mouillé du matin et que le train se fût arrêté, Dingley remit le blessé entre les mains du médecin de service à la gare. Avant de le quitter il lui serra la main et lui dit, sans conviction : « Au revoir ! »
Le cavalier fit un horrible effort pour répondre, des larmes glissèrent dans la poussière de charbon qui salissait son visage et sa grimace s'acheva en un sourire d'enfant.
— 1 1 va mourir ? demanda tout bas Dingley au médecin qui l'accompagnait.
— Hélas ! non, répondit le médecin, il est fort possible qu'il vive.
ES heures de cette journée pèsent lourd dans la vie de Dingley.... 11 courut au télégraphe, mais dans Y office bruissant du tac -tac des morses qui expri-
maient des pensées en leur langage de choses dressées par Thomme à parler, pas un mot ne l'attendait. Et il se disposait à sortir de la maison des machines insensibles quand le télégraphiste glissa devant lui une feuillede papier blanc. Dingley le regarda d'un air stupide :
le commis désirait un autographe ! C'était l'employé anglais correct, imberbe, aux cheveux dociles fendus par une raie, et dont le romancier avait si souvent raconté la vie, les heures de défaillance et de spleen, les siestes quand il fait 40'' à l'ombre et que la pankha va et vient, envoyant des bouffées d'air torride, les crises d'activité quand le thermomètre descend à 30**, les chevauchées de plusieurs milles à travers la brousse pour jouer une partie de cartes avec l'Européen le plus voisin et boire un verre de soda — en Egypte, dans l'Inde, en Birmanie, partout où le gouvernement britannique place des jeunes
hommes en des endroits solitaires Dingley
signa, d'une écriture tremblée, son nom sur le papier et sortit.
A la porte du bureau de poste, il aperçut O'Reilly, le lieutenant irlandais blessé à Colenso qu'il avait rencontré sur le steamer et qui s'avançait vers lui, la main tendue :
— Déjà de retour ?
— Archie malade
— Pauvre enfant ! Et qu'a-t-il ?...
— La dysenterie, j'ai peur 11 y a encore
un départ pour le Cap, aujourd'hui ?
— Je ne sais. Tous les trains sont réquisitionnés pour les approvisionnements et les troupes. Si vous voulez partir, il vous faut une autorisation du Commandant de place. Je vous accompagne.
Chemin faisant l'Irlandais lui. raconta l'interminable histoire d'une haute selle incrustée de cuivre et d'ivoire qu'il avait ramassée à Omdurman, et dont son colonel lui interdisait l'usage.
Dingley souriait à ce récit, irrité contre cet homme qui l'obsédait, et contre lui-même qui n'était plus capable de s'intéresser qu'à son inquiétude. 11 avait hâte de se trouver en présence de Sir John Carey, commandant de place ; mais dès qu'il eut appris de cet officier qu'un train partirait pour Cape-Town à dix heures du soir, l'existence de Sir John Carey lui devint aussitôt indifférente et l'heure du départ uniquement désirable.
11 erra, le reste du jour, dans les rues de Bloemfontein. Lors de son premier voyage
au Cap, ]] avait visité ]a ville, un village plutôt, avec ses rues larges comme une piste de chars, bordées de petites maisons de briques à un étage, et ses longs chariots, alignés sur la grande place comme les tentes d'un camp
11 marchait, pénétré du plus laid des sentiments humains, l'ennui, sans parvenir à s'intéresser au mouvement de la vie. Derrière ses lunettes, ses yeux chasseurs ne guettaient rien. Ent^e lui, les choses et les êtres qui allaient et venaient, s'interposait la chambre d'un enfant malade.
Devant le Parlement de l'État d'Orange, converti en hôpital, au milieu de soldats convalescents, un clergyman prêchait. Le romancier s'arrêta pour écouter ce pasteur, déplorable contrefaçon de lui-même, qui exaltait l'action en l'embarrassant d'une morale et d'une métaphysique imbéciles, et qui bouclait toujours ses couplets par ces mots : « Dieu est avec nous ! Dieu est avec nous ! », comme un clown, après maints tours, retombe toujours sur ses pieds.
— A quoi bon, pensait Dingley, par des promesses d'éternité, affadir la vie, dont la plus grande beauté est qu'elle est brève et qu'elle ne se recommence jamais ?
]] s'éloigna avec dégoût de cette ombre empestée d'uneodeur de religion et de phénol, et sortit de la ville.
La plaine de Bloemfontein, défoncée et stérile comme un champ de manœuvre, lui offrit le spectacle de ces vastes camps de femmes et d'enfants, où la maladie fauchait, mieux que les balles et les schrapnells, l'espérance du peuple vaincu.
Des soldats étaient occupés à tendre des grillages pour rendre plus efficace la besogne des sentinelles ; de dix yards en dix yards une sonnette tintait à toute tentative d'escalade. Et là encore un pasteur, un Boër cette fois, faisait une harangue en plein air. Dingley n'entendait pas ses paroles, mais il en devinait le sens. Celui-là aussi criait à son public d'affamés et de fiévreux : « Dieu est avec nous ! Dieu est avec nous !... »
11 erra jusqu'à la nuit — la nuit tombe sur les plus longs jours de tristesse — dans les rues de cette ville de toile, dont le vent du soir faisait claquer les tentes. Ce vent qui soufflait sur cette plaine emportait au loin, par delà les fleuves et les montagnes, sur les routes libres du ciel, avec les poussières, des germes mortels. Archie l'avait-il respiré?....
S 'étant aperçu tout à coup que l'heure du repas approchait et qu'il arriverait en retard au mess, il se hâta vers la ville, entraîné par l'allure rapide d'une charrette, attelée d'une haridelle et conduite par un cocher cafre qui chantait. L'essieu grinçait, et rien n'était plus mélancolique dans cette nuit tombante que ce voyageur derrière ce nègre, sa charrette et sa bête efflanquée...
Au mess, le Major avait bégayé à tous les officiers que Dingley dînait, avec eux, ce soir. Aussi la salle était pleine quand le romancier entra.
Les officiers rassemblés autour de cette table venaient d'éprouver les fatigues de la campagne ; ils reprendraient le Veld demain ; ils jouissaient de ce dîner comme d'une aubaine : du Champagne, de la glace, du porto, après les conserves et les boissons chauffées par le soleil ! Une émulation dans la drôlerie, l'extravagance, le dramatique, la niaiserie et la sottise. Au milieu de ce fatras, un détail, un trait, un mot expressif que Dingley enregistrait dans sa mémoire, sans joie, par habitude. Mais que lui importait la guerre, et tous les mots et tous les gestes et tous les visages de ces hommes occupés à manger et à boire ? et cette
usine abandonnée à quelques milles de Pretoria, dont on avait négligé de fermer le compteur électrique et qui s'illuminait tous les soirs dans le désert? et ce troupeau sur lequel les Boërs s'exerçaient à tirer au canon et qui, sous le feu, s'était accru d'une tête, car une vache avait mis bas ? et ce capitaine prisonnier qui devint fou quand on lui enleva sa chemise et ses bottes? et les déboires de ce lieutenant qui déshonorait le régiment des Scotch- Rifles par une ridicule passion pour le violoncelle?. • .
Parmi ces officiers, pour la plupart des professionnels abêtis, comme il en existe dans toutes les armées du monde, le seul qui pût l'intéresser à cette minute c'était son ami Sir Colgravc, le chirurgien militaire qu'il avait connu aux Indes, et qui, sentant les yeux du romancier arrêtés sur lui, s'écria soudain :
— Dinglcy ! vous connaissczTobic Schaw, le colonel des Écossais Gris? Je le trépanais avant-hier et j'avais la moitié de son crâne dans ma main quand la nouvelle nous arriva qu'il était nommé général. Aussitôt Tobic Schaw se lève, et s'en va sans sa cervelle. Alors, je lui crie : « Tobie Schaw, vous oubliez votre cervelle ! » Et ce diable d'homme me répond :
« Ma cervelle? pourquoi faire?... Je n'en ai plus besoin, je suis général ! »
Cette plaisanterie, d'un pur humour britannique, et qui excita Thilarité bruyante des convives, n'amena sur les lèvres de Dingley qu'un sourire de complaisance ; il lui parut inconvenant que ce vieillard, qu'il aimait parce qu'il avait vu un nombre prodigieux d'hommes mourir, s'amusât d'une histoire si niaise.
Les anecdotes se succédaient, innombrables, absurdes — beaucoup des convives ayant déjà terriblement bu. Autour de cette table la conversation devenait un sport, une mêlée où la victoire était réservée à la plus énorme sottise.
Soudain éclata, dans un quartier militaire, la sonnerie de l'extinction des feux, une sonnerie lente et triste qui finissait dans un coin de la ville pour recommencer dans un autre.
Et cela pendant plus d'un quart d'heure.
Dingley prêtait l'oreille aux appels mélancoliques de ces clairons. Un violon a moins de douceur que ces voix de cuivre qui s'attendrissent. Elles exprimaient le désir du sommeil et de l'oubli, le dégoût d'une tâche vaine, la tristesse de recommencer demain...
Et dans le même temps un papillon qui voletait
loo DINGLEY
entre les bougies et les convives , réveilla au fond de la mémoire du romancier le souvenir de cet oiseau des légendes saxonnes qui entre, un soir d'hiver, dans la salle du festin où le roi des Northumbres s'enivre avec ses guerriers. 11 arrive à travers la nuit, traverse à tire d'aile la salle éclairée pour disparaître aussitôt dans les ténèbres — symbole de la vie, passage rapide dans un court espace de lumière entre deux éternités d'ombre.
A ce moment sir J ohn Carcy porta la santé du romancier :
— Je lève mon verre à celui qui, par ses poèmes et ses contes, a noué entre la Métropole et les colonies de l'Empire des liens plus forts que la mort ; à celui à qui nous devons d'avoir vu, dans un élan fraternel, accourir à 1 a défense d'une terre d' Empire menacée Canadiens, Australiens, Indiens, Néo-Zélandais ; au Hérault de l'Empire; à notre hôte, Dingléy!
Quand les hourrahs se furent apaisés, le romancier se leva et répondit en martelant durement ses mots :
— Je lève mon verre àcelui qui a créél'union de l'Angleterre et de l'Empire ; à celui qui nous a réunis ici ; à celui qui a fait venir dans
DINGLEY loi
l'Afrique Australe les enfants du Canada neigeux, et ceux de la désertique Australie, et ceux de la Nouvelle-Zélande aux montagnes boisées, et les Cipayes de TI nde avec les pâtres d'Ecosse et les paysans d'I rlande ; à J ohannes Paulus Krîiger !
Un rire universel accueillit ces paroles, et la même image surgit dans tous les esprits :
le vieux Kruger, à demi-aveugle, parcourant l'Europe pour quêter la pitié des Nations, et fumant et pleurant dans des chambres d'hôtel .
Sur ce triomphe, Dingley prit congé.
O'Reilly qui voulut l'accompagner jusqu'à la gare lui dit en chemin :
— Vous me télégraphierez, je vous prie, des nouvelles d'Archie ?
— A Bloemfontein ?
— Non. A Pretoria. Je viens de recevoir l'ordre de rejoindre French. J'aime mieux ça que de rester ici dans la crotte.
— Sans doute, sans doute.
— Serait-il indiscret, reprit le lieutenant, de vous demander aussi , quand vous passerez au Cap, de saluer pour moi Miss Mabel Hazlitt, ma fiancée?
— Certainement oui , bien volontiers,
répondit distraitement Dingley.
Et j] pensait en lui-même, avec dédain :
— Encore un qui croit qu'une petite fille suffit au bonheur d'un homme !
Quand le train s'ébranla, Dingley, penché à la portière du wagon, considéra quelque temps le jeune homme qui le saluait de la main : dernière image qu'il devait garder de son ami. O'Reilly fut tué quelques semaines plus tard dans un engagement de French avec les troupes de Botha.
[^ ENTEUR des trains qui emportent le désir, impatience de l'âme au déroulement des lieues, fièvre où l'esprit rallume des souvenirs presqu' éteints, où la raison redevient enfantine, courts sommeils, douleur qui s'endort et se réveille plus vive ! Dans une vie qui tenait à la fois de la veille et du rêve, entre les planches de sa prison roulante, Dingley , pendant trente heures, s'épuisa en méditations stériles, en invocations à toutes les puissances auxquelles, dans la détresse, les hommes se confient, et qui se résumaient dans cette interrogation muette : « Quel dieu, quel médecin, quel hasard sauvera mon fils? »
Quand il poussa la barrière du parc de Dossieclipp, sa femme désespérait de son
DINGLEY io3
retour. Dans le désordre de son cœur, elle ne pensait plus à lui qu'avec cette douloureuse rancune que nous avons parfois contre les êtres que nous aimons le mieux. Mais dès qu'il eut ouvert la porte et qu'il apparut dans la chambre, elle oublia son ressentiment.
Joie, sécurité reconquise, assurance qu'Archie ne pouvait plus mourir !
L'enfant exigea aussitôt des histoires ; Dingley comprit qu'alors seulement son supplice commençait.
Pour satisfaire ces yeux fiévreux il inventa des contes avec l'envie mortelle de pleurer.
Du moins, dans cette épreuve, son imagination fut unz fidèle servante ! Au bord du lit de son fils, il construisit des récits merveilleux, et qui sont demeurés un secret entre l'enfant et lui.
Mais les médecins défendirent d'exalter l'imagination d'Archie. « Prenez garde de le fatiguer, disaient-ils ; sa vie dépend d'un petit rien ».
Il dut se résigner à ne plus faire de contes, à résister à ces yeux suppliants où le seul désir des histoires semblait encore retenir la vie. Mais quelle histoire pouvait empêcher que, dans le thermomètre, le liquide
d'argent montât vers le terrible chiffre : 41 î
— Maître, lui dît un jour la servante hindoue, laisse- moi partir au pays de Chamba.
J 'y connais des herbes qui guérissent. Des bateaux peuvent me ramener en moins de trente jours.
Dingley secoua la tète :
« Ni les fleurs, ni les herbes du pays de Chamba ne guériront Archie, ni mes contes. »
Il s'endormit quelques heures, dans un fauteuil, d'un sommeil tourmenté. A travers une vaste plaine il voyait, sur un lourd cheval, galoper un nain, vêtu tantôt de loques écarlates et tantôt d'un manteau sombre. Sous ces déguisements, Dingley le reconnaissait toujours : c'était le « Petit-Rien ». 11 courait le Veld, entrait dans les fermes, dans les camps, sous les tentes, la nuit et le jour, passait les fleuves, les montagnes, renversait les cavaliers, chevauchait les bêtes jusqu'à la mort, s'embarquait dans les trains, filait sur les rails lisses ; les wagons sautaient, déraillaient, roulaient dans les ravines : le « Petit-Rien » échappait toujours. Maintenant il passait le mur du parc, entrait dans la grande allée, s'avançait sous les arbres....
Un cri impérieux réveilla le romancier. M"
DINGLEY jo5
Dîngley et le médecin étaient penchés sur Archie qui s'écriait dans son délire :
— Des victoires, je veux des victoires !
Il se tut. Un affreux silence. Sa mère respirait sur sa bouche Thorrible parfum de la fièvre. Le médecin fit un geste auquel Dingley ne se méprit pas. Alors, sentant que toute médecine, désormais, était vaine, et que seul un miracle pouvait sauver son enfant, le romancier, écartant sa femme du lit, saisit son fils dans ses bras et, l'emportant autour de la chambre, il commença sur un ton alerte et guerrier comme une sonnerie matinale, avec la rage d'un soldat qui charge :
— Vous savez, Archie, que le 2* escadron des Hussards de la Reine a ramené du Thibet une chèvre, la tendre, la douce, la blanche Chaâri. J'ai accompagné dans le Veld le 2* escadron des Hussards de la Reine
Mais jamais une histoire n'a ressuscité personne.