UNE PAILLE DANS LE GLAIVE
article sans pittoresque, nourri de faits^ net et précis, critique impitoyable de l'organisation militaire britannique. Il y demandait une réforme complète de l'armée, la substitution du service obligatoire à l'usage suranné des
DINGLEY i3i
milices enrôlées ; il rappelait Spionskop, Belmont, Maggersfontein , humiliantes défaites que l'Empire avait failli payer cher. Si des bergers révoltés avaient tenu en échec la première nation du monde et presque brisé son épée, c'est que l'arme avait un défaut.
Bien que Dingley eût écrit son article dans cette allégresse à laquelle il mesurait la qualité de son travail, il se sentit plus léger dès qu'il l'eut envoyé au directeur du Times et que les feuilles n'en traînèrent plus sur sa table, car il avait toujours contre sa copie cette sourde haine si connue des artistes, et qui tient à leur dégoût de l'efFort toujours décevant.
Quelques heures plus tard. Sir Madams accourait chez lui.
Dingley le méprisait comme un boutiquier sans littérature, mais il le tenait pour le premier directeur de quotidiens anglais, parce qu'il dédaignait les idées générales, qu'il n'avait jamais signé un article de son nom, qu'il ne distinguait pas entre une afiaire de presse et une entreprise commerciale, et que, possédant à la fois l'intelligence d'un homme cultivé et celle d'un cocher de cab, par un secret qui est la force de tous les meneurs d'hommes, Madams subordonnait tou-
j32 DINGLEY
jours la première à la seconde. Aussi le romancier attendit qu'il parlât, les yeux levés sur le visage fripé du vieillard, avec la curiosité d'un enfant qui regarde un coucou sur le point de chanter l'heure.
— Merci, dit Madams, dem'avoir envoyé votre article ; il est juste de tous points : notre système de recrutement est détestable ; nos soldats sont braves et mal exercés ; nos officiers mieux entraînés au cricket et au polo qu'à la pratique de leur métier ; notre service d'intendance déplorable ; nos médecins médiocres ; et dans le haut commandement, un favoritisme, une impéritie surprenante! Bref, nous n'avons pas d'armée. La guerre a été la démonstration évidente de ce fait. Mais l'heure n'est pas venue pour nous de le dire. Laissons ce soin à l'Opposition, qui s'acquitte fort bien de sa tâche. Le public n'est pas mûr pour entendre ces vérités. Et surtout, s'il y a, dans notre pays, des hommes dont il puisse supporter des critiques, permettezmoi de vous le dire, vous n'êtes pas de ceux-là... • Je m'explique, fit-il sur un geste impatient du romancier, vous êtes.. . comment dirai-je ? un hérault, un entraîneur, l'annonciateur, l'enregistreur du succès.
DINGLEY i33
Dingley connaissait cette rengaine -— le bât qu'on jette sur Téchine des poètes dès qu'ils se permettent d'agir. Irrité de ces conseils trop sages et qui limitaient son pouvoir, il défendit son article avec l'acharnement particulier à ceux qui ont le sentiment inavoué de commettre une sottise.
Il s'agissait bien de savoir si son article pouvait déplaire ! La question était de salut public.
— J'ai assez joué de la trompette à la gloire de l'Empire ! Aujourd'hui, je crie :
(( casse-cou I » Il faudra qu'on m'écoute !
Et croyez-moi, Madams, un seul individu, dans ce pays, peut dire, à cette heure, certaines vérités; cet Anglais-là, c'est moi.
Le vieux journaliste écoutait le romancier, surpris de découvrir des illusions aussi niaises chez un homme qui l'intéressait très vivement à l'ordinaire pour son sens aigu des réalités; et non sans un intime dédain, il constatait, une fois de plus, qu'un artiste s'exagère toujours son action sur les foules, et ne se résigne jamais à n'être qu'un amuseur.
'article parut : il avait cent cinquante Clignes. Ces cent cinquante lignes suffirent à compromettre une popularité étayée sur vingt volumes, l'œuvre de toute une vie.
La réprobation fut unanime.
Perdre dans une caserne l'énergie de sa jeunesse, tomber au rang d'une France ou d'une Allemagne écrasées sous les charges militaires, c'était plus qu'il n'en fallait pour in-* digner la marchande et traditionnelle Angleterre. Quelques soldats, quelques marins sur des planches, avec ça elle avait conquis le monde. Un succès si magnifique et un capital si restreint, c'était là \c Miracle anglais. Dingley l'avait-il oublié ?
Les music-hall le chansonnèrent ; les journaux satiriques le rendirent grotesque ; on le renvoya légiférer chez les buffles et les singes et donner la loi à la Jungle.
Déchu de sa royauté spirituelle, Dingley connut quelque chose de la mélancolie que promènent dans Londres, sous des redingotes indécentes, les monarques dépossédés de l'Orient; quelque chose de la tristesse
DINGLEY i35
spéciale aux vieilles actrices, aux vieux cabotins, aux vieux poètes, à tous ceux qui vivent sur l'émotion humaine — dispensateurs de joies q^hémères ; un sentiment amer, ignoré de lui, qu'il chercha longtemps à préciser et qu'il finit par reconnaître pour une sorte de dégoût de l'humanité.
Il méprisa de se défendre : l'histoire de Barr serait sa réponse.
Mais (décrépitude, vieillesse, ennui ?) les imaginations heureuses — oiseaux capricieux qu'il apprivoisait jadis — n'étaient plus au-4 jourd'hui dociles à l'appel de son désir.
Comme il comprit alors le désespoir de ce peintre, ami de sa jeunesse, le jour où il avait senti qu'il devenait aveugle, que le monde étincelant s'enténébrait pour lui! Il craignit d'être devenu irrémédiablement vieux, d'avoir épuisé la provision de rêves que la nature dispense à chaque artiste ; il se sentait pareil à un mystique qui ne voit plus son Dieu, et l'univers, pour lui, sembla décoloré. Mais ceux qui n'ont jamais tenté, pour la joie d'un lecteur inconnu (suprême folie !), de mettre du noir sur du blanc, n'entreront jamais tout à fait dans l'amertume de cet homme chez qui l'ivresse des sens — même dans son premier
i36 DINGLEY
éclat — n'avait jamais valu l'émotion créatrice, et qui ne sortait rien d'une cervelle aride.
ANS cet ennui pesant, \m de ces music-hall qu'il aimait, parce qu'iK s'y développe beaucoup de grâce, d'ingéniosité, de force et d'adresse, lui offrit une tonique attraction.
Quand il y entra, un dimanche, vers quatre heures du soir, le spectacle touchait à sa fin. Sur la toile d'un cinématographe tendu devant la scène comme un immense piège à capter les images, défilaient les portraits des généraux; et tous, vainqueurs ou vaincus, la foule les accueillait avec la même faveur, car tous étaient des représentants également respectables de la Force britannique, — spectacle banal et qu'il avait vu cent fois. Mais tout à coup, une tente apparut sur la toile. Sous cette tente une ombre mouvante. Dingley reconnut Lucas Du Toît.
Il tenait dans sa main fermée la courte pipe dont, lui, Dingley, avait vu briller la braise ; la même boue était à ses bottes, et sur ses épaules, ce manteau de roulier, dans lequel il l'avait regardé si longuement dormir.
Le jeune homme, tel qu'il l'avait aperçu, une
nuit, à la lumière d'une lanterne, dans la ferme dynamitée et qui avait été son maître, se substituait devant ses yeux à ce fantôme tremblant ; et pendant quelques minutes, le romancier vécut si intensément sur le Veld étoile qu'il fut ébloui par l'éclat de la toile, où tout s'était soudainement efFacé, comme un homme qui se réveille et voit dans sa lucarne la lune pleine.
De nouveau la toile s'était repeuplée. Un endroit vague hérissé d'une végétation pareille aux salicornes des dunes; au fond, les montagnes du Drackenberg ; Du Toît et son cocher Cornélis adossés à un remblai
de sable devantun piquet de soldats Même
silence sur ce désert que dans cette salle aux aguets, où l'on n'entendait d'autre bruit que le crissement du projecteur et où ne brillait d'autre lumière que les rayons tendus de la lanterne magique.
Le simulacre d'un feu de salve crépita dans la coulisse ; les deux bonshommes tombèrent sur le nez ; la salle s'incendia de lumières ; des hourrahs frénétiques et des refrains jingoes emplirent le music-hall, et, dans le fracas de l'orchestre qui déchaînait en furie l'air fameux :
i38 DINGLEY
'En avant, soldats de la J{eine, Pour r Angleterre et pour l'Empire !
J^ous serons les maîtres du monde,
le romancier prit conscience que, par cet enthousiasme, la foule donnait une approbation manifeste à sa patriotique ingratitude envers l'Afrikander insurgé.
Le jour où, dans le parc de Dossieclipp, sacrifiant un mouvement de reconnaissance personnelle à l'intérêt de l'Empire, il fermait l'oreille aux sollicitations d'une femme, il était d'accord avec sa nation. Cela, d'ailleurs, pas une minute il n'en avait douté, dans sa tranquille certitude de posséder l'instinct le plus juste des profonds désirs de l'âme anglaise. Qu'importait une mésintelligence d'un jour? Il conservait sur ce public le plus décisif pouvoir : celui de l'entraîner sur les routes qu'il avait choisies. Finis ces jours de dépression spirituelle, et il soulèverait en ces gens, avec les aventures de Barr, l'émotion simple, forte et brutale qu'ils venaient d'éprouver à voir fusiller sur cette toile une manière de héros, mais avec une autre puissance ! Car elle est précaire et pauvre la vie d'un cinématographe ; et longtemps encore un récit bien
DINGLEY i39
construit dominera le jeu de cette mécanique de toute la vieille énergie accumulée dans les mots !
Avec une allégresse oubliée depuis longtemps, il remontait à pied le Strand lorsque des étroites rues de Fleet-Street s'élancèrent les crieurs des premiers journaux du soir ; et ce cri : la paix ! la paix ! crépita comme une pluie sur des feuillages arides •
Vingt-cinq mots de Kitchener annonçaient la nouvelle. Lancée la veille de Pretoria, à ^ 1 h* 1 /4, et parvenue dès la première heure au War-Office, toute la matinée la dépêche avait circulé chez le Roi et les ministres. Un jour de semaine, elle eût été connue aussitôt du public ; mais c'était dimanche, dimanche anglais, dimanche d'été, les bureaux fermés, les agences closes, Londres désert. La nouvelle si impatiemment attendue depuis des mois n'éclatait qu'à cette heure tardive, au moment où, dans les églises, on célébrait le second service et où les omnibus et les trains commençaient de ramener à la ville sa population dispersée. Sous les yeux du romancier, en quelques minutes, la Cité morte se mit à bruire d'une prodigieuse vie, qui devait révéler au monde que, de toutes les foules
140 DINGLBY
humaines^ dans le triomphe, l'anglo-saxonne s'emporte avec le plus de fureur.
Mais un homme de la qualité de Dingley ne se passionne que dans la solitude et pour ses propres pensées. Il appella xm cab qui passait, se fit reconduire chez lui à travers les rues où la Victoire déchaînée semblait retenir le jour, et, longtemps, ce soir, il rêva, appuyé au balcon de son appartement. Les Bergers étaient domptés, les colonnes éparses allaient se réunir et le pont de steamers jeté entre les estuaires de la Manche et les mers australes résonnerait bientôt du retour des armées. Sur le Veld s'éteignaient les derniers feux Trois cent mille hommes étaient
partis là-bas ; combien engraissaient à cette heure ces territoires infertiles ? Mais quoi ! L'Empire n'était pas l'œuvre des Anges ; il était bâti par des mains d'hommes, cimenté d'honnête sang d'homme et de larmes. La vie est-elle une denrée si précieuse qu'on doive s'en montrer avare comme du poivre ou de la cannelle, sous le roi Georges I^""?... Au temps où il suivait les Hussards de Garland, près de la Tugela, un jour il avait rencontré de ces fleurs carnivores qui se nourrissent des insectes tombés dans leur calice; celles-là
DINGLEY i4i
s'étaient gorgées des mouches attirées par quelques cadavres trop hâtivement enterrés.
Qui pensait à regretter ces mouches mortes?. • . Il abandonna le balcon. Sa femme crut qu'il allait sortir et se mêler à la foule. Elle se trompait. Il vint s'asseoir à sa table de travail, et dans le cri déchirant des trompettes de carton et des binious à un penny, Dingley recommença d'écrire les aventures de ce voyou londonien qui redevient un homme pour avoir éprouvé, au service de la Reine, de rudes fatigues et senti, plusieurs fois, passer sur son visage le vent de la mort — histoire qui, dans l'univers britannique, obtint le plus colossal succès, parce que, nulle part, l'illustre écrivain n'a exalté avec un plus haut sentiment d'orgueil l'égoïsme de sa patrie.
DIJVGLET
PAJi JÉJiOME ET JEAjyf TJiAT{mtJ>, A ÉTÉ ACHEVÉ T>'1MPT{1MET{ LE 20TÉyT{îET{ J^o6, PA7( LA SOCIÉTÉ TTPOGHAPmQïŒ DE CJiATEAWmi^, POVH LES ÉVmOJ^S VAUT ÉD0VA7(D PELLETAT^.