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CHAPITRE PREMIER

Partout où l'on parle anglais, personne n'ignore le nom de l'illustre écrivain Dingley. Les enfants eux-mêmes le connaissent; maint d'entre eux apprend à lire dans ses livres. C'était un homme d'une fraîcheur d'imagination incompara])le. Il semblait né à l'aurore du monde, dans un temps où les sens des hommes rivalisaient avec ceux des bêtes. Qu'il décrivît une foret vierge de l'Inde, un office de commerce <lans la Cité de Londres, un

lever de soleil sur la mer des Tropiques, un crépuscule d'Europe occidentale, sa vision toujours imprévue était celle d'un homme qui ouvrirait sur les spectacles de l'univers des jeux neufs. On trouvait dans ses histoires la précision d'un Japonais et la fantaisie d'un Persan. Les personnages de ses contes habitaient pour la plupart un pays où l'imagination de l'homme a fait naître des fleurs merveilleuses, ces vastes plaines du Gange qui ont vu l'effort le plus désespéré des penseurs pour découvrir un sens à la vie.

Son caprice emmêlait avec une liberté divine les soins de ses compatriotes perdus dans quelque poste ignoré du Rohilkhand ou du Sind et les rêves des philosophes indigènes morts il y a des

milliers d'années. En lui s'accordaient les instincts positifs de la race anglaise et l'âme insatisfaite et passionnée pour le rêve d'un Hindou. 11 avait, à la fois, l'ardeur d'un pirate normand et le goût des siestes à l'ombre, tandis que dans le champ de la vision intérieure passent, comme un souvenir d'une autre existence, les aventures d'hommes ayant appartenu à d'autres civilisations. Et c'était le jeu même de son esprit qu'il avait représenté dans La plus belle histoire du monde, où l'on voit un commis du Strand reconstituer, avec l'exactitude d'un homme qui l'aurait soufferte, la vie d'un rameur grec enchaîné au banc d'une galère phénicienne mille ans avant le Christ.

Le succès de son œuvre dépassa les limites de la langue anglaise. Dingley connut la gloire à l'âge où la force de l'homme est encore intacte pour l'aimer. Sa photographie s'étalait partout, dans les revues, les journaux, les magazines, aux boutiques des libraires du nouveau et de l'ancien monde. Sur les navires qui le promenaient à travers les sept Océans, dans les palace-hôtels qui étaient sa maison du berger, on se montrait du doigt ce petit homme aux trail s anguleux et secs, la moustache raide en herse sur la bouche, les yeux gris embusqués derrière les vitres de ses lunettes d'acier.

Il avait quarante ans. La moisson de sa jeunesse était faite, il s'inquiétait aujourd'hui d(^. savoir les fruits que porterait

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l'automne de sa vie. Il se demandait si dans cent ans un vers, une ligne de lui retiendrait éveillé un homme qui s'endort. Il avait écrit pour les enfants, les artistes et les femmes ; il redoutait que ce public léger se retirât de lui, et pour vaincre le temps — c'était l'obsession de son esprit de survivre au fond des cervelles humaines — il cherchait à s'accrocher à quelque solide épave.

De tous les événements qui, depuis Rome, avaient transformé le monde, aucun ne lui semblait de plus grande conséquence que la conquête de la terre par sa race. Il se sentait choisi de toute éternité, élu par la Providence, pour être le héraut de cette gigantesque entreprise. Un romancier comme lui, Disraeli, l'avait

conçue. Dans sa chambre de poète, ce rêveur du ghetto avait écrit l'histoire imaginaire d'un homme qui, rassemblant toutes les colonies britanniques sous le manteau patriarcal d'une monarchie fastueuse, douce ou terrible, à la manière des despotes d'Orient, faisait sacrer la Reine de Grande-Bretagne Impératrice des Indes. Et voilà que trente ans plus tard, devenu tout-puissant, tandis que Gladstone déchu opposait à une politique batailleuse de vains soucis moraux et théologiquos, il réalisait point par point le rêve précis de sa jeunesse.

Magnifique aventure d'un homme qui avait écrit sa vie avant de l'avoir vécue ! Un Juif 1 Et pourtant le plus symbolique des Anglais par sa double souveraineté

dans l'action et le rêve! Dingle}' était jaloux d'une gloire si complète, et admirant en Disraeli le maître incontesté de l'œuvre, il se réservait pour lui la tâche du bon ouvrier.

Or, depuis huit mois, l'Angleterre était battue par des paysans. Le plus grand Empire, une armée nombreuse, des généraux instruits par l'expérience de tant de campagnes reculaient au Transvaal devant quelques milliers d'hommes incultes, commandés par des chefs de hasard. Une défaite de son pays, jamais Dingley n'avait imaginé ça ! 11 soufl'rait, comme le dernier citoyen du royaume, d'une injure infligée par un ennemi dédaigné. 11 croyait à la moralité de la victoire et que le

vaincu est toujours méprisable. Dans la hiérarchie des hommes, les soldats de la Reine venaient-ils donc après les brutes de Joubert et de Cronié ! La force anglo- • saxonne allait-elle se briser contre la résistance de misérables métis allemands, hollandais et français? Il pensait lier sa gloire à celle d'un Empire qui grouperait sous la domination de l'Ile maîtresse les terres les plus lointaines, les nations les plus diverses. Ce grand espoir serait-il dégonflé par les balles d'Européens ensauvagés, tapis derrière des buissons et des rochers ?

Dingley ne se perdait pas en regrets inutiles. Londres, sous un ciel d'hiver qu'attristaient encore la défaite et l'inquiétude des batailles, présentait des spectacles imprévus à ses yeux avides. Il parcourait les quartiers misérables, entrait dans les bouges, écoutait les gueux, passait des heures dans le hall de la Bourse, se mêlait aux gens arrêtés devant les offices des journaux, le nez en l'air, sous les transparents qui projetaient en noir les derniers télégrammes de la guerre sud-africaine.

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Dans Pall-Mall, au War-Office où l'on affichait chaque jour le nom des blessés et des morts, il vécut d'inoubliables minutes à épier les regards qui déchiffraient les listes funèbres — occasion unique d'observer sur des faces humaines les effets de l'appréhension. La lumière avait peine à percer la couche de crasse ancienne épaissie sur les vitres, et dans ce jour terreux les visages les plus éclatants de jeunes fdles prenaient des teintes livides. Toute distinction entre les classes semblait un moment abolie. On voyait là, se coudoyant, l'homme-machine des quartiers du Sud, qui ne pense qu'à dormir après un fort repas de viande et un gobelet de wiskey; l'homme du pence et du shilling et des grands livres de comptes,

coifîé du liant de forme ou de la cape, et les dominant l'un et Taulre d'une tète, comme les types d'une autre race, des êtres d'un si bel aspect physique, si bien nourris, si musclés, qu'ils justifiaient cette boutade familière au romancier, qu'en Angleterre on peut mesurer l'aristocratie au mètre.

Avant l'atïîchage des noms et pour tromper l'attente, les gens rassemblés là chuchotaient entre eux, très bas, comme s'ils avaient craint de réveiller dans une salle voisine quelque bête redoutable.

Instants d'égalité parfaite jusqu'à l'apparition des listes. Alors c'était une poussée. A qui verrait!

Ceux qui n'avaient lu sur les listes aucun de ces assemblages de voyelles et

de consonnes qui faisaient battre leur cœur se hâtaient de repartir, emportant leur joie fragile. Mais les autres ? Comment, par des mots, exprimer leur désespoir? Quelle variété dans la douleur! se disait souvent Dingley.

Chaque jour le ramenait ainsi à ce bâtiment du War-Office, à ce petit temple de l'angoisse, si morne avec son fronton grec dépaysé dans le brouillard. Et chaque jour, après la poussée furieuse qui suivait l'apparition des listes, il voyait s'avancer vers le tableau une petite vieille coiffée d'un chapeau de paille bleue, de la forme dite « cabriolet ». Ses bras et ses mains s'enroulaient dans un pan du châle verdâtre qui enve-

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loppait ses épaules et descendait en pointe sur son dos; ses bottines claquées laissaient voir ses chevilles ; des mèches de cheveux décolorées couvraient son col, dont l'immaculée blancheur donnait à Dingley l'impression qu'elle ne portait sur le corps rien de propre que sa chemise.

Elle ne savait pas lire, et chacpie fois elle demandait à quelque inconnu de lui dire s'il n'y avait pas sur le tableau le nom de James Crook. « Crook, n'est-ce pas?... » Bien souvent le romancier regarda la liste pour elle, et même il prévenait son désir. « Crook, n'est-ce pas? Crook James? Non, il n'est pas marqué. » Elle le remerciait d'un regard. Ses grosses lèvres qui ne cessaient de trembler, sans qu'elle articulât un mot, lui donnaient

un air peureux, stupide et bon île mère lapine.

Pour Dingley, il ne faisait pas de doute que le nom de Grook (James) figurerait un jour sur les listes. Et en efïet, il vil, un soir, le nom de Grook (James) au tableau. La petite vieille était là. Dingley s'eflaça dans un coin.

« Grook?... il est mort », dit l'inconnu auquel elle avait demandé avec son humilité ordinaire : « James Grook ?

Grook, n'est-ce pas? Grook James?... »

Ses lèvres s'agitèrent plus vite, mais pas un mot n'en sortit. Elle laissa retomber ses bras dans un geste de lassitude infinie; son chàle vert se déroula et, pour la première fois, Dingley aperçut ses mains, de pauvres mains, mais de belles mains.

Il suivit pendant quelque temps la pitoyable inconnue qui s'en allait vacillant et titubant devant lui, coudoyée, brutalisée par tous les gens qui passaient. Elle était pourtant précieuse, cette douleur ignorée ! Il aurait voulu l'aborder, lui dire il ne savait quoi; il aurait souhaité que la Reine vînt à passer par ici, la distinguât dans la foule, arrêtât sa voiture et la lit monter près d'elle.

Mais quoi ! se disait-il en marchant, la vie est-elle une denrée si précieuse qu'on doive s'en montrer avare comme du poivre et de la cannelle sous le roi Georges P'? Au temps où il accompagnait, dans les passes de Khyber, les colonnes lancées sur les traces des Afghans, il avait rencontré de ces fleurs carnivores

qui se nourrissent des insectes tombés dans leur calice. Celles-ci s'étaient nourries de mouches attirées par quelques cadavres trop hâtivement enterrés. Devant ces fleurs éblouissantes, qui pensait à regretter quelques mouches sacrifiées?

Lorsqu'il fut rentré chez lui, sa femme lui demanda — elle lui faisait la même question tous les soirs :

— Eh bien, Grook?

— Mort, répondit-il avec un sourire tranquille.

Et il lui raconta la scène dont il avait été le témoin, du ton allègre d'un collectionneur qui vient de satisfaire sa passion.

— Terrible guerre ! murmura Mistress Dingley après un assez long silence.

Et elle ajouta ces mots qui montaient naturellement à toutes les lèvres anglaises :

— Il meurt autant d'officiers que de soldats.

— Les officiers, tous frappés à la tète, précisa le romancier. Ces Boers sont des tireurs étonnants! Ils remplacent avantageusement, paraît-il, la hausse de leurs mausers avec le pouce de la main gauche levé perpendiculairement au canon du fusil... N'importe! reprit-il aussitôt, après avoir donné un instant de sa pensée à ce détail pittoresque, quel exemple unique de sang-froid donne au monde l'Angleterre !

A quelques jours de là, Dingley fui un soir attiré sur la place de Trafalgar, au pied de la colonne Nelson, par l'éloquence d'un sergent recruteur enveloppé jusqu'aux pieds de sa vaste houppelande, bien nourri, superbe à voir, et qui vanlait à des voyous rassemblés autour de lui, le service de la Reine.

— Gentlemen, criait le soldat, vous n'êtes pas nés fils de pairs I Mais le Gouvernement a l'œil sur vous ! Ici, vous

mourez de faim et de soif. Au Cap, de bons biftecks, de bon wisky, et la gloire ! Avis à la belle jeunesse ! On trouve dans les Rangers et les Scouts une élégance que vous ne verrez à aucune armée du monde, un service aussi doux qu'agréable, une subordination qui s'accorde parfaitement avec la légèreté des armes. Déjeuner du matin au thé et à la marmelade, tranches de jambon et corned beef; baignades, foot-ball et cricquet, le jour oîi le régiment ne donne pas. Qui veut entrer dans les Scouts?

Un triste cockney s'avança — un de ces voyous de l'East-End, de cette caste avilie*, sans discipline ni courage, sans loi, sans morale, sans métier, tristes bêles humaines, chiens errants du quartier des docks.

hôtes faméliques des sordides slums et de ces bizarres refuges où l'on achète, pour un penny, le droit de dormir pendant huit heures, le front appuyé sur une corde.

— Le brave homme! mugit le sergent, en posant la main sur la recrue qui lui venait à l'épaule. Si la patrie en avait des mille et des cent comme lui, des paysans, des bandits, des roughs, ne feraient pas pleurer notre Reine ! Allons, gentlemen, de l'enthousiasme ! Le commandant en chef demande des hommes de cœur pour les divisions de cavalerie et d'infanterie montée. Que tous ceux qui sont intéressés à la prompte solution de la guerre fassent leur paquet et rejoignent !

Un second misérable s'approcha. Le

sergent le serra contre son cœur, cependant qu'il continuait de pérorer dans la brume :

— Déjeuner du matin au thé et à la marmelade, tranches de jambon et corned beef...

Peu à peu, les curieux se dispersaient. Là-haut, sur sa colonne, Nelson en grand uniforme, avec son épée et son bicorne, s'enfonçait dans le brouillard. Aux quatre coins du monument, les quatre lions britanniques, la tête entre les pattes, s'endormaient doucement. Çà et là passait et repassait un correct policeman, la jugulaire au menton. Aux derniers étages des immeubles brillaient et s'éteignaient des affiches.

Bientôt la triste flamme du réverbère

n'éclaira plus que Dingley, le sergent et trois pauvres diables marqués par cette misère de Londres, la ville du monde où l'être humain, sitôt qu'il s'abandonne, déchoit le plus vite et le plus bas.

Le racoleur prit deux des cockneys sous le bras, fit un signe au troisième. Mais celui-ci demeura immobile, planté sur l'asphalte boueux comme un arbre de square.

Dingley suivit le sergent et ses recrues comme il avait suivi la vieille. Derrière eux il pénétra dans un bar, s'assit à une table voisine et les écouta causer.

Ils commencèrent par boire des whiskysoda, puis du gin pur. Le racoleur avait rejeté sa houppelande et apparaissait

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maintenant sanglé dans sa jaquette écrevisse, le bonnet sur l'oreille, les cheveux pommadés, et caressant de sa badine ses longues jambes d'échassier. Avec une verve méridionale il énumérait ses campagnes. A l'en croire, il s'était battu partout : sur les pentes de l'Himalaya, contre les Afridis féroces qui vous ouvrent le ventre d'un coup avec leurs larges couteaux ; dans la haute vallée du Nil, contre les nègres du Mahdi, et dans les forêts traîtresses où se réfugie le Birman. L'alcool arrosait ses conquêtes. A chacun de ses exploits, il levait son verre à la Reine :

— Allons, mes enfants, à la Reine I Encore une dent creuse de whisky !

Le romancier l'écoutait non sans plai-

sir et contemplait avec admiration, sous la table les larges pieds de cet homme qui avait arpenté l'Empire. Soudain la porte s'entr'ouvrit, et Dingley vit se glisser dans le bar un homme, — un grand enfant plutôt, rachitique, fané : le troisième héros. Son faux col avait les tons dégradés d'un tuyau de vieille pipe, et ses yeux l'éclat brouillé de ces pierres de lune que l'on porte en breloque et qui se ternissent à l'usage. 11 laissa glisser son regard sur le sergent recruteur trop occupé de ses fanfaronnades pour s'être aperçu de son entrée. Puis il fit le tour de la salle, l'air délibéré, négligent, comme s'il eût cherché quelqu'un. Finalement il vint frôler le racoleur au passage.

A sa vue, celui-ci poussa un formidable

hurrah, et lui passant d'un geste tendre le bras autour de la taille :

— Du gin, m}' dear?

— Comme il vous plaira, j'ai soif.

Dingley ne les quittait pas des yeux.

Ses regards s'arrêtaient sur ces quatre hommes avec une véritable tendresse. A travers la fumée de sa pipe, comme autrefois dans les relents des fumeries d'opium il avait cru pénétrer le secret de l'Orient, il se représentait ce soir, avec une agilité surprenante, la vie de ces trois misérables dans les affreux quartiers de Londres. Maintenant ils allaient partir, s'embarquer pour le Sud, connaître les beaux hasards de la guerre. Au service de la Reine, ils retrouveraient quelque noblesse, ils noueraient enfin connais-

sance avec la propreté, le courage et la santé. Dans l'atmosphère de ce bouge, Dingley se sentait à cette heure le frère de ces tristes voyous, humbles moyens d'une grande œuvre. L'arbre de l'Empire s'enracinait dans leur misère et leur ivresse. Et le thème du roman qu'il cherchait depuis des semaines bondit soudain dans son esprit, comme en été le soleil à l'horizon d'une plaine : l'histoire d'un voyou de Londres régénéré par la guerre. Il ne voyait, n'entendait plus rien. Aube des œuvres, instants suprêmes, plus chargés de volupté que les minutes d'amour!

Sa pipe s'éteignit dans sa main. L'horloge du bar sonnait sept heures. Déjà deux des recrues dormaient les poings sur la table. Le racoleur les réveilla pour

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leur faire signer un papier qu'il lira de la doublure de sa veste. On but une dernière rasade. Les cockneys et le sergent sortirent silencieusement du bar.

Dingley héla un cab qui passait et se fit reconduire chez lui.

II habitait, avec sa femme et son petit garçon, le cinquième étage d'un hôtel immense qui domine la Tamise et où, quand la brume noyait le fleuve, les maisons et le quai, il pouvait se croire dans un phare.

Sa femme ni son fils n'étaient encore rentrés. Il s'approcha d'une fenêtre, et son esprit tout frémissant de ce qu'il avait vu dans la journée mit à la voile vers le passé.

Au-dessous de lui, dans cette brume jadis peuplée d'oiseaux marins, montaient les cris des vendeurs de journaux. Le meuglement des sirènes retentissait comme autrefois les trompes des rois fabuleux de la mer. Du lointain des âges accouraient les ancêtres barbares. Celtes, Saxons, Normands remontaient le fleuve, chacun apportant son secret : les uns, le sentiment du mystère, les autres, l'amour de l'aventure. Tous ces peuples s'étaient mêlés, confondus dans ce brouillard :

oiseaux de tempêtes qui crient dans les vents du Nord.

Pour moi, comme pour eux, pensait-il, pas plus de limite entre le réel et l'irréel, le possible et l'impossible que de barrières dans le ciel. Races de milans et de

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corbeaux! Les marchandises, dans le ventre de ces navires qui vont et viennent sur le fleuve, sont du pillage comme celles qu'emportaient jadis les Wikings. Seules les formes du pillage sont différentes aujourd'hui de ce qu'elles étaient il y a dix siècles. Les Wikings sont devenus des courtiers.

Quelques lumières, qui vinrent à briller sur l'autre rive, changèrent le cours de ses pensées.

Sur quelles vies brillent ces lumières?

Elles surgissent dans la nuit comme des désirs. Quelle lampe abrite, ce soir, dans Londres, la plus grande pensée, le plus beau sacrifice, le plus énergique espoir? Aller à celle-ci, là-bas, la troisième à gauche et la sixième en hauteur, surpren-

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dre l'animal humain qui habite ce rond lumineux! Cet inconnu qui demeure à quelques centaines de yards est, en vérité, plus loin de moi que mon ami Simpson, le plus extrême des télégraphistes de l'Empire, qui vit là où meurt la dernière vibration du télégraphe, au cœur forestier de l'Afrique. C'est l'heure où il allume, le brave garçon! en lettres électriques qui s'ouvrent et se ferment comme des paupières, l'inscription qui domine la porte de son poste de bois : British Empire... Et Paget? Que fait Paget à cette heure? A-t-il trouvé dans le pays des Boshimen le papillon nocturne à la chasse duquel il court depuis dix années? Ce Paget possède au moins plus de cent immeubles dans la Cité. Si chaque mai-

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son a cent fenêtres, c'est dix mille fenêtres éclairées qui paient, ce soir, un tribut à ce papillon signalé dans l'ouvrage d'un voyageur allemand, et qui, sans doute, n'existe nulle part... Dans quelle caserne mon voyou dort-il sa première nuit de soldat? Quel destin mon imagination lui réserve-t-elle ? Le tuerai-je ou le laisserai-je vivre? La vie et la mort sont dans mes mains. Les personnages des poètes ont une vie autrement réelle que celle des passants dans les rues ! Quelle carcasse plus dure que celle du roi Lear? Ce gâteux nous enterrera tous !

Sa femme, qui rentrait à ce moment, devina du premier coup d'œil qu'il était sous l'inlïuence d'une inspiration heureuse.

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Tout de suite il lui raconta l'idée qu'il avait eue dans le bouge, car il aimait essayer sur elle, comme sur un public admirablement sensible, l'elfet de ses imaginations.

— Comprenez-vous, ma chère ? un cockney, un pauvre diable tout pareil à ceux que je viens de rencontrer : des yeux faux, des cheveux rares, chlorotique, la dernière misère, un long corps souple, le visage imberbe, des gestes mous, un air de fille. Il s'engage au service de la Reine, non par patriotisme, pour quelques guinées. A Londres, c'est la plus basse crapule. Je l'expédie en Afrique. La guerre le décrasse, il fait peau neuve. Il prend l'orgueil d'un métier, il en respecte les loisi bref il rede-

vient un homme! Eh bien? Que pensezvous de mon conle?

Et comme elle tardait à répondre :

— Montrer comment la guerre dégage d'une canaille un héros, insista-t-il nerveusement, voilà ce que je voudrais faire !

— Je doute que de pauvres gens recrutés en état d'ivresse deviennent jamais des héros, répondit Mistress Dingley.

— Les soldats de Wellington n'ont pas clé ramassés autrement, repartit vivement le romancier, auquel les coutumes séculaires de son pays semblaient participer de la nécessité des phénomènes naturels, et cependant ils ont vaincu les plus vaillantes troupes du monde.

— Pouvez- VOUS croire, mon ami, que votre homme deviendra meilleur à massacrer quelques malheureux paysans? La guerre peut dégager des héros de ceux qui en ont l'étoffe; chez les autres elle ne développe que des instincts de brute.

— Morale de clergymun ou de Français, ma chère! Toujours votre souci de justice et d'injustice. Un homme est grand pour moi dans la mesure où il se dévoue à une œuvre puissante. Sans doute, mon voyou ne deviendra jamais un gentleman, mais sur ses instincts de brute, comme vous dites, se bâtit l'Empire.

Mistress Dingley avait hérité de ses

aïeux français, émigrés au dix-septième

siècle en Louisiane, un sentiment mesuré

de toutes choses. La très grande admiration qu'elle avait pour son mari ne l'avait pas aveuglée sur les limites de son génie. Il était né pour enchanter l'imagination des hommes, non pour philosopher sur la guerre.

— Redoutez, lui dit-elle avec douceur en lui posant la main sur l'épaule, redoutez d'être l'apôtre d'un impérialisme égoïste et dur. N'oubliez ni les arbres, ni les enfants, ni les bêtes.

— Je n'oublie rien du tout, ma bonne.

Aucun romancier ne nous a dit ce qu'étaient les soldats de Wellington. Mon voyou sera la patience, l'initiative, le sang-froid, l'humanité, la bonne humeur anglaise. 11 fera comprendre les Têtes- Rondes, les grenadiers du mont Saint-Jean,

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nos troupes de l'Inde et d'Egypte, l'Angleterre enfin.

Malgré lui, sa voix avait pris une intonation irritée. Il éprouvait le regret des belles minutes enfuies et que sa femnîe eût mêlé si vite des doutes à son enthousiasme.

Ce mouvement d'humeur n'échappa point à Mislress Dingley; elle essaya aussitôt de faire oui)lier sa remarque inopportune.

— Et comment l'appellerez-vous, votre cockney? demanda- 1- elle.

— Barr! Barr! répondit-il. Comment voulez-vous que je l'appelle?

11 répéta plusieurs fois ce monosyllabe qui lui plaisait par sa sonorité brève et dure. Un nom, un seul, convenait à cha-

cun de ses héros; il se flattait de le trouver toujours.

La sonnerie du téléphone interrompit leur causerie.

Dingley se mit au récepteur.

On lui téléphonait du «Times » que lord Roberts avait cerné, dans la vallée de la Modder, les troupes du général Cronié, et que la grande armée des Boers ne pouvait plus échapper.

A mesure qu'il les recevait, Dingley transmettait à sa femme les nouvelles données par le téléphone.

— Ils sont terrés à Paardeberg, entre les berges de la Modder... Six batteries de campagne, une batterie de Howitzer, cinq pièces de marine — cinq, n'est-ce

pas? enfilent le lit de la rivière. Le camp tout entier est en feu. Les caisses de munitions éclatent indiscontinùment.

Au-dessus des chariots on voit monter des colonnes de poussière rouge... C'est tout.

Il raccrocha l'appareil.

— Cette fois, nous les tenons! dit-il.

Le vieux Cronié est dans un piège à mort.

Pendant cinq jours, il écouta, avec un intérêt féroce, cette voix du téléphone, cette voix graillonnante de polichinelle, qui débitait heure par heure l'agonie de Cronié et de ses quatre mille paysans.

Chaque soir, à table, sans se lasser, il faisait à son petit garçon le récit de ce qui se passait (mi ce moment, là-bas, sur le Veld, à plus de dix mille lieues de la table où ils dînaient. 11 lui représentait les Boers fuyant devant l'alerte Tommy, avec

leurs enfants et leurs femmes, dans ces immenses chariots attelés de dix paires de bœufs qu'on mène avec un fouet de vingt pieds ; il lui peignait les hautes berges du fleuve où ils s'étaient enfin arrêtés, au milieu de la plaine fauve, et où ils avaient posé leur cani}) comme les Barbares d'autrefois ; il les montrait creusant des trous dans la rive sablonneuse pour s'y aljriter des schrapnels, tandis qu'à un mille à peine cent vingt canons tiraient sur eux à la lyddite nuit et jour. Tout cela, il le racontait avec des mots familiers, un air imperturimble et un accent naïf, qui donnaient à ces scènes de carnage une réalité si vivante que Mistress Dingiey elle-même, si émue qu'elle fût par ce drame lointain, en

oubliait par instants l'Iiorreur pour s'abandonner au plaisir de ces évocations dramatiques.

Le troisième jour, on apprit que les obstinés paysans refusaient l'offre, que leur faisait le noble général Roberts, d'arracher les enfants et les femmes à cette averse de feu et de les recevoir dans son camp.

— Tant pis |)our eux ! dit Dingley qui adorait les enfants et qu'exaspérait la pensée qu'on allait rendre l'armée anglaise responsai)le de ce massacre d'Hérode. Le problème sera plus vite tranché si ces brutes sauvages s'amusent à faire tuer leurs petits.

Enfin le soir du cinquième jour — le

dîner venait de finir et il allumait son cigare — le téléphone, qu'il avait posé à côté de son assiette, fit entendre de nouveau sa sonnerie impérieuse.

— Ça y est ! s'écria-t-il avec joie.

— On l'a pris ? demanda sa femme.

— Le vieux renard s'est rendu, dit-il d'un ton méprisant — déjà prêt à dégrader cette résistance de cinq jours qui, chez des hommes de sa race, lui aurait paru sublime.

La nouvelle, aussitôt connue, soulevait dans toute la ville une délirante joie, à laquelle on put mesurer combien l'appréhension de la défaite, quoique dissimulée par orgueil, avait été grande. Durant toute la soirée et fort avant dans la nuit, des bandes de manifestants passèrent en

criant sous les fenêtres. Dingley, du haut de son balcon, regardait avec sa fenime la rue fantastiquement éclairée par la lueur des journaux illustrés qui flambaient au bout des cannes.

— Voyez, dit-il en souriant, la croyance à l'envoûtement n'est pas morte. Nos contemporains brûlent Cronié, en effigie, comme on perçait autrefois d'une aiguille l'image en cire de son ennemi.

— Oh ! répondit Mistress Dingley, nos instincts sauvages tiennent bon.

Et lui, ramenant d'un geste tendre sur le cou de sa femme l'écharpe qui glissait de son épaule :

— Tant mieux, ma chère, ce sont les plus beaux.

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