CHAPITRE DEUXIEME
Lorsqu'il crut avoir épuisé les ressources qu'offrait à son imagination une ville angoissée dans l'attente des nouvelles, déprimée par les revers, affolée par les premiers succès, Dingley résolut d'accompagner son héros imaginaire et de courir avec lui le Veld à la poursuite des cavaliers de De Wet et de Botlia.
Il était romancier et plus encore un coureur de périls. A un reporter américain qui l'interrogeait sur ses goûts, il
avait un jour répondu qu'il y avait en lui 0,4 d'artiste et 0,6 de l'homme d'aventures. Et il se plaisait encore à dire que, si une fée voulait lui offrir un présent, il lui demanderait le pouvoir de se transporter, à chaque minute de sa vie, sur le point du monde où se déroulait l'action la plus dramatique.
— Vous êtes incompréhensible, lui dit un jour Mistress Dinglev, qui ne prenait pas son parti de cette curiosité inhumaine. La douleur d'un chien écrasé par un cab vous arrache un cri, et celle des hommes vous attire.
C'est que la passion du pittoresque anesthésiait en lui la pitié. Il avait visité dans l'Inde des villages affamés, et le soir d'Omdurman, le champ de bataille jonché
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par les cadavres de quel<iLies milliers de derviches. Volontiers il se rappelait ces spectacles comme les plus émouvants qu'il eût jamais rencontrés; il n'en connaissait pas qui pussent les égaler en horreur, mais alors il n'avait pensé qu'à les bien voir, sans (jue rien vînt troubler chez lui cette sensibilité modérée de l'artiste qui arrête sur l'humanité le regard du chirurgien sur le patient qu'il découpe.
Connaîtrait-il jamais la vraie physionomie de cette campagne, s'il ne la voyait de ses yeux? Le télégraphe et les journaux pouvaient-ils l'approvisionner de ces faits, de ces menus faits qui échappent à tous les regards, qu'il était seul à découvrir, et grâce auxquels il donnait, avec une intensité surprenante, l'illusion même de
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la vie? Là-bas, sur le visage du monde on effaçait quelque chose. Il était curieux de surprendre sur l'Orange et sur le Vaal, les formes spéciales que revêtaient, à cette heure, la vie et la mort.
Son embarquement fut un triomphe.
Il y a, dans la vie d'un peuple, des heures où tel de ses écrivains prend soudain une importance, une dignité, qui l'égale et même le place au-dessus de ses premiers magistrats, fût-ce le roi ou la reine. Le romancier en élait ù ce haut point de fortune.
Une foule immense était venue l'acclamer sur le quai de Southampton. Debout à l'arrière du paquebot, entre sa femme et son fils, Dingley contemplait cette
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multitude qui saluait en lui la conscience même de la race. Lorsque le steamer s'ébranla, il prit son fils dans ses bras et le souleva pour lui montrer tout ce monde ivre de son art, ivre de lui. Les hurrahs devinrent frénétiques; les chapeaux, les cannes, s'envolèrent; fliymue national sortit de milliers de poitrines. Mistress Dingley elle-même oubliait l'horreur de la j^uerre. Son mari était grand! L'armée de Cronié vaincue, les massacres allaient bientôt finir; bientôt le sang n'arroserait plus les terres du Sud... Un profond sentiment d'orgueil saisit le cœur de Dingley. Shakespeare n'avait jamais connu celte ivresse! Il sentait frémir dans ses mains le corps de son petit garçon, et avant de reposer sur le pont cet enfant
dont il était fier comme de l'œuvre la plus vivante qu'il eût jamais écrite, il le serra sur son cœur avec l'impression sublime d'embrasser sa propre gloire.
Mais que des voix s'éteignent vite 1 Que c'est peu de chose une foule, une côte, un pays ! Quelques tours d'hélice, et tout cela disparaît, s'efface, comme s'il n'avait jamais été.
Dingley s'attardait à regarder celte disparition des choses avec l'amertume de l'homme cpii n'a déjà plus sa jeunesse et la tristesse (pii suit toujours les grandes minutes d'exaltation. Déjà la côte d'Angleterre n'était plus dans l'éloignement qu'une ligne brillante et recourbée comme une lame de faux. Un mou-
vement de son petit garçon le tira de sa rêverie. Archie voulait visiter la machinerie du navire.
Tous les deux, la main dans la main, ils descendirent jusqu'à la plate-forme tremblante d'oîi l'on voit aller et venir les bielles luisantes et silencieuses.
L'enfant demanda le nom de l'homme qui avait inventé tout cela.
— 11 n'a pas de nom, Archie, répondit le romancier avec le tendre sérieux dont il ne se départait jamais quand il parlait à son fils.
— Il éttiit très intelligent?
— Très intelligent.
— Et quand vivait-il?
— 11 vit toujours.
— Où demeure- il ?
— Partout où l'on peut manger et boire.
— Comment est-il fait?
— Gomme vous et moi.
— Le connaissez-vous?
— Certainement.
— Vous me le montrerez ?
— Plus tard...
Cependant le tanp;age, le roulis et l'exécrable odeur du charbon, de la vapeur et de l'huile donna la nausée à l'enfant. Son père le remonta lestement sur le pont. De la mer on ne voyait plus à cette heure que des crêtes d'argent paraissant et disparaissant sur une masse noire et mouvante. Et rien, plus rien de l'Angleterre, que le navire qui les emportait.
Une fois encore, avec joie, Dingley sentait frémir les fortes machines enfermées dans les profondeurs du navire, ces fortes machines qu'il aimait tant. Leur grondement puissant et sourd, la solitude de la mer, la vive allure du bateau, l'agitation de ce point surpeuplé dans l'immense étendue, l'entraînaient toujours au rêve. Son imagination prenait naturellement son vol dans le mouvement et le bruit. Quand il n'était encore qu'un débu-
tant de lettres, il avait loué une chambre dans une des rues les plus passantes du Strand, pour entendre le fracas des omnibus roulant sur le pavé. En Tyrol, il s'était installé dans une auberge, près d'une sciei'ie dont le ronflement se mêlait à Tégouttis d'une roue de moulin. Au Caire, il payait un griot soudanais, amené comme captif par les troupes victorieuses du Malidi, pour lui réciter d'interminables mélopées, en s'accompagnanl sur une sorte de lyre à trois cordes. Il écrivait alors la célèbre histoire de ce maharajah élevé dans un collège d'Oxford, qui finit par s'apercevoir qu'il ne pourra jamais être heureux, car le bonheur des Européens n'est pas pour lui, et le bonheur des Hindous n'est plus pour lui. 11 avait
fait asseoir le griot sur une natte, et pen dant des heures, tandis que le nègre, la tète ceinte d'un turban ensanglanté, psalmodiait des aventures de guerre ou d'amour, que dans la rue les vendeurs de citronnade criaient, que les âniers juraient en martelant de coups de matraque l'échiné de leurs bêtes, il avait décrit la nostalgie de son Hindou à la recherche de son âme.
Aujourd'hui il racontait les déboires de son voyou de l'East-End, et comment la chère Providence apparaissait à ce pâle cockney, sous le sombre manteau d'un sergent recruteur, un soir, devant un réverbère de la place de Trafalgar, au pied de la colonne Nelson.
Le temps que le romancier ne donnait pas au travail, il l'employait à causer avec ceux des passagers qui lui semblaient nutritifs. En général il se méfiait de ses compatriotes, admirables dans l'action, mais les plus ennuyeux causeurs. Cependant, beaucoup de ces gens qui se balançaient dans leur rocking et qui, à l'heure du dîner, pelaient paisiblement une poire ou raclaient un fromage, avaient une riche expérience; beaucoup avaient parcouru le monde, les uns en quête d'aventure, les autres par devoir professionnel. Il y avait là Melton Prior, une vieille connaissance à lui, (}ni, depuis plus de quarante ans, faisait pour les grands illustrés le métier de correspondant de guerre. On l'avail vu cliez les Achantis, dans les
Sierras espagnoles au temps de l'insurrection carliste, en Herzégovine, en Serbie, en Turquie, au Basoutoland, au Zoulouland, en Egypte, au Soudan, en Birmanie, au Venezuela, en Argentine; il avait pris part au raid Jameson, à la guerre du Matabéléland, à la campagne des Afridis ; de là, il s'en était allé en Afghanistan, puis en Crète; et maintenant il retournait au Transvaal.
— En somme, lui disait le romancier, vous autres, dessinateurs et correspondants de guerre, vous réalisez le type le plus moderne d'héroïsme : le dévouement à la Nouvelle et à l'Image.
— Oh ! moi, répondit le reporter en
faisant avec ses lèvres la moue d'un
homme qui gobe un œuf, je n'ai jamais
risqué grand'chose et je suis bien sûr de mourir paisiblement, dans mon lit, un soir, entre cinq et sept, dans le comté de Newcastle. Mais vous avez connu Sciortino ? Sciortino le mulâtre ? le correspondant du « Daily-News »? Celui-là, comme vous dites, était un vrai héros de la Nouvelle et de l'Image ! La dernière photographie qu'il a prise montre un canonnier frappé à mort au moment où il va tirer la ficelle de sa pièce. Le même obus qui démolit le canonnier envoya Sciortino dans Faulre inonde...
Ainsi, tous les deux, sur le pont, allongés dans leurs fauteuils, fumant leurs pipes de bruyère, dans le calme des belles nuits, le reporter et Dingley rappelaient tant de souvenirs qui leur faisaient gon-
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fler le cœur, tant d'étapes parcourues ensemble, tant d'amis d'autrefois qui dormaient leur dernier sommeil, l'un au pied d'un kopje du Veld, l'autre dans les boues du Haut Nil, celui-ci près d'une pagode dans une rizière d'Orient, celui-là dans le désert de Lybie, sous un petit tas de cailloux, au bord d'une piste de chameaux, et cet autre confortablement installé, pour un bail à long terme, dans son petit cimetière du Wessex.
Parfois un journaliste français se mêlait à leur causerie. Sa vulgaire émotion gasconne avait le don d'exciter la verve caustique de DingIe3^
— Voyez-vous, lui disait-il avec cet humour britannique qui tire toute sa drôlerie de la simple constatation des faits,
on nous calomnie chez vous. Nous ne sommes pas des conquérants, des Attila, des Gengis-Khan. Nous sommes les aménageurs de la terre, des entrepreneurs qui construisent des maisons sur des terrains vagues, des télégraphistes, des conducteurs de locomotives, des chercheurs d'or, des éleveurs de moutons. Nous pratiquons les petits métiers, car nous sommes nombreux et pauvres et nos terres ne sont pas riches, et il nous faut sortir de notre île. En somme, faisons-nous autre chose que continuer une lâche que vous avez entreprise, vous autres Français, il y a deux siècles et que v(uis uncz méprisée. Mais je le comprends, by Jove! Vous préférez rester chez vous. Qui voudrait, sans y être contraint, quitter la belle
France? Nous sommes les Auvergnats du monde.
— Des Auvergnats un peu rudes!
— Eh ! mon Dieu, il faut bien être un peu rude. Permettez que je vous rapporte un mot d'un de vos compatriotes qui m'a vivement frappé. Dans un voyage que je fis autrefois à Alger, sur un bateau de votre Compagnie des Chargeurs Réunis, j'eus l'occasion de nouer connaissance avec un jeune bandit que votre Gouvernement envoyait aux bataillons d'Afrique, pour avoir fait, un soir, le guet dans une rue de banlieue, pendant que des amis à lui étranglaient une vieille dame. Le gaillard n'avait pas la moindre honte à me raconter son histoire. Et comme je lui demandais s'il n'avait eu aucun remords pendant
que ses amis opéraient : « Que voulezvous? répondit-il avec un sourire céleste, dans la vie, il faut bien avoir le cœur un peu dur ! » Je n'excuse pas ce voyou. Pourtant je le préfère, je l'avoue, à un gaillard sentimental.
Là-dessus, Dingley quittait le journaliste, pour arracher des souvenirs à un jeune officier blessé à Colcnso et qui l'intéressait vivement par sa fraîche expérience de la guerre, ou pour apprendre d'un agent de la Compagnie du Niger, dans la Haute Benoué, à quoi il occupait sa pensée durant la saison chaude. Ce fonctionnaire, étendu sous la tente, attendait l'heure où le soleil déclinant lui permettrait d'enlever son casque.
Mais de tous ces passagers réunis par
le hasard, aucun n'inspirait à Dingley des sentiments plus bienveillants et des réflexions plus apaisantes qu'un jeune homme, un jeune Boer, un Afrikander plutôt, fils aîné de l'honorable M. Prétorius du Toit, ancien vice-président du Parlement de Capetown.
Du Toit sortait d'Oxford. Il avait passé là-bas, à Trinity Collège — le même collège où Dingley avait pris tous ses grades — trois ou quatre années d'étudiant. Rien ne le distinguait de tous ces jeunes Anglais, rasés, raclés, élégants et nets, qu'on voyait en pyjamas après letub matinal, en veston de tweed tout le jour, et, le soir, en smoking, au fumoir, devant un wisky-soda. Non, rien ne l'en distinguait. Et c'était justement là ce qui lui
valait la sympathie du romancier. Comme eux, il avait Tœil frais, l'air virginal et sain d'un garçon vigoureux, bien nourri, bien entraîné, qui a fait du canot sur la rivière, qui sait le prix d'une partie de foot-ball et de cricket. Celui-là, pensait Dingley en arrêtant sur le jeune homme le regard d'un éleveur qui contemple avec amour dans sa ferme un produit bien venu, celui-là, il n'est pas de notre sang, mais il a respiré le bon air de chez nous. Entre les bonnes vieilles pierres d'Oxford, sous les !)ons vieux chênes de la Tamise, il est devenu ce que nous faisons de mieux, un bel animal puissant et net, qui ne sent pas le papier moisi, comme les cuistres teutons, ni l'usure précoce de la vie, comme ce bavard de
Français. Oui vraiment, un bel animal, et qui est bien de notre jungle!
A l'Europe qu'exaspérait la mainmise de l'Angleterre sur les quatre coins de la planète, et qui braillait hypocritement contre la guerre du Sud-Afrique, il aurait voulu exhiber ce superbe échantillon.
C'était pour produire par le monde un type d'humanité pareil à ce garçon-là, pour le tirer à des milliers et des milliers d'exemplaires, que depuis trois siècles l'Angleterre était sortie de son de, que ses grands coureurs de mer avaient essaimé partout, que partout ils avaient bâti des ports, des jetées, des phares, des escadres, des cités, édifié des empires indiens, des Amérique et des Nouvelle- Hollande, établissant partout
leur pensée religieuse, leur loi intelligente et juste, leurs jeux qui dressent l'homme à la discipline et à l'action, partout conquérant sur le chaos et façonnant à leur image plus de matière humaine.
Si ce du Toit était resté chez lui, au milieu de ses Gafres et de ses troupeaux d'autruches, il serait demeuré seml)lable à tous ses compatriotes, et il ignorerait encore l'usage de la brosse à dents...
Après cela, qu'il y eût, de par le monde, quelques petits groupes d'humanité, quelque pauvre petit vieux peuple broyé dans cette énorme entreprise, concassé sous la grande machine routière de l'EmpirCj qui pouvait sérieusement en gémir? Les écrasés eux-mêmes criaient bientôt : Ilosannal En perdant leur pliy-
sionomie, leur personnalité propre, leurs petites habitudes, leur petite barbarie, ils s'élevaient à une humanité supérieure. Doux châtiment de devenir Anglais 1... Mais allez faire comprendre ça à un journaliste continental 1
A Sanla Criiz de Ténériffe, Dingley en était à ce point de son roman où il embarque son voyou pour le Sud, dans un de ces navires de fortune sur lesquels l'Angleterre expédiait, en grande hâte et pêlemêle, ses approvisionnements, ses munitions, ses mulets et ses hommes.
Un de CCS transports était en rade.
Dingley le visita.
C'était un aiïreux sabot, d'où s'exhalait une acre odeur de sueur bu-
maine, de fumier, de graisse rance et de saumure. Quinze cents hommes s'y entassaient; trois cents y auraient été mal à l'aise.
Bien peu chantaient : quelques-uns fumaient; la plupart muets et immobiles ressemblaient moins à des conquérants qu'à ces moutons de la Plata qu'on embarque à Buenos-Ayres. Dans un coin, il y en avait qui luttaient. Un boulanger puisait de l'eau dans le réservoir des latrines.
Dingley parcourut tous les cercles de cet enfer en voyage, depuis le pont jusqu'au fond de la cale, où les litières des chevaux et des mulets n'étaient séparées que par une barrière de bois des paillasses où couchaient les hommes. Entre tous les
animaux, l'homme parqué comme un bétail a la plus répugnante odeur. A mesure qu'il s'enfonçait dans les profondeurs du navire, Dingley sentait monter en lui la tristesse que tous ces soldats anglais fussent aussi avachis que n'importe quelle foule humaine si inconfortablement traitée. Une de ses fiertés patriotiques était de penser qu'entre toutes les armées, seule l'anglaise formait une réunion d'hommes libres et propres; il croyait ses compatriotes d'un meilleur acier que les autres peuples du monde; or il cherchait vainement sur tous ces visages fatigués une expression de hardiesse. Il n'y lisait que celte désolation nostalgique qu'ont les bètes en cage, et qui l'émouvait toujours dans les ménageries.
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Cependant le bruit de son nom s'était répandu sur le navire. Lorsqu'il quitta le bord, quelques voix entonnèrent une poésie guerrière qu'il avait composée. Les Tommy et les Blue-Jacket, qui se pressaient pour le voir, reprenaient en chœur le refrain :
Angleterre, rocher noir, Repos des oiseaux fatigués, Rubis clans la mer d'argent, nid inviolé De la plus forte race d'entre les hommes...
La chanson s'abattait sur la mer comme les ailes d'un gigantesque oiseau. Elle sortait des poitrines de tous ces jeunes hommes si pleine, si vigoureuse, qu'elle semblait l'improvisation des soldats et des marins. Intérieurement, les dents serrées,
Dingley accompagnait la chanson. Il se rappelait le moment où il en avait eu l'idée, l'endroit où il l'avait écrite, la peine qu'elle lui avait coûtée. Il oubliait la saleté, l'inquiétude, le morne ennui, la fièvre que depuis Portsmouth jusqu'à Gapetown ce bateau traînait sur l'Océan. Tous ces hommes allaient se battre, une chanson de lui sur les lèvres ! Il rejoignit son steamer, des brins de paille et de foin accrochés à ses cheveux, ses bottines boueuses de crottin et de la fange des fonds de gamelle, enivré par la pensée que son art venait de réveiller des courages défaits et qu'il était plus fort que la vermine, la misère et la peur de mourir.
Dans sa cabine, il trouva Mistress Din-
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gley, et le petit Arcliie qui barbotlait dans son tub, Et comme il se penchait vers sa femme avec un geste affectueux :
— Que vous sentez le cheval ! mon ami, s'écria-t-elle.
— Imaginez, répondit-il, sept cents hommes dans un ignoble baquet, pèlemèle avec les chevaux, sales, mal nourris, déprimés, abrutis par la vie de bord . Quand j'ai quitté le bateau, tout cela s'est réveillé pour entonner une de mes chansons :
Angleteire, rocher noir... Vous n'avez rien entendu?
Non. Elle n'avait rien entendu.
Dingley fut secrètement contrarié que cette rumeur de gloire n'eût pas dépassé deux cents yards.
L'îlot de Sainte-Hélène, dont il aperçut, à quelques jours de là, les roches inhospitalières et les arbres tordus, le laissa presque insensible. Que lui importait cet étroit plateau, dernière patrie d'un héros vaincu ? Les conceptions de Napoléon avaient été courtes. Il avait étendu sa domination précaire sur quelques centaines de lieues d'Europe. Son ambition, en somme, n'avait guère été plus relevée que celle d'un condottiere italien, La vue du petit bouquet d'arbres, sous lequel venait s'asseoir le prisonnier d'Hudson Lowe, l'entraînait moins à rêver que la tombe de Disraeli sous les voûtes de ^Yestminster, ou le gémissement de la chaise que Cecil Rhodes, alourdi par une graisse malsaine, chevauchait dans l'office de la D. C. F. C'%
un jour qu'il discutait devant lui le plan d'une voie ferrée reliant le Cap au Caire.
Enfin, après dix jours de mer, on commença de respirer cette odeur d'orange et de poivre, qui est l'odeur du Sud-Afrique. Bientôt, les collines luxuriantes qui dominent Capetown élevèrent par degrés leurs paisibles terrasses. Les passagers les contemplèrent avec curiosité, mais de leurs regards rien n'est resté, pas plus que du sillage du navire sur les eaux. Debout comme eux à l'avant du steamer, Dingley fixa les yeux sur ces nobles collines, et ce poème retiendra pour longtemps son regard dans la mémoire des hommes :
Si tu traverses le monde, demande-foi.
ô Voyageur, quel est le principe de la vie du peuple que tu visites, et sans lequel il ne saurait vivre.
Derrière la table de ces collines qui barrent V Afrique comme une règle, deux peuples luttent. Les connais-tu, Voyageur?
L'un cVeux s'enorgueillit de son ignorance et de sa rudesse. Inhospitalier, i?}culte et bigot, il vit dans ses vastes plaines, au milieu de ses troupeaux à peine moins sauvages que lui. Emporte ses chevaux et ses bœufs, il n'aura plus de raison de vivre.
L'autre est le peuple le plus fortuné du monde. Tu peux lui prendre toutes ses richesses, tu ne le dépouilleras pas. Mais si tu lui ravis l'action et le rêve, que les câbles
qui ancrent au fond des eaux la verte Angleterre se brisent, que l'Océan emporte notre île à la dérive et V engloutisse dans les vagues déchaînées ! Il ne nous reste plus qu'à mourir.