CHAPITRE QUATRIÈME
C'est une petite chose et qui ne bouleverse rien dans le monde la mort d'un petit garçon... Dingley avait rassemblé sur la tête d'un petit homme né de lui toutes les tendresses de son cœur. 11 pénétra dans ces réj;ions illimitées de la douleur, où l'imbécile et l'homme de génie ne se distinguent plus. La guerre, qui se poursuivait sur le Vaal, était devenue pour lui plus lointaine que la guerre de Troie, et son voyou de l'East-End un personnage
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fastidieux qu'il écartait de sa pensée comme on chasse une mouche de son front. Assis au fond du parc dans un fauteuil de bois, devant une fourmilière dont il suivait pendant des heures le mouvement affairé, il se répétait sans cesse : « J'ai pensé en vain, j'ai rêvé en vain, j'ai écrit en vain. Mon art ne souriait qu'à ma joie. Partout dans mon œuvre, du trompe-l'œil, du pittoresque, de la brutalité, de l'esprit, et pas un de ces accents profonds qui peuvent rafraîchir une àme. » Les vers appris dans sa jeunesse, au temps oîi il arrêtait sa l)arque sous les saules de la rivière, — vers grecs, vers latins, vers français, perdus dans le flot des souvenirs de sa langue maternelle — revenaient en foule à sa mémoire; toute la poésie do
la terre semblait accourir à son aide; un moment, il s'enivrait de ces belles phrases confuses, toutes baignées de mystère; et il retournait bientôt à sa morne indifîérence.
Pour la première fois de sa vie, du plus loin, du plus inconnu de son esprit sortaient ces mots : « A (pioi bon? » A quoi bon avoir tant dit que la vie humaine était chose abondante et vile, une denrée sans valeur, pour s'aijercevoir un jour qu'elle est d'un inestimable prix? A quoi bon être apparu comme un sonneur de trompette, un excitateur d'énergie, pour se montrer aujourd'hui si misémble et si lâche? A quoi bon cet immense Empire, cette gigantesffue machine, si le moindre grain de sable suffisait à l'arrêter? Trente
mille morts, trois cent mille hommes pour réduire quelques bergers I Les soldats ne savaient rien; les officiers ne savaient rien ! Rien que marquer des points au foot-ball et, au besoin, mourir en beauté. L'armée, qu'on avait crue si forte, n'était qu'un outil hors d'usage, à jeter au bric-à-brac. Et il allait falloir le dire! faire des campagnes dans les journaux, montrer au pays le faible de ce qu'il avait admiré, agiter encore l'opinion, écrire ceci, écrire cela... Mais à quoi bon? à quoi bon ?
Il était dans ces pensées, quand il vit venir à lui, sous les feuillages de la grande allée du jardin, les fermiers de Rosendaal.
Du plus loin qu'elle l'aperçut, Madame du Toit courut à lui, et se laissant tomber à genoux au milieu de la fourmilière, elle se mit à le supplier d'une voix qu'entrecoupaient les sanglots :
— On doit avoir pitié des enfants. Lucas est parti, vous le savez, contre notre volonté... Mon mari a toujours été un loyal sujet de la Reine... Un mot, un seul mot de vous! Ils ne vous refuseront pas sa grâce!...
Insoutenable spectacle, cette femme qui pleurait, bafouillait et n'arrivait pas à expliquer clairement ce qu'elle attendait de lui! Dingley Tavait relevée et l'écoutait avec l'énervement qu'il éprouvait toujours à voir le désordre d'un sentiment qui ne se domine pas. Sans rien faire
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pour arrêter le flot tumultueux de ses paroles, il tenait les yeux fixés sur les fourmis qui s'aflblaient autour de leur demeure détruite.
Mistress Dingley, devinant son irritation, intervint :
— Mon ami, lui dit-elle, nos excellents voisins viennent de recevoir la nouvelle que Monsieur Lucas du Toit a été fait prisonnier. On va le juger dans quelques jours. Peut-être que si vous faisiez appel à la pitié des juges, ils montreraient plus d'indulgence.
— Monsieur, reprit Madame du Toit...
Mais son mari la fit taire, et s'adressant
à Dingley avec ce ton cérémonieux qu'il n'abandonnait jamais, mais où l'on sentait frémir la plus cruelle inquiétude :
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— Je ne sais, dit-il, si vous êtes exactement au courant de la question. Notre malheureux enfant n'est pas seulement accusé d'avoir pris déloyalement les armes contre sa patrie. Gela, d'autres l'ont fait, égarés comme lui, et ils n'ont pas eu à subir les dernières rigueurs de la loi. Mon fds — et c'est le chef d'accusation le plus grave — mon fils est encore accusé d'avoir exécuté quelques Cafres qui espionnaient son commando...
— Des Cafres ! s'écria Madame du Toit en l'interrompant tout à coup. Des Cafres! Est-ce que cela compte, ça ! Que de fois, dans mon enfance, j'ai vu mon père en abattre sous mes yeux ! Ici même, on en a pendu, on en a détruit des centaines ! Et l'on fusillerait Lucas parce qu'il s'est
débarrassé de trois ou quatre de ces nègres, et qui l'espionnaient encore ! Non, non. Monsieur, ce n'est pas là de l'humanité, de la justice. C'est un prétexte qu'on invente, vous le vo^^ez bien vous-même, ce n'est pas une raison véritable!
— Madame, dit enfin le romancier, vous exagérez mon pouvoir. Si l'occasion s'était présentée, j'aurais volontiers risqué ma vie pour M. Lucas du Toit. Il m'a rendu un service que je ne saurais oublier. Mais il ne peut être question que je fasse un plaidoyer en faveur de votre fils. Un sentiment personnel et qui n'intéresse que moi n'a pas lieu d'intervenir dans les affaires de rEnqtirc. Monsieur du Toit est entre les mains d'honnêtes gens qui le jugeront suivant leur conscience et la
loi. Tout ce que je puis faire pour lui, c'est d'écrire aux juges le récit de ce qui s'est passé dans le Veld et de leur dire qu'il s'est conduit en gentleman avec moi.
Madame du Toit avait trop espéré d'une intervention du romancier, pour ne pas être exaspérée par cette froide raison.
Elle ne put en entendre davantage.
— Venez, venez, Pretorius! dit-elle en entraînant son mari avec une violence inattendue. Venez ! on n'émeut pas ces gens- là !
Mistress Dingley atterrée vit disparaître au tournant de l'allée les fermiers malheureux. Un moment, elle demeura incertaine si elle allait courir à leur suite. L'offense qu'ils venaient de faire à Din-
gley luttait en elle avec la reconnaissance qu'elle devait à leur fils. Enfin la pitié l'emporta. Elle s'élança derrière eux. Et le romancier demeura seul, dans la paix de ces grands arbres une minute troublée, à réfléchir sur cette scène pénible.
Depuis la mort de son petit garron, ses idées s'en allaient à la dérive, pareilles à des algues mouvantes qui échappaient à sa prise. L'aventure de Lucas du Toit se présentait comme un fond solide où ancrer sa pensée. L'indifférence, le scepticisme, le dégoût, les « à quoi bon? » rien de tout cela ne subsistait en face delà réalité. Devant un fait qui exigeait une décision de son esprit, il se retrouvait soudain, et tout pareil à lui-môme.
« Très injustement, se disait-il en ramenant du pied avec un soin délicat les aiguilles de pin sur la fourmilière dévastée, j'ai dii apparaître odieux à ma femme et à ces gens. Mais je me rendrais ridicule en implorant pour un rebelle l'indulgence des juges, et je ne serais pas entendu. Cependant j'ai pour ce jeune homme une sympathie fraternelle. J'aime ce Boer, étudiant d'Oxford, qui va donner sa vie pour défendre une civilisation qu'en fait il avait reniée. Certes il était plus semblable aux officiers de l'armée qu'il combattait qu'aux hommes incultes de son commando. Mais en venant se battre ici, il a obéi à ses plus profonds instincts. Il a vu dans la défense de ses plaines la plus belle raison de vivre. Il a joué, il a perdu.
Qui aurait l'idée de le plaindre? Je lui donnerai, quelque jour, le seul présent qu'il soit en mon pouvoir de lui offrir : ma pensée dans un vers; et ses anciens camarades promèneront, en me lisant sous les chênes, la mémoire d'un jeune homme qui eût mérité de naître Anglais. »
Et regagnant la maison, Dinglej se disait encore :
« L'existence réduite à la vie personnelle ou familiale ne vaut pas la peine d'être vécue. Elle ne prend une réelle grandeur que si elle s'accroît de l'orgueil de contribuer à la vie d'un vigoureux ensemble, nation, race ou empire. Sortir de soimême, oublier ce petit monde que l'on est pour soi, s'humilier et s'agrandir à la fois
dans une entreprise qui dépasse et qui exalte les forces d'un individu, là est le secret du bonheur... »
Il trouva sa femme au salon occupée à écrire. Il en fut un peu surpris, car depuis la mort d'Archie le monde était dépeuplé et ses amis semblaient pour elle avoir cessé d'exister.
Sans marquer son ôtonnement, il se mit à feuilleter les journaux que le courrier venait d'apporter. A la seconde page d'une feuille de Gapetown, il lut :
« Ce matin, à 8 h. 4o, Lucas du Toit et son cocher Gornélis ont été fusillés. On les a conduits hors de la ville, sur le plateau qui s'élève en face des monts du Drakenberg," lieu d'origine des deux rebelles. Les condamnés s'embrassèrent;
du Toit refusa de se laisser bander les yeux. Quand les soldats l'eurent couché en joue, il donna lui-même, avec son chapeau, le signal du feu. Cornélis tomba le premier; du Toit s'abattit sur lui, le couvrant à moitié. L'exécution s'est passée sans incident. »
Sur les maigres détails de la dépêche qu'il venait de lire, Dingley reconstituait la scène dans sa complexité vivante, quand sa femme s'approcha de lui :
— Excusez-moi, lui dit-elle, mais je n'ai pu me résigner à ne rien tenter pour un homme à qui vous devez le bonheur d'avoir revu votre enfant.
Ce disant, elle lui tendit une lettre qu'elle venait d'écrire, en faveur de du Toit, au président de la Cour martiale.
Dingley la prit et la lut.
— Vous êtes un admirable avocat, ditil en relevant les yeux. Votre prière aurait sauvé ce jeune homme s'il pouvait être sauvé. Mais voyez... Lucas du Toit a été fusillé hier malin.
— Oh ! fit-elle en cachant sa tête dans ses mains, tandis que des larmes montaient à ses yeux — offrande à la mémoire du héros et que sa jeunesse n'eût pas dédaignée.
En quelques phrases où l'on sentait l'irritation du citoyen anglais contre une campagne interminable et sans gloire, Dingley lui représenta la déloyauté de la Colonie, les Afrikanders du Cap et du Natal impatients de la servitude, prêts à rallier l'ennemi. Si l'on ne faisait aux
rebelles l'application impitoyable des lois, c'en était fait, dans l'Afrique australe, de la domination britannique.
Mais elle, qui ne pouvait douter de la bonté de son cœur, non plus que se laisser convaincre par de si froides raisons, se demandait dans quelles régions inconnues il trouvait le courage de se montrer à ce point insensible. Entre l'âme d'un homme et celle d'une femme, quels abîmes secrets 1 Aucune parole pour les combler.
Pour rafraîchir son cœur brûlant, elle descendit dans le jardin et se dirigea vers Uosendaal par cette allée de hêtres où la vieille Madame du Toit lui avait confié que Dieu était juste et que Lucas ne pouvait mourir. Incomparable soir où l'ombre d'un enfant excité à ses jeux fuyait
derrière les arbres! Cris de joie enfantins suspendus aux feuillages! Où, dans le monde une semblable allée ?..j^
Le soleil déclinait derrière le parc; quelques babouins, avant de s'endormir, jacassaient à la cime des arbres, et dans les derniers bruits du jour qui précèdent les bruits de la nuit, s'élevait la voix d'un rossignol, chant doux et fort, simple et varié, inextinguible, unique, qui crée le silence et qui exile.
Do loin elle aperçut Rosendaal éclairé des derniers feux du couchant. Derrière ces vitres embrasées, les du Toit étaient penchés sur des cendres. Sa place n'était plus, là-bas, dans celte salle, au milieu de ces gens. Elle n'ouvrirait plus d'un geste familier leur humble porte fermée.
Du moins voulut - elle qu'un témoignage attestât à ses voisins son passage et son amitié : sur un banc, oubliés par elle, les poèmes de Shelley étaient restés un jour; elle y chercha les strophes ardentes où le poète glorifie, dans les Américains - Espagnols soulevés contre leur métropole, la révolte de tous les cœurs fiers :
Chevauchez libres, u cavaliers,
Dans vos vastes plaines.
Vous pouvez couronner vos fronts
De violettes et de roses, de toutes les fleurs
Divines d'espérance et d'éternité.
Pour maintenir le livre ouvert à cette page, elle y posa des sauges et le laissa
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sur le banc où la vieille Madame du Toit avait coutume de venir s'asseoir.
A quelques jours de là, la vieille femme trouvait les fleurs fanées et les vers que la rosée avait presque effacés. Ils ne rallumèrent aucune espérance dans son cœur, comme si avec Lucas était morte la liberté de la Patrie.
Deux jours plus tard, le romancier et Mistress Dingley quittaient pour toujours Dossieclipp.
Lorsqu'ils passèrent devant la ferme de Rosendaal, triste sous le soleil comme une machine à battre arrêtée, ils aperçurent le petit David assis au bord de la route. Mistress Dingley détourna la tête, et le romancier pensa : '( Voici pour moi, dans cette guerre, le véritable vainqueur! »
Dans l'air calme, vibrant de lumière, le kopje se dressait éblouissant. Tout à
la cime le vieil aigle lissait ses plumes au soleil. A ces roches solitaires ils abandonnaient leur enfant. Et Dingley avait l'impression d'y abandonner aussi, avec la tombe de son iils, son plus beau secret : le bonheur.
A Mount Nelson Hôtel, où ils demeurèrent quelques jours en attendant le départ du bateau, Dingley rencontra la fiancée du lieutenant O'Reilly. Elle n'avait d'autre beauté que ces yeux violets d'Irlande où luttent l'esprit et le rêve, et son teint éclatant, fleur d'un climat pluvieux. Si pourtant, une autre beauté... Un soir, au milieu du dîner, on lui remit un télégramme. O'Reilly venait d'être tué dans les environs de Boshof. Elle pâlit, mais
ne quitta pas la table. Les jours suivants, on la revit toujours exacte aux repas, et personne, dans son attitude, ne put soupçonner son chagrin.
Une résolution si fière excita chez le romancier un de ces enivrements spirituels qui ont toujours été pour lui la première joie de la vie. On ne trouvait qu'en Angleterre cette forme de courage. Là-bas, les femmes étaient pour l'homme de bons, de vigoureux compagnons; partout ailleurs dans l'univers, de pauvres outils de volupté.
Le ais de Mabel Hazlitt devait lui servir de mesure pour apprécier désormais les actes et les paroles des hommes. La première application qu'il en fit, ce devait être à lui-même.