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CHAPITRE QUATRIEME

Tous les journaux de l'univers ont raconté mille sottises sur la façon dont Archie Dingley, le fils de l'illustre écrivain, tomba malade à Dossieclipp. Certaines feuilles répandirent le bruit que le typhus, qui sévissait dans les camps de concentration où Lord Kitchener réunissait les femmes et les enfants boers arrachés aux fermes détruites, avait étendu sa contagion jusqu'aux plateaux du Natal, et que l'enfant du célèbre roman-

cier avait été l'un des premiers frappés. La presse hostile à l'Angleterre et aux excitations jingoës du poète de l'Empire ne manqua pas de découvrir dans cette maladie la main de la Justice éternelle. La réalité est tout autre et n'a pas revêtu cet aspect providentiel.

Chaque jour, le petit Archie faisait avec David du Toit une promenade hors du parc, sur les poneys de Rosendaal. Ils apprirent un beau matin qu'un Gafre, voleur comme ils sont tous, avait été branché haut et court par un fermier du voisinage. C'est là un événement fort commun dans ce pays primitif, et bien de nature à exciter des imaginations enfantines. Les deux garçons allèrent voir

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le pendu qui se balançait, à dix milles environ de Dossieclipp, à la branche d'un poirier sauvage.

Au retour, ils furent surpris par un de ces brusques orages, tels qu'on en voit dans le Sud, lorsque des courants d'air glacés viennent tout à coup s'infiltrer dans une atmosphère chargée de vapeur.

Le ciel passe en quelques minutes du bleu le plus limpide aux ténèbres les plus noires; une pluie diluvienne s'abat sur la terre desséchée; les grondements du tonnerre se répercutent de kopje en kopje; puis soudain ce fracas s'apaise, et la tempête cesse brusquement comme elle était survenue.

Les jeunes cavaliers rentrèrent à Dossieclipp, fourbus, mouillés, transis. Archie

fut saisi d'une fièvre qui prit, dès les premiers jours, un caractère inquiétant.

Mistress Dingley télégraphia aussitôt à son mari de revenir. Mais on ignorait la route suivie par les Hussards de Garland, et tandis qu'en Australie, au Japon, dans l'Inde, en Europe, en Amérique, partout enfin dans le monde, on savait que l'enfant de l'illustre écrivain était malade, seul ou à peu près seul, Dingley ne savait pas la nouvelle.

Sa femme sentait sa raison s'égarer à la pensée qu'en ce moment il courait le Yeld avec insouciance, que la distance, les communications difficiles, le télégraphe coupé, les étendues désertes, l'incertitude des mouvements des troupes, tout conspirait à le tenir dans une aftVeuse

ignorance et que son fils j)ouvait mourir sans qu'il en fût averti. Les mots ne sauraient exprimer la détresse de Mistress Dingley au fond de cette maison étrangère, où rien ne lui témoignait l'amitié que notre pays et les demeures qui nous sont familières savent nous montrer dans le chagrin. La vue des choses que nous avons connues de tout temps à leur place, toujours pareilles à elles-mêmes et dont nos peines ne troublent point l'ordre, nous soutient, nous réconforte ; elles semblent nous assurer que notre vie est comme elles à l'abri de tout changement ; mais, sous un toit de fortune, leur compagnie n'est plus là pour nous défendre, et l'on se voit à la merci de toutes les traîtrises du sort.

Enfui une lettre arriva.

« Imaginez, écrivait Dingley, un amphithéâtre de collines; sur ces collines placez des hommes, des canons, d'honnêtes maxims; dans cet immense demicercle, des bœufs, des chevaux, des hommes : De Wet et tout son commando.

Depuis plus d'une semaine, le Royal Berkshire, les Highlanders de Cameron, les Écossais Gris, l'infanterie légère du duc de Gornouailles et la brigade Garland, le poussaient, lui et ses hommes, vers une passe étroite comme un goulot de bouteille, et que dominaient deux promontoires semblables aux pinces d'une tenaille ouverte. Moi, j'étais sur un des promontoires, au-dessus de l'averse

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de shrapnells et de l'épaisse fumée qui montait du Veld, dont l'ennemi avait allumé les herbes, pour dissimuler ses mouvements. De là je guetlais le moment où le commando éperdu irait se briser dans sa fuite sur les ronces artificielles que nous avions tendues entre les deux collines comme un filet d'acier. » Vous me voyez là-haut, pareil à un dieu sur son nuage, ou plutôt à un placide baigneur qui regarde venir la vague et guette le moment où elle va se briser avec fracas sur les roches. Or la vague ne s'est pas brisée. Vers le soir, De Wett alluma des brandons à la queue de ses bœufs. Les bêtes affolées par la douleur, beuglant et mugissant, foncèrent sur les fils tordus, arrachés, emportés avec les

pieux. Et derrière les animaux, tout le commando est passé î

» Nous voilà de nouveau lancés à la poursuite de ce diable d'homme. Nos soldats le voient partout, derrière chaque poteau de télégraphe, au tournant de tous les kopjes, dans le vent qui la nuit fait claquer la toile de nos tentes, dans toute lumière mystérieuse qui s'allume à l'horizon. Est-ce un adolescent, un vieillard, un boucher de Pretoria, un sollicitor de Bla?mfontein ? Je le crois sorti tout vivant de l'imagination de quelque Irlandais en délire.

» Melton Prior est dans la joie. Il a pris quelques photographies admirables, aussi dramatiques que scientifiquement intéressantes : obus tombant au milieu d'une

formation en ordre dispersé, shrapnell éclatant sur une voiture de munitions, cheval éventré par la mitraille. Grâce à lui, le dernier boutiquier de Londres, de Paris ou de New- York aura une juste idée d'un carnage. Jamais encore on n'a vu représentés d'une manière aussi saisissante des hommes et des bêtes immobilisés par l'effroi ou éparpillés aux quatre vents du ciel. Il était désolé, le pauvre garçon, de ne photographier que des Blue-Jackett — l'ennemi ne se laissant guère approcher — et il ne pouvait se consoler de n'avoir pas encore assisté à une de ces déroutes si riches pour les amateurs de ces mouvements tragiques, imprévus, inimaginables, auxquels se livre une humanité affolée.

Cette fois il a été bien servi, et raisonna-

blement il pouvait se vanter, l'autre jour, quand il envoyait ses clichés aux journaux, d'expédier la guerre à domicile.

» Infortunés littérateurs ! Les photographes leur font une concurrence redoutable. La phrase la plus pittoresque a moins de force expressive qu'une image d'un penny. En serons-nous donc bientôt réduits à écrire des romans psychologiques, des adultères français ou des moralités slaves ? Dieu m'en préserve ! J'ai quelques traits, quelques mots, quelques silences, quelques actes aussi, que nulle photographie ne reproduira jamais.

» Je me désole, comme vous, de la mortalité qui règne, dans les camps de concentration, parmi les enfants et les femmes. Mais si le général en chef les avait

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laissés dans leurs fermes, ils y seraient morts de faim. Que la responsabilité du sang versé retombe sur ceux qui s'obstinent à continuer cette guerre avec un entêtement stupide. Toute maison demeurée debout serait un refuge pour l'adversaire. Nous ne sommes que trop magnanimes! Voyez l'exemple de Lucas du Toit. Le voici rebelle, à son tour. J'en suis bien fâché pour lui : on le prendra, il sera pendu.

» Dites à Archie que je lui rapporterai un fouet Itoer long de neuf pieds et des boîtes à mitraille explosées... »

C'était le soir et l'heure où montait la fièvre. Archie, qui s'était assoupi, ouvrit les yeux, regarda sa mère, et voyant une lettre dans ses mains :

— C'est père qui vous écrit ? dit-il avec un éclair de plaisir sur son petit visage amaigri.

Il voulut connaître aussitôt ce qu'enfermait la lettre. Mistress Dingley dut la relire à voix haute. Le petit écoutait, les yeux brillants d'admiration et de fièvre, la fuite de De Wett et de ses cavaliers. Mais sa mère ne put aller jusqu'à la fin; des sanglots lui montaient à la gorge, et seule une femme qui sait son mari assis à une table de jeu, pendant qu'elle veille son enfant malade, a connu ce désespoir.

Soirée inoubliable! Sur le Veld roussi par des journées torrides, les Hussards de Garland achevaient de dresser leurs tentes pour la nuit. Un pont dynamité, des rails disloqués, une locomotive culbutée sur le remblai et dont le foyer était encore mal éteint, attestaient que les Boers venaient de passer là.

Dingley contemplait la machine. Et ces cuivres bossues, ces pistons immobiles, ces roues qui se dressaient vers le ciel,

éveillaient en lui le désir d'exprimer par des mots la forte vie qui avait bouillonné dans cette ferraille, le rêve qu'en cette minute, sur ce remblai dévasté, poursuivait cette belle guerrière née dans les chantiers de Liverpool et blessée à mort sous la Croix du Sud, au service de la Reine. Les Boers, qui avaient nettoyé, comme les fourmis blanchissent un os les wagons de vivres et de munitions, n'avaient méprisé qu'une denrée inutile : les lettres répandues sur le ballast, hors des sacs éventrés. Dinglev, du bout de sa cravache, remuait ces pensées éparses qui portaient les timbres d'Angleterre, du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle- Zélande, de l'Inde, de la Terre de Tasman, de Singapore, d'Egypte, des Bermudes, de

tous les pays où File maîtresse a des colons et des défenseurs, et qui s'étaient arrêtées là. Il avait ramassé une enveloppe au hasard. Elle venait de Londres ; on l'avait jetée dans une boîte de la Cité, à tel jour, à telle heure; l'adresse était écrite à l'encre verte, d'une main malhabile. Et tandis qu'il la tournait et la retournait dans ses doigts : « Je vais savoir, se disait-il, comment s'exprime, à cette heure, l'inquiétude chez des hommes de ma race. Si cette lettre ne m'apprend rien, en voici dix, en voici cent, où je suis sur de découvrir un mot si profondément humain que les hommes, en me lisant, se diront : « Où donc Dingley a-t-il trouvé cette pensée? Gela ne s'invente pas. »

Mais lorsque ayant ouvert l'enveloppe, il

vit ces mots : « Mon bien-aimé Dick », il fut pris d'un scrupule et ne lut pas plus loin.

Une nuit de lune, laiteuse et fraîche, enveloppait toutes les choses de sa lumière argentée. Une paix mystérieuse, inconnue, la paix des jours d'autrefois, la paix des temps bibliques s'étendait sur le Veld immense. Jadis, on avait vu, par des soirs tout semblables, sur une terre pareille, Isaac se pencher sur le puits de Rebecca, Jacob lutter avec l'ange, et du sein d'Abraham monter l'échelle de lumière jusqu'à ces mêmes étoiles.

Derrière lui, dans le bivouac, les cavaliers faisaient sauter le couvercle des conserves et trempaient le biscuit du soir dans le gobelet de whisky. Çà et là, autour

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des feux, s'élevaient des mélodies populaires chantées à demi-voix, et soutenues par la musique touchante d'un accordéon. Près d'une ferme abandonnée, sur un piano que n'avaient pu emporter les anciens maîtres de cette maison, et qui, dans l'herbe poussiéreuse, plus que ces murs dynamités et la locomotive abattue, exprimait la désolation de la guerre, un lieutenant jouait la musique d'une ballade d'Ecosse :

Ecosse, verte Ecosse, nous nous souvenons de

[toi.

Une mélancolie sans tristesse, une impression de liberté, de fraîcheur et de repos planait sur cette poignée d'hommes perdus dans celte éternité. Les gens penchés dans les cafés d'Europe, sur les jour

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naux illustrés, pouvaient-ils imaginer le repos, la douceur de cette halte guerrière? Aucun souci ne troublait la jeunesse de ces cavaliers. L'humidité des villes ne les pourrissait plus, ni les besognes serviles. Que pourraient-ils faire à Londres, à cette heure, ces hommes libres? Surveiller une machine, additionner des chiffres, s'abrutir dans les tavernes, courir après Vénus dangereuse? Où fumeraient-ils avec autant de sérénité leur pipe ? Où videraientils avec une plus parfaite insouciance le fond d'un gobelet de whisky? Qu'avaientils donc de si précieux à leur offrir les pacifistes imbéciles qui larmoyaient sur leur sort? Tous ces gens vivaient ici la vie la plus naturelle à l'homme, d'aventure et de guerre, oublieux dos heures

qui fuient, pareils à ces Indiens Puri qui n'ont qu'un seul mot pour hier, aujourd'hui et demain.

Dingley éprouvait jusqu'à l'ivresse l'attrait de cette vie primitive. Tout en regagnant le bivouac, il se disait à luimême :

« Dans un temps où la littérature n'est plus qu'un sous-produit de la fabrication du papier, l'histoire de mon voyou londonien aura cette vertu exaltante que nous sommes bien obligés d'aller chercher dans les psaumes. Ce sera un beau chant à la gloire des risques hardis et des patients labeurs. Une distance à couvrir, un ennemi à atteindre, une tente à dresser contre le vent y limiteront la vie. On y boira le fort alcool de l'activité brutale.

On y sentira l'ivresse de l'homme en qui se réveillent les instincts de violence et de lutte que la vie civilisée endort. A ceux pour qui ma littérature est un refuge dans l'horreur des dimanches anglais, ou qui dédaignent, pendant les heures lentes des trains, d'arrêter leurs regards sur les paysages en fuite, à ceux qui veulent, en imagination, prendre une revanche sur leur existence plate, qui étouffent dans un bureau ou surveillent un étalage de six mètres de long pendant dix heures du jour, aux écoliers de quinze ans, aux convalescents las d'avoir tourné dans leur chambre, à tous nos frères anglais qui promènent sur les sept Océans leur spleen et leur énergie, ce roman où j'exhiberai ce qui dort de vertu profonde dans un

cockney de l'East-End s'offrira comme un puissant réconfort... »

Ce fut à ce moment, dans ce bivouac de hasard, que la nouvelle, qui courait depuis des jours après lui sans l'atteindre, le frappa comme une balle perdue, — une nouvelle bien humble, et qui partout ailleurs dans le monde ne pouvait éTnouvoir personne : son petit garçon malade, sa femme le rappelait auprès d'elle.

Aussitôt il ne vit plus dans ces solitudes et cette nuit qu'une bougie allumée au chevet d'un enfant. Ces immenses territoires de l'Orange et du Vaal, — terres à colons, mines d'or, champs de diamants, villes possibles, — ne représentèrent plus à ses yeux que des lieues et des lieues à franchir, au travers d'une

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région bouleversée où les trains étaient livrés à tous les hasards de la guerre.

Par bonheur, la station de Klipsdrift n'était éloignée que de vingt milles. îl pouvait nourrir l'espoir d'y trouver un train à l'aube. Sans plus attendre, il fit seller son cheval — un alezan borgne et sans queue, bête boer échappée d'un commando qu'un soldat lui avait vendue — et prit congé des officiers surpris de son brusque départ. Mais aucun d'eux ne se départit de sa réserve ordinaire et ne s'inquiéta de savoir pourquoi il quittait la colonne. Tous s'offrirent à l'accompagner.

— Merci, merci, répondit-il, les chevaux crevés marquent la route.

Il refusa même l'escorte que voulait

lui donner Garland. Une présence à ses côtés lui eût été importune. Il serra d'un air distrait les mains qui se tendaient vers lui, se mit en selle, sortit du camp et s'enfonça dans la nuit.

Celui que le hasard a fait naître dans un village d'où il n'est jamais sorti, s'il a couru dans l'angoisse chercher un médecin à la ville, celui-là a fait la chevauchée de Dingley dans le Veld.

11 allait, penché sur son inquiétude comme un homme qui protège contre un grand vent la lumière de sa lanterne.

Son cheval avançait sur l'herbe, sans bruit, comme un fantôme, dans un silence émouvant. Les étoiles qui brillaient au ciel éclairaient cette vaste plaine sil-

lonnée de dunes de sable à peine de la hauteur d'un homme, et qui donnaient à ces solitudes l'aspect d'une mer dont les vagues se seraient solidifiées. Les convois et les colonnes avaient jalonné de charognes la piste qu'il suivait. Parmi tant de bêtes tombées, quelques-unes n'étaient pas tout à fait mortes. A l'approche du cavalier elles relevaient la tète en hennissant, ou bien elles se dressaient sur leurs jambes et fuyaient éperdues, la crinière au vent, pour s'abattre plus loin. Les battements d'ailes et les cris des vautours dérangés dans leur besogne interrompaient seuls le silence. Parfois une puissante odeur se dressait sur son passage comme un invisible mur. Derrière lui, les foyers du camp, d'où mon-

tait une fumée rougeàtre, marquèrent quelque temps encore l'emplacement du bivouac, puis disparurent ou s'éteignirent. Une foule de pensées bizarres tourbillonnaient dans son esprit. Ceux qui le lisaient à cette heure, paisiblement, sous la lampe, pouvaient-ils l'imaginer, seul, au milieu de ce charnier? Il y avait tant de lieux dans le monde où il aurait pu être à l'abri, tant de cabines de transatlantiques, tant de bungalows dans l'Inde, tant de maisons, tant d'appartements à Londres, et cette villa de Dossieclipp et la chambre de l'enfant malade... Pourquoi était-il justement là, ce soir, dans ce coin perdu? Oui, tout cela avait sa raison, s'expliquait par la plus simple logique. Mais est-ce que jamais la logique

a donné la raison de rien? N'avait-il pas bâli sur elle ses contes les plus fantastiques ? Il voyait, il remontait toute la suite des événements qui l'avaient amené là, et cependant il n'arrivait pas à comprendre pourquoi il était ici, tel un négociant failli qui a obtenu vingt fois le même total à son compte et se refuse encore à admettre la justesse de son calcul. 11 y avait au fond de sa douleur comme un étonnement naïf, une incroyable surprise de ce qui lui arrivait aujourd'hui. Jamais il n'avait imaginé que cette guerre pût avoir une influence sur sa propre destinée. Pour la première fois de sa vie, il sentait son bonheur, sa chance menacés. Il jouait avec la Fortune une partie qu'il gagnait toujours. La

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constance de celte réussite, il l'attribuait à sa propre volonté, assuré que de fermes desseins sont plus forts que tous les complots du hasard. La Fortune trichait au jeu en s'attaquant à son fils.

Soudain son cheval s'arrêta net, dressa l'oreille, huma le vent comme une bète qui s'oriente, et, reprenant le galop, emporta son cavalier derrière une butte de sable.

Une ferme dynamitée dressait là ses murs solitaires.

— C'est toi, Piet-Rétif? fit une voix.

En reconnaissant le jargon boer, la peur, une indicible angoisse étreignit le cœur de Dingley — une angoisse semblable à celle qui l'avait saisi, le jour où, s'étant engagé sous un tunnel pour

abréger sa route, il avait aperçu tout à coup les lanternes d'un train. Hynoptisé par les phares de la locomotive, il était demeuré immobile sur place, et les wagons, où ses compatriotes lisaient leurs grands journaux déployés, avaient passé dans un vacarme d'enfer à quelques pouces de lui... Même arrêt de sa vie, même durée effroyable du temps! Il enfonça ses éperons dans le flanc de sa bête qui se cabra et n'avança pas. Une main l'avait saisie par le mors, et l'homme, prenant le romancier pour un officier anglais, lui fit mettre pied à terre et le conduisit dans la ferme qui servait celte nuit de refuge à un commando.

Les moindres jeux de l'ombre et de la lumière que projetait une lanterne sur

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les murs de cette ruine, où l'on découvrait encore la trace des meubles déménagés, les ronflements des dormeurs, le froissement des corps qui se retournent, troublés un moment dans leur sommeil, ce sont là des souvenirs aussi présents à l'esprit du romancier qu'aux yeux d'un enfant les images du livre où il apprend à lire; et aujourd'hui encore, quand il revoit, en pensée, dans les mains d'un paysan devenu tout à coup son maître, la dépêche qui l'avertissait de la maladie de son fils, il éprouve de l'humiliation.

Assis dans une lézarde du mur, le chef du poste examinait ses papiers à la lueur de la lanterne.

Jamais, depuis les jours lointains où, traînant à Londres ses dix-huit ans

affamés, il essayait de surprendre dans les regards des directeurs de journaux s'il recevrait quelques shillings des contes qu'il leur apportait, jamais Dingley n'avait épié avec une pareille angoisse ce que peuvent trahir de ses pensées les moindres gestes d'un homme. Sa haine furieuse d'adolescent contre ces marchands d'écriture de qui dépendaient ses repas, il la sentait réveillée, toute fraîche et vivace, contre cet ennemi dont il ne distinguait qu'une forme confuse et les bottes boueuses éclairées par la lanterne.

« 11 sait ce que je vaux, se disait-il, de quelle ardeur j'ai poussé à la guerre, et que suis un précieux otage. » Et l'idée que tout était fini, que son fils allait mourir, mourait peut-être à cette heure.

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qu'il ne le reverrait jamais plus, s'empara de son esprit, effaça tous les autres sentiments, le rendit comme insensible, jusqu'au moment où ces paroles, dites dans le meilleur anglais l'arrachèrent à sa torpeur :

— Pauvre Archie ! Et qu'a-t-il donc, le cher boy ?

Le romancier stupéfait regarda le personnage qui lui parlait de la sorte. Sous une barbe embroussaillée, et dans les demi- ténèbres, il reconnut Lucas du Toit.

Parfois l'imprévu de la vie frappait son imagination avec une telle violence qu'il se figurait avoir suivi déjà toutes les phases de l'événement, à mesure qu'il se déroulait. Ainsi, ce soir, il lui sem-

blait qu'il avait déjà rencontré Lucas du Toit dans cette môme ferme, dont il reconnaissait chaque lézarde ; cette voix qui venait de prononcer le nom d'Archie, surprenant comme un coup de gong au milieu du sommeil, avait déjà frappé son oreille dans les mêmes circonstances ; et il croyait savoir de toute éternité que cela devait être ainsi. Toutefois son expérience imaginaire ne lui révélait pas si on le laissait partir, ni comment finissait celte aventure.

Pourtant, dès que le Boer lui eut dit: « Vous pouvez dormir tranquille, vous êtes à deux heures de Klipsdrift ; on vous y conduira à l'aube », il lui parut aussitôt que cela encore il le savait, et qu'il ne pouvait en arriver autrement.

Du Toit fit étendre par terre une couverture de cheval, s'excusa près du romancier de lui offrir un si mauvais lit, et lui-même setant couché le long du mur, sur la terre nue, il reprit son sommeil interrompu.

Dingley, lui, ne dormait pas. Dans la fièvre de linsomnie, il était obsédé par cette idée qu'il avait cessé de s'appartenir à jamais, qu'il était l'affranchi d'un homme, — cela pour avoir passé une nuit dans cette ruine, en ce lieu perdu, prisonnier de paysans endormis dont il n'avait pas même aperçu les visages. Il avait horreur de la pitié, et il sentait que ce jeune homme avait eu pitié de lui. En même temps, il était secrètement

humilié que l'on parût attacher si peu de prix à sa capture. Y avait-il pourtant un homme de guerre qui pesât de son poids dans les destins de l'Empire? Seulement il ne s'avouait pas que la certitude qu'il avait de partir au petit jour permettait seule ces considérations inopportunes sur son honneur.

Il finit cependant par s'assoupir; et, à mesure qu'il s'enfonçait plus avant dans le sommeil, il devint le jouet d'un souvenir fantasque. Loin du Yeld, il errait dans une campagne d'Irlande, au fond du Connemara sauvage. La colline et les arbres, qui dressaient sur le ciel gris leurs branches noires, avaient fondu dans 1 eloignement, dans le soir et dans la brume. 11 était perdu loin de tout, loin

de l'hôtel de brique et de bois, où il dînerait à cette heure, si le démon qui le poussait à visiter ces campagnes ne l'avait entraîné dans cette forêt de pluie. Plus de ciel, plus de sol, plus de bruit. Il serait tombé dans cette boue s'il n'était assuré qu'un jour, dans un pays de soleil, le souvenir de cette course à travers ces solitudes noyées ne serrerait son cœur du désir nostalgique de revenir encore une fois courber l'échiné sous les averses d'Irlande... Soudain, il se trouvait transporté dans la maison d'un paysan qui ne possédait que deux lits : le sien et celui de ses deux filles. Le fermier les faisait lever. Dingley se couchait dans leurs draps chauds. La pluie battait tou* jours la maison. A travers la cloison de

planches on entendait le rire étouffé des jeunes filles. Il s'endormait dans le bruit de leurs voix et la tiédeur de leurs corps...

A la pointe de l'aube, tous les paysans étaient debout, empressés autour de leurs chevaux.

C'était, sous le jour encore pâle, un ramassis, une troupe sans nom et qui faisait songer au personnel d'un pauvre cirque ambulant en train de déménager, la représentation finie. Tout ce monde bizarrement accoutré de paletots, de redingotes, coifTé de chapeaux à larges bords, de melons ou de casquettes. Trois ou

quatre portaient des khakis — dépouilles de pauvres Tommy couchés maintenant dans le Veld. L'un d'eux, d'une taille gigantesque, promenait au-dessus des autres quelque cliose d'élevé et d'écrasé tout ensemble, qui avait dû être autrefois un haut de forme ou un cronstad.

Beaucoup n'avaient \ms d'élriers. Leurs longues jambes, leurs pieds chaussés de chaussures hétéroclites, leurs bottes, leurs demi-bottes et leurs souliers de toile pendaient sur les flancs étriqués de leurs petites montures. Tous portaient le mauser sur le dos et les cartouches en bandoulière.

Dingley, dans la cour de la ferme, stupide comme un homme inactif au milieu de gens affairés, regardait avec étonne-

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ment ces cavaliers bizarres. Et voilà! c'étaient là les gens qui avaient tenu en échec Buller sur la Tugela et fauché à Maggers fonte in les beaux Highlanders de Symonds ! Dans cette étrange mascarade, il distinguait tous les âges, des vieillards, des patriarches, faune primitive du Veld, et jusqu'à un enfant aux cheveux en broussaille et aux jolis yeux bleus. « Deux ans à peine de plus qu'Archie», pensa-t-il à sa vue. Et il ne le quitta plus des yeux.

— Voici votre guide, lui dit du Toit en faisant signe à l'enfant,

Dingley remercia le jeune homme pour son hospitalité, et ajouta qu'aussitôt de retour à Rosendaal il se rendrait chez M. Prétorius pour lui donner de ses nouvelles.

— Inutile, répliqua du Toit. Elles n'auraient rien pour lui plaire.

Là-dessus, il se mit en selle; ses hommes se rangèrent en cercle autour de lui; tous enlevèrent leurs chapeaux, et le jeune homme fit la prière à voix haute.

Le soleil se levait. Ses premiers rayons semblaient être pour celte poignée d'hommes perdus dans cette plaine immense et qui offraient au Seigneur leur première pensée du matin. Une lumière d'une pureté divine gagnait toutes choses de proche en proche, pénétrait jusqu'au fond des âmes qu'elle emplissait de sa fraîcheur. Des ombres, des vapeurs transparentes erraient encore çà et là ; au loin, les sommets des collines étaient encore

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plongés dans les rêves, mais le ciel audessus des tètes brillait d'une clarté limpide. Le regard s'y enfonçait, s'y perdait à l'infini; et rien, rien, semblait-il, dans cette immense étendue de lumière ne pouvait empêcher la voix des hommes de monter jusqu'à Dieu.

Dès que la prière fut finie, les paysans s'éloignèrent au grand trot. Dingley partit de son côté, se retournant malgré lui pour voir encore une fois l'étrange cortège de ces cavaliers errants, qui diminuaient rapidement à ses yeux et ne furent bientôt plus qu'une troupe de rats trottant au loin sur la plaine.

« Enviable destin! pensait-il. Ce jeune

homme court un beau risque. Sujet de la

Reine et rebelle, si on le prend, il sera

pendu. La nouvelle de la guerre est venue le surprendre, là-bas, à Trinity Collège. 11 n'était qu'un enfant. Cette nouvelle en a fait un homme, comme une heureuse goutte de pluie fait éclater un bourgeon. Il a quitté ses amis, la Tamise et les jeux, l'Angleterre qu'il aimait sans doute, comme tous ceux qui ont fait l'épreuve de sa généreuse hospitalité. Avec une admirable ingratitude, il est accouru se battre. Au bon vieil esprit d'Oxford il a préféré la rudesse des paysans de sa race. Aujourd'hui il fait contre nous l'épreuve de toutes ses forces d'amour et de haine; et le voici qui court le Veld, sa pipe anglaise à la bouche, un cheval entre les jambes et un fusil sur le dos! Il est jeune et il commande. Ce sont les mérites suprêmes.

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Pour moi, je n'ai ni l'un, ni l'autre. Mon commandement, à moi, c'est une autorité obscure, un pouvoir lâche et féminin, et dont je ne saisis jamais sur le vif les effets. Ces jeunes lieutenants que je rencontre partout et qui m'écoutent si avidement, comme leur admiration les dupe! Qu'ai-je à leur dire? qu'ai-je à leur apprendre? Leur vie est autrement chargée d'expérience que la mienne. Ils dominent des gens racolés partout, venus on ne sait d'où, sans papier d'identité, sans extrait de casier judiciaire, bons ou mauvais, héroïsmes latents, âmes à tout jamais dégradées. Inestimable apprentissage! Magnifique entrée dans la vie! »

Et il se disait que sans doute il avait gâché sa vie et qu'il eût été plus heureux,

si, méprisant la littérature dès sa jeunesse, il était devenu un de ces officiers, blancs-becs investis aux yeux des hommes qu'ils commandent d'un prestige indiscuté, et qui trouvent dans leur métier une si belle excuse de vivre.

— Nous sommes arrivés, fit le guide en arrêtant net son cheval au milieu de la plaine. Il n'y a plus à se tromper, dirigez-vous sur l'arbre.

Du doigt il désignait un arbre grêle, qui ressemblait à un peuplier, le seul qui se dressât dans cette solitude.

Dingley dit adieu à l'enfant, et il se disposait à continuer sa route, quand celui-ci retint sa bête par la bride.

— Excusez ! c'est un de nos chevaux que vous montez.

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Dingley hésita une seconde, incertain s'il allait obéir ou s'il ferait lâcher prise au garçon; mais il réfléchit qu'après tout celte bête n'était pas à lui. Docilement il mit pied à terre; le gamin saisit les rênes, siffla pour exciter les bêtes et s'éloigna prestement.

Le guide avait calculé la distance à la manière des paysans, pour qui le temps n'est de rien. Dingley marchait depuis trois quarts d'heure sur un terrain sablonneux, et la gare de Klipsdrift n'apparaissait pas encore. Dans ce désert où il était perdu, rien n'accrochait le regard que l'arbre, un fragment de rail, des poteaux de télégraphe et les fils étincelants. Sur ces fins rayons de cuivre, l'inquiétude de

sa femme était venue jusqu'à son cœur.

Avaient-il encore ce matin frémi pour lui? Son imagination d'artiste, de sauvage et d'enfant, qui anime toute chose et crée continuellement à son usage une mythologie, humanisait ces fils de métal; il leur adressait en lui même un cantique de louange, comme s'il eût pensé se les rendre propices :

r— Fins cheveux, nerfs de cuivre, rayons de lumière, cordes d'une lyre qui résonne sur toute la terre, harpe d'or où la joie et la douleur jouent la musique même de la vie, que me réservez-vous?...

Le sifflement d'un train, qui fusa au-» dessus du Veld, interrompit tout à coup ces litanies.

Il se mit à courir, furieux contre lui-

même d'avoir abandonné son cheval et cédé à un mouvement d'honnête imbécile.

Le soleil déjà haut brûlait son visage en sueur; ses pieds glissaient sur les herbes brûlées; les coups de silllet devenaient plus pressants, se pourchassaient sur la plaine comme des hirondelles avant l'orage. Il se hâtait à leur appel vers la locomotive, dont il voyait de loin briller les cuivres et qui hennissait sur le Veld comme une jument au piquet.

Épuisé, ruisselant, hors d'haleine, il atteignit enfin la station, pour apprendre que l'ennemi avait fait sauter un pont à dix milles de là, et que la locomotive partait seule afin de reconnaître la voie.

Assis dans l'ombre d'un hangar, sur

une prolonge d'artillerie, il dut attendre pendant quatre heures le retour de la machine. Minutes arides et décolorées où son imagination ne jouait plus, où il sentait l'usure de sa vie, où toutes les voix de son corps lui criaient : « Tu es un vaincu! » Il se sentait faible, vieilli; il n'avait de force que dans son cerveau, de puissance qu'au milieu des hommes; hors des villes, en pleine nature il était misérable et sans pouvoir.

Oh I comme alors il se tournait avec regret vers sa jeunesse, vers cet été lointain où il accompagnait dans la Haute- Égyptc son ami Dick Ileldar, le dessinateur aveugle qui, déçu par l'amour d'une niaise petite fille, avait voulu sentir encore une fois avant de mourir, sur sa nuque

le soleil ardent, et sur son visage ombragé par le casque la réverbération des sables. Alors il s'ébrouait librement dans le monde comme un poulain lâché dans un champ. Bètes, hommes, villes, Océans, déserts étaient du pillage i)Our ses yeux. Jamais il ne laissait derrière lui un regret, un amour, une part de son cœur.

Sournoisement une sorte de balance s'établissait dans sa pensée entre ce que l'amour lui avait donné et ce qu'il lui avait pris. Sa femme d'abord, son fils ensuite avaient conspiré à réduire chaque jour son horizon. Dans ce bonheur familial, dans ces tendres intimités, sa vie avait perdu son éclat aventureux.

Pour chasser ces pensées pénibles, il eut recours à un moyen qui lui avait

fourni souvent des traits d'une exactitude imprévue. Il choisissait autour de lui un objet, le considérait longuement et cherchait le mot, l'image qui rendrait son apparence sensible. Cette fois il s'ingénia à observer les combinaisons des ombres sur le sol tout diamanté d'une poussière de charbon.

Jeux fiévreux pour tromper l'attente et qui ne réussissent jamais! A quoi bon s'attarder à ces efforts illusoires où Din-gley essayait de s'oublier, de se distraire de lui-même, jusqu'au moment où le train l'emporta, un train qui le désespéra aussitôt par sa lenteur? Le ballast de la voie récemment réparée n'était pas sur.

La machine glissait sur les rails comme un méchant rabot sur une planche

noueuse. Aux approches des ponts, on ralentissait encore. Les passerelles de fortune étaient si légères qu'un train à l'allure de vingt milles les aurait écrasées. Sous les yeux, indéfiniment, une plaine brûlée par le sel, où rien d'autre ne poussait que la salicorne des dunes, se déroulait jusqu'à l'horizon lointain, borné par ces étranges montagnes qui se succèdent en longues files, toutes pareilles et alignées comme les tentes d'un camp. Çà et là, des troupeaux de moulons et de bœuts fuyaient au bruit de la locomotive; quelque convoi, un chariot se traînait péniblement dans le sable; de loin en loin, une ferme, à laquelle la dynamite avait donné en un moment l'air de la plus vénérable ruine, retenait intermi-

nablement le regard, comme si elle ne devait plus disparaître. Cette terre que le romancier parcourait depuis des semaines semblait s'être réservé le jour où il était malheureux pour lui découvrir sans voile l'horreur de sa désolation.

Parfois, en pleine campagne, on stoppait. Pourquoi s'était-on arrêté là? Impossible de le deviner. L'ennemi avait-il coupé les rails? Hier encore Dingley se fût réjoui d'assister à l'attaque d'un convoi ; aujourd'hui on n'aurait pas trouvé, sur tous les trains qui roulaient par le monde, un plus inquiet voyageur.

Il s'était enfin endormi sur une espèce de chaise longue qu'on avait disposée pour lui entre des caisses de munitions, lorsqu'un bruit confus de voix et le pié-

tinement d'une troupe le tirèrent de son sommeil.

La machine était arrêtée. Une nuit constellée d'étoiles étincelait au-dessus du Veld. Au bord du remblai, des soldats se partageaient des cartouches; un homme, la chemise ouverte, était étendu à terre; autour de lui des cavaliers discutaient vivement avec le conducteur du train.

— Que voulez-vous que nous en fassions?

— Ce que vous voudrez. Je n'ai pas de place. On n'aurait pas fini s'il fallait les ramasser tous!

— Mais il ne peut tenir en selle!

— Voyez, dit alors un cavalier prenant Dingley à partie, n'est-ce pas faire injure au ciel d'abandonner un homme en cet état?

Il raconta qu'ils étaient campés à vingt milles de là et qu'ils venaient en corvée pour chercher des cartouches, lorsqu'en chemin, vers six heures du soir, ils avaient essu3'é une décharge de Boers embusqués. Personne n'avait été atteint qu'un cheval et le pauvre diable couché là.

— Où ètes-vous blessé, mon ami?

demanda le romancier à l'homme qui suivait la dispute avec des yeux pleins d'épouvante.

Le soldat ouvrit la bouche. Pas un son n'en put sortir.

— Il comprend tout ce qu'on lui dit, reprit le cavalier, mais il ne peut plus parler. La balle, qui lui a pourtant à peine effleuré le dos, lui a coupé la parole. Voyez, une blessure de rien !

Ce disant, il releva le blessé, et, par la déchirure de la chemise, Dingley vit sur l'échiné une éraflure de quelques millimètres.

— En route! cria le mécanicien. Il faut arriver à l'heure.

— Ne pourrait-on étendre cet homme à ma place? proposa le romancier. Moi, je m'arrangerai toujours.

Le malheureux lui jeta un regard chargé de toute la reconnaissance que ne pouvaient traduire ni ses gestes ni sa voix, et comme en ont les bêtes qui vont mourir.

— Cela vous regarde, répondit le conducteur; votre place est à vous.

Dingley versa quelques gouttes de Champagne entre les dents du blessé, l'enve-

loppa de son nianteau, rinstalla sur sa chaise longue et lui roula sous la tète, en manière d'oreiller, sa couverture de voyage. La locomotive siffla; les cavaliers galopèrent un instant à la hauteur du train; on les entendit crier : « Au revoir, Humphry, au revoir! » Puis la machine les dépassa.

Écrasé entre deux caisses de munitions, les jambes repliées, car la place lui manquait maintenant pour s'étendre, Dingley n'était pas insensible à la misère de ce paquet de couvertures qui soufl'rait auprès de lui. Mais s'il supportait péniblement le spectacle de la douleur physique et de la maladie, il évitait de s'abandonner à la compassion :

L ILLUSTRE KCRIVAIN 169

1° Parce qu'elle est stérile;

2° Parce qu'elle est illogique : quand on a accepté l'idée de la guerre, il ne faut pas larmoyer sur les déchets;

3" Parce que, dans une grande entreprise, la vie d'un homme ne compte pour rien.

Et il acceptait pleinement, dans sa vérité cruelle, ce mot tragique de Ney à un cavalier moribond qui se traînait vers lui dans les neiges de Smolensk et lui tendait les bras : « Que veux-tu, mon ami? Je ne puis rien pour toi; lu es une victime de la guerre. »

Dans cette case de quelques pieds emportée à travers la nuit, cet infortuné compagnon devint une proie pour son imagination. Il avait vu bien des blessés,

mais jamais un blessé pareil à ce singulier voyageur qui n'était ni mort ni vivant. Il aurait voulu l'interroger, savoir qui il était, d'où il venait, ce qu'il avait vu. Cette curiosité, dont il n'était pas le maître, s'exaspérait du sentiment qu'elle ne pouvait être satisfaite. Et son esprit fut obsédé, durant des heures, par cette idée : quel mot dirait ce moribond si le pouvoir lui était rendu d'en prononcer un seul?

Quand la triste Bloemfontein apparut dans l'air mouillé du matin, il remit le blessé entre les mains du médecin de service à la gare, vivant de le quitter, il lui serra la main et lui dit sans convie* tion : « Au revoir! »

Le soldat fit un effort pour répondre.

A coup sûr le pauvre diable aurait donné volontiers tous les trésors de la terre pour remuer seulement le bout de la langue.

Des larmes glissèrent dans la poussière de charbon qui salissait son visage, et sa grimace s'acheva en une sorte de sourire d'enfant.

— Il va mourir? demanda Dingley.

— Non, répondit le médecin; il est fort possible qu'il vive.

Dingley ne s'attarda pas davantage sur le cas du cavalier; il avait bien d'autres soucis ! Avisant un nègre qui était là, il se fit conduire au télégraphe pour envoyer une dépêche. Il avait aussi l'espoir d'y trouver un télégramme. Mais dans l'office bruissant du tac-tac des appareils, pas un mot ne l'attendait.

11 se disposait à sortir de la Maison des machines insensibles, quand le télégraphiste lui glissa sous la main un carré de papier blanc. Le romancier leva sur lui des yeux interrogateurs. Le commis désirait un autographe !

C'était l'employé anglais, correct, imberbe, aux cheveux dociles, fendus par une raie, dont il avait si souvent raconté la vie, les heures de défaillance et de spleen, les siestes quand il fait 40 degrés à l'ombre et que la pankha va et vient, envoyant des bouffées d'air torride, les crises d'activité quand le thermomètre descend à 30 degrés, les chevauchées de plusieurs milles à travers la brousse pour jouer une partie de cartes avec le camarade le plus voisin et boire un verre

l'illustre écrivain 173

de soda — en Egypte, dans l'Inde, en Birmanie, partout où le Gouvernement britannique place de jeunes hommes en des endroits solitaires.

Dingley signa le papier et sortit.

A la porte de l'ofTiceil aperçut O'Reilly, l'aimable lieutenant irlandais qui avait fait avec lui la traversée sur le Ccltic, et qui s'avançait la main tendue :

— Déjà de retour?

— Archie malade.

— Pauvre enfant! Et qu'a-t-il donc?

— La dysenterie, j'ai peur... Y a-t-il encore un départ pour le Cap, aujourd'hui?

— Je l'ignore. Tous les trains sont réquisitionnés pour les approvisionnements et les troupes. En tout cas si vous voulez

partir, il vous faut Tautorisation du major général. Je vous accompagne à la Place.

Et tout en cheminant, il lui raconta l'histoire d'une haute selle incrustée de cuivre et d'ivoire, ramassée à Omdurman et dont son colonel lui interdisait l'usage.

Dingley faisait des efforts inouis pour paraître attentif à son récit, mais il n'y parvenait pas. Une seule chose l'intéressait : se trouver le plus tôt possible en présence du major Carey. Mais dès qu'il eut vu celui-ci et qu'il eut ajipris de lui qu'un train partirait pour Gapetown, ce soir, à 10 h. oo, l'existence du major Carey lui devint à son tour indifférente et le moment du départ uniquement désirable.

l'illustre écrivain ns

Tout le reste de la journée il erra dans Bloemfontein. Lors d'un précédent voyage, il avait pris plaisir à visiter cette ville, ce village plutôt, avec sa grande rue, large comme une piste de char, et ses voitures aux bâches grises alignées devant le temple. Aujourd'hui c'était un camp, une caserne, un hôpital; les étendards de la Croix-Rouge se mêlaient aux Union-Jack ; partout, sur celte ville rurale, flottait Todeur du phénol. A chaque pas on rencontrait quelque nurse en robe grisfer et en tablier blanc. Devant l'ancien Parlement de l'État Libre, des soldats convalescents fumaient leurs pipes, sur des pliants, leurs faces pâles et amaigries tournées vers un clergyman qui leur faisait un })rône. Dingley s'arrêta pour l'en-

tendre. Le clergyman développait ces pensées :

« Seigneur, nous sommes des instruments dans tes mains. C'est pour toi, c'est pour ton service que, parmi nous, tant d'êtres nobles et jeunes sont tombés. Tu nous donneras la victoire, car tu ne permets pas que l'iniquité triomphe.

Renforce, renforce en nous l'énergie!

Non pas l'énergie barbare qui jette les bêtes les unes contre les autres, mais celle qui a pour objet le succès de tes desseins et la grandeur de ton peuple. Sanctifienous dans ta justice et dans la crainte de ton nom. Fais que, par notre semence, toutes les nations de la terre soient bénies, et celle même que nous combattons pour obéir à ta Loi. »

Ces sentiments, le romancier les avait exprimées vingt fois ; on les retrouvait partout dans sa prose et dans ses vers, mais à cette heure tout cela lui parut ftide et stupide.

Aux abords de Bloemfontein, la plaine, défoncée et stérile comme un champ de manœuvres, offrait le lamentable spectacle de ces camps de femmes et d'enfants où les maladies qui s'abattent sur un troupeau humain mal logé, mal vêtu et mal nourri, fauchaient mieux que les schrapnells et les balles l'espérance du peuple vaincu.

Des soldats étaient occupés à disposer autour du camp des fils électriques et des sonnettes, afin de rendre plus aisée la besogne des sentinelles. Là encore, un

prédicateur, un pasteur boer cette fois, faisait une harangue en plein air. Dingley n'entendait pas ses paroles, mais il en devinait le sens. Celui-là aussi criait à son public d'affamés et de fiévreux : « Dieu est avec nous ! Dieu est avec nous ! » Et il le prouvait sans doute, comme un clown après maint tour retombe toujours sur ses pieds.

Il erra jusqu'à la nuit dans cette campagne désolée, autour de cette ville de toile, dont le vent faisait claquer les tentes. Ce vent, qui passait sur cette plaine, emportait au loin, par delà les montagnes et les fleuves, sur les routes libres du ciel, avec les poussières, des germes mortels. Archie l'avait-il respiré?

Toute la garnison savait que Dingley dînerait ce soir au mess; aussi la salle était pleine quand le romancier entra.

Dès qu'il parut sur le seuil, sir John Garey leva son verre :

— Messieurs, la Reine ! lit-il.

Redressant la tète comme un cheval

qui entend la trompette, Dingley répondit suivant l'usage :

— La Reine, Dieu la garde!

La plupart des officiers réunis à cette table venaient de faire colonne; demain il reprendraient le Veld. Après les conserves rancies et les boissons chauflees par le soleil, ils jouissaient de ce dîner confortable comme d'une heureuse aubaine et se délectaient du Champagne, de la glace et du porto. Beaucoup, déjà,

180 DINGLF.Y

avaient terriblement bu. Les anecdotes se succédaient, innombrables, absurdes. La conversation devenait un sport, une mêlée où la victoire était réservée à la plus énorme sottise. Au milieu de ce fatras, un détail, un trait, un mol expressif que Dingley enregistrait dans sa mémoire, sans joie, })ar habitude. Mais que lui importait la guerre, et tous les mots, et tous les gestes, et tous les visages de ces hommes occupés à manger et à boire; et celte usine abandonnée à quelques milles de Pretoria, dont on avait négligé de fermer le compteur électrique et qui s'illuminait tous les soirs dans le désert; et ce troupeau sur lequel les Boers s'exerçaient à tirer au canon et qui sous le feu s'était accru d'une tète, car une

vache avait mis bas ; et ce capitaine prisonnier qui devint fou quand on lui enleva sa chemise et ses bottes ; et les déboires de ce lieutenant qui déshonorait le régiment des Scottish-Rifles par une ridicule passion pour le violoncelle ; et l'histoire de ce général attaqué par une autruche, renversé, foulé, piétiné, laissant enfin sa culotte au bec de ce volatile !

Parmi tous ces officiers, le seul qui pût l'intéresser, c'était M. Jesper Golgrave, un chirurgien militaire qu'il avait connu aux Indes, et qui, sentant les regards du romancier fixés sur lui, s'écria tout a coup:

— Vous a-t-on raconté, Dingley, l'histoire du Champagne de Buller? Le général,

vous le savez, ne boit jamais que du

Glicquot. Gomme on lui volait ses bouteilles, il a eu l'ingénieuse idée de se faire expédier ses caisses sous l'étiquette « Huile de ricin ». La première caisse arriva, la seconde, la troisième aussi. La quatrième resta en roule: on avait vu le stratagème. Furieux, Butler télégraphie à l'officier chargé de ces expéditions : « Pas reçu caisses huile de ricin. Ai du monde à dîner dimanche. Faites suivre immédiatement. » Mais l'oflicier, dans l'inlervallc, avait été changé d'emploi. « By Jove! se dit son remplaçant; il paraît que sir Redvers se purge quand il donne à dîner ! » Et voilà qu'il cherche partout le ricin du général. Dans toutes les gares du Natal, on ne s'abordait plus qu'en disant :

« Avcz-vous vu l'huile de ricin? » Pendant

ce temps, Buller envoyait télégrammes sur télégrammes à l'ofllcier d'intendance. Celui-ci, à bout de ressouix'es, réunit tout ce qu'il j)eut trouver de purgatifs à Gapetown, les fait emballer avec soin et envoie le tout au général, qui reçoit la caisse, le dimanche, comme on se mettait à table.

«Enfin, voici mon Champagne! s'écrie-t-il enthousiasmé. Messieurs, c'est du Clicquot, et du vrai ! Vous allez m'en dire des nouvelles! »

La fin du récit de Colgrave se perdit au milieu des rires. Cette histoire, qui divertit en son temps tout l'univers britannique, n'amena sur les lèvres de Dingley qu'un sourire de complaisance.

Il lui semblait inconvenant que ce vieillard, qu'il aimait parce qu'il avait vu un

grand nombre d'hommes mourir, s'amusât d'une anecdote aussi niaise.

Soudain, dans un quartier militaire, éclata la sonnerie de l'extinction des feux, une sonnerie lente et triste, qui finissait dans un coin de la ville pour recommencer dans un autre — cela pendant plus d'un quart d'heure. Dingley prêtait l'oreille aux appels mélancoliques des bugles. Un violon a moins de douceur que ces voix de cuivre qui s'attendrissent. Elles exprimaient le désir du sommeil et de l'oubli, le dégoût d'une tâche vaine, la tristesse de recommencer demain. Et dans le même temps un papillon, qui voletait entre les bougies et les convives, réveilla au fond de sa mémoire le souvenir de cet oiseau des légendes saxonnes qui entre

un soir d'hiver dans la salle du festin, où le roi des Norlhumbres s'enivre avec ses guerriers. Il arrive de la nuit, traverse la salle éclairée et disparaît aussitôt dans les ténèbres — vieux symbole de la vie, passage rapide dans un court espace de lumière entre deux éternités d'ombre.

A ce moment le major Carey porta la santé du romancier :

— Je lève mon verre à celui qui par ses poèmes et ses contes a noué entre la Métropole et les Colonies des liens plus forts que la mort; à celui à qui nous devons d'avoir vu, dans un élan fraternel, accourir à la défense d'une terre d'Empire menacée, Canadiens, Australiens, Indiens, Néo-Zélandais : au héraut de l'Empire, à notre hôte, Dingley !

Quand les hurrahs se furent apaisés, le romancier se leva et répondit en martelant ses mois :

— Je lève mon verre à celui qui a créé l'union de l'Angleterre et de l'Empire ; à celui qui nous a réunis ici ; à celui qui a fait venir dans l'Afrique australe les enfants du Canada neigeux, et ceux de la désertique Australie, et ceux de la Nouvelle-Zélande aux montagnes boisées, et les Gipayes de l'Inde avec les pâtres d'Ecosse et les paysans d'Irlande : à Johannes Paulus Kriiger!

Un rire universel accueillit ces ^mroles, et aussitôt la même image vint à l'esprit de tous ces hommes échauffés par le vin et par l'alcool : le vieux Kriiger, à demi aveugle, courant l'Europe pour quêter la

pitié des nations, et fumant et pleurant dans des chambres d'hôtel.

Sur ce triomphe Dingley prit congé.

Le lieutenant O'Reilly l'accompagna jusqu'à la gare.

— Vous me télégraphierez des nouvelles d'Archie, lui dit-il en chemin.

— A Bloemfontein?

— Non, à Pretoria. Je viens de recevoir l'ordre de rejoindre French. J'aime mieux ça que de rester ici à mariner dans le phénol.

— Sans doute, sans doute, fit Din-

— Serait-il indiscret, reprit le lieutenant, de vous demander encore, si vous passez à Capetown, de saluer pour moi miss Mabel Hazlitt, ma fiancée?

— Avec plaisir, répondit le romancier.

Et en lui-même il pensa :

« Encore un qui croit qu'une petite fille suffit au bonheur d'un homme. »

Lenteur des trains qui emportent le désir, impatience de l'âme au déroulement des lieues, fièvre où l'esprit rallume des souvenirs presque éteints, où la raison redevient enfantine, courts sommeils, douleur qui s'endort et se réveille plus vivel... Dans une vie qui tenait à la fois de la veille et du rêve, Dingley, pendant vingt heures, s'épuisa en méditations stériles, en invocations à toutes les puissances auxquelles les hommes se confient

dans la détresse, et qui se résumaient dans cette interrogation muette : Quel dieu, quel médecin, quel hasard sauvera mon filsl

Quand il poussa la barrière du parc de Dossieclipp, sa femme désespérait de son retour. Dans le désordre de son cœur, elle ne pensait plus à lui qu'avec cette douloureuse rancune qui vient parfois nous saisir et soulever toute notre âme contre les êtres que nous aimons le mieux. Mais dès qu'il eut ouvert la porte et qu'il fut dans la chambre, au chevet de l'enfant malade, elle oublia sa longue attente, ses angoisses, son ressentiment : il lui parut que maintenant son fils ne pouvait plus mourir.

Dingley trouva le pauvre Archie dans

un état pitoyable. Sitôt que l'enfant l'aperçut, il lui fit un triste sourire, et lui passant autour du cou ses petits bras amaisfris il réclama des histoires.

Alors seulement Dingley comprit que son supplice commençait.

Assis près du lit de son fils et tenant entre ses mains les petites mains brûlantes, il inventa, pour le distraire, des récits merveilleux, mais qui sont demeurés un secret entre l'enfant et lui.

— Prenez garde de le fatiguer, dit à Dingley le médecin; sa vie dépend d'un petit rien.

Il dut se résigner à ne plus faire de contes, à résister à ces yeux suppliants où le seul désir de l'entendre semblait retenir la vie. Et quelle histoire au

monde aurait pu empêcher que, dans le thermomètre, le liquide d'argent montât vers le terrible, le fatal chiffre 41 ?

« Sa vie dépend d'un petit rien. » Ces mots ne quittaient plus son esprit. Ils tournoyaient comme un manège dans sa tête fatiguée. S'il s'assoupissait un moment, il voyait sur un lourd cheval, à travers une vaste plaine, galoper un petit homme vêtu de loques écarlates ou couvert d'un manteau sombre. Sous ces déguisements divers, Dingley le reconnaissait toujours : c'était le « Petit Rien ». Plus rapide que le vent, il courait à travers le Veld ; il pénétrait dans les fermes, sous les tentes, la nuit et le jour; il passait les fleuves, les montagnes, renversait les cavaliers, chevauchait les bêtes

jusqu'à la mort; il s'embarquait dans les trains, filait sur les rails lisses; les wagons sautaient, déraillaient, roulaient au fond des ravines : le « Petit Rien » échappait toujours. Maintenant, il passait le mur, entrait dans la grande allée, s'avanrait sous les arbres...

Un cri, un cri terrifiant, réveilla tout ' à coup Dingley. Sa femme et le médecin étaient penchés sur Archie qui s'écriait dans son délire :

— Des victoires I Je veux des victoires I

11 se tut. Un affreux silence. Sa mère respirait sur sa bouche l'horrible odeur de la fièvre. Le médecin eut un de ces gestes auxquels on ne se méprend pas.

Alors, sentant que toute médecine désor-

194 DINOLEY

mais était vaine ot que seul un miracle pouvait sauver son enfant, Dingley le saisit dans ses bras, et l'emportant autour de la chambre il commença sur un ton alerte et guerrier comme une sonnerie matinale, avec la rage du soldat qui charge :

— Vous savez, Archie, que le 2'' régiment des Hussards de la Reine a ramené du Thibet une chèvre, la tendre, la douce, la blanche Chaâri. J'ai accompagné dans le Veld le 2* régiment des Hussards de la Reine...

Mais jamais une histoire n'a ressuscité personne.

Il y a, dominant la plaine, à cùlé de Dossieclipp, un puissant kopje solitaire, énorme éboulis de rochers couronné de poiriers sauvages et tout pareil à ces tomjjeaux primitifs édifiés par nos ancêtres barbares. Sur ses pentes poussent des touffes d'herbes, des lis bleus et des chardons argentés. D'innombrables ramiers y font leurs nids dans les pierres, et souvent on pouvait voir un vieil aigle familier de ce lieu, qui lissait du

bec son plumage à la cime du plus haut rocher.

C'est là que dort Archie Dinglej. Son père l'a voulu ainsi.

Tous les jours, sous le soleil accablant, Dingley montait là-haut. Son pas n'effrayait plus les ramiers, et même le vieil aigle à son approche ne quittait pas le rocher. Immobile pendant des heures, à côté de la large dalle qui recouvrait son enfant, le romancier laissait errer son regard sur la plaine qui s'étend vers le Nord, toute couverte de ces étranges pierres plates qui font ressembler cette campagne à quelque cimetière sans limite.

Qui dira les rêves, les pensées qu'il venait ainsi poursuivre en face de ce triste horizon? Un seul témoignage en subsiste :

l'illustre écrivain 197

cette poésie qu'il a gravée dans le granit de la tombe :

Quand Symomis, pâle et sanglant, Passera sur le Veld la revue nocturne.

Au son du bufjle se rangeront en ligne Tous ceux qui tombèrent dans la mêlée :

Ceux du Lancashire et du Deron, Et les Irlandais qui moururent à Colenso, Et les Highlanders qui jonchèrent le champ [de Maggersfontein.

Le kilt flottant sur leurs ossements.

Mais le dernier, se dressant fier et brarc, Un petit enfant s'écriera : « Présent ! Dans r Afrique du Sud je monte la garde. Moi, Archie Dingley, pour défendre VEm-

[pire ! »

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