‹ DingoChapitre 3 sur 4 · D NGO · texte numérisé non relu

D NGO

vements. Leur cœur battait très vite et ils avaient ; l'air grave de deux vieux messieurs qui, au théâtre, bien calés dans leurs fauteuils, regardent f danser une danseuse.

Au plus haut de la plus haute branche du sorbier, le mâle, les plumes boufîantes, surveillait le bois.

Dingo avait choisi, pour se cacher, une place d'où Ton pouvait bondir, au besoin d'où l'on pouvait s'enfuir facilement devant un ennemi imprévu et près de laquelle les graines rouges étaient plus abondantes. Deux fois déjà, le merle était venu, en sautillant, picorer au petit tas, à la portée des griffes de Miche. Et Miche n'avait pas bougé. Au contraire, au lieu de détendre ses pattes, elle les avait rentrées davantage sous son ventre et serré plus étroitement ses griffes au bout de ses pattes. Il semblait qu'elle eût le corps plus mou, plus ramassé et comme plus fortement incrusté au sol. De ses yeux obliquement fermés, il ne filtrait qu'une toute petite raie de lumière. On eût dit qu'elle dormait.

Le chien était étonné, déçu, un peu humilié. Comment n'avait-elle pas bondi sur le merle ? Qu'attendait-elle ? Elle ne retrouverait peut-être plus une occasion pareille. .. Mais il n'osait remuer,

III n'osait rien dire, dans la crainte d'effaroucher

l'oiseau. Il profita d'un moment où, effrayé par on ne sait quoi, le merle s'envola brusquemenl et se posa sur un moignon du sorbier.

— Tu vois, Miche !... Pourquoi n'as-tu pas sauté dessus?... 11 va l'échapper...

Miche répondit, en faisant la moue :

— Laisse-moi tranquille... Je m'amuse comme il me plaît... Tiens ! le revoilà !

En effet, le merle rassuré plongea de l'arbre et revint picorer au tas de graines. Du bout de sa queue, toujours frétillante, il effleura presque les oreilles de Miche.

Alors, voyant qu'elle ne b'ougeail toujours pas, se disant que peut-être elle avait peur, que peut-être elle attendait qu'il lui donnât la leçon définitive, Dingo s'élança et happa l'oiseau dans sa gueule.

Miche, furieuse, crut que l'oiseau était mort :

— Brutal ! dit-elle... Pourquoi as-tu fait cela? Mais Dingo, qui savait respecter la fragilité des

œufs de poules, savait aussi respecter Forgantsme plus fragile encore des petits oiseaux. Miche put constater que les ailes du merle battaient dans la gueule du chien, que ses yeux bien vivants, ses yeux bordés de jaune, n'exprimaient seulement qu'une affreuse épouvante. Dingo' vint reprendre sa place près de Miche et doucement, délicatement, avec d'infinies précautions, il déposa le

merle devant elle, en ayant soin de le maintenir du bout de sa patte.

En haut du sorbier, le mâle, affolé, poussait des cris de douleur. H s'envolait sur l'arbre voisin, puis revenait au sorbier. Il semblait appeler au secours toutes les bêtes cachées, toutes les bêtes libres du bois.

— Eh bien! dit Dingo... Qu'est-ce que tu attends ? Prends-le... Tue-le !...

Miche ne voulait pas paraître émue. Elle l'était cependant à défaillir. Ses yeux, grands ouverts maintenant, exprimaient, à considérer l'oiseau, comme une volupté profonde, féroce et très douce et brusquemeni: se détournaient de lui avec une indifférence hypocrite.

— Mais tue-le donc. . déchire-le . . . toutde suite . . . Miche étendit la patte et saisit mollement Toi

seau dans ses griffes. Dingo s'était reculé pour la laisser libre de ses mouvements. 11 répéta encore :

— Tue-le donc !...

— Laisse-moi... Tais-toi... Tu détruis toutmon plaisir...

Mais Dingo ne voulait pas se taire... Il expliquait :

— Mais comprends... Comprends donc... Ce qui est amusant, c'est de sentir des ailes frémissantes et qui vous chatouillent la barbe... C'est

de sentir dans sa gueule un cœur qui bal encore, qui bat très vile, un cœur vivant, et de Tarrôlcr, comme une pendule, d'un coup de dent... de sentir un petit corps qui se débat, qui est tout chaud... où les crocs enfoncent et d'où l'on fait gicler le sang avec la vie... Ah! tu ne sais pas t'y prendre...

Miche était femme, comme toutes les chattes.

Mais, à rencontre des femmes, elle n'était pas bavarde. Elle ne répondit rien. La patte sur le dos du merle, elle pensait en regardant Dingo avec mépris...

— Et lui?... Il ne sait pas ce qu'il dit... Cet imbécile de chien n'a que des sens grossiers, des sens de lourdaud et de brute... 11 prend, il tue et c'est fini... La volupté, c'est de prolonger la jouissance en soi, en prolongeant, en augmentant indéfiniment la souffrance chez les autres. . . Ce qui est bon, ce n'est pas seulement de faire souffrir, c'est de voir souffrir, c'est de voir mourir, petit à petit, lentement, atrocement... C'est de se remplir les yeux, les nerfs, de toutes les images, de toutes les secousses d'une belle agonie... Tuer tout de suite ?... La belle affaire... Et après ?. .. Et quand on n'a plus devant soi qu'un cadavre insensible, inerte et glacé comme une pierre?... C'est bien la peine !... Ces chiens sont ridicules.

Soudain, elle bondit, saisit l'oiseau dans sa

petite gueule, le lança en Tair, comme elle eut fait d'une souris et, le rattrapant de la pointe de ses griffes, elle le couclia à terre, se coucha près de lui, s'étira, miaulant doucement. Elle avait l'air de l'appeler, de l'aimer, de lui diie :

— Petit! Petit!... Venez... venez...

L'oiseau avait une telle terreur qu'il restait

immobile, qu'il ne songeait pas plus, libre, à s'envoler, qu'il n'avait songé, sous les griffes, à se débattre...

— Petit ! Petit !... venez... venez !

Longtemps, elle joua avec lui, comme avec une

pelote de laine. Etendue sur le côté, maintenant l'oiseau à peine, elle l'obligeait à sautiller devant elle, le ramenait, le relâchait, le giflait gentiment.

— Petit ! Petit ! venez !...

Et brusquement dans un bruit d'ailes, le merle s'échappa, s'envola, remonta de liane en liane jusqu'au sommet extérieur de la touffe. Et lous les deux, le mâle éperdu, la femelle ravie, ils disparurent, en poussant de longs cris de fête, ne laissant dans le bois qu'un sillage léger.

Dingo et Miche étaient consternés. Ils avaient beau regarder d'un même mouvement le haut du sorbier, regarder autour d'eux... il n'y avait plus de merles nulle part, il n'y avait plus rien, plus rien que les deux pigeons ramiers, qui revinrent tournoyer très haut au-dessus du sorbier et

qui à leur tour s'évanouirent dans une rapide plongée aérienne.

— Petite imbécile I dit Dingo.

— C'est de ta faute, répondit Miche qui, un peu confuse et vexée et, surtout, boudant, s'éloigna de Dingo et feignit de s'intéresser vivement à une grosse chenille brune qui passait.

Ils s'en allèrent penauds et un peu vite. Miche s'attarda bien encore au long du chemin. Cette fois, ce ne fut pas pour taquiner Dingo de sa coquetterie et de ses petites farces. Elle était vraiment très fatiguée, très agacée, énervée surtout par les émotions de cette sotte journée. Ses nerfs vibraient jusqu'à lui arracher de petits cris. Et puis elle ne pouvait pas, réellement, marcher du train dont la menait Dingo, qui ne savait pas mesurer la force des autres et qui croyait que tout le monde était aussi infatigable que lui; si bien que Miche se sentit, tout d'un coup, très mal à l'aise. Tout se mit à tourner en elle, autour d'elle et, perdant conscience, elle se tordit dans l'herbe, en proie à de violentes convulsions, l'écume aux dents.

Dingo ne savait que faire. 11 s'affola. En quelques bonds il fut à la maison, n'y trouva que la cuisinière à qui, la tirant par son tablier, il se mit i raconter toutes sortes de choses compliquées, que celle-ci ne comprit pas.

Miche ne rentra que deux heures après, étourdie, brisée par sa crise.

— Où donc est Miche?... demandions-nous au moment de dîner. Qu'est-ce que tu as fait de -iiche?... Dingo !

Dingo très agité se mit à chercher et la découvrit sous un canapé, où elle s'était endormie d'un sommeil profond. Elle refusa de quitter son coin, où l'ombre et le silence lui faisaient du bien.

D'autres expéditions de ce genre ne furent pas plus heureuses. Et un soir sur la terrasse, Miche dit à Dingo :

— Ecoute, Dingo... Tu es bien gentil... Tu fais pour moi tout ce que tu peux... Je t'en suis recon-

. naissante... Mais, je vais te dire... INous n'avons pus les mêmes idées, les mêmes goûts, les mêmes habitudes... Cela tient, sans doute, à ce que tu es un gros chien, moi une petite chatte... Enfin, tu luegènes... Jaime àêtre seule, quand je travaille... Etje sens aussi que tu t'irrites de ce qui m'amuse... Nous ne serions jamais heureux, comme ça... Et bien, allons à nos alTaires, chacun de notre côté... loi où cela te pousse... moi où cela me chanlo... jNous n'en serons pas moins bons camarades... veux-tu ?

Dingo se montra vexé tout d'abord. H bouda. Mais il était bon garçon. Et puis, à la réflexion, ce qu'il appelait l'entêtement, la frivolité, la

paresse de Miche le mettaient hors de lui. Il en perdait ses moyens.

— C'est vrai, pcnsa-l-il... Elle ne prend jamais les choses au sérieux.

Il sacrifia donc assez facilement sa vanité blessée et son inutile prestige do professeur.

— Eh bien, c'est entendu, dit-il... Par exemple, je ne sais pas comment tu t'en tireras toute seule, ma pauvre petite. Mais, puisque tu le veux!... Il va de soi que, quand tu auras besoin de moi... ,

Très tendre, il ajouta :

— On se verra tout de même le soir... et quand on restera à la maison, hein?

— Tiens!... Bien sûr...

Jamais elle n'eut pour lui tant de gentillesses, tant de grâce enveloppante et gamine. Ce fut au point que Dingo un peu grisé, oubliant sa race, tenta quelques gestes trop hardis, disproportionnés à la taille de Miche.

— Ah! non! Ça, non! fit Miche, choquée sans doute, mais au fond égayée par ce brusque retour de la contre-nature.

A partir de ce jour, elle s'absenta souvent. Souvent, elle passait la nuit dehors et ne rentrait qu'au petit matin, mouillée de rosée, un peu lasse et défaite. Où allait-elle? Que faisait-elle?

Les chats ne sont pas vantards, comme les

chiens et comme les hommes; ils ne rajontent jamais leurs histoires.

On venait de finir la moisson. Seules restaient encore debout quelques orges dans la plaine nue et dorée, que rayaient d'un vert plus vif les champs de betteraves et les regains de luzerne. Les paysans travaillaient aux meules. On les voyait s'élever de place en place, par groupes, pareilles aux vigwams des nègres, aux paillottes hindoues. El cela symbolisait au mieux la civilisation en cette partie du Barcis.

Dingo ne savait plus trop à quoi occuper ses journées. Il rôdait dans le bois, triste et désemparé, et sur les pelouses il s'efforçait vainement à se distraire en traquant les taupes. Le reste du temps, il dormait. Ah! il était bien déchu de ses anciennes gloires, le pauvre Dingo! On en causait toujours au village, sans bienveillance certes, mais avec une haine qui mollissait. Il pouvait croire que les temps héroïques étaient passés.

A quelques jours de là, j^ revis Piscot. Il était à la fois jvoyeux et inquiet. Il me parla avec l'animation de ceux qui, racontant un beau spectacle, sont glorieux d'en pouvoir témoigner :

— Ce chien est épatant... Monsieur... Si vous l'aviez vu ce matin... Dans la plaine... Ah! j'ai bien cru qu'ils l'auraient...

Et la voix de Pi?cot tremblait un peu, d'une émotion presque attendrie. Il avait eu peur pour Dingo. Il continua :

— Sacré chien... Il pouvait bien être une pièce de onze heures. On venait d'travailler aux meules. On était bien dix à douze, sans m'compter. On s'était couché autour des meules... Y en avait qui dormaient... Y en avait qui causaient... Y en avait qui... enfin... Alors quelqu'un dit : « Ah! v'ià le chien... » On le voyait à peine. 11 était loin... il n'avançait pas vite... y' s' promenait... quoi. Cependant, on 1' voyait qui tournait la tète à droite et à gauche... — Sacristi, dit l'un... Nom de Dieu... dit l'autre... Alors les v'ià qui, à quaire pattes, font le tour de la meule pour se cacher, pour que Dingo puisse pas les voir... Le vent venait contre eux... Le chien pouvait pas les flairer... Nom de Dieu... dit l'un. Moi, j'étais avec eux... Je pouvais rien dire... Alors,quand le chien fat à dix mètres, je me levai... Mais v'ià qu'y me reconnaît. J'aurais voulu pouvoir y dire : Va-t'en... va-t'en... Mais, qu'est-ce que vous voulez?... Il vient vers moi. Les autres se lèvent et font un cercle. Et v'ià le chien qui est dedans... Alors ils se mettent tous à gueuler. Ils l'insultent : « Cochon... On va te pendre... Salaud... » et tout... quoi. Le chien était pas épalé. Il était calme. 11 les regardait tous l'un

après l'autre... Ma parole... il semblait s'en foutre comme d'une guigne... et il avait un air malin... Ah ! c'est un chien épatant... « Ah! on va t'avoir, salaud, ah! t"es pris, cette fois... » qu'y disaient... Et alors ils rétrécissaient le cercle autour du chien, qui les regardait toujours... Et ils criaient tous... et ils avaient ramassé leurs fourches... et ils se serraient de plus en plus autour de Dingo, qui avait le cul contre la meule. Si bien que le gas Roussain se penche... il fait un mouvement pour l'attraper au collier... Mais Dingo, comme une balle qui rebondit, lui saute par-dessus la tête. Il était déjà hors du cercle que l'autre avait pas encore eu le temps de se redresser et qu'il faisait encore le mouvement de l'empoigner au cou... Je rigolais... ah! je rigolais en voyant Dingo s'en aller, en voyant leurs gueules à eux... Ah! leurs gueules... Et les v'ià qui deviennent comme fous... Ils ramassent des pierres, des mottes, des bouts de bois... Ils les lui jettent après... Nom de Dieu, dit Roussain... fils de garce, dit un autre... Mais Dingo, après un petit galop, s'était arrêté, s'était retourné, et il les regardait avec un air... avec un air!...

Et Piscot se tapa la cuisse :

— J'ai jamais vu... non... j'ai jamais vu une chose pareille... Us le prendront jamais... jamais.. Monsieur...

Un dimanche matin, Jaulin demanda à me voir. Il me faisait bonne figure quand je le rencontrais, mais je n'ignorais pas qu'il disait à toute occasion beaucoup de mal de moi, qu'il attisait les rancunes, la haine des autres contre moi. 11 ne me pardonnait pas que j'eusse fait venir mon essence du dehors, au lieu de l'acheter chez lui.

Je le reçus amicalement. Son air d'exceptionnelle gravité me frappa. Il avait le nez froncé, les lèvres étrangement serrées et ses beaux babils des jours de fête. Les bras ballants, la tête haute, il affectait une sorte de majesté revendicatrice, que je ne lui connaissais pas encore et qui ne lui allait pas très bien. Gomme il demeurait tout près de chez moi, il était venu sans chapeau. Je compris que cet homme allait prononcer tout à l'heure des paroles définitives.

— Qu'est-ce qu'il y a, Jaulin?

Je lui tendis la main. Il hésita à la prendre... la prit tout de môme, de mauvaise grâce.

Si son port était ferme et assuré, sa voix ne l'était guère. Elle tremblait un peu. Jaulin, qui était né cafetier, n'était pas devenu orateur. Mis en demeure déparier, il paraissait ému, surtout embarrassé. Je crois que son chapeau lui eiit été à ce moment d'un grand secours.

Après avoir bégaye longtemps, il répondit :

— Monsieur... il y a... il y a... que... que... que... ça ne peut plus durer!...

Pour bien se caler, il écarta les jambes, pesa de tout son poids sur le parquet, se redressa encore et ne trouvant plus rien à dire, il répéta :

— Que... que... que... ça ne peut plus durer comme ça!

Je lui offris un siège. Il secoua la tête noblement... Est-ce que les choses allaient prendre une tournure tragique ?

— Qu'est-ce qui ne peut plus durer, Jaulin?

Il avait serré ses lèvres, en bourrelet, davantage. Il fit effort pour les desserrer et les mots qu'il comprimait dans sa bouche explosèrent avec un bruit inconvenant.

— Vot'chien... na !

J'attendais des explications. Il ne les formula pas. Au bout de quelques secondes d'un silence gênant pour nous deux, je lui demandai encore :

— C'est tout ce que vous avez à me dire, Jaulin?

— C'est tout, oui...

— Alors ?

— Non... c'est pas tout... C'est-à-dire que... voilà... je suis chasseur.

— Eh bien?

— Je suis chasseur... C'est-à-dire que... l'association fraternelle des chasseurs de la com-

raune... oui... enfin... ils m'ont délégué. (11 prononçait : délaijé.) « Tu lui diras, qu'y m'ont dit... tu lui diras que ça... que ça ne peut plus durer comme ça. »

Après un nouvel effort et de plus comiques grimaces, il ajouta :

— Et je vous l'dis!... Voilà...

Il me tourna le dos, se cogna contre un fauteuil, faillit tomber sur le parquet glissant et disparut.

Malgré la vertu comique de cette conférence, je n'eus pas envie de rire. Je m'étais absenté durant huit jours et je me doutais bien que, pendant cette absence, il avait dû se passer quelque chose de nouveau. Quoi?... Je l'ignorais. A la maison, non plus, on ne savait rien. J'avais remarqué, il est vrai, que Dingo était plus vif, plus gai et cette bonne humeur, je l'attribuais à la joie de mon retour. J'interrogeai Piscot, qui me raconta, avec une véritable admiration, ce qui suit :

— Ce chien-là, Monsieur, est épatant !... commença-t-il, en se donnant des claques sur les cuisses. Il est retourné dans la plaine et il a détruit toutes les compagnies de perdreaux...

— Comment?... protestai-je... C'est impossible... c'est fou !

— Impossible?... Ah! vrai!... vous ne connaissez donc pas vot'chien?... Rien n'est impossible

pour Dingo... Tenez... moi... on me dirait qu'il a saigné Jaulin, qu'il en fait des saucisses, du boudin, du fromage de cochon... ma foi! je le croirais... Ah! c'est un chien épatant!

— Des perdreaux?... Mais non... mais non... C'est absurde... On vous a conté des balivernes... Les braconniers ont panneaulé la plaise... voilà tout...

— Les braconniers?... De la belle ouvrage comme ça?... allons donc...

Et, avec de grands gestes imitatifs, il expliqua :

— Voilà comment il s'y prend, ce sacré Dino;o. . . Vous comprenez... que maintenant que tout est par terre dans la plaine, le gibier se monlre davantage... Dingo le voit ou il le sent... et ce qu'il sent de loin, cet animal -là... c'est épatant!... Alors, il court dessus... La compagnie se lève et va se remiser plus loin, dans les chaumes. . . Dingo ne lui laisse pas le temps de souffler. Il la relance. .,. elle se remise... il la relance encore... dix fois, vingt fois, s'il le faut... Tant et si bien, qu'à la fin les perdrix esquintées s'accouplent dans le chaume, ne veulent plus rien savoir et se laissent égorger, comme des saintes... Dans les petits pays, on connaît le gibier, comme on connaît les gens... On connaissait six compagnies, sur les terres de la commune... il y en avait même une

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de vingt-deux... Le soir, les chasseurs allaient les voir, les compter... et ils se disaient : « Ça va bien!... ça va bien! » Eli bien à c't'heure, il n'y en a pus... il n'y a pus rien!... Ah! il est épatant, ce chien-là.

— Piscot... jamais vous ne me ferez croire...

— Écoutez, monsieur...

Et Piscot se rapprocha de moi, rœil allumé, la voix plus basse, confidentielle.

— Je vais vous le dire à vous... J'sais que vous ne me dénoncerez pas... Jtravaillais 1 aut'matinée à faire des liens, tout près de la ferme de Joseph Rentoilé... J'avais suivi la manœuvre de Dingo... Et, en dedans de moi, je criais : « Hardi mon gars!... Hardi! »... Qu'est-ce que ça me fait que Dingo détruise les perdreaux? Est-ce que je chasse... moi? Le soir venu, sans avoir l'air de rien, je suis allé par oiî Dingo avait passé... Eh bien, j'ai ramassé cinq perdreaux... Oui, monsieur, aussi vrai que vous êtes là, cinq perdreaux... et des forts, et qu'avaient de l'aile, pourtant... Comme vous n'étiez pas chez vous, ma foi!... je les ai portés chez M. Lagniaud, not'maire... M. Lagniaud m'a dit : u Mais, mon vieux Piscot, c'est défendu de vendre du gibier avant l'ouverture de la chasse. — Bien sûr, monsieur Lagniaud, que je lui ai dit... et de le manger aussi. — Sacré Piscot! .. qui m'a dit

encore... Mais de le vendre... c'est plus délinquant. » Ma foi, on a ri... Ça fait que je lui ai rabattu cinq sous... Je les ai laissés pour dix sous pièce... Il était bien content, car en ce moment il a son neveu et sa nièce de Paris... Oui, monsieur, cinq perdreaux!...

— Mais c'est effrayant!

— Et les lièvres, donc!... Il les prend à la course les lièvres, et rondement... Ça ne traîne pas.. Un vrai plaisir que de le voir après un lièvre!... Des lièvres, il n'y en a pas non plus... Pour tout dire, il n'y a pus rien de rien... Ah! c'est un chien épatant!

J'étais devenu soucieux. Tout était donc à recommencer. Une sorte de lassitude, de découragement, m'envahissait l'àme. Et je gémis :

— Allons, bon!... Allons, bon!

Je revis le village en rumeur, les foules menaçantes, les procès, les chantages et les seins débordés de M""' Irma Pouillaud. Après un petit silence, je soupirai :

— Ils sont furieux, hein?...

— Furieux? s'écria Piscot, en pouffant de rire... Faut voir ça!... Non!... Songez donc... Ils avaient déjà fabriqué leurs cartouches... et, je crois bien, le diable m'emporte, graissé leurs bottes... Y'ne causaient que de la chasse... Ils se promettaient un bon temps... Et puis, va t'prome-

ner, pus rien. La compagnie de vingt-deux... il faudra qu'ils aillent la lever dans le ventre du maire !

Piscot continuait de rire.

— Hier, poursuivit-il, sans remarquer ma mélancolie, c'était à payer sa place... Ici, vous savez... ils ont une société de chasse... Et des embarras... je vous demande un peu... Tout comme des marquis, Monsieur... Et sévères au pauv'monde! C'est rien de le dire... C'est Jaulin qui est le président... le trésorier... je ne sais pas, moi..., qui est tout, quoi!... Hier soir, ils se sont réunis chez lui... Yen a qu'étaient venus enquêter déjà. Nicolas Fourbi, lui, avait sa carnassière... Ah! ils en ont dit des paroles et des paroles...

— Enfin que s'est-il passé?

Piscot avait confiance en moi et puis il savait bien que je le récompenserais de ses informations.

— Y en a qui ont dit qu'il fallaitvous dénoncer au sous-préfet. Ça été plutôt froid. L'sous-préfet... ils n'ont pas confiance... Y en a un qui a dit qu'il fallait mieux tuer vot'chien!... Ça, c'a été bien accueilli : « Oui. Oui, qui z'ont tous dit... il faut le tuer, il faut le tuer. »

S'interrompant, malicieusement, il observa :

— Dame, écoutez donc... ça leur ferait toujours une pièce de gibier.

El il reprit :

— Quant au maire, lui, d'abord il n'a rien dit... Il remuait la tête, et on ne savait pas si c'était pour oui, si c'était pour non... 11 ne voulait pas se compromettre... On sentait tout de même qu'il était pour les chasseurs., quoiqu'il ne chasse pas ici... INon, il chasse sur les terres de sa femme, du côté de Dieppe, à ce que je crois... Enfin, il était tout de même pour eux... Mais il n'était pas non plus contre vous... C'est-à-dire qu'il était contre vous, sans y être... vous comprenez... A la fin des fins, il a dit qu'il ne fallait pas d'histoires, pas de scandales... que vous aviez les ministres dans vot'manche... qu'enfin ce qu'il fallait faire, c'était de donner une boulette, une bonne boulette à vot'chien... « On n'sait jamais, qu'il a dit, qui qu'a donné une boulette à un chien... » Moi, à vot'place, je me méfierais!,..

Et voilà — comble, de la contradiction et de l'horreur I — qu'il devint antimilitariste.

Oui, ce guerrier farouche et cruel, ce pillard, ce massacreur, qui eût dû tant aimer la guerre et les militaires, voilà qu'il était devenu tout d'un coup un antimilitariste des plus dangereux. Pas théoricien, non. Mais homme, ou plutôt chien d'action, d'action directe.

N'allez pas croire qu'il fût affilié à un groupement anarchiste, qu'il collât des affiches sur des murs, ou qu'il prît la parole dans les meetings révolutionnaires. Il agissait, voilà tout, et il agissait en solitaire, à sa façon, une façon moins compliquée, plus simpliste et qui « rendait » davantage : sans explications, sans phrases, résolument. Dingo sautait à la gorge de tous les militaires qu'il rencontrait sur son chemin. Plus ils étaient chamarrés, emplumés, éclatants, de haut grade, plus son élan était vigoureux.

Comment expliquer cela?

Longtemps, je fus troublé, je l'avoue. Mon matérialisme — que je supposais si solidement établi — faillit céder, devant un tel prodige. J'en arrivai presque à croire que Dingo était réellement un être mystérieux, une force inconnue, un fléau de Dieu, lâché sur la terre et même, comme le disait le curé avec une apparence de raison, une des deux incarnations du diable dans le pays, moi étant l'autre.

J'appris plus tard, par bonheur, la cause de cette évolution. Elle n'avait rien de surnaturel, de diabolique, ainsi que vous le verrez.

Dans le village, vivait, exerçant la principale profession de bourrelier, un certain Velu, Joseph Velu.

Par une antinomie dont on s'amusait, ce Velu était complètement chauve. Sournois, méchant, coléreux et d'ailleurs conseiller municipal et pour le surplus sacristain de la paroisse, il avait une figure blanchâtre, grimaçante, toute fripée. Ses omoplates remontées lui faisaient comme un tsac de troupier sur le dos. Il se cognait les genoux en marchant, et ses mollets, à partir des genoux rapprochés, formaient un A majuscule aux jambages écartés. Hideux et grotesque bonhomme

C'était son amusement d'effrayer les enfants et les animaux et, au besoin, quand il pouvait, de

leur faire du mal. On le de'testait. On raccusait de passions anormales (dame! un sacristain!) et des mille petits méfaits qui troublent quotidiennement la tranquillité de presque tous les villages, par exemple, au moyen de procédés captieux, d'altirer chez soi les chats, les poules, les oies, de les tuer et de les fricasser en ragoût. Malheureusement, on ne l'avait jamais pris en flagrant délit d'attentat, à la pudeur et de vol... Il savait, du reste, habilement détourner les soupçons sur Piscot, qui, étant le plus pauvre et même le seul pauvre du village, devait être tout naturellement le plus vicieux.

Mais, tout en le détestant, comment ne pas, dans le fond, respecter un homme qui se différenciait de ses concitoyens, en ceci qu'il était toujours habillé en militaire. Ancien brigadier aux tringlots, depuis qu'il avait quitté le service, c'est-àdire depuis dix ans, on ne l'avait jamais vu qu'en militaire. En militaire, dans sa boutique où il achevait d'user au travail ses uniformes décolorés. En militaire aussi, mais plus éclatant, le dimanche, à la promenade, à l'église, au cabaret, au Conseil municipal, ou bien assis sur le pas de sa porte, ou bien sonnant les cloches de V Angélus, servant la messe, accompagnant le curé, lorsque celui-ci s'en allait dans la campagne porter le viatique aux mourants.

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Ordinairement, Velu se coiffait d'un modeste bonnet de police. Dans les circonstances solennelles, il couronnait son uniforme de tringlot d'un vieux casque de pompier, auquel il avait adjoint une longue queue de cheval, car, à ses divers métiers, à toutes ses fonctions honorifiques, il ajoutait cette fonction plus désintéressée et cet honneur plus héroïque d'être capitaine de pompiers. Capitaine et pompier honoraire, cela va de soi, ]a municipalité n'ayant jamais trouvé dans son budget de quoi acheter une pompe ni faire venir l'eau qui, depuis le déluge, manquait à la commune. En parlant de cette question des eaux, dont on se préoccupait à chaque séance du Conseil, Velu disait :

— L'adduction des eaux!... Il fautenfmir avec l'adduction des eaux!

L'on n'en finissait jamais. Mais il suffisait que Velu répétât souvent « l'adduction des eaux », pour devenir capitaine de pompiers orateur. De fait, il tenait, de la noblesse de ce vocable et de la façon magistrale dont il le prononçait, un certain prestige.

Nous passions quelquefois. Dingo et moi, devant la boutique de Velu. Dingo et Velu se regardaient sans bienveillance. Le chien faisait toujours entendre un sourd grognement à la vue du bourrelier et le bourrelier, à la vue de Dingo,

marmottait je ne sais quelles basses injures, qu'il agrémentait des plus horribles grimaces. Sans se connaître davantage, sans s'être parlé autrement, ils se haïssaient le plus cordialement du monde.

Un soir, paraît-il, pour marquer définitivement son mépris au bourrelier, Dingo, en passant, leva la patte sur un beau collier de cheval, tout neuf, qui séchait devant la porte sur le trottoir et il inonda d'un jet puissant, corrosif, la peau de mouton teinte en bleu, les glands de laine rouge et les grelots de cuivre qui harnachaient ce magnifique objet. Velu devint furieux. Mais il savait se maîtriser, en vue d'une vengeance plus éclatante. Il se leva, le dos courbé, sournoisement, silencieusement, alla chercher dans F arrièreboutique un baquet plein d'eau de savon, où Mme Velu avait lavé son linge et il en lança le contenu, impétueusement, sur le pauvre Dingo.

— Pour toi!... fit-il, simplement, en ricanant.

Affreusement mouillé, le poil collé au corps, sa belle queue touffue amincie en corde, les yeux brûlés par la potasse, profondément humilié, Dingo s'enfuit et rentra à la maison, poursuivi par les rires méchants du bourrelier. Il se sentait ridicule. Mais il n"avait rien oublié. Le soir, sur la terrasse, il songea à sa revanche.

Le lendemain, dès l'aube, il était embusqué

devant la boutique de Velu. Quand celui-ci, en pantalon ronge, en veste bleue, les paupières encore bouffies de crapuleux sommeil et sa vieille pituile lui raclant la gorge, vint ouvrir les volets, Dingo s'élança d'un bond si furieux, que Velu n'eut que le temps de se retourner, et il lui enfonça dans le derrière tous les crocs de sa mâchoire, avec rage. Velu hurla de douleur.

— Au secours! au secours! appela-t-il.

Mais Dingo avait disparu.

Dans une autre circonstance, tout le monde, au village, eût été heureux de l'acte de Dingo. Malheureusement, ses crimes antérieurs avaient comblé la mesure. On était de plus en plus monté contre lui, chacun se solidarisait avec I0 bourrelier, comme devant un danger public. Velu exploita facilement ces dispositions pour susciter un soulèvement général contre moi et contre Dingo.

Afin d'éviter une jacquerie, peut-être, force me fut de verser à Velu la grosse indemnité qu'il me réclama, relativement à son pantalon. D'autant que son derrière enfla, qu'il eut la fièvre, qu'il fut obligé de garder le lit pendant deux semaines.

Depuis ce temps, Dingo avait pris en haine tous les militaires et môme ce placide garde champêtre qui n'avait de très peu militaire qu'un képi, un vieux képi vert, déformé, aplati, sans galons,

que lui avait donné le garde d'un château voisin.

Je voulus encore une fois prendre Dingo par la douceur, le raisonner. Peines perdues. Je songeai alors aux grands moyens correctionnels. Mais, à la première tentative de répression, il fit entendre un grognement si expressif, me dévoila de tels crocs, que je ne poussai pas plus loin l'expérience.

Alors, devant cette obstination que rien ne pouvait vaincre, devant les clameurs redoublées des paysans et les menaces grandissantes, je compris qu'il me serait impossible, désormais, d'habiter là. Et pour sauver la vie de mon chien, la mienne, ce qui restait de ma bourse, je résolus de vendre ma propriété et de quitter le pays.

Dois-je avouer qu'il ne m'en coûta que de l'argent?

A la réflexion, je n'étais pas fâché de m'évader pour toujours de cet infâme endroit, oii, même avant l'arrivée de Dingo, j'avais été accueilli hostilement, sans raison, contre toute raison, rien que sous la poussée de ce nationalisme local qui rend les paysans plus sauvages que les sauvages du centre africain. Ces visages fermés ou bien ces regards moqueurs et ces lèvres farouches m'avaient fait comprendre tout de suite que je ne serais jamais, pour ces gens-là, quoi que je

fisse, qu'un étranger. Et ce furent bientôt des histoires, qui se colportèrent de bouche en bouche, sur mes origines qu'ils ignoraient, sur mon existence ancienne, ma vie actuelle qu'ils ne connaissaient pas davantage. Tout ce que l'imagination curieuse, haineuse, d'un paysan peut inventer de calomnies déshonorantes, d'invraisemblables crimes, d'injurieux mensonges, on me l'attribua, pas seulement à moi, à mes domestiques aussi, aux amis qui venaient me voir, aux indifférents qui ne faisaient que passer dans ma maison. J'étais en butte sans cesse aux tracasseries des mauvais voisinages, aux petites rapines, aux discussions sans lin sur les bornages qu'ils savaient exacts, aux intimidations de toute nature, au boycottage. Plus une seule minute de paix, là où j'étais venu chercher la paix. Impossible de trouver dans le pays des ouvriers pour couper mes foins. Tous, sous divers prétextes, ils refusaient de travailler pour moi. J'étais bien forcé d'avoir recours aux chemineaux belges, à des ouvriers de rencontre et de hasard. Alors, ils m'accusaient de mépriser ceux du pays, d'attirer les galvaudeux et les étrangers. L'étranger? toujours l'étranger! Refrain barbare, refrain' éternel du paysan... Mes foins coupés, bottelés, il m'était interdit de les vendre. Personne n'en voulait, même à des prix inférieurs, à des prix

ridicules. Au café, le dimanche, ils se réjouissaient de mon embarras. Et ils disaient, en se tapant la cuisse, en se frottant les mains :

— Ses foins sont pourris... Ses foins sont pourris!... Il n'a pas où les rentrer... Bonne affaire !

J'étais venu, sans aucune ambition, je vous assure, plein de bonne volonté, désireux d'être utile, avec l'idée de me faire le collaborateur, le défenseur de leurr> travaux, de leurs peines, de leurs espérances. Ah ! mes illusions d'apôtre! Au bout de six mois, dégoûté, écœuré, je m'étais complètement désintéressé de qui ne songeait qu'à me persécuter, bien résolu à vivre à part, à vivre pour moi-ni'lme, pour moi seul, à m'isoler de leurs sottes querelles, de leurs stupides haines.

Ah ! que je vous raconte une histoire.

Ils n'avaient pas d'eau. Rien que des puits souillés, des mares fétides, que les premiers jours de l'été tarissent. Dès mon arrivée, j'avais été frappé par celte incurie administrative. Je voulus faire comprendre au maire que c'était là une condition de vie déplorable et honteuse. Le maire m'écouta gouailleur :

— Ils n'ont jamais eu d'eau..., me dit-il... Bah ! Ils ont tout de môme vécu... Et puis, l'eau... ça coûte de l'argent... Et nous n'avons pas d'argent non plus... pas d'argent à gaspiiler comme ça...

J'oiïris mon concours. Je crus pouvoir promettre au maire qu'il n'eu coûterait rien à la commune. Le maire souriait malicieusement, et ce sourire, je le traduisais ainsi :

— Oui... Oui... mon garçon. Je te vois venir. ïu voudrais bien ma place...

J'allai expliquer la chose à un ministre qui était mon ami.

— C'est entendu, me dit le ministre... Mais que le maire fasse établir tout de suite un devis. Je veux savoir à quoi je m'engage...

Je rapportai,* triomphalement, cette réponse au maire.

— Bon ! Bon !... (it-il en se grattant la tête d'un air soucieux... Un devis... C'est ça...

Le devis n'arrivait jamais... Chaque fois que je rencontrais le maire, je lui demandais :

— Et ce devis ? Pressez-vous... vous savez que les ministres ne sont pas éternels...

— Ça va bien !... Ça va bien... On y pense... Cela dura un an... Le ministre tomba... Et

jamais plus il ne fut question de l'eau.

Je sais seulement que le maire expliquait, par la suite, avec un air fier.

— 11 voulait, cet animal-là, m'embarquer, embarquer la commune dans une sale affaire... Oui... mais je suis plus malin que lui!...

Je voyais souvent l'instituteur. C'était un homme juste et instruit. Il avait conscience de ses devoirs et de sa mission. Comme il n'était ni du pays, ni curé, ni notaire, il avait a subir la môme haine, les mêmes vexations que moi.

Il me disait :

— Je ne peux plus vivre ici... J'aime mieux abandonner l'enseignement et m'en aller n'importe 011, travaillera n'importe quoi... On me reproche, à la préfecture, mes classes mal tenues, le manque de résultats. Ah! je voudrais bien ly voir, le préfet !... Los parents me confient leurs enfants pendant trois mois de l'année et Ihiver seule- • ment... ils me les retirent au printemps, dès qu'ils ont besoin d'eux pour garder leurs vaches, leurs oies, leurs dindes... Cela, pour économiser un petit domestique. Ils n'apprennent que peu de choses, et le peu qu'ils ont appris, ils l'oublient aussitôt... L'année suivante, c'est à recommencer, dans les mêmes conditions... Et ainsi de suite... si bien que, quand ils quittent l'école tout à fait, beaucoup ne savent même pas lire... Et ils s^en vont grossir la masse des illettrés... Dame ! Rien d'étonnant, avec ces méthodes de lecture, compliquées, baroques, absurdes,. dont nous sommes bien obligés de nous servir, afin de ne pas indisposer contre nous leurs auteurs: gros personnages de l'Université, simples inspecteurs primaires,

bien plus préoccupés de leurs bénéfices de librairie que de l'instruction des enfants... et qui font bloc contre toute amélioration, contre tout progrès... Pensez qu'avec ces méthodes-là... il nous faut plus d'une année pour apprendre à lire à un enfant d'intelligence moyenne... Or, je vous l'ai dit... nous ne l'avons jamais trois mois de suite... Quelle folie ! Dès le début, je me suis immédiatement rendu compte de l'état de croupisseraent intellectuel où les gens vivent ici... J'ai pensé que je pourrais peut-être, en dépit de l'ankylose de leurs cerveaux, révéler à ces hommes... je ne sais pas., un peu de propreté morale, un peu de dignité humaine. J'ai tenté de les réunir, le soir, et de leur inculquer, dans des causeries familières, quelques notions élémentaires sur la vie. Ils ne sont pas venus... Et le préfet, à qui j'avais été dénoncé, ma fait comprendre durement que ce n'était pas mon affaire... Alors, je me suis tenu tranquille... Et le résultat, le voici... J'ai quelquefois, l'hiver, une dizaine de gosses à mes classes... L'été, je n'en ai pas du tout... Le maire me fait la mine ; le curé prêche contre moi, à son prône... Je passe pour un anarchiste dangereux... et pour un violenteur de petits garçons... On dit de ma femme que c'est une putain, une voleuse..., tout cela parce que nous avons voulu élever le niveau moral de ce pays, et que nous

n'allons pas à l'égliso... Je m'attends, tous les jours, aux plus dégoûtantes accusations, et à la façon dont nous sommes défendus par les pouvoirs publics, rien ne m'assure que je puisse en sortir victorieux et sans tache... Voilà ma vie... la vie de beaucoup de mes collègues... J'ai demandé mon déplacement... On ne me répond pas... Je suis allé voir le ministre... il ne m'a pas reçu... Ah ! non, j'en ai assez !... Plutôt la misère totale !... Je me souviens que cette conversation, l'instituteur me la tenait, un soir, dans le jardin, oii nous nous promenions, après le dîner, tristement. Le village tout entier dormait, tassé dans sa crasse, bercé par ses rêves atroces.

Je répondis au malheureux homme :

— Je sens profondément vos dégoûts et votre désarroi moral... Ils sont les miens... Mais, nous devons être quand même indulgents à ces pauvres brutes... Songez donc !... Il n'y a pas si longtemps, pas cent vingt ans, qu'ils étaient opprimés, dévorés, réduits à beaucoup moins que des animaux de basse-cour par les seigneurs, les évêques, les moines, les abbayes, le fisc du roi... A leur insu, il leur est resté comme une terreur de ces siècles épouvantables... Ils gardent, même dans l'émancipation, la méfiance, l'affolement des bêtes traquées... Les évolutions sont si lentes qu'il n'est pas surprenant qu'ils voient encore,

dans celui qui est mieux mis, plus instruit, plus policé qu'eux, l'ennemi d'autrefois... C'est de l'atavisme... Et puis...

Après avoir fait un retour sur moi-même, sur les préjugés, les haines de classe, les habitudes orgueilleuses qu'on ne peut pas toujours effacer de sa vie privilégiée, après avoir embrassé, dans un éclair de la pensée, tout l'abaissement, toute la hideur de ce règne bourgeois qui dure depuis la Révolution, j'ajoutai :

— Et puis, ils n'ont pas toujours tort, allez !...

— AUonsdoncI ripostarinstituteur...Ilssavent très bien qu'ils sonL tout, aujourd'hui, qu'ils ont tout !... On ne fait des lois que pour eux... des lois criminelles, sauvages. C'est pour eux qu'on maintient le pain cher, la viande hors de prix... qu'on affame l'ouvrier... le petit employé... le petit contribuable, succombant de plus en plus sous le poids de l'impôt !... Dame ! Ils sont la masse électorale... C'est bien le moins qu'on nous dépouille pour les enrichir... Tenez 1

Et il me montrait le tas des maisons endormies, toutes noires, sous le ciel sans lune :

— Oui, ce village qui a l'air d'une ruine... qui sent la crasse et le fumier... ce village sordide qui pue la misère... eh bien, il crève d'or... Ils sont tous riches ici... stérilement riches... Ils dorment sur leurs sacs d'écus, cachés daas des paillasses

et gagnés au dctrimenl de tout le monde... Ah tenez... ils n'ont même pas la rude avarice de ceux qui peinent; ils n'ont que la cupidité de ceux qui spéculent. Ce qu'ils font, c'est engranger leur blé, créer la famine et attendre la hausse. Et si les tout petits fermiers vendent leur récolte, chaque année, c'est qu'ils ont besoin d'argent tout de suite...

— Avons-nous le droit d'être sévères?... lui répondis-je. Au fond, sans le savoir, ils prennent leur revanche. Et les bénéfices d'usure qu'ils espèrent ou qu'ils cherchent n'atteindront jamais le taux des dîmes qu'ils ont payées pendant des siècles. Allez... classe à classe, ils ne sont pas encore à jeu... Il n'est pas d'usure qui puisse les rembourser... Pour des siècles, ils restent les créanciers de toutes les castes...

Nerveusement, il m'interrompit :

— Ta... ta... ta... je les connais, allez! les les paysans... J'en suis!

Je souffrais comme lui, des mêmes choses que lui. Je ne répondis rien.

Piscoi: qui m'avait défendu jusque-là, après l'histoire de Velu, était devenu tiède à mon égard et même franchement hostile. Un soir qu'il était venu, en se cachant, me demander un secours, il s'excusa de sa conduite, naïvement :

— Ça me fait du tort, vous comprenez !... Faut bien, dans ma position, que je dise, que je fasse comme tout le monde. Sans ça... quoi ?

Je n'oublierai jamais son regard humble, touchant, d'esclave, quand il me dit :

— Sans ça... je n'aurais plus de considération dans le pays !

J'en aurais pleuré de pitié.

J'étais donc parti sans regrets et même avec un sentiment de soulagement, de délivrance. Les premiers jours, il me sembla que je goûtais, comme après une maladie, les joies infiniment douces d'une convalescence. Je sus gré à Dingo de m'avoir révélé la nécessité de ce départ, d'en avoir hâté, môme au prix d'un dur sacrifice d'argent, la résolution définitive.

Et puis, dois-je l'avouer?... au fond de moimôme je découvris, non sans une certaine mélancolie d'ailleurs, que ses crimes ne m'indignaient pas comme il eût fallu. Le soir, à table, chez des amis, j'aimais à conter ce que j'appelais ses fredaines, indulgemment et même avec ua certain orgueil. Pour un peu, la chaleur de la conversation aidant, je les eusse volontiers prises à mon compte.

Etait-ce parce que Dingo m'avait vengé de cette haine, que j'avais subie si longtemps? Je n'en sais rien... Mais non... je crois qu'il y avait autre

chose, dans cette bienveillance coupable que je lui témoignais. Il y avait peut-être une triste affinité. Je me suis souvent demandé s'il n'avait pas réveillé en moi cette manie, cette exaltation sanguinaire qui dort obscurément au fond de l'àme de tous les braves gens.

J'habitais alors le boulevard Delessert, à l'entrée des jardins du Trocadéro. Il y a un peu de tout dans les jardins du Trocadéro : des statues dorées, des bassins fleuris, des temples exotiques, toute une population de nourrices, de militaires et de pelits rentiers dodus, qui ne donne aucunement l'idée des pays vierges. Mais il y a aussi de pauvres arbres, de vastes allées, des sentes abruptes qui semblent découpées dans du carton, tout un décor de théâtre, assez médiocre d'ailleurs, mais qui pouvait donner à Dingo l'illusion de la brousse et de l'espace. Je résolus de l'y laisser libre, d'autant que, de mon cabinet de travail, il m'était loisible de le surveiller un peu et de suivre ses évolutions.

La présence presque continuelle dans le jardin de celte bête effarante et magnifique y avait attiré naturellement de nombreux escarpes, voleurs de chiens. C'était une belle capture, mais difficile.

Je connaissais assez Dingo, sa méfiance, les ressources infinies de sa ruse, pour ne rien craindre de leurs pauvres traquenards. Avec une habilelc insouciante, sans se donner le moindre mal, il déjouait toutes leurs combinaisons, échappait à toutes leurs embûches. Cette lutte entre Dingo et les escarpes était devenue la joie des promeneurs. On s'en amusait comme d'un spectacle. Et très vile Dingo acquit dans le quartier la réputation d'un grand acteur comique. Ils employèrent vainement tous les moyens d'avoir raison de lui, môme la gourmandise qui perd si facilement les chiens et surtout l'amour qui détraque si bien les hommes. Mais Dingo n'était ni un chien ni un homme. Sinon le goût du meurtre, il n'avait rien de leurs lourdes passions et de leurs appétits.

Plus résistant que saint Antoine, il dédaignait ia séduction des chiennes amoureuses, en toilette lascive de péché et n'acceptait pas non plus la viande qu'on lui tendait de loin.

Dingo consentait à m'accompagner dans Paris. J'ai tort de dire m'accompagner, car s'il voulait bien sortir avec moi, c'était à la condition de choisir lui-même sa promenade. Il m'entraînait dans les plus lointains quartiers, se dirigeant oii bon lui semblait et complètement indocile à mes ordres. Quand j'arrêtais une voiture, Dingo par-

fois sautait sur les coussins, s'installait et, assis à côté de moi sur son train de derrière, la tête haute, reniflante et mobile, s'intéressait à tous les mouvements de la rue. Mais le plus souvent, il voulait flâner, courir ou bondir et se refusait absolument à monter en voiture. Je l'appelais :

— Dingo... Dingo... monte... allons... monte... Mais lui ne bougeait pas. Ses quatre pattes

semblaient cramponnées au sol. Si je m'approchais de lui, si j'essayais de le prendre par son collier, il reculait de quelques pas, et, s'arrêtantde nouveau, semblait dire :

— Non... je ne monterai pas... je ne veux pas de ta voiture...

Je voulus ruser. J'entrai dans un bureau de tabac, oîi tout naturellement Dingo me suivit. Là, je le pris par son collier. Il s'avoua vaincu et se laissa conduire docilement. Il n'aimait pas, comme la plupart des chiens, les luttes inutiles et n'éprouvait pas le besoin de se faire traîner quand on l'avait saisi.

Mais il me fut dès lors impossible de le faire entrer dans aucun bureau de tabac ou dans aucune boutique. Il se méfiait. J'ignore s'il pensait que toutes les boutiques ne servaient qu'à appréhender les chiens. Mais il jugeait plus prudent de n'y pas pénétrer. Dès que je posais la main sur un bec de canne, Dingo reculait.

Un jour d'hiver, humide et froid, il avait eu un irrésistible besoin d'espace. 11 partait dans une fuite violente et s'engageait dans les rues transversales. Je finis par le perdre. C'était dans le quartier du Champ-de-Mars. Je le cherchai longtemps. Je prévins le commissaire de police et vers le soir je rentrai chez moi éreinté, triste, comme si un ami m'avait abandonné. J'espérais un peu, connaissant son sens merveilleux de la direction, le retrouver à la maison. Il n'y était pas. Et le lendemain se passa sans qu'il revînt.

Le surlendemain, je reçus une lettre signée Lina Lauréat, de l'Odéon... naturellement. J'y apprenais que Dingo l'avait suivie clans la rue et n'avait pas voulu la quitter, comme elle rentrait chez elle. S'excusant de ne pouvoir le ramener elle-même, elle m'invitait à venir le reprendre.

Je me méfiais un peu. Lina Lauréat... ? liieu que de l'Odéon, était-ce une chanteuse de beuglant? Ou bien une petite grue espérant que le maître d'un si beau chien serait un client généreux? Enfin, j'allai à l'adresse que la lettre indiquait : rue Clauzel. Je me demandais en chemin comment Dingo avait pu du Champ-de-Mars gagner cette rue de Montmartre...

C'était une de ces maisons dont chaque étage est sous-loué en garni. Dès la porte franchie, on sent le bois moisi, la crasse et l'humidité gluante.

L'escalier est noir. La concierge est à l'entresol, dans une sorte de réduit encombré, au plafond bas, dont la seule fenêtre prend l'air sur l'escalier et où pèse une constante odeur de soupe aux choux. Sur le poêle de fonte, mijote on ne sait quel ragoût, qui semble à demeure.

— Au cinquième... quatrième porte à droite, répond une aigre voix invisible.

Je monte l'escalier, eu tâtant tantôt la rampe et tantôt le mur. J'hésite au cinquième, sur le palier oii des carrefours de couloirs aboutissent. Enfin, je frappe à la porte. La voix de Dingo me répond. J'entends un bruit d'étoffes remuées. Une jeune ferpme en peignoir m'ouvre la porte. Une autre est à coudre, assise sur le tapis, qui, par places, a perdu sa laine et ne montre plus qu'une surface sale et jaunie, comme une vieille toile de sac. Dingo a bondi, et, les pattes dressées jusqu'à mes épaules, me caresse, me lèche en poussant des cris joyeux. Il est inutile que je me présente. Dingo s'est chargé de la présentation.

Des jupes, des corsages d'un jaune trop éclatant ou d'un mauve trop violet sont posés un peu partout, sur la table, sur les chaises, sur le tapis. La chambre est carrelée et un mansardement très oblique laisse dans un triste demi-jour les objets qui ne sont pas en face de la fenêtre.

Le lit, pas fait, est recouvert d'un édredon qui passe au travers d'une guipure en coton son rouge décoloré. On y voit le creux que vient de laisser le corps de Dingo.

Près de la glace de la cheminée, des photographies sont posées en éventail sur un appareil en fil de fer. D'autres sont insérées dans la rainure du cadre de la glace. Quelques-unes portent des dédicaces. Ce, sont des souvenirs de camarades, vieux cabots aux faces couturées, aux rictus en bonne place, jeunes aclrices à grands chapeaux, vieilles actrices aux têtes rondes qui ressemblent à de vieux grimes. A la place d'honneur : Coquolin et Guitry.

On m'olTre un fauteuil, un de ces fauteuils empire, comme il n'en existe plus que dans les chambres meublées. Je m'assieds. 11 fait froid dans cette pièce. La cheminée est fermée par un panneau couvert de papier peint à sujet. Et, comme on n'a pas ouvert la fenêtre, l'air est à la fois épais et glacial. On sent cette odeur de garni, odeur combinée d'acajou, de chanvre et de pétrole.

Je l'avoue, je suis un peu déçu. J'avais vaguement imaginé un intérieur de petite grue, des meubles clairs et comme en papier, enfouis sous des chiffons roses et des dentelles fausses, une glace sous une écharpe de tulle, une coiffeuse avec les brosses, les limes et le bâton de rouge alignés comme à

la parade. J'espérais avoir à me défendre contre une amabilité trop familière. Et je tombe sur deux pauvres filles dans une pauvre chambre. La pitié... je n'y avais pas pensé. Et j'en voulais un peu à Lina Lauréal de mêler une tristesse à ma joie de retrouver Dingo.

Lina Lauréal est blonde, d'un blond trop blond, d'un blond teint. Pas encore coiffée, elle est fortement maquillée. Les yeux sont d'une grande douceur. Elle a certainement été jolie. Elle le serait encore, n'était la déformation de son menton amolli, de ses paupières battantes, de son visage tiré. Son peignoir, qui fut élégant, est trop large pour elle et a perdu chez les revendeuses la richesse de sa soie et l'éclat de sa couleur.

La sœur de Lina Lauréal cousait toujours sans prononcer une parole. Quand elle levait les yeux, elle jetait sur Lina, sur Dingo ou sur moi un regard fixe et distrait, comme si elle fût étonnée qu'il y eiit dans la vie d'autres tâches que celle de la couture. Elle était très maigre, très brune, avec une mince figure de rat.

Lina Lauréal, tout en caressant l'échiné de Dingo, me raconta leur rencontre, d'une voix rapide et sautillante, qui souvent s'élargissait en intonations de théâtre. Parfois, elle était interrompue par une quinte de toux, sèche et saccadée Dépassant le haut de son peignoir, un

placard de coton iodé couvrait sa poitrine. Maintenant que j'étais assis en face d'elle, que j'apercevais, hors du peignoir flottant, sa nuque amaigrie, ses mains fragiles et mal lavées, ses poignets presque décharnés sous la peau presque transparente, je n'avais plus de doute sur sa maladie. Et il me sembla que sa sœur, quand Lina toussait, jetait sur elle un regard apitoyé. — Je passais rue Le Peletier, dit Lina T^auréal, quand le chien est venu vers moi... il me regardait... il remuait la queue... je l'ai caressé... j'adore les bêtes... Il n'avait pas l'air d'un chien perdu... oh, pas du tout... J'ai regardé de tous les côtés... je pensais apercevoir son maître... Mais personne... Le chien venait avec moi... J'étais bien étonnée... Je lui ai dit doucement : (( Va-t'en, va- t'en, cherche ton maître... » Mais il se posait devant moi, il levait p la tête... On aurait dit qu'il voulait me parler. Et quand je marchais, il me suivait, ou plutôt il allait devant moi, il tournait la tête pour ne pas me perdre... Quand nous sommes arrivés devant la maison, je ne savais pas trop que faire... L'empêcher de monter? j'avais peur qu'on le mène à la fourrière. Et puis, il avait peut-être faim. Je ne lui ai rien dit... je ne l'ai pas appelé. Mais il a monté l'escalier avec moi. Et une fois dans la î chambre, il a été si gentil, si obéissant... Je lui ai

rapporté, de la crémerie où je prends mes repas, des os et du pain... j'en ai fait une pâtée... 11 l'a mangée et puis il s'est couché sur le lit... Comme il est caressant .. j'aime tant les animaux... J'en ai eu... Oh! des chats... Seulement, avec les tournées... on est obligé de les laisser... Mais si vous saviez comme il est intelligent ce chien...

— Je sais... je sais...

— Tiens... c'est vrai... je suis bête... Mais il est si intelligent... J'aurais dû vous le ramener... Mais j'avais tant à faire... Une tournée à préparer... INous partons dans quatre jours...

Elle parlait avec volubilité. Les mots filaient chassés les uns par les autres. Mais ce bavardage ne m'agaçait pas. Sa voix avait un charme enfantin. Elle parlait aussi vite que les petites filles qui déquillent avant de jouer. Les sons se suivaient, inutiles et multipliés, comme s'ils n'avaient pas de sens précis, comme si elle avait appris par cœur ce qu'elle disait... Elle me raconta une histoire bébête et tragique de chat trouvé, semblable au récit, qu'une petite bonne ensommeillée invente distraitement pour endormir un enfant.

Elle toussa plus violemment et son visage se congestionna.

— Mais n'êtes-vous pas un peu malade? lui demandai-je. N'est-il pas imprudent de vous exposer aux fatigues d'une tournée?

— Mais les tournées, c est ce qu'il y a de meilleur pour moi... Je voudrais bien être toujours en tournée... les wagons sont chauffés et dans les hôtels on mani2;esi bien...

Elle parlait sans l'ombre d'ironie. Je saisis toute la misère de sa vie dans ces deux mots : les wagons, les hôtels. Elle ne les redoute pas, elle les espère.

— Et on travaille... ajouta-t-elle avec ferveur. Elle se leva, prit dans un tiroir un fichu de

laine qu'elle posa sur ses épaules.

J'avais envie de l'interroger, de l'aider... Mais elle ne se plaignait pas. Quelle pudeur ou quelle lâcheté nous fait détourner les yeux devant la misère, comme nous éviterions, surprenant la nudité d'une femme, d'y faire une allusion triviale? Ai-je eu peur d'engager ma responsabilité, de franchir la distance qui me séparait et me protégeait de cette étrangère? Je ne sais. Tandis que Lina Lauréat croisait son fichu sur sa poitrine, je ne songeais qu'à sa tuberculose et à sa pauvreté et cependant je lui demandai sur le ton le plus aimableni'^nt lointain :

— Vcris n'avez pas joué à Paris ?

— Comment... me répondit-elle, mais si... j'ai été à rOdéou... mais je n'y ai pas joué... personne n'y joue... Mais j'ai fait une saison au théâtre Moncey... C'est moi qui ai créé Irène dans la Girandole.

Sans que je lui eusse posé d'autres questions, elle m'énuméra, avec cette rage attentive que mettent les comédiens petits et grands à parler de leur métier, tous les rôles qu'elle avait joués, qu'elle jouait, qu'elle jouerait...

Je profilai d'un court silence pour la remercier encore de sa gentillesse avec Dingo.

Cependant, Dingo' allait de Lina Lauréat à sa sœur, posait son museau sur les robes de théâtre et aussi s'avançait vers la porte, devant laquelle il attendait avec impatience. Lorsque je voulus partir, il sauta devant Lina Lauréat, la caressant, essayant avec ses pattes d'atteindre à ses épaules et de se dresser assez haut pour lui lécher le visage. Il prenait congé et semblait la remercier. Elle lui parla comme une petite fille parle à sa poupée. Etait-ce pour sa misère ou pour sa gentillesse qu'il l'avait, entre tous les passants, choisie, comme il avait, à Ponteilles, choisi Piscot et ses enfants?

Dans la rue, je pensais tristement à cette pauvre fille qui promenait sa tuberculose de gare en gare, d'hôtel en hôtel, du théâtre de quartier aux théâtres municipaux, qui n'avait chaud que dans les wagons de deuxième classe et qui ne mangeait à sa faim que dans les restaurants à prix fixe voisins des gares. Et je m'imaginais aussi ces nuits après les spectacles, quand la troupe s'est disk-

quée, ces nuits avec le vieil acteur, laid comme un crapaud, dont on a pitié et non pas envie, mais qui tout de môme peuple la solitude d'une chambre dhôtel.

Je fus tiré de mes pensées moroses par Dingo qui, tout le long du chemin, se montra joyeux, obéissaat et tendre.

Pendant quelque temps, d'ailleurs, il fut d'une sagesse exemplaire. 11 semblait avoir compris les dangers de Paris. Il se promenait dans les jardins du Trocadéro, mais était inquiet quand il ne m'apercevait pas à la fenêtre de mon cabinet. S'il sortait avec moi, il était docile. Parfois, cependant, il s'écartait pour suivre une nourrice poussant une voiture d'enfant. A cet amour des enfants qu'il avait déjà à Ponteilles, il avait ajouté une tendresse manifeste pour les nourrices, pour toutes les nourrices. Aimait-il en elles les compagnes naturelles des petits enfants, s'amusait-il de leurs grands rubans qui pendent jusqu'à terre ou goûtait-il leur cordialité campagnarde? Son antimilitarisme n'avait pas diminué. Son horreur des uniformes était la même. 11 grondait sourdement chaque fois qu'il rencontrait un officier ou un soldat, un garde municipal, un sergent de ville ou un employé d'octroi.

Dingo faisait de méritoires efforts pour devenir

un chien, un vrai chien, un chien qui ne prend d'autres plaisirs, sinon ceux que lui permet sonmaître. 11 tenta de tuer en lui le dingo, le vieil homme. Parfois, dans la rue, un irrésistible élan l'emportait. Il semblait pris de vertige. D'un bond, il s'éloignait, il fuyait. Puis, brusquement, les pattes raidies, il s'arrêtait et enfm revenait à moi d'une démarche lente et sage. La tête basse, l'œil résigné, il allait derrière moi, comme un soldat dans le rang, comme un écrivain qui met ses pas dans les pas de ses ancêtres. 11 s'asservissait au devoir, au devoir d'être un chien comme les autres. Il était devenu un chien de devoir. 11 me suivait religieusement. Il ne levait la patte que là oii d'autres avaient déjà levé la patte. Et encore il boudait contre son plaisir. Il levait la patte avec décence et résignation. Il semblait me dire :

— Vois. . je suis un pauvre chien qui lève la patte... mais sans ostentation... je reste au long des murs le temps qu'il faut... pas plus. Je ne prends plus un malsain plaisir à flairer ef renifler... Sitôt ma patte baissée, je reviens près de toi... Un chien domestique... je deviens un chien domestique.

Je l'avais emmené sur les boulevards extérieurs. Quatre moutons allaient vers l'abattoir, menés par un homme en blouse et par un chien

de berger, qui tournait autour d'eux, comme autour d'un vrai troupeau; quatre moutons si effarés par les cornes des tramways, par le bruit des voitures, par tant et tant de passants, qu'ils avaient d'eux-mêmes renoncé à fuir et qu'ils allaient droit devant eux, serrés les uns contre les autres, comme s'ils n'étaient qu'une seule bête. Leurs quatre dos faisaient une seule masse zigzagante.

Dingo s'élança. "

— Dingo!... Dingo!

Il s'arrêta et tourna vers moi sa tête. Comme un chien d'évangile, qui confesserait son indignité, il semblait dire :

— Je ne peux pas... je ne peux pas... C'est plus fort que moi.

Il repartit et déjà je pensais au mouton d'Irène Legrel.

Heureusement, une voiture lui barra le passage. J'eus le temps de l'atteindre, de le prendre au collier, de lui passer une laisse.

Alors, il n'essaya pas de m'échapper. Mais il ne pouvait me suivre. Je tirai sur la laisse. Il se fût plutôt laissé étrangler. Et, la langue pendante, les jambes tremblantes, le souffle bruyant et rapide, il regardait d'un œil égaré les moutons qui s'éloignaient.

J'étais allé à la poste Je la place du Trocadéro recommander une lettre. Dingo m'avait accompagné jusqu'à la porte du bureau. Mais il n'entra pas. Il avait gardé son horreur des boutiques et des magasins. Je dus faire la queue devant un guichet. Je restai un bon quart d'heure à con templer l'employé, qui pesait les lettres et les frappait d'un timbre à date avec une violence précise et comme s'il accomplissait une œuvre de vengeance...

Lorsque je sortis du bureau, je sifflai Dingo que je ne voyais pas. A l'autre bout de la place, il y avait un attroupement. Un peu inquiet, j'allai dans cette direction. Des gens discutaient autour de Dingo, d'un sergent de ville et d'un homme, qui essuyait avec son mouchoir sa gorge ensanglantée. J'entendais ces phrases :

— Quand on a des bêtes, on les garde...

— Moi, je l'aurais descendu à coups de revolver...

— Si c'avait été un enfant, il l'aurait tué...

Je traversai le cercle d^s curieux et m'approchai du sergent de ville qui disait :

— Il est tombé sur le manche...

Et comme, autour de lui, on murmurait, il ajouta :

— Puisque je vous dis que c'est un voleur de chiens... je le connais... allez... Aujourd'hui, je

l'ai surveillé... je l'ai vu qui appelait le chien...

Il raconta que Thomme avait tiré de sa poche dos morceaux tout découpés de viande crue. Dingo les avait flairés avec dédain, à distance, snns les toucher môme du bout de son museau. L'homme avait essayé de le saisir par son collier. Dingo s'était soulevé d'un bond si violent que l'homme fut renversé. Alors, il avait planté ses crocs dans la gorge et n'avait lâché prise, que lorsque l'agent l'eut arraché en le tirant à pleins bras.

Dès que l'agent eut terminé son récit, la foule changea de sentiment. Dingo n'était plus une bête féroce qui attaquait les promeneurs paisibles. C'était un brave chien qui se défendait et qui défendait la propriété contre les bandits. C'était un conservateur, presque un agent.

— S'il y avait beaucoup do chiens comme ça, disait un garçon livreur, y aurait peut-être moins de voleurs...

— Les bêtes sont plus courageuses que le monde, disait une grosse femme chargée de paquets.

Une jeune modiste, qui portait un énorme carton à chapeaux, caressait le dos de Dingo qui, un peu inquiet au milieu de l'attroupement, tournait la tète vers l'un et vers l'autre, et semblait, pour un instant, avoir perdu son élasticité musculaire et son esprit de décision.

Quant au voleur, immobile devant l'agent, il donnait d'inuliles explications, comme s'il eût voulu se convaincre lui-môme. On ne Técoutait même pas. Il n'était d'ailleurs pas aulrement troublé. Il était plutôt déçu. IN'était le sang qui coulait de sa gorge et tachait ses vêtements, on l'aurait pris, à le voir s'éponger avec un mouchoir crasseux, pour un homme qui se repose après une course trop violente. C'était un pauvre diublc, à peine loqueteux, coiffé d'une casquette anglaise, grise et plate, chaussé de vieux souliers pointus, d'anciens souliers de bal. Ses mollets étaient serrés dans des jambières aux torsades inégales. Il portait une petite moustache tombante, qui recouvrait complètement sa lèvre supérieure. Il avait sur son visage déçu et jaune cette moue singulière, celte expression de dégoût qui est la marque de ceux qui luttent dans la vie sans rien espérer de meilleur.

L'agent le prit par la manche et lui dit :

— Suivez-moi au commissariat.

Et s'adressant à moi, il ajouta très poliment :

— Il faudrait aussi que vous veniez avec le chien, pour témoigner.

L'homme s'apprêtait à obéir. 11 s'épongeait la gorge sans se plaindre, avec la tranquillité d'un soldat qui, blessé sur le champ de bataille, se félicite d'avoir échappé à la mort.

— Mais il faudrait auparavant, dis-je à l'agent, aller chez un pharmacien...

— Pourquoi?...

L'homme saignait si ahondamment que son mouchoir était rouge et qu'il devait le tordre pour s'en servir à nouveau. On voyait sur son' cou deux minces ouvertures béantes, angulaires qu'avaient laissées les crocs de Dingo.

— Mais vous voyez bien que cet homme est blessé...

— Il en a vu d'autres... répondit l'agent. Il n'a pas tout le mal qu'il mérite...

La foule même trouvait mon intervention déplacée. Elle voulait prompte justice et ne pas se disperser avant d'avoir assisté au dernier acte : la punition du coupable. Je dus insister. L'homme, lui, était résigné. Le pharmacien ou le commissaire... qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire ? Il était pris.

J'avais passé une laisse à Dingo. Il nous suivait docilement. Parfois, il s'approchait de son voleur, le flairait, ou bien, le museau levé, portait vers lui des yeux redevenus tendres et mouillés. Il semblait lui dire :

— Que d'histoires... .le ne t'en veux pas, moi... Il ne fallait pas me toucher... c'est entendu... Mais j'ai su me défendre. C'est fini. Qu'est-ce qu'il nous veut à tous, l'homme au képi?...

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