‹ DingoChapitre 4 sur 4 · DI>'GO · texte numérisé non relu

DI>'GO

L'agont, tout en maintenant lliomme, fit un geste pour caresser Dingo. Mais Dingo grogna et montra les dents. L'agent insista, avec l'assurance d'un agent qui défend les bons chiens contre les voleurs et qui conduit à la fourrière les mauvais chiens. Dingo grogna plus fort.

— Non, il vaut mieux le laisser, dis-je à l'agent. Il vous mordrait...

— Je comprends, fit-il en ria^it, il croit que tout le monde est des voleurs...

Lorsque Ihomme fut pansé, nous allâmes au commissariat. Trois ou quatre personnes attendaient en présence du secrétaire et du brigadier. Mais nous étions des visiteurs de marque. On nous fit entrer immédiatement dans le bureau du commissaire.

L'agent voulut donner quelques explications. Mais le commissaire ne l'écouta pas. Il venait d'apercevoir Dingo. Et s'adressant à moi, il dit, portant à sa bouche le bout de son porte-plume :

— Oh! le beau chien...

Le commissaire était gagné. Il admirait Dingo. A peine avait-il fait attention au voleur. Cependant il s'approcha de lui et, de deux doigts dégoûtés, il appuya sur le pansement, deux fois, comme s'il faisait les cornes.

— Oh, rien du tout... une piqûre... Il n'a pas ce qu'il mérite.

Je me souvins que l'agent avait prononcé les mômes. paroles et j'admirai celte unité d'esprit qui est la force môme de la police.

Le commissaire avait des yeux bouffis derrière son lorgnon et une lourde moustache poivre et sel. Désignant le voleur, il me dit :

— Oh! ce gaillard-là, je le connais...

Et sans transition :

— Qu'est-ce que c'est que ce chien-là?... Je lui dis que c'était un dingo.

Il voulut des explications sur les dingos. Il faisait de visibles efforts pour s'exprimer avec élégance et distinction devant le propriétaire d'un aussi beau chien. Il me parla de l'Australie, m'apprit qu'un de ses amis y était parti autrefois pour y coloniser.

— Il a peut-être un dingo... il a peut-être un dingo... C'était un garçon très brillant. Nous avons fait notre droit ensemble...

Et le commissaire mettait dans ces mots : faire son droit, mille sous-entendus. Faire son droit... avoir été étudiant, cela créait immédiatement une complicité familière entre les commissaires de police, les jurisconsultes, les savants, les propriétaires de beaux chiens, les beaux chiens euxmêmes, une complicité dont on écartait le petit monde des simples agents et des voleurs de chiens.

— Quand je faisais mon droit, monsieur, j'ai trouvé un soir un magnifique lévrier russe, qui s'était égaré... Je l'ai emmené au café, où mes amis et moi avions l'habitude de jouer aux cartes... Je l'ai gardé chez moi deux jours. Une petite affiche jaune posée sur un mur m'apprit l'adresse et le nom de sa propriétaire. Oh! vous savez... une

. dame épatante. . . et puis tout. . . elle avait un hôtel. Eh bien, monsieur, cette femme qui recevait chez elle des ducs. . . , des princes. . . elle était en carte. . . en carte. Eh bien, j'ai arrangé la chose. Vous voyez qu'il est quelquefois utile de perdre son chien... Et il répéta, en souriant avec fatuité :

— Oui... oui... j'ai arrangé la chose... Il se souvint que le voleur était là et dit à l'agent :

— Au dépôt, ce soir...

J'intercédai.

— Oh! impossible, monsieur... cheval de retour... Pas intéressant, pas intéressant du tout.

L'agent avait emmené le voleur.

Le commissaire me dit :

— Vous n'aurez aucun ennui... aucun. Seulement, pour la régularité des choses... un petit certificat de vétérinaire, constatant qu'il n'est pas enragé.

Et, tapant doucement la table du bout des L doigts, il scanda les mots :

}' — Un petit certificat... un tout petit certificat...

Voilà... D'ailleurs, je vais vous donner Tadresse d'un vétérinaire. Il a l'habitude... Un drôle de bonhomme...

Puis il me parla de littérature.

Je sortis, suivi de Dingo, tandis que le commissaire répétait :

— Oh! le beau chien... Oh! le beau chien...

Le vétérinaire habitait une petite rue de Passy. Je sonnai à une porte au rez-de-chaussée. Je fus introduit dans un couloir, où pendaient deux blouses blanches et qu'ornaient seulement une tête de cerf naturalisée et un cor de chasse. Puis je passai dans le cabinet du praticien, petite pièce tendue d'un papier rouge fleurdelysé. Une tablebanque était au milieu. Au long d'un des murs s'alignaient des cages et des caisses bourrées de paille. Un panier à provisions était entr'ouvert près de la table et un chat, un chat inquiet st miaulant, en sortait, s'avançait avec hésitation, comme s'il eût marché sur des morceaux de verre, et venait se poser en boule dans un des angles de la pièce. La fenêtre donnait sur un jardin, orné d'une minuscule pelouse centrale et planté de quelques fusains maladifs. Là aussi des cages étaient alignées sur un étage de caisses. Et à travers les barreaux, on apercevait des chiens enveloppés de pansements, des chiens en traite-

ment, qui ne s'intéressaient plus à rien et que le pas d'un garçon sur le gravier ne réveillait pas de leur engourdissement.

Le vétérinaire regardait par la fenêtre, quand la porte s'entr'ouvrit pour nous livrer passnge. Il eut tout juste le temps de s'asseoir à son bureau et de feuilleter quelques papiers d'un air très absorbé. C'était un gros homme qui portait sur sa jaquette noire une blouse d'hôpital, très ouverte^ presque rejetée en arrière. Son énorme visage rasé, en forme de poire, était rose, rose et non pas rouge, d'un rose uni et transparent, comme les couleurs qui recouvrent un ballon en gutta. Il avait trois mentons. Il avait aussi trois nuques, qui se plissaient en accordéon par dessus le faux col bas.

Il se souleva sur sa chaise et grommela :

— Yous désirez?...

— Je voudrais un certificat...

— Ah oui, la rage... fit-il avec une sorte de colère, la rage... bien... bien... C'est un chien?... Une chienne?... Un chien... bien...

Il prit une feuille de papier à entête et commença à griffonner, en murmurant :

— Je soussigné... déclare... avoir examiné... et qu'il n'est pas atteint de la rage...

La main très appuyée, il signa, puis éloigna de lui la feuille de papier.

Il n'avait pas regardé Dingo. J'dtais un peu étonné. Dingo aussi sans doute, car il grattait le plancher avec ses pattes de devant, comme s'il avait une réclamation à formuler.

Le vétérinaire tourna les yeux vers lui et sembla presque elTrayé. J'observais le mouvement de ses yeux qui roulaient dans l'arcade comme des billes et j'eus moi-même un instant d'inquiétude. Le vétérinaire venait-il de découvrir que Dingo était enragé?

— Qu'est-ce que c'est que ce chien-là?... me dit-il. Mais c'est un loup...

Je dus à nouveau expliquer ce qu'était un dingo.

Il alla jusqu'à une petite bibliothèque, y prit lin dictionnaire et 1 ouvrit à l'article Dingo.

— Tiens, tiens... Australie... Etonnant... je ne savais pas.

Et il ajouta avec joie, piquant l'index sur une ligne :

— Et tenez... ça y est... Ils n'ont pas la rage... Mais c'est évident...

Puis, me tendant le certificat, il me dit brusquement :

— Est-ce que vous en avez vu des chiens enragés... vous? Ah! leurs certificats... leurs autopsies... leurs livres, leurs leçons de clinique... Mais il n'y a pas de chiens enragés... Il n'y en a

pas... monsieur... et pour une excellente raison, c'est que tarage n'existe pas...

Il s'aperçut de ma stupéfaction et continua :

— Je sais bien... ils y croient tous... ou ils font semblant d'y croire, à Alfort, à Lyon, à Toulouse... Mais c'est un bluff... un simple bluff... Il n'y a pas de chiens enragés...

Je hasardai une pauvre interruption :

— Et l'Institut Pasteur...

— Une belle blague... monsieur... ils soignent la rage, parce qu'ils l'ont inventée et qu'ils ne veulent pas faire faillite. L'Institut Pasteur a décidé que les chiens auraient la rage, comme les gouvernements ont décidé qu'il fallait une religion au peuple... Une blague. Ah!... Ah!... Ah!... Ah 1... C'est ça : une religion au peuple... Il y a des chiens qui mordent, parce qu'ils sont méchants. Il n'y a pas de chiens enragés... Tenez... Vous croyez peut-être que je nie la rage pour vous épater. Eh bien, j'habite à la campagne, au Raincy... Voilà dix ans que je recueille tous les chiens sans maître, tous les chiens qui tirent la langue et qui baissent la queue, tous les chiens dont le poil pèle. J'ai recueilli des chiens qu'on disait enragés, des chiens que la police voulait abattre ou des chiens qu'on m'amenait, pour les tuer... Jamais d'accident... je n'ai jamais eu d'accident. Les chiens n'ont pas

la rage... pas plus que les hommes. Ils ont une aiïection épileptiforme qui la simule... épilepsie essentielle, jacksonienne, larvée... Mais la rage... vous me faites rire avec la rage. Ils ont tous les symptômes de Tépilepsie ; ils bavent... ils se mordent la langue... ils ont des convulsions. Et c'est tout... Je n'ai jamais eu l'ombre d'un accident. Une seule fois, une tante de ma femme a été mordue par un de mes chiens... Elle est morte deux jours après... mais du charbon, et elle avait quatre-vingt-quatre ans. Ah! dame... les chiens ont le charbon, conime les mouches. Mais la rage... allons donc... Epileptiforme... vous dis-je, une affection épileptiforme... Et il me fit payer très cher son certificat.

Désormais, je surveillai Dingo de très près. Je le gardai à la maison et ne l'autorisai plus qu'à de courtes promenades hygiéniques, où je l'accompagnais sans le quitter des yeux. Le plus souvent, d'ailleurs, je le tenais en laisse. Dingo, au début de cette vie sédentaire, avait soigneusement inspecté les différentes pièces de l'appartement. Il avait même essayé d'utiliser l'antichambre comme lieu de récréation. Mais il avait bien vite compris que l'antichambre était trop petite et il s'était résigné à l'immobilité d'un chien d'appartement. Mais il y avait dans sa

résignation de l'humiliation et une sorte de dégoût paresseux. Puisque c'en était fini des grandes promenades en liberté et des aventures dans Paris, il semblait que Dingo ne voulîit plus bouger du tout et qu'il prît même un plaisir maladif à rester couché , toujours couché, en long ou en rond , mais couché obstinément , comme un chien qui a renoncé à toutes les joies, sauf à celle de dormir. Il n'avait plus d'appétit. 11 laissait tous les aliments qu'on lui otîVait et ne s'éveillait même pas de sa torpeur, quand on lui tendait un morceau de viande crue.

Cette vie casanière l'avait rapproché de Miche. Elle était aussi heureuse à Paris qu'à Ponteilles. Elle dormait sur les tapis comme elle dormait dans l'herbe. Et elle, qui s'éloignait dans la campagne pour de grandes expéditions, qui chassait les oiseaux dans les bois, les mulots et les musaraignes dans les prés et qui passait ses nuits Dieu sait où, acceptait sans aucun regret cette vie nouvelle de chatte d'appartement et ne s'aventurait môme pas sur le palier.

Sans doute, elle ne comprenait pas la tristesse de Dingo, qui, le plus souvent, ne jouait avec elle que par politesse et courtoisie. Chaque jour, avant le déjeuner, elle l'obligeait à une poursuite dans l'antichambre et dans les pièces dont la

porte était ouverte. Elle venait à Dingo, lui donnait un coup de palte, faisait un bond à faible distance et recommençait jusqu'à ce qu'il eût consenti. Mais il ne jouait qu'avec mollesse, distraitement et parfois s'arrêtait brusquement, les yeux ailleurs, la tùle tournée de côté, comme s'il €Ût cherché par-dolà les murs un espace libre où jouer pour de bon, où détendre ses muscles librement, violemment.

Un jour, Miche ne réussit pas à convaincre Dingo qui se coucha devant un fauteuil, sur le flanc, les pattes allongées, tout à plat. Miche tourna autour de lui, avança son museau vers la gueule, puis le dos, puis le ventre de Dingo, comme si elle voulait se renseigner sur sa santé, comme un médecin examine un malade, comme une mère pose la main sur le front d'un enfant, pour savoir s'il a la fièvre. Puis elle sauta sur le 1 fauteuil, s'y étendit, une de ses pattes dépassant |( le siège. Sa queue se déployait au ras de l'étoffe | en larges mouvements indulgents et majestueux. | Elle semblait lui dire : *

— Mais remue-toi... Tu dors toujours... tues toujours couché... A Ponteilles, tu étais assommant, mais tu étais bien plus gentil...

Et Dingo semblait répondre :

— Remuer... Où ça... les rues de Paris, ce n'est •déjà pas si drôle... Mais je n'y vais même plus...

— Tu ne t'intéresses à rien...

— Je suis enfermé...

— Eh bien, dans la maison?...

— Quoi... dans la maison?... Je ne peux pourtant pas m'amuser comme toi avec une bobine ou une pelote de fil... Ce n'est pas mon affaire... Il n'y a rien ici...

— Gomment, i^ " .trien?...

— Il n'y a pas de bêtes...

— Comment, il n'y a pas de botes?... Mais c'en est plein... Tu n'as donc jamais pensé aux fourrures...

— Mais si... j'y ai pensé, j'y pense tout le temps. ..Mais c'est toujours fermé...

Dès lors, Dingo alla chaque jour flairer à la porte de la penderie où les fourrures étaient enfermées. Il faisait entendre un grognement plaintif, grattait avec ses pattes le plancher, comme s'il eût voulu creuser un trou, et plantait ses crocs dans les moulures de la porte.

Un jour, on oublia de la fermer. Dingo entra .ivec précaution, comme s'il eût guetté une proie vivante. Il renifla l'odeur fauve et poivrée des fourrures. Il y avait là des zibelines, des chinchillas, des visons, des renards bleus, de l'astrakan, des loutres. Il hésita. La chasse était magni liqu^ Mais par quoi commencer? Enfin, il suisit une étole de zibeline, la traîne dans Tapparte-

ment et la déchiqiiotte avec des mouvements saccadés de la tète. 11 joue avec la fourrure comme avec une bête qui pendrait dans sa gueule et qu'il agiterait dans l'espace, à droite, à gauche, de haut en bas. Il a des grognements de menace, de colère et d'ivresse aussi. Car Dingo est à la chasse. Les fourrures sont des bêtes vivantes, elles ont gardé l'odeur de la bête vivante. Dingo les déchiquette, les balance et les traîne. Sans doute le sang va jaillir et aussi les viscères gluants et mouS; dont l'odeur et la saveur ne sont parfaites qu'à l'instant oij ils sortent du ventre entrouvert par les crocs. Dingo va d'une proie à l'autre, d'une bête à l'autre, d'une ivresse à l'autre. Il apporte ses victimes au beau milieu du salon , qui devient un champ de carnage, il a traité comme des lapins ou des rats les étolcs de zibeline. Maintenant il traîne, happé dans sa gueule, un long manteau de loutre, où ses pattes s'embarrassent. Alors Dingo a trouvé un adversaire digne de lui. 11 desserre l'étreinte de sa gueule, fonce sur le manteau étalé à terre, le saisit à nouveau et le mord avec une agitation si féroce que ses mâchoires et ses pattes ont des contractions convulsives.

Miche sur un fauteuil est absolument immobile. Ses pattes de devant sont un peu ployées. Elle est rassemblée en boule. Ses yeux verts con-

templent avec une volupté grave les fourrures étalées au tapis du salon et Dingo lui-même, dont la rage carnassière s'exaspère à mesure que ses proies, davantage déchiquetées, augmentent de nombre et diminuent de grandeur.

C'est alors que j'entrai dans le salon. Je liai point à dire ma stupéfaction et ma fureur. 3 allai vers Dingo prêt à le frapper, à me venger, à venger les fourrures. Mais Dingo s'allongea sur le manteau de loutre et son grognement furieux minvita à la prudence. Il montrait les crocs et défendait sa chasse.

Je ramassai les autres fourrures et les empilai dans un coin et, n'osant frapper Dingo qui continuait à grogner, je l'insultai...

Enfin Dingo, haletant, retourna près du fauteuil de Miche, qui semblait lui dire :

— C'est bien embêtant... c'est bien embêtant...

Décidément la vie avec Dingo était aussi impossible à Paris qu'à Ponteilles. D'ailleurs^ je commençais à me demander si la faute en était il Dingo. A Ponteilles, ses crimes n'élaient-ils pas justifiés par la méchanceté des paysans, leur rapacité, leur bêtise? A Paris, sa responsabilité ■tait bien plus atténuée encore. Son premier acte de violence. Dingo l'avait accompli pour se défendre contre un voleur. Et si ses instincts de

chnsse et de meurtre l'avaient poussé au massacre des fourrures, il serait injuste cependant de nier ([ue ce luxe humain avait pour lui le caraclère d'une provocation véritable. Si l'accaparement des blés nous paraît un crime, que pouvait penser Dingo de tous ces chinchillas, loutres, hermines, astrakans et renards inutilement enformés dans une penderie? Non, tout cela n'était pas de la faute de Dingo, c'était de la faute des hommes. Et de la mienne surtout. A Paris, je l'avais négligé, je l'avais laissé dépérir dans une triste oisiveté. Je l'oubliais à la maison sous le prétexte d'aller voir des amis. Des amis! Et je remplissais les devoirs... quels devoirs! d'une vie de Parisien.

C'est pourquoi l'idée me vint de voyager.

Dingo et moi nous parcourûmes la Suisse, l'Italie, l'Allemagne, dans l'espoir que les incidents de route, la nouveauté, la variété des spectacles adouciraient ses instincts barbares et formeraient sa jeunesse. D'abord il me fit honneur. Sa beauté, sa belle tenue, sa gentillesse avec les enfants surexcitèrent au plus haut point la curiosité des étrangers, attirèrent sur moi le respect collectif des villes où nous passions. Partout, je reçus les visites les plus flatteuses : fonctionnaires de la police, artistes, savants, barnums, photographes, vieilles demoiselles. Les reporters m'arrachèrent

des interviews qui, reproduites quelquefois dans les journaux de Paris, me valurent de la considéralion, et bien qu'il n'y fût jamais question de moi ni de mes livres, que tous les hommages allassent au seul Dingo, ajoutèrent grandement à ma réputation d'écrivain. Ah si j'avais su profiter de cette aubaine et — n'est-ce pas le cas de le dire? — utiliser cyniquement cette réclame, quel personnage illustre, quel grand homme je fusse sûrement devenu!

Au cours de ce voyage, Dingo me révéla des facultés prodigieuses que j'ignorais encore en lui. Des facultés, dirai-je, de navigateur. Aussitôt descendu de voiture devant l'hôtel, et, pendant que je discutais avec l'hôtelier sur le choix d'une chambre, Dingo me quittait furtivement. Il se dirigeait vers la ville, s'engageait dans la ville. Il commençait par marcher avec prudence, avec lenteur, attentif, la tète haute, et il s'arrêtait aux carrefours des grandes voies pour humer le vent, noter en sa mémoire des points de repère, établir des points d'orientation. Peu à peu il accélérait son allure, traçait alors de grands cercles autour de l'hôtel qu'il avait choisi comme centre de ses randonnées, lesquelles allaient s'élargissant jusque vers la campagne, et, dans le sens inverse, se rétrécissaient de la campagne à l'hôtel, si bien qu'au bout de deux heures, lorsqu'il

rentrait, il connaissait la ville, en tous ses coins et recoins, et pouvait m'en faire les honneurs avec une assurance tranquille de vieux guide.

J'étais heureux:... Je ne redoutais plus les catastrophes. Je me disais que dans les villes, les bètes — je parle au propre, non au figuré — sont rares, exceptionnelles, cachées. La tentation éloignée, conquis à d'autres préoccupations, Dingo ne songerait plus à ses cruelles et néfastes manies. Hélas! je ne savais pas tout ce que peuvent contenir de bêtes inattendues les repaires d'une grande cité. Et je comptais sans le flair détesté, sans le flair miraculeux de cet apache de* Dingo.

Je ne ferai pas l'énumération de tous ses massacres. Ils furent nombreux et afl'reux, parfois d'un comique imprévu, d'une irrésistible fantaisie.

A Nuremberg, dans une ruelle obscure, près du châleau, il égorgea deux faisans dorés ou plutôt dédorés qu'élevait tendrement, en son échope, un très vieux cordonnier. Je vois toujours à Francfort la petite gazelle que Dingo étrangla dans l'arrièreb-outique d'un revendeur juif et la jeune flUe qui pleurait sur le cadavre, encore orné au cou d'un ruban bleu,, tout maculé de sang... Et le kangourou — un kangourou ! — qu'il tua dans un petit restaurant d'Altona... Et les perroquets de Dresde ! . . . Les deux balbuzards de Dussel-

dorf !... Le sanglier de Munich !... Et ce contrôleur de chemin de fer qui, à Lucerne, sans ma vigoureuse intervention, eût payé de sa vie l'imprudence qu'il avait commise en voulant conduire, brutalement. Dingo au fourgon des chiens!... Puis-je oublier aussi qu'au jardin d'acclimatation de Cologne, que j'avais eu l'idée stupide de lui faire visiter, Dingo étant entré, — comment y parvint-il ? — dans une volière pleine de flamants roses, les massacra tous et fit s'envoler d'autres oiseaux rares, qui se brisèrent la tête aux grillades ?

J'offris de payer le double, le triple des indemnités qu'on me réclamerait...

Et pour sauver Dingo une fois de plus de la fourrière et de la mort, je pris la fuite, le soir même de ce drame, et, laissant là mon voyage, je rentrai à Paris découragé.

A Paris, Dingo redevint triste. Il ne sut plus que faire. Trop de gens, trop de maisons, de rues encombrées, plus assez d'espaces et de grands horizons. Il languissait, s'étiolait, ne montrait aucun empressem'ent à sortir, dormait presque tous les jours, roulé en boule, sur des coussins. Les promenades à travers les foules lui étaient devenues un supplice. Quand je l'obligeais à m'accompagner, il ne me suivait plus qu'à regret, tête basse, l'œil maussade, d'un pas lent et dolent.

Le printemps venu, craignant qu'il ne tombât malade, je louai une maison rustique, dans un joli village, ou plutôt à l'écart d'un joli village, Veneux-Nadon, près de Fontainebleau. Le jardin donnait sur la forêt, dont il était en quelque sorte le prolongement. Nulle clôture, nulle barrière ne l'en séparait... La solitude y était charmante. De longs, longs silences, et tout d'un coup, les voix

(lu vent dans les arbres, des voix qui emplissaient les hautes voûtes, les vastes nefs de la forêt, comme des chants d'orgues qu'aurait animés le génie d'un Beethoven.

Instantanément, Dingo futgai, actif, plus tendre aussi. Tl semblait m'être reconnaissant de l'avoir amené là, où il pourrait vivre, respirer, courir, être heureux. Malgré les guinguettes éparses dans les futaies, malgré les affiches de publicité qui parsèment les clairières, encombrent les rondspoiats, font de ces bois sacrés comme une sorte d'immense agence, où se brassent les affaires de M. Dufayel, je suis sûr que Dingo connut, savoura cette sensation nouvelle et forte d'avoir retrouvé le pays natal.

Désormais, il vécut presque exclusivement dans la forêt. Comment vécut-il? Je ne le sus jamais bien. On le vit souvent très loin de la maison, sur le territoire de Melun, de Barbizon, de Marlolte, de Nemours, de Samois, filer rapidement, le nez au ras du sol, entre les troncs d'arbres. Un garde me dit :

— Il chasse on ne sait quoi... des fantômes... ( il a l'air d'un chien fou...

Un autre me conta :

— Il s'attaque dans la forêt à tout ce qu'il trouve : aux branches tombées, à de vieux ossements qu'il déterre, à de vieilles chaussures, de

vieux torchons qu'il secoue, qu'il déchire dans sa j^ueule en grondant, et qu'il emporte comme une proie au fond des fourrés.

Moi-môme, une après-midi, je l'aperçus, au haut d'un rocher. Il était tout rouge dans le soleil, et il hurlait à pleine gorge, il huilait des appels rauques, des appels joyeux, des appels sans fin aux dingos inconnus et fraternels de l'Australie.

Dans ses courses vertigineuses, il ne nous oubliait pas. Cinq jours, six jours d'aijsence, et il revenait tout à coup, rapportant dans ses poils des odeurs puissantes de terreau, de fleurs sauvages et de feuilles mortes. C'étaient alors des gambades, des gentillesses, des caresses éperdues, un délire de joie. Il semblait qu'il ne voulût plus jamais nous quitter. Après s'être attendri, reposé, gavé de bonne nourriture, il repartait.

Je connaissais dans le village un braconnier. On l'appelait Victor Flamant. Il habitait, à deux cents mètres du bourg, une cabane faite de planches pourries, disjointes, à peine couverte, et il vivait là, dans la plus horrible misère, avec ses cinq enfants. Je lui avais acheté quelquefois du gibier et l'avais employé à des travaux de labour dans le jardin. Ce Flamant m'intéressait passionnément.

Vêtu d'une blouse et d'un pantalon d'un brun lavé et, sous la blouse, d'un tricot de laine fauve, coilîe' d'une casquette dont la peau de lapin usée lui moulait le crâne, une cravate lâche, en corde rouge, autour du cou, il était de petite taille, sec, osseux, couleur d'écorce et de sous-bois. Ses yeux, des yeux très clairs, d'un gris très clair, mais fixes et ronds, étaient sans aucun rayonnement et/pareils aux yeux des oiseaux nocturnes que blesse la lumière du jour. Sa l'ace pointue, montée sur un col mince et long, était pour ainsi dire rongée, comme une plaie, par une barbe très courte, d'un gris roussâtre. Il avait des allures prudentes, obliques, l'oreille attentive, inquiète, un nez extrêmement mobile, dont les narines battaient sans cesse au vent comme celles des chiens. Ainsi que les animaux habitués à ramper, à se glisser dans le dédale des fourrés, il ondulait du corps en marchant. Ses chaussures ne faisaient aucun bruit sur le sol. On eût dit qu'elles étaient garnies d'ouate et de feutre. Enfin, il représentait pour moi quelque chose de plus ou de moins qu'un homme, quelque chose en dehors d'un homme, quelque chose dont je n'avais pas l'habitude et qui me hantait : un être de silence et de nuit.

Il était haï, redouté de tous. Personne ne lui parlait jamais et il ne parlait à personne. Chacun

s'écartait de lui. La teneur qu'il répandait était telle, que non seulement les gens du pays ne lui parlaient pas, mais qu'ils évitaient de parler de lui. On disait seulement : « Il a été en justice. » J'appris qu'il avait été condamné plusieurs fois pour délits de braconnage. 11 y avait aussi une histoire de garde assassiné. Flamant avait été arrêté, aucune preuve ne l'ut relevée contre lui. On le relâcha.

Lui ne se disculpait pas. Il ne disait rien. Non par ruse de paysan, mais par une sorte de fierté morne, oii il y avait autant de tristesse que de dédain. Et d'ailleurs ce n'était pas un paysan, cet homme de la forêt qui avait dressé sa cabane de planches pourries dans un communal, près de la berge. Dans le village, où le garde champêtre et la gendarmerie pourchassaient les Romanichcds et les roulottiers, on respectait le droit qu'il avait pris d'occuper ce bout de terrain.

J'aimais Flamant pour son apparence sauvage, pour sa vie solitaire, pour le mépris et pour la peur qu'avaient de lui les paysans et les boutiquiers. J'avais essayé en vain de causer avec lui. Je ne sais s'il comprit ou non ma sympathie. Mais il ne répondit à mes questions les plus amicales que par des oui ou des non. A peine me montrait-il un peu plus de confiance qu'aux paysans du village. 11 avait consenti à venir travailler

chez moi. C'était tout. Quand je lui parlais, il me regardait de ses yeux ronds et clairs, avec une expression de tristesse profonde, presque animale. Je ne sus rien de lui, sinon qu'il aimait ses enfants. Ces gosses sans mère, mal tenus, débraille's, chapardeurs, étaient souvent embrassés par leur père. Il ne les frappait jamais. Par- : fois, il les regardait se rouler dans l'herbe autour de la cabane. Souvent, ils venaient se jeter dans ses jambes et jouaient à cache-cache derrière lui.

On le voyait peu. Sans doute, la nuit, il braconnait, et le jour il se reposait. C'est pourquoi il refusait de venir chez moi régulièrement. Il refusait simplement, sans penser même à donner une excuse ou une explication.

Quand il travaillait dans le jardin, Dingo lui tenait volontiers compagnie. Mais il ne lui prodiguait pas d'inutiles marques de tendresse. Dingo respectait le silence de Flamant. Il ne jappait pas, il ne sautait pas. Il se posait près de lui. Si Flamant poussait au fond du jardin une brouette chargée de mauvaises herbes, Dingo le suivait avec calme, attendait qu'il l'eût déchargée et revenait avec lui, la gueule entr'ouverte, l'air sage. Un jour que Flamant, avec une serpe, s'entailla légèrement la peau d'un doigt, Dingo vint lécher le sang de la blessure.

Par une calme soirée, j'étais descendu jusqu'à la Seine. J'entendis des sons bizarres que le vent, par bribes, m'apportait. Ils venaient de la cabane de Flamant. Je m'approchai. Immobile, dans l'obscurité, j'écoutai. Quelqu'un jouait de l'accordéon. Mais qui? Etait-ce bien d'un accordéon que venait cette musique? L'accordéon est un instrument pour polkas dans les bals, un orgue de barbarie timide; sa sonorité est mal posée, comme la voix d'un adolescent qui mue. Mais les sons que j'entendais étaient pleins comme les sons d'un orgue. S'ils devenaient plus rapides, leur sautillement était allègre et libre. C'était une musique humaine et profonde comme celle de Mou^^sorsghi. On eût dit qu'elle enlevait au paysage son caractère familier et qu'elle l'éloignait dans l'espace. Étais-je bien sur la lisière de Fontainebleau? N'étais-je pas plutôt un voyageur en exploration ayant marché des jours et des nuits dans un désert et qui, brusquement, retrouvait tous les soucis, toutes les angoisses mystérieuses et les humbles joies des autres hommes?

J'entrai dans la cabane. Flamant était assis sur un escabeau, les yeux calmes et levés au plafond, le buste remué d'un mouvement de balancier.

— Qu'est-ce que vous jouez-la?... lui demandai-je.

— Je m'amuse... répondit-il.

J'insistai :

— Mais, enfin, de qui est cette musique?

— De personne...

— Mais qui donc vous a appris?...

— Personne... je m'amuse...

Et je ne pus tirer de lui d'autres mots que ceux-ci :

— Je mamuse...

Un jour que je passais à Fontainebleau avec Dingo, je fus hêlé de la terrasse d'un café. Je me retournai. Et parmi les têtes de rentiers locaux, de cyclistes s'épongeant, d'automobilistes poussiéreux, je reconnus, dressé devant sa chaise et me faisant des signes cordiaux et comiques, mon ami Pierre Barque.

— Eli ! vieux zèbre, me cria-t-il...

Il y avait bieft six ans que je ne l'avais pas vu. Il me serra la main si fort que je faillis pousser un cri de douleur.

— Comment... c'est toi ? Quelle chance... Ah 1 vieux zèbre !...

Vieux zèbre, c'était le mot familier de mon ami Pierre Barque, qui lui servait à désigner à la fois ses amis, les grands peintres, les grands poètes, les grands généraux et les garçons de café complaisants.

11 répéta :

— Vieux zèbre, va...

Il n'y avait place en sa figure pour aucune amertume, pour aucun souci, j'allais dire pour aucune pudeur. Il était petit et corpulent. Son visage était rond, terriblement rond, franc, terriblement franc. Il y avait dans la cordialité de Pierre Barque quelque chose d'absolu et de démesuré. On comprenait qu'en lui enlevant sa cordialité, on lui enlèverait aussi la vie. Barque était cordial, comme l'eau est mouillée, comme la pierre est dure. Ah ! que je l'ai souvent envié ! Que j'ai envié son calme moral et sa force d'âme et ses chansons! Car il chantait toujours... Je me souviens qu'il avait, durant l'espace d'une année, perdu successivement son père, sa mère, ses deux sœurs, une maîtresse qu'il adorait, trois mille francs de rente engagés dans une spéculation hasardeuse et, loin de se laisser abattre par le malheur, il savait, au contraire, y puiser une gaîté plus bruyante. A chaque coup du destin, il disait:

— Soyons un zèbre, nom d'un chien !

Je lui demandai :

— Pourquoi ne te voit-ôn plus? Qu'est-ce que tu deviens ?

— Ce que je deviens... Tu ne sais pas?... Elle est bonne celle-là... Ah! par exemple, elle est très bonne... Tu ne sais pas?

— Mais non !

— Ta parole ?

— Je t'assure.

— Mais j'ai quitté les affaires.

— Ces simples mots: « j'ai quitté les affaires», prononcés par Pierre Barque, avaient un accent, une sonorité toute particulière. Barque est bavard, et les atTaires, telles qu'il les entend, sont un merveilleux sujet de conversation. Les affaires l'occupent, mais sans danger aucun, puisqu'il y gagne et n'y perd jamais d'argent. Barque n'a jamais songé à fonder une société de mines ou à bâtir une ville dans l'Afrique du Sud. Les affaires qu'il propose sont, comme lui-môme, modestes et cordiales. On les tient tout entières dans sa main, comme on peut suivre, d'un trait à l'autre, sa figure sympathique et sans mystère. Elles n'exigent pas de grands capitaux, ne ruinent pas des sociétés adverses. Elles doivent tout à l'ingéniosité de l'idée, à la solidité de la combinaison. Il n'est pas nécessaire, pour réaliser les affaires de Pierre Barque, de louer un bureau au rez-dechaussée sur la cour, d'engager une dactylographe et un groom. On les noue, on les traite, on les dénoue au café.

Barque, autrefois, avait toujours une affaire en train. Il ne disait pas :

— Tu devrais bien m'offrir l'apéritif...

Il ne disait pas non plus :

— Prête-moi vingt francs.

Il glissait son bras sous le bras d'un ami, l'entrainait au café le plus proche et lui disait :

— AssevoTis-nous là... je vais te raconter la combinaison...

Et quand il avait exposé la combinaison, quand l'ami avait payé les consommations. Barque ajoutait :

— Je vais télégraphier pour le droit d'option... Passe-n^oi un louis... je n'ai pas de monnaie...

Pierre Barque m'a proposé autrefois l'achat d'un Stradivarius, qui appartenait à un de ses amis, musicien d'orchestre. Un Américain, que Barque avait connu aux Folies-Bergère, et qui était l'intermédiaire d'un roi du métal, était prêt à acheter ce Stradivarius à n'importe quel prix. 11 m'a proposé l'achat d'un jardinet de dix mètres, sur la Butte-Montmartre, naturellement situé à l'intersection de deux rues projetées.

— En plein maquis... vieux zèbre... on l'aurait pour une croûte de pain, et tu parles d'une expropriation!...

Un petit café oii Barque avait coutume de jouer à la manille pouvait aussi être l'objet d'une opération magnifique...

— C'est un zinc, un simple zinc... On aurait le fonds pour le prix des canettes et des siphons.

Et dans un an le métro passera devant... Le métro... On revendrait le prix qu'on voudrait...

Mais le plus souvent, il s'agissait d'un tableau ancien.

— Ancien... j'n't',.. dis qu'ça... Chez la veuve d'un capitaine en retraite... Elle le donnerait pour mille francs.

D'une pesée sur mon épaule, Barque, sans un mot, m'avait fait asseoir sur la chaise à côté de la sienne. Dingo s'installa près de moi.

— Et que fais-tu maintenant? demandai-je. Avec orgueil, il me répondit :

— Je suis peintre...

— Allons donc!

Il eut des airs de doux reproche, des regards amicalement étonnés.

— Tu ne sais donc pas, fit-il en se rengorgeant, que j'ai obtenu cette année au salon une troisième médaille! Voyons... Voyons... c'était dans tous les journaux...

Je m'excusai, comme je pus, maladroitement, du reste. Et sentant que je l'avais peiné en ignorant sa gloire nouvelle, je m'écriai enlhousiaste :

— Oh! ce vieux zèbre... Est il assez épalant!

— Ce vieux zèbre!... répéta, la figure tout épanouie, mon ami Pierre Barque, qui se mit à me tapoter les genoux, geste par où s'exprimait le meilleur et le plus tendre de son émotion.

Après quoi, il travailla d"une main adroite et savante l'absinthe que le garçon venait de verser dans son verre.

Quand il en eut savouré, selon ses rites, quelques gorgées :

— Es-tu content? lui demandai-je.

— Mais oui... mais oui... toujours content. ; — El qu'est-ce que tu peins?

— Des ileurs, des bêtes, des gens, des arbres, des ciels... jo peins de tout.

— Ce vieux zèbre ! ;

— Ça t'épate, hein? Au fond, tu ne te doutais pas que je deviendrais, comme tout le monde, un artiste. Allons, avoue-le. Ça ne m'humilie point. Et tu sais, ça ne chôme pas, chez moi, les tableaux. Aussitôt faits, aussitôt vendus. Je ne te dirai pas que ça enfonce Botticelli et ce zèbre de Yelasquez... non bien sûr... mais ça vaut bien Jean Béraud. Ce que je réussis le mieux, ce sont les lièvres, mon vieux lapin ! Tu vois cela, hein? Des lièvres pendus à un clou, par la patte de derrière, sur un fond de serviette éponge... Je puis en faire dix par jour... et je les vends deux louis pièce... Avec ça, on est un zèbre dans la vie.

Et il m'appliqua une forte claque sur la cuisse.

Puis il se renversa sur sa chaise, la maintenant en équilibre instable sur les deux pieds de derrière, et il s'écria en désignant Dingo:

— Ah! qu'il est beau... c'est un zèbre.

II passa sa main sur Téchine, puis sur la tête de Dingo, qui accueillit cette caresse cordiale et tapotée avec une remarquable indiiïérence. Dingo, d'ordinaire, manifestait ses sentiments, et ses sentiments étaient violents, prompts et sans nuances. Il aimait ou détestait, grognait ou jappait, montrait les dents ou léchait. Mais Pierre Barque eût pu le caresser une journée entière, sans que Dingo s'en aperçût. Ainsi, je l'avais vu un jour, immobile sous la pluie. Les petites tapes amicales de Pierre Barque ne le troublaient pas davantage que les gouttes de pluie.

Par politesse, je reprochai à Pierre Barque de n'être pas venu me voir, de ne m'avoir même pas écrit.

— Ah ! mon vieux, me répondit-il, ce n'est pas mon fort... Quant à venir te voir, je vais te dire... Depuis que je suis un artiste, c'est à peine si je passe trois mois de l'année à Paris... Les autres mois, je voyage...

— Et où vas-tu?

— Partout!...

— Ça doit te coûter cher?

— Pas un sou, mon vieux... je vais te dire... j'ai horreur des hôtels... On y mange mal et on y est très mal couché... et l'on n'y voit que des raseurs... Jamais je ne fourre le pied dans un

hôtel... Non, je descends chez des amis, cliez de vieux zèbres d'amis.

— Mazette! ïu dois avoir beaucoup d'amis.

— Oui. Et quand je n'ai pas d'amis dans un pays... tu vas voir... Je suis un artiste, c'est vrai... Mais je suis resté un homme d'affaires...

Les joues gonflées, les yeux diminués, il éclata de rire :

— Je débarque dans une ville, je n'y connais personne... Suis-moi bien... La première chose que je fais, c'est d'aller immédiatement au meilleur café de l'endroit...

11 s'interrompit un instant. Son visage exprimait toujours une irrésistible hilarité.

— Je vois une bonne tête de consommateur... J'ai l'habitude des visages humains... Au bout de cinq minutes, je sais leur histoire par A plus B, s'ils sont mariés ou célibataires, riches ou pauvres, généreux ou avares, s'ils ont des bonnes...

Il hésita, cherchant son mot :

— Des bonnes... des bonnes salaces ou d'infâmes torchons de cuisinières. L'examen passé, carrément je vais à celui que j'ai choisi... je lui tape sur la cuisse et je lui dis : « Toi, tu es un zèbre...» Je l'étourdis de paroles, de chansons, de flatteries... « Et je ferai ton portrait... » Si bien que le soir, je suis installé chez lui et que sa maison est

la mienne... Deux jours après, tout est à moi, même sa femme, s'il est marié, ou sa bonne, s'il ne l'est pas... Et voilà ce que c'est que d'être un zèbre!

Pierre Barque commanda une seconde absinthe.

— ^lais j'y pense, fit-il tout à coup... ce matin, j'ai donné congé de mon appartement, parce que je désire changer de quartier, et après-demain on vend mes meubles... Est-ce que tu pourrais me donner l'hospitalité pour deux ou trois semaines?

— Tu sais... enfin, je...

Il ne me laissa pas le temps de trouver une phrase.

— Mais non.., mais non... je ferai ton portrait...

— Tu es bien gentil... mais...

— Et celui de Dingo...

— Entm... viens...

— Ah! vieux zèbre!

Il ne voulut pas s'apercevoir de mon peu d'enthousiasme. Il poursuivit :

— Ta cuisinière est bonne au moins?

— Dame... tu sais...

— Et ton valet de chambre... est-ce qu'il voie les cigares?

— lieu... heu... je ne m'y fie pas.

396 DiiNGO

J'ajoutai :

— Tu sais que je suis marié.

Alors le brave garçon me tapa de nouveau sur les genoux et il me dit en accenluanl son lire :

— Oh, les vrais amis, les vieux amis. .. jamais... Vieux zèbre... va.

Il empoigna la carafe et il laissa tomber Teau, goutte à goutte, dans l'absinthe qui surnageait.

Le soir même, il arrivait chez moi avec ce qu'il appelait ses malles.

— Tu vois, mon vieux... Je ne fais pas d'histoires, moi... Je suis gentil avec les amis. Je suis un zèbre... moi !

Pierre Barque s'installa. Le matin, il descendait en pantoufles et en chemise de nuit prendre son chocolat. Il beurrait ses tarlines avec le même soin qu'il prtSparait ses absinthes au café. Il les beurrait, comme un garçon honnête qui a sa conscience pour lui. C'était un véritable travail d'art. Il beurrait son pain comme un ouvrier habile ripoline une planchette. Enfin, il montrait un goût très vif pour la vie de famille. Si ma femme tardait à descendre, il posait sa tartine sur la table, allait dans l'antichambre et, appuyé à la pomme de la rampe, il criait dans l'escalier :

— Hé la bourgeoise... y a plus moyen?..".

Il imitait les cris d'animaux, tous les cris d'animaux. Il jouait avec la vaisselle, les cou-

teaux, les fourchettes. Il savait, en pliant sa serviette, lui donner à volonté l'aspect d'une tête de cochon ou d'un prédicateur dans sa chaire. Au dessert, il dessinait, avec son crayon, des rébus grivois sur la nappe.

Il remplit la maison d'une si terrible gaîté que nous en étions réduits, ma femme et moi, à espérer, à désirer, à souhaiter un malheur, n'importe lequel, un incendie, une ruine, une mort.

Un jour que Flamant travaillait au jardin, Pierre Barque tomba en admiration devant lui.

— Ah! le gaillard... me dit-il, un portrait épatant!...

Il alla à Flamant, qui bêchait, et se posa devant lui, comme un officier qui surveille un soldat en corvée. Et du ton cordial et crâne qui lui était familier, il lui dit :

— Hé mon brave... ah... ah... vous allez poser pour moi... Veinard... va... comme les jolies femmes.

Flamant se redressa, s'appuya sur sa bêche et regarda simplement Barque de ses yeux gris, sans colère d'ailleurs et comme s'il n'avait pas compris, comme s'il avait dédaigné de comprendre. La sueur coulait en larges gouttes sur son front et brillait sur ses joues rongées par la barbe. Il ne répondit pas, regarda Pierre Barque encore, cracha dans ses doigts et reprit sa bêche.

Barque revint vers moi, un peu gêné, et me dit :

— Pas commode, le bougre... pas causeur...

Après le déjeuner, Pierre Barque me disait :

— Allons... aujourd'hui... ton portrait.

Je prétextais une excuse.

— Alors Dingo...

Mais Dinp^o n'était jamais là.

Pierre Barque se décidait quand même à aller travailler dans la forêt II choisissait un motif, après avoir longuement regardé dans sa main ployée en longue-vue. Mais le motif ne lui servait que d'inspiration. Il peignait non pas les rochers et les arbres, mais des marines, avec une mer grise ou bleue et des bateaux à voiles. D'autres jours, il peignait des lièvres, sur le fameux fond de serviette éponge, ou des homards, de magnifiques homards rouges sur une nappe ou sur un plat. El il me disait :

— Tu crois que je ne suis pas mieux là qu'enfermé dans un atelier?... Ah, ils ont raison les bonshommes du plein air...

Un jour, cependant, Dingo consentit à nous accompagner. Barque commença aussitôt son portrait, il eut quelque peine à ne pas lui faire le poil d'un lièvre. Barque avait l'habitude du poil de lièvre. Ce fut d'abord sur la toile la tache

énorme d'un cTiien-lièvre. Avec des coulées de jaune de chrome, Barque éclaira le ton. Dingo tenait maintenant du canari.

Barque s'était reculé pour mieux juger de l'effet...

Dingo s'approcha et vint flairer la toile.

— Gomment trouves-tu ça, mon vieux zèbre de Dingo?... demanda Pierre Barque, le visage épanoui.

Dingo flairait, flairait toujours. Soudain, il saisit la toile dans sa gueule et Tagita violemment, comme il avait fait autrefois des fourrures qu'il déchiqueta. Barque cria.

— Sacré zèbre... veux-tu!...

Il voulut lui arracher la toile. Mais déjà Dingo avait fui. Barque courut derrière lui, ses pinceaux et sa palette à la main.

— Sacré cochon!... hurlait-il.

Mais Dingo avait disparu dans la forêt, emportant la toile.

Il ne revint que deux jours après. Barque était parti.

Par une fraîche matinée, oiî le soleil oblique piquait les plantes encore humides, Flamant bêchait dans le jardin. Il enfonçait la bêche d'un petit coup sec du pied. Bêchage du matin, exercice rapide et souple. Flamant parfois se redres-

sait et, appuyé à sa bêche, regardait devint lui un peu fixement, on ne savait oii. Il semblait de bonne humeur. D'autres jours, je l'avais vu, par le plein soleil, enfoncer la bêche lourdement, du poids de tout son corps, comme si tout son corps allait pénétrer dans la terre par la fente qu'il venait de creuser. Ce matin-là, il avait l'air seulement de diriger sa bêche, avec la liberté d'un bon mécanicien qui règle une machine.

Dingo vint près de Flamant et s'étendit, devant lui, les deux pattes en avant. 11 était rentré, la veille au soir, après une fugue de trois jours. Flamant, qui ne parlait jamais, lui parla :

— Tuas chassé... hein?...

Dingo dressa les oreilles.

— Tu les connais, toi, les bonnes places!... Tu sais où sont les lièvres... Dingo remua la queue.

Et Flamant répéta plusieurs fois :

— Tu les connais... toi... les bonnes places...

Il laissa sa bêche plantée en terre, s'approcha de Dingo, se courba vers lui, lui saisit la tête entre ses deux mains, brusquement. D'une voix un peu voilée, les yeux tout près des yeux de Dingo, il lui disait :

— Ah sacré chien!...

Il venait d'apercevoir à l'angle des mâchoires une petite touffe de poils plus grise, agglutinée de salive et de sang, mêlée aux poils de Dingo ;

— C'est du lièvre... ça, dit-il, c'est du lièvre...

On eût dit qu'il se découvrait avec Dingo une parenté. L'un et l'autre, ils savaient attraper les bètes. Flamant les guettait. Dingo les forçait. Un semblable instinct les rapprochait. Ils n'étaient, ni l'un ni l'autre, de ces chasseurs à carnassière et cartouchière qui chassent le dimanche, comme on pêche à la ligne. Ils chassaient, quand il leur plaisait, pour eux-mêmes.

Depuis deux jours, Dingo a disparu. Je suis habitué à ses fugues. Je ne m'inquiète pas. J'irai, sans lui, voir la chasse à courre dont parle tout le village et qui ramène les gens riches dans le pays.

De même qu'une fête votive ou les péripéties des manœuvres militaires, cela a mis en rumeur ce coin de forêt ordinairement si calme et si plein de silence. Toute la forêt retentit de l'aboi des chiens, du galop des chevaux et du son du cor. Elle est envahie.... Elle crie, elle appelle, elle hurle... J'ai vu passer, emportés dans un galop, des messieurs tirés élégants, de belles et souples brutes humaines, vêtues de rouge, comme les bourreaux anciens. Et j'ai vu passer aussi, les unes à cheval, bien cambrées sur la selle, les autres mollement étendues sur les coussins de leur automobile, des femmes jolies, des petites femmes blondes et roses, aux prunelles douces, et

qui, le soir, langoureuses, pâmées, chuchotent des mots d'amour et parlent, parlent de leur âme... ah ! oui, de leur âme blessée, de leur âme meurtrie, de 'leur pauvre âme assoiffée d'idéal... les chers cœurs. Et j'ai vu passer encore, endimanchées et fébriles, des familles entières de petits bourgeois, et des paysans et des ouvriers qui sont venus, en foule, de la ville, des yillages voisins, attirés par les promesses d'un double spectacle : contempler de près des personnes riches dans le brillant exercice de leur richesse, et, peutêtre, assister à la mort, au dépècement de quelque chose de vivant par des chiens...

Quelques-uns se sont arrêtés devant l'auberge des Plàtreries... C'est un bon endroit, et l'hallali y sonne souvent. Ces braves gens mêlés, oisifs et prolétaires, sont impatients, anxieux. Les petits trépignent, les grands ont des figures graves. Joies de carnassiers, admiration servile devant le luxe et ses manifestations meurtrières, je ne surprends rien d'autre sur ces visages... Une jeune fille dit :

— Pourvu qu'on le prenne au milieu de la Seine... c'est bien plus beau!

— Oui... le soir... avec des torches!... accentue la mère.

Un gamin aux joues boutonneuses, aux jambes torses, dit ensuite :

— Moi... je voudrais qu'on fît la curée dans la forêt... L'année dernière, nous ne l'avons pas vue...

Le père — un excellent homme — s'inquiète de savoir où aura lieu l'hallali. Il ne veut pas se priver et priver sa progéniture de ce qui est le plus beau dans une chasse... la bête forcée... les chiens fouillant les entrailles chaudes de la bête, les valets fouaillant les chiens... la mort... le sang... les lambeaux de viande rouge.

— Avec des torches..., répète la mère.

— Oui... oui... avec des torches.

Et, tous les quatre, l'oreille aux aguets, la bouche sèche, les yeux luisants, ils suivent les appels, les clameurs, les hurlements de la chasse... Tantôt elle se rapproche...

— Ah la voilà!... la voilà! Elle vient par ici. Tantôt elle s'éloigne...

— Ah zut!...

Et toutes les mines s'allongent, déçues et hideuses...

Un ouvrier, tout blanc de poussière de plâtre, dit avec désespoir :

— Il est bien capable d'aller se faire prendre là-bas, aux étangs, cette saleté-là!...

« Celte saleté-là », c'est le cerf, derrière ierjMol hurlent soixante f^ueules de chiens.

On se rassure entre soi...

— Mais non!... Mais non!...

Mais non, le cerf ne leur fera pas « cette sale blague » de mourir aux élangs... Il mourra, là, devant eux, en pleine Seine.

— Avec des torches!... Avec des torches! s'obstine la grosse dame.

— Cerlainemont, car c'est un bon cerf, soucieux des plaisirs du peuple, que diable !

Et devant moi, de l'autre côté du fleuve qui la reflète, la forêt étage somptueusement, déroule comme une magnilique tapisserie ses houles d'or et ses moulonnements pourprés... La chasse est lom maintenant. Ce n'est plus, sous cette riche parure, qu'un petit cri là-bas... que de petites clameurs indistinctes, étouff'ées, des souffles qui vont s'éteignant, très loin, sous les futaies...

Je me souviens que, la veille, je me suis promené dans la forôt et que j'ai aperçu dans une allée une bande de cerfs et de biches qui broutaient l'herbe, .tranquillement, sans se douter de ce qui les menaçait. C'était le soir avant le coucher du soleil. Un soir immobile, où pas une feuille ne bougeait. Toute la forêt semblait de feu, de soufre et de sang aussi. Les troncs des arbres s'enlevaient, colonnades énormes et toutes noires, sur les pentes rouges et les feuilles tombées rendaient sourd, comme un épais tapis, le bruit de mes pas. Et caché derrière le fût

d'un hêtre, longtemps j'avais admiré la beauté libre de ces animaux, leur souplesse nerveuse, leur élégance fine. Et je me sens triste davantage, à la pensée que c'est peut-être une de ces belles créatures pacifiques que j'ai vues et que j'ai aimées qui fuit, en ce moment, affolée, devant les chiens, devant les cors, devant les brutes en habit rouge, devant les douces femmes blondes... Les promeneurs arrivent sans cesse, emplissent la route...

— Oii est la chasse?... Où est la chasse? Nous avons perdu la chasse...

Le boucher, qui a fini sa tournée dans les bourgs avoisinants, arrête sa voiture. On voit aller et venir son tablier blanc taché de sang. Et ses bras nus s'agitent parmi la foule. Car c'est une foule maintenant. Une foule qui s'impatiente davantage, qui s'exaspère. Des propos s'échangent, plus nerveux, des probabilités se colportent. On discute. On dit du cerf que « c'est un cochon » et que c'est mal à lui d'être parti si loin. On proclame que telle place est meilleure que telle autre. Le boucher énonce :

— L'endroit est bon... Je vous dis que l'endroit est bon.

— Savoir... Savoir.

— Sur dix cerfs... il y en a huit qui viennent se faire prendre ici...

El voilà que, tout à coup, et peu à peu, la voix de la forêt se réveille et gronde. Les voix des chiens se rapprochent, à chaque seconde plus rauques, plus terribles. Le cor fait rage. On entend ici et là des appels, de grandes clameurs et des galops et des roulements. %

— Elle revient... elle revient... '% Le boucher triomphe.

— Puisque je vous dis qu'il n'y a pas un meilleur endroit... Tenez !

Et montrant le fleuve, à droite, il crie :

— Tenez !... le voilà...

En effet , j'ai entendu comme la chute d'une

grosse pierre dans le fleuve. Je distingue des bouillonnements... des remous blanchâtres qui vont s'élargissant. Tout en avant, une sorte de branchage semble flotter sur l'eau. Dans la lumière atténuée du soir tombant, on croirait qu'on a jeté dans le fleuve un débris de bois mort et qu'un chien s'est mis à la nage, pour le rapporter dans sa gueule. On dirait que le vent seul et le balancement de l'eau agitent cette ramure dépouillée. Mais bientôt, au-dessus de l'eau blanche de remous, j'aperçois un angle noir : le dos du cerf. Un chien, d'une nage saccadée, la gueule levée, le poursuit, un seul chien tout d'abord. Une meute cependant est arrivée jusqu'à la rive, mais n'est pas encore à l'eau. Je ne puis encore

distinguer le chien, le meilleur de la meute, sans doute. Mais le boucher dit, dans un groupe :

— Ah mais... c'est le chien de Veneux-Nadon...

Et bientôt, moi aussi, j'ai reconnu Dingo. Je l'appelle... Je ne me suis jamais indigné de ses meurtres et de ses chasses. Mais, en cet instant, j'ai honte de lui. Dingo complice des habits rouges et des femmes roses! Je l'appelle... Mais il ne m'entend pas. Il est tout entier à sa poursuite. Il frappe l'eau maintenant avec une sorte de rage. Il avance, le cou tendu. Le cerf nage moins vite. La meute a rejoint et se presse derrière Dingo, comme si elle était une seule bête, plaquant sur le fleuve son dos onduleux et contracté.

Alors, c'est le délire, la bousculade, des cris, des vociférations, des voix furieuses d'hommes encourageant les voix hurlantes des chiens... Et des cavaliers débouchant de tous les côtés. Les sabots des chevaux sonnent sur la route empierrée. D'autres chevaux se cabrent parmi des voitures. On agite des mouchoirs, des chapeaux... Des gestes violents, des gestes crispés. On dirait un massacre, un pillage, le sac d'une ville conquise, tant tous ces bruits, toutes ces voix, tous ces gestes ont un caractère de sauvagerie, d'exaltation homicide.

Et je ne vois plus bien ce qui se passe. De temps en temps, sur la surface blanche, je vois encore le cerf qui s'engourdit dans le froid de l'eau. Et je vois autour de lui les gueules féroces des chiens, au-dessus de l'eau... Et je vois un piqueur qui a détaché une barque de la rive, et qui, conduit par un rameur en habit rouge, s'avance sur le cerf, la dague au point.

Les cris redoublent, des cris de victoire forcenés.

Et tout près de moi, une femme du peuple, une paysanne, regardant les piqueurs, regardant les cavaliers, regardant les douces femmes et la foule, crie, en leur montrant le poing, d'une voix de sublime haine :

— Ah! les salauds!...

J'eus beaucoup de peine à retrouver Dingo qui, les poils trempés, se promenait avec agitation dans la foule. Un piqueur me dit :

— Ah! c'est votre chien... Eh bien, il est propre .. C'est lui qui a mené la chasse. On a tout fait pour l'éloigner... On lui a même tiré des coups de carabine... Mais ouatt... Ah sacré nom de Dieu !...

Je l'interrompis :

— Mais dites donc... vous jurez... Dans une aussi grande maison?...

Je passai une corde au collier de Dingo et je remmenai. Il marchait, tête baissée et langue pendante. Mais parfois, tirant sur la laisse et flairant rageusement, il semblait vouloir s'élancer pour une poursuite nouvelle.

Ma femme conduisait elle-même une jument assez douce, mais qui devenait folle, si, les guides se prenant sous sa queue, on les dégageait avec brusquerie. Un jour que la bète allait au pas sur une route boisée, les guides, que ma femme tenait distraitement, glissèrent. Le domestique qui avait accompagné ma femme, et qui pourtant avait été averti du défaut de la jument, saisit les guides à pleines mains et les tira rudement à lui. La bête s'emballa et vint heurter du poitrail le parapet du pont, qui joignait, par-dessus la ligne du chemin de fer, les deux tronçons de la route. Ma femme et le domestique furent jetés hors de la voiture. Le domestique glissa de son long sur la route et ne fut pas blessé. Mais ma femme, lancée contre le parapet, eut quatre côtes brisées, des escarres au bras et à l'épaule et des contusions à la tête.

Dingo, rentrant à la nuit tombante, se précipita, comme d'habitude, vers la chambre de ma femme. Elle était étendue sur le lit. Autour d'elle des linges sanglants, des cuvettes rouges. Penchés sur elle, un chirurgien qui pansait ses plaies béantes, et moi, tout pâle, défaillant, qui aidais le chirurgien... Dingo s'était arrêté, comme cloué, au seuil de la porte. Etonné d'abord, puis méfiant, il nous examina, le chirurgien et moi, d'un rci^ard soupçonneux et sévère. Soudain, comme s'il eût compris, il poussa un cri et sauta, pour mieux voir, sur un fauteuil en face du lit. Oh! le regard de Dingo! Jamais regard humain n'exprima plus de tristesse, plus de douleur.

Pendant trois semaines, jour et nuit, il ne bougea pas de son fauteuil. Il restait là sans remuer, sans manger, sans dormir, les oreilles dressées, la tête immobile, obstinément tendue vers la malade. Parfois, au petit matin, lorsqu'on venait ouvrir les fenêtres, il s'assoupissait, sommeillait quelques minutes d'un sommeil agité, plçin de rêves pénibles. Il était doux, plus doux: avec les gens de la maison. On eût dit qu'il les remerciait des soins qu'ils donnaient à sa maitresse. Mais, depuis l'accident, il manifestait envers le valet de chambre une haine violente. Une fois , il s'élança sur lui avec fureur, le mordit cruellement aux jambes, au poignet, au bras... Il

fallut le lui arracher. Gomment savait- il que c'était à cet homme, à l'imprudence de cet homme, que ma femme devait d'avoir été blessée, d'avoir failli mourir?

De même qu'il repoussait toute nourriture, il refusait toutes promenades. Je le traînai de force, au bout d'une chaîne, dans le jardin. D'un mouvement d'épaules, d'une secousse de sa tête, il se débarrassa de son collier, et, en quelques bonds, il regagna la chambré de la malade. Je lui montrai une poule, un mouton. Ses oreilles se dressèrent, son œil un instant parut s'animer. Il fit un mouvement comme pour s'élancer. Mais il ne bougea pas et resta près de moi, l'échiné courbe, les pattes rapprochées.

Je l'obligeai à me suivre en plein cœur de la forêt. Deux fois, au cours de ces promenades, nous rencontrâmes Flamant. Dingo tira sur sa chaîne, s'approcha de lui et lui lécha les mains. Mais dès que Flamant se fut éloigné, Dingo m'échappa et courut reprendre sa place, au fauteuil, en face du lit.

Pendant deux mois, ma femme eut une lièvre violente. Les médecins ordonnèrent le repos le plus absolu et me défendirent même de rester avec elle plus d'une heure ou deux par jour. Je ne voulais pas m'éloigner de la maison. Je me sentais incapable de tout travail et je passais mes

journées à errer de long en large, à fumer des, cigarettes, d'innombrables cigarettes que je jetais, ' sitôt allumées. Tous les planchers de toutes les pièces en étaient couverts.

Depuis six mois que nous étions installés à Veneux-Nadon, tous nos amis étaient venus nous voir. La maison n'avait cessé d'être bruyante et gaie. On dressait pour les repas la table dans le jardin et la nappe à carreaux brillait sous le so'eii à travers les feuilles. L'après-midi, nous faisions dos promenades en forêt : nous partions pleins de cet optimisme et de cette espérance vagues que la campagne donne aux gens de la ville. Au retour de ces expéditions, il semblait que la maison rustique nous accueillît avec cordialité, comme une parente de province.

Après l'accident, quelques-uns de nos amis vinrent prendre des nouvelles. Ils firent quelques pas avec moi dans le jardin. Je les vois encore regardant, d'un œil méfiant, vers la maison, comme si elle cachait un malheur prochain. Et ils me regardaient moi-même avec une sorte d'élonnement et de gêne, comme si je portais sur le visage les traces d'une infirmité à son début.

D'autres écrivirent. Je répondis. Ils n'écrivirent plus. Je compris qu'être malheureux, c'est être inlidèle à ses amis... Je n'avais plus d'amis... Je n'avais jamais eu d'amis.

J'étais seul... séparé de ma femme par la cloison d'une chambre, plus douloureusement seu! que si elle avait été absente et soignée loin de moi.

C'est alors que j'écrivis à mon ami, le grand romancier Georges Dalant. Lui partagerait ma solitude. II était vraiment l'ami des mauvais jours, celui qui vient quand les autres s'évadent. Ainsi, les médecins, quand toutes les drogues ont échoué, essaient le médicament héroïque. Je ne pouvais soupçonner Dalant que d'éprouver une joie à se sacrifier et je ne pouvais lui reprocher que l'excès de sa gratitude envers moi. J'avais eu la chance d'aider à ses débuts. Et les manifestations de sa reconnaissance auraient paru maladives à quiconque ignorait sa sensibilité.

Sa sensibilité... On disait qu'elle était exquise, ^"^ quand on ne disait pas surexquise. Les journaux parlaient de la sensibilité de Dalant. Elle alimentait la rubrique des échos. On lui prêtait des trails de sensibilité, comme on prêle à d'autres des traits d'esprit. Sa sensibilité était contrôlée, brevetée.

Je reçus de Dalant une longue lettre, sensible... ah sensible! Mais il ne vint que la semaine suivante. J'étais allé l'attendre à la gare. Comme il descendait de son compartiment, il portait déjà

DINGO 4Iî^

en lui le plus secourable attendrissement. Il s'attendrit sur la maladie de ma f(>mme, sur la fidélité de Dingo, sur ma solitude. Il s'attendrit... Je m'attenilris. Il avait ce visage sans larmes, mais prêt aux larmes , qui est le signe même de la pilié qui se contient.

Je l'avoue, je m'étais parfois demandé si la sensibilité de Dalant n'était pas simplement littéraire. Mais j'avais écarté ce doute comme un fidèle écarte une pensée diabolique. J'avais aussi remarqué l'indifférence que Dingo témoignait à Dalant. Mais j'accusais Dingo de manquer de finesse et de ne pas comprendre la sensibilité plus qu'humaine de mon ami Dalant.

Il passa toute la journée avec moi. Il mit, à me consoler, une sorte de génie inventif et appliqué. Pour trouver des consolations nouvelles, il allai+ jusqu'à imaginer des malheurs nouveaux, des complications au besoin mortelles. Il y montra, d'ailleurs, le tact le plus subtil. Il procédait par enveloppements et tout à coup il attaquait, ferme et net, de toute sa pitié, comme un escrimeur qui se fend.

Pour la première fois, j'eus le sentiment de sa lérocilé. Il était tendre comme les commères sont bavardes, comme certaines gens vous rendent «ii's services, simplement pour connaître vos malheurs et vous humilier. Il était venu pour éva-

luer ma faiblesse et ma souffrance. Sa pitié était une expertise. Je le sentais bien, maintenant que j'en étais le sujet et non plus seulement le spectateur. Pendant qu'il parlait, son visage, d'ordinaire amolli d'une perpétuelle émotion, se fixait parfois, se tendait comme pour une besogne. Et son regard se posait sur moi furtivement , de biais, avec une expression singulière... Oii donc avais-je vu un semblable regard? C'était dans un hôpital, un infirmier donnant à un malade des soins répugnants et n'ayant qu'un petit éclair de vengeance au coin de la paupière. Je compris aussi que Datant ne me pardonnait pas les services que j'avais pu lui rendre. Il était heureux d'exercer sa pitié sur moi.

Quand il voulut partir, je ne fis aucune tentative pour le retenir. Il répéta plusieurs fois :

— Tout ira bien... vous verrez... Je reviendrai la semaine prochaine.

Il ne revint pas.

A rester immobile dans la chambre, Dingo tomba malade. Le globe de ses yeux, les muqueuses de sa gueule, ses paupières se marquèrent vite de taches jaunes et brunes. Il vomit du sang. Le vétérinaire déclara :

— Votre chien est atteint d'une jaunisse qui ne pardonne pas... On en sauve un sur mille... Moi

je n'en ai jamais sauvé... Au bout du onzième jour, ils meurent.

Je pensais au Dingo bondissant et affectueux qui se jetait sur moi, comme pour métreindre, au Dingo souple et cruel qui plantait ses crocs dans la chair vivante des moutons et des poules. Maintenant, il restait couché sur le tapis, et sa tête, comme si son poids l'eût entraînée, posait obliquement sur le plancher. Sa maigreur était effrayante. Son corps était réduit h un pauvre squelette. Les beaux muscles, jadis élastiques et fermes, se rétractaient aux pointes de ses os saillants. Et les poils de sa queue fauve, qui s'élargissait en panache, étaient flétris et rapprochés, comme les fibres d'une perruque. La tète paraissait énorme au bout du corps diminué. Et la nuit, Dingo, couché sur son matelas, prenait, dans la mauvaise lueur de la veilleuse, l'aspect fantastique d'une bête en carton, d'un jouet d'enfant pauvre, jeté aux ordures et qu'un chiffonnier, à l'aube, d'un coup de crochet, enfouit dans sa hotte.

Il se laissait soigner : il s'abandonnait complètement aux soins qu'on lui donnait. Il livrait ses pattes, sa tête, chaque place de son corps, sans hésitation et sans réserve. Si on le lavait, si on lui donnait un médicament, ses yeux dociles et tendus, par un peu d'inquiétude, regardaient

ailleurs, comme pour n^e pas voir le danger, comme s'il eût voulu obéir plus absolument. Mais aussitôt après, il me regardait avec une expression de reconnaissance très douce et tr^s triste. Puis il remuait faiblement la queue et retournait se coucher, d'un mouvement sans cesse interrompu, d'un mouvement en zigzag, comme si le poids de son corps l'eût entraîné tantôt à droite, tantôt à gauche.

A force de soins, je le gardai vivant jusqu'au dixseptième jour. Ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, je veillais ma femme endormie, à demi couché près de son lit, dans un grand fauteuil. Dingo reposait sur un matelas, à mes pieds. Sa respiration était courte, haletante ; la fièvre le faisait trembler. Mais comme il avait dépassé le onzième jour, je gardais encore de l'espoir... Il poussait de petites plaintes ; je lui lavai doucement la gorge, la bouche, les lèvres qu'infectaient de longues baves jaunâtres. Cela parut un instant le soulager. Et brusquement, trouvant — par quel miracle de tendresse ! — la force de se mettre debout, et tendant vers moi, comme des bras, ses deux pauvres pattes molles, il se haussa jusqu'à ma poitrine... Après quoi, il s'affaissa lourdement, la tête sur mes genoux, mort.

Ma femme ne s'était pas réveillée. Alors dans la pâle lueur de la veilleuse, jusqu'au matin, je

revis, comme une obsession, la boîte de sapin noirci, le menu cercueil d'enfant, d'oîi j'avais tiré Dingo, si petit, si petit, si drôle, si drôle... Et longtemps, longtemps, silencieusement, je pleurai.

Nous portons en nous, par hérédité et par éducation, une telle foi dans l'immortalité de l'âme que, devant un cadavre humain, nous résistons toujours au spectacle qu'il nous présente. La mort humaine nous parait un mensonge. Mais nos relations avec les animaux ne sont faussées par aucune formule imbécile touchant l'éternité de la personne. Les plus spirilualistes des vieilles iilles acceptent l'idée qu'un chien mort ne soit plus...

Je ne voulais pas que ma femme vît le cadavre de Dingo. Je le transportai dans ma chambre. Quand je revins, ma femme dormait encore, de ce sommeil, comme attentif, des malades. Pour combien de jours était-elle encore immobile dans ce lit?

Dingo mort... ma femme malade. Des imbéciles ne comprendront pas que ces deux tristesses aient pu habiter en moi toutes les deux. Un chien... Qu'est-ce que la mort d'un chien?

Je ne sais ce qu'est la mort d'un chien. Mais je sais que Dingo est mort.

Les idées les plus sottes me passent par la tôle

« Je n'ai pas la force d'accepter, sans commentaire,

la nécessité de celte mort. J'en arrive à me dire /\ni[ vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. Pour la même raison, d'autres pensent devant un mort : « Il est au ciel... » Il faut que tout soit pour le mieux... Que serait devenu Dingo, avec son appétit de meurtre, ses besoins de carnage?... Je vois des poulaillers entr'ouverts, des poules étendues, le cou mou, comme une corde oubliée sur le sol... et des paysans qui poursuivent Dingo l'attrapent et le torturent. Peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi... On ne prend pas un chien de la brousse, sir Edward Herpett, pour en faire un c h ien d'appartement. . . Il tuait les poules. . . Mais il m'aimait et je l'aimais... Sa tendresse valait mieux que celle d'un homme... il m'aimait pour m'aimer... Et maintenant que ses paupières couvrent à demi ses yeux vitreux, je me souviens du Dingo dont tout le corps frissonnait de joie quand je m'approchais pour le caresser...

Le lendemain, au petit matin, j'allai chez Flamant. Il rentrait de la forêt, redresser ses collets, hélas! vides. Ses chaussures, son pantalon étaient trempés de rosée.

— Dingo est mort, dis-je.

— Ah!... s'écria Flamant, qui, laissant tomber à terre ses collets, sursauta et dont la pitié acheva de s'exprimer dans un geste.

Je lui demandai :

— Flamant... voulez- vous m'aider à l'enterrer? Sans répondre, il prit sa pioche, une pelle, et

me suivit.

Je le menai au bout du jardin, à la place que j'avais choisie pour la sépulture de Dingo.

— Là... au pied de ce chêne. Flamant.

Flamant approuva :

— Oui là... il sera bien.

Quand la fosse fut creusée, nous allâmes chercher Dingo. Avec des mains délicates, des mouvements pieux et très doux. Flamant déposa le cadavre sur une brouette. Et le braconnier l'ayant conduit lentement, près du trou, l'inhuma comme il eût fait d'un être très cher. Puis il recouvrit le trou de plaques de gazon, qu'il avait levées sur une pelouse.

— Merci, Flamant, dis-je... Vous êtes un brave homme.

Je lui serrai la main, y glissai quelques pièces d'or.

Flamant me les rendit, et secouant la tête, tristement, il dit :

— Non, monsieur, non... ça, je ne peux pas... je ne le connaissais pas beaucoup, c'est vrai... Mais il était si beau ! ... Et puis, qu'est-ce que vous voulez ?.. Quand je travaillais chez vous, il ne me quittait pas... Il se couchait dans l'allée, en face de

moi, ei il me regardait... Des fois, il est venu me lécher la main... Voyez-vous, ça... JNon, non... je ne pourrais pas !

Et sa voix trembla d'émotion. Jamais Flamant n'en avait tant dit. Il rechargea les outils sur son épaule, s'en alla de son pas silencieux, et il disparut bientôt derrière la maison.

12575. — Lib.-Imp. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris

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