‹ Diocèse ancien de Chalons-sur-Marne histoire et monumentsChapitre 12 sur 128 · HISTOIRE E 0 G L ES I A S T 1 0 U E · texte numérisé non relu

HISTOIRE E 0 G L ES I A S T 1 0 U E

guerre ; en un mot , ils étaient chargés d’exercer la seigneurie temporelle pour le compte du prélat. On les nommait vidâmes, vice-domini, parce que l’évêque était appelé lui-même le domnus, dominus , le seigneur par excellence.

On trouve , du reste , une très grande analogie entre le rôle des vidâmes en présence des évêques, et celui des vicomtes dans l’origine en présence des comtes; comme eux, ils changèrent leurs charges en fiefs , et de simples officiers devinrent vassaux de leurs évêques ; mais cela n’eut pas lieu dans tous les sièges de Fronce : on ne connaît que peu de vidamies après celles de Reims , d’Amiens , du Mans , de Chartres , de Laon , de Tulle, de Gerberon.

A Châlons, le vidame tenait le premier rang à la cour épiscopale, y remplissait généralement les fonctions de chancelier et entretenait de ses deniers l’exécuteur des hautes-œuvres : à l’installation de l’évêque, celui-ci lui donnait son anneau, comme présent de joyeux avènement. Du reste, nos vidâmes se montrèrent pendant quelque temps très jaloux de leurs prérogatives : ils avaient reçu des évêques une portion assez considérable de l’évêché à condition de la tenir en fief direct, mais je n’ai pu retrouver à quelle époque précise ce nouveau démembrement avait été opéré. Cette part de seigneurie se trouve détaillée dans ce passage de la déclaration du temporel de l’évêché de Châlons, fournie au roi, le 12 mars 1383 , par Archambaud de Lautrec.

« Item, s’ensuivent les fiefs et arrières-fiefs qui sont tenus dudit évêque a cause dudit évêché et comté-pairie; primo noble homme, messire Jehan, vidame de Châlons et sire de Bazoches lient en foi et hommage dudit évêque ce qui s’ensuit :

Premièrement, une maison séant à Chaalons, assez près de la maison dudit évêque, que l’on dit la maison du vidame, comme elle se comporte devant et derrière.

Item, de tous les exploits de justice faits par les prévôt, argentier, clercs de la Loge et autres officiers de Chaalons de la temporalité, de toutes morte-mains, de for-mariages des hommes et des femmes de corps, des godalles, des saillies, des travaux à chevaux faits nouveaux en la rivière, des tonneaux, des veels et des fenêtres, ouvraulx sur le chemin, des espaces de toute la prévôté de Sarry.

Item, prend ledit vidame pour cause delà loge dou prévôt i. 7

de Chaalons au jour de la Saint-Jean , xv livres tournois.

Item, prend ledit vidame, chacun an, à Noël sur les officiers dudit évêque, ix flèches de lard.

Item, prend chacun an, sur la verge du prévôt de Sarry, au jour de la Saint-Jehan, xi sols tournois.

Item, chacun an, pour la foire Saint-Menge, acrois et descrois

ni sols.

Item, un estai au marchié, dessous le pillory, qui peut valoir par an xx sols environ.

Item, un tonneau de pot de ferre, qui peut valoir par an, acrois et descrois, xv sols.

Item, le tonneau de sel, qui peut valoir xxx sols ou environ. Item, sur le pré, dit le Pré-le-Vidame, séant devant le Jard, contenant environ xiii faulchées.

Item, sur la chevalière que tient Memmie Regnauld de Cueille chacun an, xxx sols.

Item, la bouteillerie du marchié qui peut valoir par an acrois et descrois, v muids et demi de grains, sur lesquels prend, chacun an, le chapitre un muid et demi, tiers seigle, tieis fioment et tiers avoine.

Item, les hommes et femmes de corps dudit vidametaillables haut et bas, de morte-mains et de for-mariages, demeurant à Chaalons et ès-villes environ, avec la seigneurie d’iceux justiciers; vaut par an la taille d’iceux xii sols.

Item, le bois et la garenne que on dit la Bardolle, contenant environ xx arpents.

Item , un grand bassin qui contient environ un septier de vin à la mesure de Chaalons, lequel ledit vidame peut, chacun jour, prendre plein de raisin ès vignes environ, de Chaalons, depuis que on peut trouver raisins à vignes jusques à tant que les vignes sont vendangées. »

Les archives de la préfecture, fonds de l’évêché, renferment l’original du dénombrement rendu à l’évêq.ue le 1er juin 1581, par Guillaume Feret, chanoine de Reims, au nom et comme tuteur de Madeleine Feret et de Remi Feret, enfants mineurs de Jehan Feret, écuyer, et de Crespine de Jardins, en son vivant vidamesse de Châlons. C’est un cahier in-folio assez volumineux et dont voici un court extrait :

Le vidame tient en plein fief de l’évêque : primo, la maison du vidame sise en la Grande-Rue, près le palais épiscopal et

au-devant de la porte du cloître Saint-Etienne: « en' laquelle » maison nous pouvons et devons tenir exercice de notrejuris- » diction féodale de tous les fiefs et arrière-fiefs du vidamé.»

Item, les droits énumérés au 3e alinéa du précédent dénombrement.

Item, avait le droit jadis le vidame de percevoir, par an, 2 sols sur les six flèches de lard dues à l’évêque par le fermier du tonneau de bourgeoisie, 100 sols sur la denrée du pain ; desquels deux droits il n’a plus que 30 sols tournois, par an, à la saint Jean-Baptiste.

Item, 2 deniers sur chaque homme de corps des censives de Sarry.

Item, 8 livres 15 sols, par an, sur le fief de l’évêque à Heuvy.

Item, 15 livres à chaque installation de prévôt.

Item, une flèche de lard sur les 7 dues par le fermier des censives de Sarry, au lendemain de Noël.

Item, 40 sols sur la verge du prévôt de Sarry.

Item, 2 flèches de lard sur les 4 dues par le fermier des prévôtés de Sarry et Saint-Germain-la-Yille.

Item, 3 sols sur la foire de Saint-Menge.

Item, les neuf derniers alinéas du précédent dénombrement sauf le droit de bassin tombé en désuétude.

Item, 2 deniers sur les morte-mains, for-mariage, franchises, manumissions, dons d’argent, etc., sur les hommes et femmes de corps de l’évêque à Châlons, sur la rivière de Moivre et en la montagne d’Oger, sauf à Songy.

Item, sur les terrages de la rivière de Moivre, les Ormes et Coupéville, 13 septiers de seigle.

Item, « toutes fois que vidame ou vidamesse reprend dudit révérend père qu’il le doibt ressaisir par le bail de son annel, lequel annel est encore dii au vidame ou vidamesse toutes fois qu’il y a nouvel évêque.»

Item, « nous avons seigneurie audit Chaalons. »

Item, le vidame renonce à ses droits sur les amendes et profits quelconques qui peuvent écheoir à l’évêché.

Item, suivent les noms des terres tenues en plein fief du vidamé :

La seigneurie de Mathougues avec les fiefs de Bournonville et des moulins ;

La seigneurie de Songy ;

La seigneurie de la Chapelle-sur-Cosle ;

Les seigneuries de Marson d’amont et de Marson d aval ;

La seigneurie de Recey et le fief dit Pré-Hochet ;

La seigneurie de Poix et les dixmes dudit lieu ;

La seigneurie de Boujacourt avec les fiefs d Glisy, de Nogent; du Chemin, de laManaye, de la Queue-du-Serpent;

La seigneurie d’Escury-le-Chétif ;

La seigneurie d’Escury-le-Petit ;

Le fief de Champigneulles;

Le fief de la Chevalerie, à Cernay-lès-Reims ;

Le fief de la Youleye, à Coupéville ;

Un fief à Yésigneul ;

La seigneurie de Saint-Mard-les-Rouffy;

Le fief de Melette;

Deux fiefs à Saint-Germain-la-Yille ;

Un fief à Saint-Gibrien ;

Le fief du Pré-le-Comte, à Àigny-sur-Marne ;

La seigneurie de Yille-en-Tardenois ;

Les fiefs du Miroir et du Crache t, à Juvigny;

La seigneurie de Chambrecy;

La seigneurie deDampierre ;

Le fief du Maroyer, à Cernay-lès-Reims ;

Le fief de Songnes, à Buisseuil;

Le fief de Yerily (Yirly), à Juvigny;

La seigneurie de Yraux ;

La seigneurie de Fleury-sur-Marne;

La seigneurie de Savigny-sur-Ardre ;

Le fief Guillaume de Vaux, au même lieu ;

La seigneurie de Bézannes ;

La seigneurie de Compagnon ;

Le fief du moulin Macabre, à Francheville ;

Le fief du Pré-à-l’Agnel, à Yraux;

Le fief des Petits-Terrages, à Dampierre-sur-Moivre ;

Le fief de la Bardolle ;

Plus, quarante-deux petits fiefs composés de pièces de terre

ou de pré, et sans désignation particulière.

Comme on le voit, la position de notre vidame était brillante et lui permettait de chercher à lutter contre son évêque: la plus grande partie de ces biens sont désignés dans le dernier inven-

taire des titres du vidamé comme en dépendant dès le XIVe siècle, d’où l’on peut conclure aisément que presque tous lui furent attribués à l’époque même de sa création. Au XIIe siècle, on voit d’abord le vidame en lutte avec l’abbé de Saint-Pierreaux-Monls et ne céder qu’après une longue résistance, en reconnaissant qu’il n’avait sur le monastère aucun droit , pas même celui de gîte (1 142). Peu après, c’est à l’évêque lui-même qu’il s’adresse, voulant lui enlever toute suprématie sur les foires de Cliàlons : il n’abandonna ses prétentions qu’après de longues hésitations, et moyennant une somme de 325 livres qui lui fut comptée par l’évêque en présence du chapitre solennellement réuni à cet effet (1)

En 1323, tle nouveaux démêlés éclatèrent entre l’évêché et le vidamé, et donnèrent lieu à un long accord qui décida de tous les cas soumis à l’arbitrage de Baudoin de Clacy, vidame de Laon, de Guy de Chaumuer, archidiacre de Joinville, de Jean de Auvillers, bailli de Châlons, et de René de Courtisols, avocat. D’après cette pièce, les droits du vidame se trouvèrent quelque peu restreints : on le priva de ceux qu’il percevait sur les estallages de Sàint-Memmie, tout en lui conservant ceux sur les exploits de la mairie du ban de ce village: on lui enleva l’autorité

(I) Voici la copie de celte charte :

« Ego Hugo decanus totumque Cathalaunensis ecclesie capitulum ad eliminandum oblivionem et omnimodam malignandi occasionem, notum heri volumus tam futuris quam presentibus quod cum a vicedomino Cathalaunensi super foresto et slallis carnificum et foragiis et mensuris vini querela mola multotum fuisset adversus episcopos Calhalaunenses, et non terminata. Tandem, Hugone vicedomino temporibus nostris adversus Gerardum episcopum Catalaunensem eamdem querelam iterum suscitante, gratia spiritus sancti, qui spirat ubi vult, quum vult et quomodo vult, eundem Hugonem vicedominum consilio prudentum virorum qui de pace inter ipsos facienda diligenter et efficaciter tractaverunt, fecit acquiescere et antiquæ litis quæ multorum erat causa malorum, obedianle compositione, fenus debitum et indissolubile apponere. Idem etenim Hugo vieedominus in capitulo nostro coram fratribus nostris ibidem advocatis, laude et assensu conjugis sue Hawidi et fiiiæ sues Euslachiæ heredumque suorum qui assensus suos coram nobis expresserunt, pro ccc ac xxv libris a predicto Girardo episcopo Calhalaunense pro bono pacis sibi datis, querelam prelibalam eidem Girardo et omnibus futuris episcopis Cathalaunensibus pro se, suisque futuris heredibus penitus quilavit et quod de cetero super eadem querela lis nulla suscitaretur fidem interposuit. Quod ut ratum et inconcussum permaneat, lias litteras sigillo nostro muniri jussimus : actum anno incarnationis Domini M" CG° IVe. »

qu’il prétendait exercer sur les boulangers de Châlons, en l’attribuant exclusivement au prévôt; mais on lui reconnut, comme pour Saint-Memmie, ses droits sur les exploits des prévôtés de Chftlons et de Sarrv. « 6° Derechief disons que lidit messire » li evesque paiera et est tenu à paier les gaiges de son pre- » vost de Chaalons toutes fois que il baillera la prevosté en » garde, et aussi le louaige de la Loge et les gaige des clercs » de la loge et se il la baille à ferme, il ne sera de rien char- » giers de gaiger lesdicts prevost et clercs, ne dou louaige de » la loge et n’en paiera rien messire li evesque ne li vidasme, » mais paira li prevost fermier. » On ne reconnut au vidame ni le pouvoir de faire prêter serment entre ses mains aux clercs delà loge, ni celui de prélever des émoluments sur le sceau du bailli. Il réclamait déplus lôlivres tournois à chaque nomination de prévôt à Châlons; et les arbitres répondirent: « Di- » sons que li dit vidame n’aura , chacun an , que xv livres » tournois à la Nativité de Saint-Jehan-Baptiste ou aultres jours » pour l’entrée li prevost, soit vies soit nouveau, soient un ou » plusieurs, institué en lais, en garde ou à ferme. » On lui reconnut droit au tiers des 200 livres de censives perçues à Sarry. Ensuite l’évêque, exposant à son tour ce qu’il a à reprocher au vidame, dit en première ligne, que ce dernier possédant un pré voisin de File, le faisait depuis peu garder par deux varlets « garnis despées, arçons, flèches et basions, » bien audelà du temps de la récolte et qu’ils courraient sur les bourgeois qui passaient dans un sentier concédé de tout temps à l'évêque à travers ce pré, les maltraitant et les envoyant au prévôt du vidame « pour li dit niellai st amender. » Les arbitres défendirent au vidame d’en agir ainsi à l’avenir et de laisser scs varlet au-delà du temps nécessaire à l’enlèvement du foin. L’évêque se plaignit encore de ce que Bardole, le garde des biens du vidamé « portait boucles en escharpe, flèches en » arçons tout à découvert en alant, passant et demorant en la » ville de Chaalons. » Les arbitres jugèrent également en faveur du prélat, et Bardole n’eut plus le droit de se montrer ainsi, qu’en se rendant de l’hôtel du vidame hors la ville ou réciproquement. Depuis on ne voit plus de contestations s’élever entre l’évêché et le vidamé.

Mais il ne fout pas croire que nos vidâmes aient été uniquement occupés de ces petites querelles de juridiction : ce fu-

renl pour la plupart des seigneurs distingués et des guerriers intrépides.

Jean Ier fut tué à la bataille de Courtrai, en '1302; Hugues IV de Conflans servit d’abord dans l’armée de Flandres où le roi Philippe-le-Bel l’avait appelé par lettres données à Poissy, le mardi avant la Pentecôte 1 30 4- : « Mandons que lui et ses su- » giès, chacun selon son état et condition, fust à Ouchies au » jeudi devant la prochaine feste de la Nativité de Saint-Jean- » Baptiste, en chevaux et armes pour aler de là outre avec Sa » Majesté ès parties de Flandres. » Hugues se distingua dès le début de la campagne, et vint se faire tuer avec deux de ses fils au siège d’Aubenton; « à la porte eut grand assaut et forte » escarmouche : là fist le vidame de Châlons merveilles d’ar- » mes, et trois de ses fils chevaliers y firent plusieurs exper- » lises d’armes. Puis on se combattit asprement à ceux qui » estoient arrêtés devant le Monstiers. Là furent bons clieva- » liers, le vidame de Chaalons et ses deux fils, qui à la par- » fin y furent morts (1). »

Jean II, son troisième fils, fut undes députés de la noblesse de Champagne aux états tenus à Paris en 1 357 ; il devint un des conseillers les plus dévoués du dauphin et fut massacré en sa présence par ordre du prévôt Marcel.

Au XVIe siècle ont voit le titre de vidame porté par Philippe de Thomassin, qui se distingua d’une façon éclatante au siège du château de Pringy, en 1587. Il fut remplacé en 1608 par le comte de Gesvrcs qui vendit le vidamé à Pierre Guillaume, contrôleur général de gabelles en Champagne, qui prétendit jouir de tous les privilèges attachés à cette charge. L’évêque de Châlons s’y opposa et le fit exclure des assemblées de ville par sentence des requêtes du palais, du 10 février 1633, puis un arrêt du parlement, du 30 mai 1635, vint déclarer Pierre Guillaume roturier, ne pouvant prendre le titre d’écuyer, ni prétendre à aucune seigneurie sur Châlons et n’ayant le droit que de s’intituler lui et ses successeurs seigneur du vidamé de Châlons (2) .

(1) Froissard, 1er livre, cliap. 45 et 46.

(2) Liste des vidâmes de Châlons (celle donnée par Buirette renferme plusieurs oublis et de nombreuses inexactitudes) :

I . Eustache Ier de Ciiatillon était vidame en 1084 et 1126, seigneur de Matougues.

Ce fut la fin de l’existence de cette brillante charge de vidame. Après Guillaume on ne trouve plus que des noms obscurs ; du reste, le seigneur du vidamé n’était plus chancelier de l’évêque; il ne pouvait plus exiger l’investiture par l’anneau, il ne jouissait plus que de la perception de certains revenus, censives, rentes, etc., sous l’hommage de l’évêque; les fragments des archives du vidamé qui existent encore renferment la mention du droit assez bizarre que le vidamé pouvait exercer sur l’abbaye de Toussaints, c’est celui de se faire fournir six miches de pain, une demi-pièce de viande, chaque jour gras qu’il réside à Châlons, et chaque jour maigre quatre œufs; pendant le Carême chaque jour six miches de pain et deux harengs et en tout temps deux pintes du vin que buvaient les re-

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