IV. — Abbaye de Monstier-en-Argonne
Monstier, comme Trois-Fontaines, fut d’abord une abbaye de chanoines réguliers de Saint-Augustin, établie à peu de distance de Sainte-Ménehould, par le soins de Geoffroy Ier, évêque de Châlons et dotée par les comtes de Dampierre et de Bar (1135). Peu après, l’abbé Eustache, qui avait fondé en même temps l’abbaye de Chatrices, négligea celle de Monstiers, qui fut alors donnée à l’ordre de Citeaux par l’évêque, et transférée dans une des gorges de l’Argonne, près de Possesse, sous la filiation de Trois-Fontaines; une bulle du pape Eugène III confirma ces divers changements (1148). Dès ce moment, les seigneurs de Possesse, de la famille de Garlande, alliés aux comtes de Dampierre, se plurent avec ceux-ci à enrichir le nouveau monastère; sous l’épiscopat de Bozon, Hélie de Dampierre donna à Monstiers le fief de Rotunchamp (1153-1162); en 1197, Anceau de Garlande et sa femme Sophie, comtesse de Chyny, rendirent tout ce que leurs prédécesseurs avaient pu enlever aux religieux « omnia, dit la charte, que aliquandiu injuste et violenter detinui-
» mus, et causa dei et pro salute animarum nostrarum libenter et » juste restituimus; » leur fils Anselme constitua peu après une rente de quarante sous, monnaie de Provins, pour entretenir la lampe du maître-autel de l’église abbatiale (1215); par d’autres chartes, Monstier fut dotée de nombreux territoires, des fiefs de Sainte-Marie et de Saint-Remy, des étangs de Possesse et de vastes forêts ; mais cependant une pareille prospérité ne pouvait exister sans finir par donner de l’ombrage aux bienfaiteurs euxmêmes, qui en étaient les auteurs. Dans la suite, en effet, on les voit regretter en quelque sorte leurs aumônes, et vouloir restreindre cette puissance qui croissait auprès d’eux, elles menaçait en silence. En 1237, Anselme de Garlande se crut cependant obligé de donner à l’abbaye cent arpents dans sa forêt de Charmont, pour l’indemniser des maux qu’il lui avait suscités. Deux ans auparavant, Renard de Dampierre lui avait cédé le bois de Sommelle, la dîme de Châtillon-sur-Braie et de Remicourt, pour le même motif « quod movisset multimodas querelas « contra conventum » selon les termes de la charte, et elle ajoute que c’est en Palestine que le comte avait formé ce vœu. Les archives de l’abbaye possèdent une charte en français du mois de juin 1209, par laquelle Anceau de Garlande, voulant terminer tous ses différends avec les moines, renonça formellement à ses droits de ban, garde, justice et seigneurie qu’il prétendait avoir sur Monstier et ses dépendances, et reconnaît ses biens. Le comte de Champagne se hâta d’homologuer cette transaction, et consentit à ne conserver pour lui que la justice, enfin, le roi Philippe-le-Bel donna sa confirmation (juin 1304). Ainsi délivrée de toute puissance séculière, également protégée par les seigneurs de Roucy, de Sainte-Ménehould, de Sommesous et d’autres, l’abbaye de Monstier put grandir et s’élever sans avoir à traverser aucune crise, jusqu’à ce que la révolution vint la renverser commes toutes ses compagnes; elle rapportait 15,000 livres à l’abbé, et 6,000 aux dix religieux qui l’habitaient. Il ne reste plus aujourd’hui de ses vastes bâtiments, que quelques communs convertis en fermes et en écuries.
Je n’entre pas dans le détail des biens du monastère; on sera suffisamment édifié à cet égard par la publication du cartulaire de cette abbaye.
Y. — Abbaye de la Charmoie-des-Bois.
L’abbaye de la Charmoie-des-Bois est une de celles de l’évêché de Châlons dont les annales sont les moins curieuses à étudier. Beaugier, dans ses mémoires sur la Champagne, la fait dater d’une époque plus ancienne que celle à laquelle elle remonte en réalité, car une charte -du comte Henri-le-Libéral dit positivement qu’il l’a bâtie en entier en l’année 1 1 67 « et eam « etiam à fundamentis propriis sumptibus instituerim. » Une autre charte, de 1 1 67 également, établit que le comte Henri reprit le lieu où il fonda Notre-Dame de la Charmoie à l’abbaye de Notre-Dame-de-Vertus qui, en échange, reçut le droit d’usage dans la forêt de Wassy, l’exemption du minage pour ses serfs dans la paroisse de Vertus, etc. Ce nouveau monastère, construit au milieu des bois, dans une pittoresque position et tout entouré de charmes, d’où il prit son nom, fut placé sous la filiation de celui de Vauclair, près Laon , et Bernard y amena les colonies cisterciennes. En 1178, le pape Alexandre III donna la bulle de confirmation, exemple que suivit, cinq ans plus tard, Guillaume, archevêque de Reims et frère du comte Henry. La première charte de donation qui existe dans les archives , en faveur de cet établissement, date de 11 80 et estfaite par Jean de longo ponte; bientôt après, les seigneurs de Congy, du Mont- Heureux, de Conflans, se plurent à l’enrichir, et nous voyons la Charmoie atteindre rapidement un degré de prospérité que prouve positivement l’acquisition faite par l’abbé, au mois de mai 1268, de cinquante-cinq arpents dans la forêt de la Charmoie, pour une somme de cent neuf livres fortes de Provins. Les sires de Conflans et Marie , dame de Congy (1203) , furent ensevelis dans le cloître ; il restait encore quelques débris de leurs mausolées au XVIIIe siècle; mais les protestants les avaient détruits en grande partie lors de leurs désastreuses luttes.
Le roi Louis XI cependant avait pris l’abbaye sous sa protection spéciale et lui avait accordé , le 5 avril 1 461 , des lettrespatentes par lesquelles il mettait sous sa sauvegarde les abbés et les religieux de la Charmoie, ensemble leurs familles , serviteurs et gens de corps, s’ils en avaient, et ordonnaient à des gardiens de la défendre contre tous troubles, vexations, torts
et injures, de maintenir les moines dans toutes les justes possessions, saisines, usages, droits, franchises , libertés et immunités dont ils jouissaient ou pouvaient jouir d’anciennete.
Jamais néanmoins la Charmoie n’atteignit l’éclat des abbayes voisines; on n’y comptait que sept religieux et un oblat, en 1789. En 1637, elle valait 24 ducats d’or (1), 5000 livres en 1729 et 8659 en 1751 . La réforme y fut introduite en 1610 par 1 abbé Etienne Meaugier qui, en même temps, reconstruisit les bâtiments et répara l’église que vint consacrer, en 1636, Henri Clausse, évêque de Châlons. En 1747, l’abbaye fut de nouveau rebâtie , et aujourd’hui il en reste encore quelques importants débris formant l’habitation de M. le marquis de Boutbillier de Chavigny ; quelques-uns remontent à une époque ancienne. Cette abbave fut toujours, à deux exceptions près, dirigée par des abbés réguliers. Elle possédait les seigneuries de la Charmoie , du Jard et du fief de Bois-le-Roi , acheté en 1 31 7.
Etat des biens de l'abbaye de la Charmoie, d’après le fond de ce monastère conservé au dépôt des archives départementales de
la Marne.
Allamant, dîmes (1207).
Bannes, cens (1209).
Blossières , dîmes aumonees en 1200.
Brugny, terres.
Bergères-les-Vertus , ferme.
Chavot , terres.
Courcourt, terres.
Chalons , maison sise rue de Marne , près du cloître , donnée par Nicolas de Possesse.
Epernay, prés donnés par le comte de Champagne , en 12UU. Le Mesnil, maison (XIIIe siècle).
Le Jard , seigneurie relevant de Brugny (1342).
Morangis , terres.
Morains , grange (1214, 1241 ).
Moussy, terre des Chaufïours.
Montmort, moulin Oudart ( 1102) , maison (1226).
(I) Bulle pour l’installation de l’abbé Legendre. {Arch. delà Marne .
Oger, moulin, 33 arpents de vignes (1237).
Saint-Julien , moulins (1237).
Soulières , grange (1238) , maison donnée par Jean , clerc, pour le service de la pitance de l’abbaye.
Sompuis, terres échangées avec le comte de Champagne contre la grange d’Eulois , en 1170.
Soudron , dîmes (1221 ).
Vertus. Renaud de Vertus , cuisinier du roi de Navarre, donne une grange et une maison pour le service de la pitance de l’abbaye le jour de son obit (mai 1273). Vignes pour lesquelles les moines ne devaient payer que 4/1 Odes dîmes (1173).
Voipreux , cens (1217).
Villeneuve, terres.
Vaudancourt, terres.
VI et VII. — Abbaye royale de Saint-Jacques de Vitry-en-Perthois et abbaye de Notre-Dame de Saint-Dizier.
L’abbaye royale de Saint-Jacques de Vitry-en-Perthois est le seul monastère de femmes établi dans notre diocèse sous la règle cistercienne. Ce fut en 1283 que Thibaut V, roi de Navarre et comte de Champagne, enleva l’administration de l’hôpital de Vitry-en-Perthois aux sœurs hospitalières, pour la confier, avec l’autorisation de l’évôque^, à des religieuses de Cîteaux, qu’il dota richement : sa charte de fondation mentionne des terres et dîmes à Couvrot, Vaux, Villers, Vauclerc, Isles , les deux tiers de celles de Larzicourt, le tiers de celles de Pringy, de Reims-la-Brulé et de Somsois, les fours bannauxde Vitry, la grange de Guyon. L’abbé de Cîteaux se hâta de compléter l’institution du nouveau monastère et Thibaut, en mourant, à son retour de la croisade, la recommanda spécialement à son fils, Thibaut VI (1259). Le prince, non seulement ratifia la donation de son père, mais encore accorda aux religieux l’amortissement général de leurs biens (décembre 1268).
En décembre 1237, l’abbaye acheta la rivière de Merlaul et sa pêche entre le moulin de Changy et celui du château de Vitry, pour la somme de 273 livres tournois. En 1271, Gauthier du Plessis, chevalier, donna des terres à Verzetà cause de deux de ses filles qui avaient pris le voile à Saint-Jacques. Le monastère avait encore des propriétés à Saint-Amand, Blacy, Heilz-le- *• ” 12
yji^g PREMIÈRE PARTIE.
Maurupt, Ponthion, le huchage sur les vins à Vitry. Dès 1236, le pape Grégoire avait placé l’abbaye sous la protection du Saint-Siège , et en même temps 1 exemptait de toutes tail et dîmes Les franchises furent plusieurs fois constatées juridiquement, et notamment, en 1346, par le prévôt de Vitry et par le bailli, en 1506, qui lui reconnaît aussi le droit de sauve-garde. En 1256, on accorda aux religieuses un cmietiere dans l'intérieur du couvent, mais les habitants ne pouvaient y être ensevelis qu’ après avoir été présentés à 1 église parois-