CHAPITRE Vil
l,j religion prétendue réformée. — Progrès des niées nouvelles. — Prêches établis dans le diocèse. — Révocation <*e I édit de Nantes. — Protestants célèbres tics dans le diocèse. — Emigration. — Etat de la religion réformée au XVIII' siècle.
J’ai déjà eu occasion de parler de la réforme en traitant de l’histoire générale du diocèse; elle fit, dès sa naissance, son apparition dans le diocèse de Châlons, et, dès 1560 (1), l’évêque dut prendre des mesures pour empêcher les protestants de tenir des assemblées dans sa ville épiscopale; l’année suivante, le chapitre envoya une députation au roi pour lui demander d’interdire ces réunions (.2) : le nombre des dissidents était ce-
(I ) Archives de la ville.
(2) Conclusion du chapitre duo octobre. — id.
pendant très-faible, et la requête adressée en 1576 après ledit de pacification, par les Châlonnois à Henri III, pour lui demander de ne pas laisser établir un prêche à Châlons, atteste quon n’en comptait pas plus d’une trentaine de familles, mais que les ministres en faisaient venir à leurs frais de Sedan et de Jametz pour créer ainsi une population fictive (1). Depuis 1562, les gens du Conseil avaient interdit aux religionnaires l’exercice des fonctions publiques et des métiers, et quoique le roi s’y fût opposé, leur situation était devenue très précaire ; ils furent même, à plusieurs reprises, internés dans leurs domiciles; ces rigueurs n’avaient pas empêché les membres de quelques familles notables d’embrasser les idées nouvelles, comme les de Bar, Leduc, Le Caussonnier, Billet, Langault, etc., dont plusieurs exerçaient des charges royales ou municipales. Ces tentatives cependant échouèrent devant les efforts conservateurs de la masse de la population, et quand Henri IA s occupa de régulariser l’exercice de la religion prétendue réformée, les esprits étaient singulièrement calmés. En 1599, pourtant, les dissidents voulurent s’agiter, s’assemblèrent, et exigèrent qu on leur assignât un lieu pour se réunir : le Conseil de ville, très ému de ces prétentions, s’adressa de nouveau au roi , qui envoya des commissaires dans le diocèse, messieurs de Montlouis et le président Jeannin, et, après quelques négociations, il fut décidé que les protestants auraient un temple à Vinetz; qu’à cette condition, ils ne pourraient tenir aucun prêche ni dans la ville, ni dans les faubourgs, mais qu’ils auraient un cimetière particulier, et qu’ils pourraient accompagner les convois dp leurs défunts, pourvu qu’ils ne se présentassent pas au nombre de plus de vingt-cinq dans ces circonstances (1 4 septembrel 599 De nouvelles discussions s’élevèrent, l’évêque ne voulant pas laisser élever le temple dans le lieu désigné parce qu’il était soumis à sa seigneurie; nouvelle plainte adressée à la cour, et le roi écrivit au duc de Nivernais, gouverneur général de la province, pour lui dire qu’il approuvait le choix de Compertrix en échange de Vinetz, mais on eut soin de bien stipuler que la construction se ferait dans les portions du village relevant du souverain et non dans celle qui était fief épiscopal 2 .
(1) Archives de la ville.
(2) Lettres royales du 7 octobre 1599. Ibid.
ni
Mais si dans le Châlonnois la réforme avait pris aussi peu de développement, il n’en était pas de même dans les autres parties du diocèse; le Perthois et les environs de Vertus étaient sérieusement envahis , le Perthois surtout. La ville de \Y ass y accepta la nouvelle religion avec un enthousiasme que je ne m’explique pas et, en peu de temps, le tiers de la population l’avait adoptée. Le protestantisme y pénétra dès 1626, année à laquelle remonte la première mention des réformés sur les registres de l’état civil de cette petite cité. Je crois devoir revenir ici sur le massacre de Wassy, sur cet événement considérablement grossi par les historiens, mais qui cependant servit de prétexte à la guerre civile. Il ne sera pas sans intérêt, je pense, de publier un document inédit ;l) qui renferme des détails assez nouveaux sur cette malheureuse échautfourée ; cette relation est contemporaine de l’évènement et me parait écrite par un protestant. On sait que de nombreux auteurs ont voulu voir dans le massacre de Wassy le résultat d’un complot préparé par les catholiques pour pousser les huguenots à bout et profiter de leur violence même pour les exterminer ; notre anonyme rejette complètement cette pensée, et semble penser que c’aurait plutôt été l’œuvre des Guise pour purger leur principauté de Joinville des partisans de la réforme; pour ma part, je n’hésite pas à croire que ce fut un événement purement fortuit, mais dont de part et autre on fut peut-être très-heureux de se servir, faute d’autres motifs d’engager la lutte. Voici la traduction littérale flu manuscrit en question :
« Acte de cruauté du duc de Guise, commis dans la ville de Wassy aux calendes de mars 1562.
« L’an 1562, aux calendes de mars, François de Lorraine, duc de Guise, vint de la place forte de Dommartin qui est sur les frontières de Lorraine, a Wassy, petite ville forte qui n’en est distante que de deux mille pas; il amenait avec lui environ deux cents cavaliers, tous armés, les uns de mousquets {fistulis ferreis minoribus ), les autres de fusils (longioribus fistulis).
« Ou avait déjà fait une partie du chemin, et le Guise feignait d’aller à Esclaron (bourg tout voisin), bien qu’on fut très près
(I î dette relation écrite en latin, appartient à M. Ernest Royer, de Cirey* 'ur-Blaise. J’en dois la connaissance à l’obligeance de M. Pinard, de Wassy.
de Wassy, quand on entendit un bruit de cloches; le Guise demanda ce que c’était, et on lui répondit que c était le signal de la réunion de l’église réformée ( ecclesiœ reformatez ) qui s’assemblait à jours fixes à Wassy pour prier et entendre prêcher. Quelques-uns ajoutèrent : c’est le signe de l’assemblée des huguenots, nom dont les Guisards se servent pour désigner les églises réformées de France. A ces mots, ceux qui passent poulies plus en faveur et en crédit près du duc, répliquèrent : bientôt on les huguenotera autrement (mox longe aliter hugonotabuntur). D’autres alors de reprendre : est-ce qu’on ne nous permettra pas de les piller et de prendre leurs dépouilles ? Tout cela était à peine dit, que le Guise se dirigea droit sur Wassy; quand il y fut arrivé, seul avec ses principaux officiers, laissant pour un moment les chevaux à la garde des valets, il entra dans l’église, accompagné du curé de la paroisse. Là, quand il se fût signé avec l’eau bénite, il sortit et se dirigea vers la place publique, où il appela quarante soldats de la compagnie des cuirassiers (cataphractorum) (à lui accordés suivant l’usage de France) qui, avec d’autres attendaient son arrivée, armés de lances et d’épées; il marcha alors sur l’église réformée, précédé du jeune capitaine des Brosses et suivi de sa troupe rangée en bon ordre.
« L’assemblée se tenait non pas dans un temple (ce qui était défendu par l’édit du roi), mais dans un lieu vaste, entouré de murs, imparfaitement couvert ( leviter tecto) et qui servait antérieurement de grange. Quand la troupe fut à peu de distance, des Brosses reçut l’ordre d’entrer avec sept deses hommes. Ils se trouvèrent au milieu d’une réunion de douze cents personnes environ; ceux qui étaient le plus près des soldats, les voyant depuis quelques instant debout , se levèrent pour leur faire honneur, et se mirent à leur demander poliment ( modeste ) s’ils voulaient s’asseoir sur les bancs à côté d’eux. Ceux-ci ne répondirent pas, mais pendant quelques moments ils murmurèrent entr’eux, puis une voix s’éleva, qui, jurant férocement par la mort du Christ, prononça ces paroles à jamais digne d’horreur : il faut les tuer tous jusqu’au dernier, et l’auteur de cette exclamation sortit aussitôt avec une partie de ses compagnons. La foule ayant entendu ces paroles, un assez grand nombre des assistants soupçonna avec raison qu’on leur tendait un piège, d’autres remarquèrent que le Guise se tenait assez
près en dehors, de sorte qu’on se hâta de fermer la porte par où les soldats venaient de sortir; ceux qui étaient demeurés se trouvèrent ainsi prisonniers. Mais les premiers soldats enfoncèrent aisément cette porte, ceux de l’assemblée qui se trouvaient les premiers exposés aux balles, ayant été blessés, tous écrasés par la peur, laissèrent l’entrée libre au Guise et à sa tioupe, et lui, entouré aussitôt d un grand nombre de mousquetaires, taisait blesser une foule de personnes entassées pêle-mêle sous une grêle de balles ; d’autres qui, malgré le péril, aimaient mieux tenter de fuir que d’attendre tranquillement la mort, se mirent à courir entre les longues files de soldats qui les déchiraient en passant; leurs femmes, qui les tenaient embrassés avec leurs enfants, rendaient leur fuite plus diflicile, de sorte que le Guise et ses satellites faisaient le plus effroyable carnage dans le temple et dans son vestibule. Ceux qui avaient pu s échapper sains et saufs ou seulement blessés légèrement, tombaient ainsi au milieu d’autres soldats apostés dans les rues de la ville, qui les tuaient ou les renversaient couverts de blessures. Un assez grand nombre était parvenu, avec beaucoup de peine, à grimper sous les combles de la grange, mais dès que les soldats les apercevaient, ils leur envoyaient des balles. Ce massacre (traducidcitio) tut digne de pitié, et ce ne fut qu’après une heure et demie employée à tuer et à chasser les hommes, les femmes et les petits enfants, que la trompette sonna enfin comme pour célébrer une victoire; quelques maisons aussi furent pillées et dévastées de fond en comble, et quelques prisonniers furent emmenés comme en triomphe, parmi eux le pasteur ou prédicateur de l’église grièvement blessé, et le gouverneur de la ville (prœfectus oppidi). Le Guise se rendit alors à Attancourt, village voisin, pour y prendre quelque nourriture et en faire prendre à ses soldats; pour augmenter son triomphe, il fit placer sur une échelle et porter comme sur une civière, par quatre habitants de Wassy, ce prédicateur ruisselant de sang et dont les plaies n’étaient pas pansées, parce que, a demi mort, il ne pouvait plus se tenir à cheval. Au moment où les soldats étaient presque tous remontés à cheval et se mettaient en marche, il y avait une femme qui ramenait chez elle, pour le panser, son mari, marchand très-honorable parmi les bourgeois de la ville, sérieusement blessé dans le massacre, et nommé Nicolas Devaux, quand elle aperçut sous le
marché un soldat qui transperçait de son épée, au milieu du corps, son fils, encore très-jeune. A cette vue, elle laisse son mari , vole à son enfant et implore à grands cris la pitié du soldat. Mais un autre qui déjà était à cheval, en descend brusquement et , tirant son épée, en perce cruellement la malheureuse femme, lui prend sa ceinture d’argent, sa bourse, et tout ce quelle avait de précieux sur elle ; puis charge des dépouillés, il remonte à cheval. Quatre jours après, on compta quarantecinq cadavres qui furent ensevelis par leurs parents; le nombre des blessés s’éleva environ à cent dont la plupart étaient considérés comme atteints mortellement et ne pouvant guérir. Voici maintenant les noms de ceux qui péril ent e jour meme du massacre, calendes de mars : RobertPortille, Jehan Mougrol, Claude Guichard, Nicolas Bassonet , Jehan Collin, Nicolas Le Grand-Provence, Nicolas Mouissier, Guillaume Droet Claude Le Febvre ou Fabre, à qui on vola une bourse pleine d aigen , jehan Logée, Jehan Boucher, Simon Ciginée, Jehan Poussien. Nicolas Malart, Denis Jacquenart, Guillaume Brmat, maire Daniel Thomas, Jacques Jollin, Claude Lejeune Jehanne temm de Nicolas Defontaine, Jehan Baudesson, Claude Maillait, Piene
Ar«°Lit' deux jours suivants le surplus des quarante-cinq mourut par suite des blessures, comme il a ete dit plus liaut. Le autres qui ont reçu des coups mortels meurent un a un pies-
que chaque jour. »
J'ai publié ce récit dans son entier, pour donner une idée de l'exagération où les partisans de la réforme sont tombes au sujet du massacre de Wassy ; ce document se reiutelui-meme on y voit parfaitement que le duc de Guise n était venu avec aucun parti pris, d’ailleurs la manière dont les laits sont piesentés est formellement réprouvée par tous ceux qui se son occupés de l’histoire des guerres religieuses ; la mauvaise 01 se fait voir à chaque mol, car comment admettre que si carnage eût été aussi long et aussi cruellement soutenu, e nombre des victimes n’atteigne que le chiffre de cent quarante-cinq? Comment croire qu’une fusillade dirigée sur douz. cents personnes resserrées dans un étroit espace naît pas e un plus sanglant résultat? ce sont des arguments qui ne se
HISTOIRE ECCLÉSIASTIQUE. 2f*1
discutent même pas (1). Je crois maintenant qu’il ne sera pas sans intérêt de lire le véritable récit de cet événement , dépouillé de toute espèce de préjugé et tel qu’il est réellement arrivé.
Les protestants avaient au moins commis un acte audacieux, en venant s’installer dans la petite ville de Wassy. aux portes de Joinville, le quartier-général des Guise, c’est-àdire de leurs p+us ardents adversaires: un ministre nommé Gra velle, y dirigeait le mouvement réformé et ne tarda pas à convertir une partie notable de la population, au grand scandale de la bonne et vertueuse duchesse Antoinette, qu’ils appelaient « la mère des tyrans et des ennemis de l’Eglise » qui priait sans cesse son fils de la délivrer de ce triste voisinage (2:. En décembre 1561, 1 évêque Jérôme Bourgeois était venu à " assy sur la demande de la princesse, et, insulté par les cris de : « au loup, au renard, à 1 asne, à l’escole! » il avait du se retirer en envoyant ses plaintes au duc de Guise. François de Lorraine, se rendant de Lorraine à la cour, passa quelques heures avec sa mère à Joinville et en partit avec sa femme et une escorte de 200 hommes bien armés et dévoués ; il coucha le 31 mars à Dommartin-le-Franc et arriva le Ie' mai à Wassy pour y rallier ses archers et une cinquantaine de gens d’armes; entré à I église pour entendre la messe, soit que les chants des réformés l’impatientassent, soii qu’on l’excitât contre eux, d voulut taire cesser leur office et profiter de l’occasion pour humilier publiquement leur orgueil ; il envoie donc de la Brosse
: 1) Dans ces derniers temps, un ministre protestant, M. Horace Gourion, a publié, à Paris et à Genève, une relation complètement fausse de ces événements, sous le titie de . Le Mn.sso.crc de Wussi/ tiré d’un manuscrit de Wassy, broch. in-8°. M. Drioux a réfuté ces «nouvelles calomnies» avec un vrai succès; broch. in-8°. Paris et Langres, 1840.
M. Drioux, porte à ce sujet, un jugement parfaitement vrai sur ce triste evenement : « Tous ceux qui ont la moindre connaissance historique, savent » que le massacre de Wassy fut exploité avec passion et fureur par les proo testants ; désireux qu’ils étaient de prendre les armes , ils s’efforcèrent » ( ajouter à cette scène, pour échauffer les esprits et exciter une révolte generale. Dans ce but, ils firent, d’une querelle subite et d’un combat <> imprévu, un vrai complot depuis longtemps ourdi et tramé dans l’ombre, » et ils appelèrent massacre, la perle de quelques hommes qui succombèrent » dans cette affaire. »
(2) De Thou, liv. XXIX.
et deux pages allemands, Scheleck et Klingberg, les chargeant d’ordonner au ministre et aux principaux protestants de venir le trouver : ces jeunes gens s’acquittèrent avec violence de leur mission, on s’injuria, des coups furent échangés, des coups de feux bientôt retentirent; le duc courait pour rétablir le calme, il reçut aussitôt une pierre à la joue gauche, la Brosse père est grièvement atteint , alors la mêlée i vint terrible. Anne d’Este qui apprend ce triste événement v.. oie supplier son mari de faire cesser la lutte (1), mais il fallut attendre une heure avant de pouvoir calmer l’exaspération des soldats catholiques; de ce côté, il n’y eut qu’un mort et quelques blessés (2). Le duc emmena avec lui, jusqu’à Eclaron, Claude Tourneur, capitaine du château et de la ville pour Marie Stuart, qui, par sa négligence, avait laissé la réforme prendre pied à Wassy, et Léonard More, ministre protestant; ce dernier fut relâché le lendemain, mais bientôt repris, et Tourneur incarcéré au château de Saint-Dizier.
L’exercice de la religion réformée ne discontinua pas cependant à Wassy, et les dissidents s’assemblèrent comme avant ; ils cessèrent seulement de sonner, et se servaient, pour signal deleui réunion, du second coup de la messe paroissiale; dès le mois de mai 1563 , le ministre Léonard Morel sortit du château de Saint-Dizier pour recommencer ses sermons ; après lui vint .lacquelot, orateur assez estimé dans l’église protestante, puis son fils qui était en fonctions au moment de la révocation de
l’édit de Nantes.
A Vitry-le-Brûlé, les protestants avaient été assez nombreux pour obtenir un prêche qui leur fut maintenu par les lettres royaux du 7 octobre 1599, et d’après l’avis des commissaires, les religionnaires de Vitry-le-François durent se rendre a ce temple, à moins qu’ils ne préférassent aller au petit temple que le sire de Sommyèvre entretenait sur sa terre entre frignicourl et la nouvelle ville. Du côté de Sainte-Ménehould, deux villages avaient été envahis par les idées nouvelles. Verrière et Chaudefontaine, et les environs de Vertus étaient plus exposés a cause de la présence des frères Raguier qui avaient transforme leur château d’Esternay en un temple, et s’en servaient comme d’un quartier-général pour aller imposer la réforme de vive
(1) De Thou, loc. citai.
(2) Papiers de Simancas, B. 15.
force, en pillant et rançonnant les campagnes aux environs. Ce canton et le Perthois furent littéralement saccagés pendant les guerres religieuses ; j’ai parlé au début de cet ouvrage du pillage des abbayes, des dégâts commis par les bandes des religionnaires autour de Sainte-Ménehould et de Vertus; il est inutile de revenir sur ces tristes détails. Avec le XVIIe siècle, les luttes religieuses se calmèrent, et les chefs des deux religions vivaient en assez bonne intelligence pour qu’en 1606 les enfants des protestants fussent reçus comme ceux des catholiques dans les hôpitaux de Châlons. Peu auparavant, le temple de Compertrix avait été transféré à Fagnières. Du reste, il ne faut pas croire que ce calme fut causé par la diminution du nombre des religionnaires: ils s’étaient, au contraire, considérablement accrus, et comptaient parmi leurs adhérents pas mal de manufacturiers et des meilleurs ouvriers de la ville. En 1637, il y avait des églises réformées à Fagnières pour Châlons, à Vitry-le-Brûlé pour Vitry-le-François, à Heilz-le-Maurupt, Epense, Saint-Mardsur-le~Mont,Wassy, Passavant, Chaltrait; les protestants du pays de Vertus relevaient de l’église de Sézanne; en outre, il y avait beaucoup d’annexes ressortant de ces temples principaux. \I. Charles Weiss, dans sa remarquable Histoire des Réfugiés protestants de France, trace un brillant tableau de l’industrie, presque entièrement tombée, dit-il, aux mains des prétendus-réformés; quoique je n’adopte pas complètement ces idées, je crois devoir reproduire les chiffres que donnent ce savant érudit en ne dissimulant rien de ce qu’ils ont de vrai : «La Champagne » reste singulièrement appauvrie (après la révocation de l’édit » de Nantes), par le départ de la partie la plus industrieuse de I » sa population. De 1812 métiers que l’on comptait à Reims en | » 1 686, il n’en subsistait que 950 en 1 698. A Rethel, il ne restait » que 37 ou 38 manufactures d’étoffes de laines, de 80 que la » ville possédait auparavant. De 109 métiers pour fabriquer des » serges , qu’entretenait Mézières avant la révocation, il n’en » restait plus que 8 en 1698. La belle manufacture de drap de » Sézanne n’avait plus que deux ouvriers , et il y avait peu ap- » parence qu’elle pût se rétablir (1).»
(1) Fai prouvé, dans V Histoire de Châlons, que la cause principale de !a décadence du commerce des serges el autres tissus, à Châlons, tenait de i’iosurrection des ouvriers, en 1057 , et non de la révocation de l’édit de Nantes.
f54 PREMIÈRE PARTIE.
Notre diocèse donna naissance à quelques protestants célèbres: il faut citer en première ligne, David Blondel, né à Châlons, en 1591 , qui a occupé dans l’église réformée une position distinguée; ses ouvrages de polémiques religieuses lui ont acquis la plus brillante réputation ; reçu ministre à vingt-trois ans , il fut forcé de renoncer à ces fonctions par son inhabileté à porter la parole; il devint alors secrétaire, en quelque sorte perpétuel, du synode de Paris, et enfin, professeur honoraire du synode de Charenton (1645); il accepta, cinq ans plus tard, la chaire laissée vacante à Amsterdam, parla mort de Gérard Vassius; il mourut en celle ville, aveugle , le 6 avril 1655. Edme Àubertin naquit également à Châlons, en 1595, et figura parmi les ministres les plus estimés de la province de l’Ile-de-France; il écrivit un Traité de l’ Eucharistie de l'ancienne église , qui fut réfuté dans le livre de la Perpétuité delà Foi, par le célèbre Arnauld ; il mourut à Paris , en 1 652.
Perrot d’Ablancourt naquit à Châlons, le 5 avril 1606; son père appartenait déjà à la religion réformée, et il filinstruiie son fils avec le plus grand soin au collège protestant de Sédan, par Roussel, l’un des plus célèbres docteurs du parti, et dont la carrière bizarrement accidentée devait le faire mourii ambassadeur au service du sultan, après avoir professé la théologie toute sa vie. Nicolas Perrot vint ensuite à Paris, où il se fit remarquer très-jeune parmi les beaux esprits de l’époque; en ce moment, et sur les pressantes sollicitations de son oncle, Cyprien Perrot, catholique zélé, il abjura le protestantisme, assez légèrement, il faut bien le dire, et fut même sur le point d’embrasser l’état ecclésiastique pour hériter du bénéfice de son parent, M. Leclerc , conseiller à la grand’ chambre ; il sut éviter cependant cette carrière qui lui plaisait médiocrement, et se lança avec un véritable emportement dans une vie de plaisirs et de désordre. Puis , tout d’un coup, il se retira à Ablancourt, se mit à étudier la théologie et la philosophie, travaillant ainsi qu’il le dit lui-même, jusqu’à seize heures par jour, et enfin, au printemps de 1631, il rentra dans le sein de la réforme et fit son abjuration dans le temple d’Heilz-le-Maurupl. Il crut devoir faire, après cette seconde conversion, un voyage de deux ans en Hollande. A son retour, il retrouva ses amis, en fit de nouveaux, se lia avec un certain nombre de gentilshommes de la cour, et aussi se mit à travailler et à commen-
oer ces traductions élégantes et faciles, et qui, malgré leur surnom de Belles infidèles, ont fait la réputation de leur auteur: en 1637, Perrot d’Ablancourt fut reçu à l’Académie française, mais presque aussitôt il quitta Paris pour passer sa vie dans sa terre; il y mourut le 16 novembre 1664, entre les bras de ses neveux de Fremont, du ministre de Yitry et de du Pose, ministre de Laon, exilé à Châlons.
La révocation de 1 édit de Nantes (1685), vint troubler le calme religieux qui existait en France, et donner lieu à des violences déplorables. La plupart des protestants du diocèse se retirèrent en Westphalie, où l’électeur de Brandebourg leur donna pour chef le baron Henry de Briquemault de Saint-Loup, lieutenant-général, originaire de Rhetel , et le comte de Beauveau qui avait du quitter ses nombreux domaines des environs de Sainte-Ménehould et son château d’Epense; d’autres colonies se fixèrent en Prusse, où la margrave, depuis reine, Sophie-Charlotte, leur faisait le plus gracieux accueil. Nous retrouvons dans son salon du château de Charlotten bourg, à côté des principaux ministres de la Réforme, les Abbadie, les Ancillon, les Chauvin, lesLaeroze, Lenfant,le grand Beausobre, le dernier pasteur de Wassy, Jacquelot, qui était encore dans cette ville le 13 juin 1685, jour où il signa l’acte de naissance de sa fille Marie-Anne. \l. Charles Weiss, dans l’ouvrage que j’ai déjà cité, appelle Jacquelot « l’un des meilleurs apologistes modernes du christia- » nisme, le défenseur le plus éloquent des droits de la raison » contre le scepticisme de Bayle et contre le dogmatisme de « Spinoza » et l’un des membres les plus distingués de l’Académie des lettres et des sciences de Berlin , créée en 1700, présidée d’abord par Leibnitz, et dans laquelle entrèrent les plus illustres docteurs du refuge. Une colonie avait été également se fixer à Francfort-sur-l’Oder, et le roi de Prusse lui avait donné pour juge, Jean Burgeat, de Vitry-le-François ; enfin, quelques autres protestants se dirigèrent sur la Hollande avec la famille d’Abraham de Moivre, fils d'un médecin protestant de Vitry-le- François, où il naquit en 1667. Abraham se livra aux plus fortes études des sciences exactes, et acquit rapidement une assez grande réputation pour que, comme membre de la Société royale de Londres, il ait été chargé, par ses confrères, de décider sur la fameuse contestation soulevée entre Newton et Leibnitz , au >ujet de l’invention du calcul différentiel. H fut admis , malgré
sa religion , parmi les correspondants de l’Àcadémie des sciences de France ; il mourut, sans rentrer dans sa patrie, en 1734.
Les persécutions ne furent pas moins violentes en Champagne que dans les autres provinces contre ceux qui ne s étaient pas exilés, et l’on ne peut, sans regret, songer au triste sort de Louis de Marolles, conseiller du roi au siège de Vitry, et qui, pour le seul motif de sa religion, partit de Paris avec la chaîne des galériens dirigés sur le bagne de Toulon (1686). Les lettres qu il écrivit à sa femme, pendant sa captivité, respirent la résignation des martyrs; il mourut en 1692, à l’hôpital des forçats, à Marseille, sans que les instances de sa famille, assez influente cependant, aient pu obtenir son élargissement (1).
Comme on le pense, tous les temples furent promptement détruits; celui de Fagnières fut démoli au commencement de 1687 et les biens qui en dépendaient réunis aux hôpitaux ce
La religion prétendue réformée était bien réellement Irap pée ; cependant, peu à peu on se relâcha de ces violences exagérées , et les protestants, avec le temps , recouvrèrent une certaine liberté, sans cependant que leur nombre prît dès lors des proportions considérables. Lors de la visite épiscopale de Mgr. Clausse , en 1628, on ne comptait dans 1 archidiacone de Joinville, à l’exception de Wassy qui avait toujours le tiers de sa population dévouée à la réforme , que vingt-six familles protestantes. A la fin du siècle dernier, les prêches se tenaient à wassy, à Heilz-le-Maurupt et au Mesml-Oger. Du reste, on ne supprima pas les formalités rigoureuses à l’égard des reformés, et on continua de leur refuser l’inhumation en terre
sainte.
, I ) Histoire des souffrances du bienheureux Martyr M. Louis DE Ma roixes, La Haye, 1699.
(2) Concl. de ville du 16 janvier 1687.
UBEXIÈUE PARTIE.
HISTOIRE FÉODALE
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