PAN ET PHIDIPP1DE
Pan, lel qu'il apparut au coureur Phidippidc, Kst grave et puéril, perspicace et stupide. Il doit aimer le bien. 11 doit aimer le mal. Gracieux et grossier comme un jeune animal, Il s'éjouit d'un rien, et d'un rien il s'éplore. Il semble tout savoir, et pourtant il s'ignore. Il attire, il amuse, et pourtant il fait peur.
C'était l'beure où des eaux s'élève une vapeur
Que le soleil baissé colore d'améthyste.
Du mont Parthénion descendait un chant triste
D'arbustes frissonnants et de fauves couchés. On croyait voir frémir la pointe des rochers. L'air frais sentait le musc, le myrte et le concombre. Tégée était, au loin, un cercle gris dans l'ombre : Une lampe éclairait parfois l'angle d'un mur. Et la lune émergea d'un nuage d'azur.
Haletant, altéré par une longue course, Phidippide buvait au fil clair d'une source Quand retentit soudain la voix de l'immortel. « Dans Athènes, pourquoi n'ai-je pas un autel ? Les hommes, cependant subtils, de ta patrie Ignorent-ils que je féconde la prairie, Que je gonfle la grappe et préside aux troupeaux ? ,1e peuple les étangs d'ables et de carpeaux. Je répands au milieu des fleurs les tourterelles. » Et, ses deux pieds fourchus posés sur les airelles, Un index enfoncé dans sa barbe au flot noir, Le dieu ne cessait pas de se faire valoir ; Et Phidippide, en écoutant cette parole Admirable et burlesque, éloquente et frivole,
Se sentait pénétré d'un singulier émoi.
<( .le suis très beau », proclamait Pan. « Regarde-moi. Le front de Déméter, le front de Zeus sont mornes. Le mien est magnifique et charmant : j'ai des cornes. Les grands yeux d'Artémis ne sont que lumineux. Considère les miens : ils sont troubles. En eux, Ternissant les reflets du ciel et des fontaines, Se mêlent les langueurs des grottes incertaines Et les obscurités du marécage mort.
Ta Pallas Athéna porte une robe d'or.
Airs ne sait marcher qu'à l'appel des trompettes. Moi, je cours sans musique et nu comme les bêtes. Nul autre dieu d'Iiellade ou d'ailleurs ne me vaut, Car j'ai le pied d'un bouc et le mulle d'un veau. » Et Pan, avec fierté, Laissa choir de sa lèvre l'n meuglement de bœuf, un bêlement de chèvre. Malgré lui, Phidippide eut un rire joyeux.
Le dieu L'envisagea durement, à pleins veux.
Et gronda : « Quelle est donc cette gaité suspecte?
Me prends-tu pour un sot? Je veux qu'on me respecte.
Tu vas, homme effronté, connaître qui je suis. »
Et, saisissant un olivier couvert de fruits,
L'immortel l'arracha de la friche crayeuse,
Puis le fit tournoyer sur sa tête orgueilleuse.
Et quoique Phidippide, à ses pieds étendu,
Lui rendît maintenant un hommage éperdu,
Pan agitait toujours l'arbre dont les fruits pâles
Se dispersaient dans l'ombre et chassaient les cigales.
« Je suis un dieu terrible en même temps que beau. Comme on renverserait un futile flambeau, Je puis sur ton échine abattre la montagne. Aucun cortège vain, le soir, ne m'accompagne. Mais n'ai-je pas ma flûte? et son chant suffirait Pour que, vers toi, surgis du fond de la forêt, Bondissent le lion, la louve et la panthère. Je puis sous ta sandale entre-bailler la terre. » Et Pan frappa le sol qui tout à coup s'ouvrit.
Phidippide hurla d'épouvante. Son cri
pan r.)
Fit rire l'un mortel à la sombre barbiche. In instant, à travers le taillis et la friche, On entendit le bruit léger du ruisseau bleu.
Et devant Phidippide émerveillé, le dieu
Replanta l'olivier qui n'avait plus d'olives.
« Reprends racine. Allons ! je veux (pie tu revives :
Pauvre arbre ! excuse-moi de t'avoir secoué. »
Et, souillant dans sa tlùte, enfantin, enjoué,
Sur l'herbe humide où s'allumaient les lucioles,
Pan se courba soudain, et lit des cabrioles.