‹ Diorama de Londres; ou, Tableau des moeurs britanniques en mil huit cent vingt-deuxChapitre 1 sur 38 · CHAPITRE PREMIER , QUI N'EST PAS UNE PRÉFACE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER , QUI N'EST PAS UNE PRÉFACE

ïà\e pcople that Uatc theîr natîv« country and go abroad.

Sterne.

Un moraliste, qui fait de Tégoïsme le fond de tous nos sentimens et le mobile de toutes nos actions, s^est montré imbu de ses propres doctrines, en clouant en tête de ses œuvres une longue description de son carac* tère et de sa personne. Sans être philosophe de son école, je sais comme lui le plaisir qu'il y a à parler de soi, alors même que c'est pour en dire du mal ; et je me serais étendu avec complaisance sur le détail de mes qualités et de mes défauts, si j'avais eu les titres qu'eut Larochefoucauld pour se faire prdonner cet acte d'égoïsme. Mais je n'ai pas écrit le recueil des Maximes , et je ne suis ni duc ni pair ; je dois absolument être bref en me faisant connaître au lecteur.

!Z BIORÀMA

Arcîeu est comme le Martin de Pîgauît-Lebnm; il n'est ni grand ni petit , ni gras ni maigre , ni spirituel ni bête; il n'est guère conim que de ses amis , et encore n'en a-t-îl qu'un très-petit nombre; il n'a marqué dans aucune des périodes de la révolution^ c'est-à-dire depuis Sg.jusques et y compris 1822 ; il n'a été ni de la constituante, ni du Conseil des Cinq Cents, ni du Corps législatif, ni de la Chambre des députés. La raison en est bien simple; il n'est pas encore assez âgé pour être éligible ; et » ce qui est plus malheureux , i( ne paye pas assez de contributions pour être électeur. Cette cir-» constance est cause que la plupart des livreà qu'il a faits, ( car Arcieu s'est déjà avisé d'écrire ) ont été oublies presque aussitôt après avoir paru. Il n'était pas assez riche pour faire les frais de huit éditions successives.

Il en est pourtant quelques-uns qui n'ont pas été aussi maltraités par le public ; par malheur ce sont des tra-» ducti^ns ; et non -seulement le nom de Tauteur a effacé celui du traducteur , mais encore certains litté^ rateurs, qui, probablement n'ont jasiais rien traduit, ont accoutumé le public à croire que la gloire littéraire qui résulte d'une traduction, est un peu comme Tbonneur de certaine actrice, à propos duquel on disait : Où il ny a rien , le roi perd ses droits.

On voit d'après cela qu'Arcieu est un p«r$onnag;e à peu près insignifiant ; et le public, tout en parcourant l'ouvrage qu'il a composé sur l'Angleterre, s'embarras^ sera fort peu des motifs qui ont pu le co^diikire d^is

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reace h Té^rd iTun compagnon de voyage qui joiue on des principaux role$ dans thon \iyvt ^ ( je me h$At de ))aHer en tierce'. ) Je crois être à peu prè$ certain que e^est à cecooipagoon quej^ai roblig$itiond^a%w visita Londres. Par conséquent le lecteur lui a ceUe de V^ix^ tract qui est le fruîl de cette visite.

Pour celui'-Ià^ il sVn faut du tout que ce soit un per^ 6onnage insignifiant. ^ pei^onne et son esprit ont des caractères très* prononcés. Âmirao est de petite taille., tnais il est trapu et vigoureux comme un capitaine de voltigeurs. Il n^a pas ce qu^on appelle un esprit roniaBr tique ; mais , ce qui vaut mieux, il a un esprit solide et orné, un caractère excellent et feitne ; s'il a des prë^ Tentions ou des préjugés, les unes et les autres font plus d^honneur à son coeur que de tort à son jugement, II ne sW jamais amusé à faire de mauvais livres, mais il a souvent prononcé d'excellens plaidoyers. Après avoir combattu pour son pays, il a <^itté Tépée ppinr la robe, et Li théorie pour le Code. Avocat à la cour royale de Paris, Amirau s'est chargé plusieurs fois de là défense de causes politiques! Dernièrement, il prit sî fort à CG^ur Tintérét d'un de ses cliens, qu'il se fit int^* dFre ppur six mois.

Ce fut quelques jovrs après cette mésaventure qu'il vîat me voir pour me décider a effectuer un voyage projette depuis fort long-temps , mais d'uae manièi^e vague; il était coiida«iiie au repi>s> moi je n'avais pus

DIORAMA grand cKosé qui me retînt dans la capitale ; le pîaisir ^# voyager avec lui entra dans ma décision pour presque

autant que le désir de voir FÂngleterre.^

L'expédition de nos passe-ports retarda notre dépari de quelques jours. Le mien fut prêt tout de suite : ce n'est pas surprenant.* ni les commissaires, ni le préfet de police n'avaient entendu parler de moi avant celte époque. Celui d'Amirau éprouva plus de dîfficuK tés. Enfin le conseil de discipline intervint auprès desai> torîtés, parce qu'il calcula, dans l'intérêt du licencié, que pendant que la parole lui était interdite il pourrait composer des mémoires à consulter et se mettre encore .plus mal dans les papiers de la cour.

Nous partîmes enfin; et, au bout de trente-six heures^^ nouspû mes nous croire en Angleterre, quoique nous ne fussions encore qu'à Calais.

Tout est anglais dans cette viHe , la forme des matsons , leur ameublement intérieur , le costume des hal)itans , la distribution des bureaux des négocians , la manière dont les colporteurs transportent dans les rues les comestibles et les liquides : il s'en faut de peu que l'air ne soit empesté par la fumée du charbon ; car ce minéral y est brûlé en plus grande abondance que le bois^ Tout le monde parle anglais dans les auberges et sur le port. C'est dans cette langue que lesmendians vous demandent l'aumône. Enfin, pour achever la ressemblance avec l'Angleterre , les Français sont plus mal accueillis que les Anglais par les autorités de Calais ; et dans

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les auberges on ne les écorche pas moins que les enfans delà Grande-Bretagne.

Il était une heure de l'après-midi , lorsque la marée fut assez haut« pour permettre au paquebot de sortir du port. Je parie, me dit Âmirau après s^étre assis le plus commodément qu'il put sur la banquette qui régnait circulairement autour du vaisseau, je parie que vous ferez un livre^siu: votre voyage en Angleterre ; je vous connais , vous avez la manie d'écrire. — En vérilë lui répondis-je , je n'y avais pas encore songé ; l'envie ^ m'en serait peut-être venue avec le temps : en tout cas vous m'y faites penser. — Eh bien si vous composes un livre, tachez de vous garantir du défaut qu'ont presque tous ceux qu'on imprime aujourd'hui ; faire un ouvrage de ce genre, ce serait porter de Feau à la mer. — Ma foi cela ne serait pas si ridicule. Vous avez vu il y a une heure ou deux que Tocéan aurait eu besoin qu'on lui en portât : notre paquebot était à sec sur le sable. — Oui, mais avec un peu de patience il* en est venu en quantité plus que suffisante... En disant ces paroles, le licencié fit un haut le corps; n'importe, continua-t-il , en se rassurant sur son banc. Je persiste à vous donner un conseil, fakeë en votre profit : faire des livres avec des livres ek la ma<ladie de notre siècle. Pour qu'un ouvrage soit l'efnànqué, il faut absolument qu'il sorte de l'omière coni*-^ mune. A quoi bon compulser des bouquins quand on n^a qu'à décrire ce qu'on a vu. Yous ailes en Anp fleterre ; vows y séjouitierez assez long^^mps pcm: ^ue

€ . mORÀMA

imAts vos îf)[)pre$âio»$ se ds^aenl âam voire çspnt , ^0 assez pour qu'elles s^en efTaceut. Il ne vous faut, pour ^n faire pari au Iprteur, qiiune pWm^ bkn taillée, une écrîtoirë et une feuille de papier- Vous voudrez peut-êlrp fUettre à profit vos leclores, et vos souvenirs de collège..*, ickez de mémoire^ quand lïieiiie vous auriez beftoin d une «fpigraphe pour chacun de vos eh.'ipitres. Mirabeafi iiji avait pas la nu'Hiotre meilleure que vous ; et dana «n 'lirîson: il acam*posé un livre d'érudition sans autre se- !CouFs que celui que \e vous ai recoinmaudé. Vous avez peut-être fait la sottise de lire tocit ce qu'on a public .ikrmièreineiil sur Londres et l'Angleterre , vpus tn commettriez une plus ^ande si vous le relisiez flvf^iH rd'ecrirè Y0tr« ouvrage. U ne serait plus qu'une froide .composition bù toutes les opinions de vos prédéce$seur$ >1en;draient se réfléchir comme dans une glace. Vous jsarez ignorant, vous commettrez des erreurs; tant pis; .c'est le malheur àes gens qui voyagent et qui écrive^i; •îiy a un malheur plu.< grand quje celui-là, e'ert cel^î i!de n'être pas soi !

-, Observez tout, mais gardez* vous de tout dire. Cer- 'ta^ns jkîstoriens vantent aujourd'hui la partialité^ et pré* ^henl d'esfixnple.dans les histoires qu'ils, écrivent. Imitez -l^UP conduite en parlant de rAngleterre> («es gens de ce -ftaiys nous tFaiteitt partialement , mats ils aiment à coiir iiwîtve la v^ntéi SUT; noire compte* Le temp^. viendra -peût-fétre 6k Bomi ponrrcms sans danger nous rendras ^lu|e*dHiiltiteUa jtistÂee^ £b attendant^ je veax vou3 9)oiir

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trer atie pièce curieuse où les habitudes des voya§eur$ et particulièrement des voyageurs français qui vont à Londres, est expovsée d^une manière assez originale; c*est du marivaudage écrit par Diderot. Elle est dans une lettre que je reçus il j a quelques mois d^un person^ nage avec lequel je vpus ferai faire connaissance dans . peu de jours. A cette époque il était engoué de Timparlialité et de la tasaie d'observer juste ; depuis il s'est engoué pour tout aiitre chose.

Alors le licencié tira la lettre de son portefeuille et je lus h première page du griffoniiage du docteur.

<r Le mal que tu as entendu dire des Anglais t^a sure* iitent donné plus d^une fois Tenvie de connaître leur lie. Tu suis la mode génét^Iement accréditée en France ;. tù prends plaisir à les déprécier. Un motif peut-être contraire m'a attiré sur le sol britannique. D'après ce que je connaissais déjal des Anglais, je comprenais^ comment quelques Français avaient pu devenir anglomanes , mais ce n'était tii avec la crainte , in avec le désir de ïe devenir moi-même que je m'approchais de Londres. SHl est permis de comparer entr'eui des sen^ tiraens tofut-k^fak hétérogènes , j'éprouvais en projet* tant mon voyage , ce qu'éprouve une femme qui désire ardemment de connaître ss^ rivale, au hasard de se voir obligée de confesser qu'elle est plud belle et plus digne d'être aimée qu'elle-mlttie.«.. Garde-toi de tirer aucune conclusion précipitée de ce qtie je viens de te dire : ne t'imagine pas que pouf être eo harmonie avec ces d^

positions, je me sois hâté d^asseoir un jagemeni au désavantage de ma patrie ! Je n^ai rien décidé ; je sens quUl me serait impossible de rien décider, même après avoir séjourné des années en Angleterre. Seulement j'ài -VU combien étaient ridicules les prétentions des per-r sonnes qui osent décider péremptoirement de la supériorité d'un pays sur un autre.

« Certes, quoique tu ne Taies jamais senti par expérience, tu concevras aisément, aussitôt que j'aurai attiré ton attention verscet objet, que les données dont on s^ entoure ordinairement pour juger entre sa patrie et une jcontréç étrangère, ne sont autre chose que des préjugés plus ou moins absurdes et plus ou moins profondément enracinés. £n effet, ce nVst qu^à Tâge adulte qu'on commence à voyager ; à cette époque de la vie l'esprit a contracté des habitudes ainsi que le corps, et c^est selon le plus ou le moins d'harmonie des usages dé la contrée qu'on visite^ avec ces habitudes, qu'on la déclare s'approcher plus ou moins de son propre p^ys. On a tant de peine à se départir des idées acquises, qu'on* ne compi'end pas d^ abord qu'il puisse y avoir diverses voies" pour parvcr nir au même but ; delà , cette coutume moutonnière de n'apprécier un établissement ou un édifice public qu'en le comparant à l'analogue qu'on a vu dans sa patrie. Une pratique semblable ne peut être dé quelque utilité que lorsqu'on en ujsç avec discernement; mais çjQ en abuse puisqu'on prétend comparer minutieuse-? ment deux choses qui ne peuvent souffrir qu'une CQpa-r

paraison éloignée, II ny a pas au monde deux pays qui se ressemblent exactement, tant par rapport aux moeurs que par rapport aux circonstances locales ; à quelles conclusi[OTis absurdes ne doivent donc pasétre conduites les personnes qui ne tiennent aucun compte de ces différences ! En raisonnant diaprés ce procédé vicieux, FEspagnol pourrait médire de la constitution britannique , parce qu'il n'y a en Angleterre , ni orangers, ni vignobles; le Hollandais mépriser les Âppennins, l'esprit, les coutumes et les monumefis de l'Italie , parceqn'il ne trouverait dans ce pays ni de grandes plaines ni de la glace pour patiner l'hiver. Je me garde donc bien de déclarer absolument la supériorité de la France ou de l'Angletere. J'espère qu'après quelques mois de séjour dans ce dernier pays , tu sentiras que cette con^ clusion est la seule à laquelle on doive s'arrêter consciencieusement. Mais sans doute tu la garderas pour toi-même ; devant le monde tu seras aussi tranchant que les autres Français qui t'auront précédé dans Londres^. £n dépit des règles de la logique, tu te plairas à donner ^m cours libre, à ta bile anti- anglaise , heureux en cela de pouvoir imposer silence à ta raison pour satifairi^ ton instinct, etc. )^

Qu'âvez-vous ? dis-je à Amirau, en interrompant ïa lecture de la lettre; est-ce que la métaphysique vous soulève le cœur?... Je ne sais, me répondit-il entre deux haut le corps; en tout cas vous voyez que je suis pariaitement les derniers conseils du docteur...

^O DIORAKA

Le vent avait fraîchi , le paquebot glissait plas rapî^ dément sur lesflots^etson roulis était devenu assez fort pour afTecter désagréablement Tesiomac du licencié ; il fui obligé de descendre dans la cabine et de se )etier sur m Ht soà ildemeura pendant le reste de la traversée»

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