CONCLUSION
M. Drouyn de Lhuys a été un trait d'union > entre la diplomatie française contemporaine et les hommes des générations antérieures qui par leur mérite, la nature de leur travail, leurs aptitudes professionnelles, l'étendue de leurs connaissances, la sûreté de leur coup d'œil, l'importance ou la durée de leur charge, se sont fait un nom aux affaires étrangères. Il a reçu d'eux l'enseignement oral qui, dans certaines matières, n'est suppléé par aucun autre, et il a puisé à cette forte école les qualités qu'il montra ensuite.
Quand il n'avait encore que la position de
secrétaire d'amhassade, il était déjà fort compté.
Une femme d'esprit disait de lui à cette époque
qu'il ressemblait davantage à ce qu'on a lu qu'à
ce qu'on a vu. Si l'on se reporte à l'attitude qu'il
a eue plus tard dans les chambres et dans les
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cours, on trouve que cette définition ou cet , horoscope ne manquait pas de justesse. Au milieu K des agitations de la vie publique, M. Drouyn de Lhuvs s'est renfermé dans l'ordre de pensées qui l'avait d'abord attiré, et ne s'est pas laissé dominer par les entraînements que d'autres ont subis. La députation n'a été qu'un des épisodes de son existence; il était peu versé dans la stratégie parlementaire, et n'abordait la tribune que pour parler de sujets qui lui fussent absolument familiers. A l'Assemblée constituante de 1848, dès qu'une question internationale se posait, il était mis à contribution, écouté et pour ainsi dire feuilleté par ses collègues. Cette compétence le touchait plus que les succès oratoires, et il mentionnait volontiers les obligations qu'il avait sur ce point aux devanciers dont je parlais tout à l'heure.
Soit dans les bureaux des affaires étrangères, soit dans le service extérieur, il y a toujours eu un petit noyau d'agents exclusivement voués à leur tâche et investis, après un long stage, d'un degré d'autorité que des études superficielles, ou une attention distraite par d'autres soins, ne comportent pas. Au ministère, ce groupe joue le
rôle que les militaires expérimentés ont dans un régiment à l'égard des nouveaux arrivants.
Une jde& conditions particulières aux agents du ministère des affaires étrangères est de se recruter à la fois parmi les jeunes gens qui franchissent successivement les échelons de la carrière et parmi les hommes politiques qui en occupent de prime abord les grades élevés.
Il est évident que la science diplomatique n'échappe point à la loi commune en vertu de laquelle toute personne qui a consacré sa vie entière soit à un métier, soit à une branche quelconque des connaissances humaines, y gagne ou y garde une certaine supériorité.
Cependant la diplomatie n'a jamais été et ne doit pas être un corps fermé ; elle a besoin de participer au mouvement général et d'y tenir par des liens très-apparents ; elle s'affaiblit en s'isolant. Lorsqu'à titre d'exception on cherche ailleurs pour elle le concours d'individualités marquantes, on lui apporte une force; mais quand l'exception devient la règle, un effet opposé se produit. Tout dépend de la mesure dans laquelle le mélange a lieu, et du soin qu'on meta conser-
Ter les éléments autour desquels l'assimilation s'opère.
Si les services rendus par le groupe des spécialités ont été quelquefois méconnus, les ministres de grande envergure n'ont jamais hésité à en proclamer l'importance.
Au mois de mars 1848, un vieil employé des affaires étrangères, appelé M. de Fontenay, alla rendre visite à M. de Lamartine, avec lequel il avait été autrefois en rapport, et qui était alors membre du gouvernement provisoire chargé des relations extérieures. En montant l'escalier de cet ancien et vénérable hôtel des affaires étrangères, au boulevard des Capucines, M. de Fontenay se demandait quel accueil il recevrait, et si, dans le ministre arrivé au faîte des honneurs et d'une popularité sans exemple, il retrouverait le même homme. M. de Lamartine, aussitôt qu'il l'aperçut, s'écria : « C'est vous, mon maître, qui devriez être ici, et non pas moi. » M. de Fontenay répondit avec à-propos et bon goût : « Des disciples comme vous valent mieux que des maîtres comme moi. » Sous la forme d'une apostrophe courtoise, M. de Lamartine constatait l'influence ca-
pi taie exercée sur nos affaires extérieures par les personnes qui ont dirigé toutes leurs facultés vers un même but, creusé les mêmes sujets et blanchi dans les mêmes fonctions. Beaucoup de déterminations considérables, de pièces retentissantes, de documents ou de démarches qui ont amené de grands effets, ont été l'œuvre d'agents dont le public ignorait absolument l'existence.
Aux époques les plus tourmentées, le cours des événements qui emportait les ministres, épargnait ordinairement les subordonnés, et le fil conducteur des affaires restait entre leurs mains. M. Drouyn de Lhuys a été formé, instruit et presque élevé par ces employés rompus à l'étude, habiles à trouver dans leurs souvenirs les analogies qui éclairent un point litigieux ou préparent une solution, absorbés dans leur besogne, pénétrants et discrets, qui, dans la pénombre des bureaux, ont fait preuve mainte fois de talents exceptionnels ; il avait encore vu et entendu Labesnardicre, le collaborateur de tous les ministres du Consulat et de l'Empire, qui a laissé une réputation très-établie au département des relations extérieures, dont il a fait partie de 1796 à 1819,
et qui est mort dans un âge avancé. Les missions que M. Drouyn de Lhuys eut à remplir dans les premières années l'avaient mis en rapport avec Gérard de Rayneval, dont l'érudition en matière de droit international était justement appréciée, et qui a eu pendant la Restauration des fonctions analogues à celles que Labesnardière exerçait sous les régimes précédents; avec Boislecomte, cet infatigable travailleur qui n'a malheureusement rien laissé derrière lui, parce qu'il apportait plus de passion à rassembler des matériaux qu'à les mettre en œuvre; avec Cintrât, qui, sous une enveloppe un peu rude, cachait un vaste savoir, un jugement aiguisé par l'observation et une rare indépendance d'idées; avec Desage, le modèle des directeurs, interprète docile pour le bien, obstacle pour le mal, aussi propre à suggérer une résolution qu'à y donner la suite nécessaire, et qui a exécuté pendant dix-huit ans, avec la même modestie, des ordres dont il était souvent l'inspirateur.
Entre ces agents, dont l'autorité a été si acceptée au département, et M. Drouyn de Lhuys, régnait une communauté de vues qu'il aimait à
rappeler. Comme eux, il avait une connaissance laborieusement acquise des intérêts du pays, et n'était étranger qu'à ses divisions.
La carrière politique de M. Drouyn de Lhuys, dont je voudrais résumer les principaux incidents, tient en même temps #à la période heureuse de la diplomatie impériale, qui a signalé le début du règne, et à sa période de décadence, qui a pour point de départ la campagne de Sadowa.
De 1852 à 1855, M. Drouyn de Lhuys a donné à notre politique extérieure une impulsion tout à fait remarquable. Dans un délai de trois ans, il avait conclu une étroite union avec l'Angleterre, opéré un rapprochement avec l'Autriche et posé les bases d'une triple alliance qui paraissait tellement solide que la Prusse, ne voulant pas rester isolée, faisait tous ses efforts pour y être admise. Le gouvernement français avait
entrepris la guerre de Crimée avec une fermeté et une prudence qui lui rendaient sa véritable place dans les conseils de l'Europe. Nous avions vaincu la Russie sans nous l'aliéner, et les ressentiments qui lui étaient inspirés par cette campagne avaient pour objet les alliés de la France beaucoup plus que la France elle-même. Nous étions arrivés rapidement à ce résultat essentiel qu'aucune grande question ne pouvait être résolue ou même traitée sans nous.
Dans le système d'alliances qui nous donnait à ce moment une situation très-forte, Napoléon III ne voulut pas suivre son ministre jusqu'au bout. L'acceptation de la démission de M. Drouyn de Lhuys, en mai 1855, marque un changement considérable dans la politique et dans les idées de l'Empereur. Ce qui avait été acquis avec tant d'éclat est relégué au second plan. De nouveaux projets s'élaborent. Les souhaits de l'Empereur ne se bornent plus à assurer la grandeur de la nation qu'il gouverne. Il veut donner la vie à une autre. Le rêve de l'unité italienne commence à hanter la cour des Tuileries. M. de Cavour profite habilement des dispositions qu'il y trouve, et
parvient à donner à des aspirations encore vagues une forme précise. Après quatre années de méditation, la campagne d'Italie s'ouvre en 1 859 ; elle a pourexorde les paroles imprévues adressées par Napoléon III, le 1er janvier, au baron de Hiïbner, ambassadeur d'Autriche, et pour dénoûmentlapaix de Villafranca, conclue également à l'improviste, au milieu des témoignages de mécontentement donnés par le pays même qu'on était venu secourir. A partir de cette date, les embarras se multiplient; aucune des combinaisons auxquelles l'Empereur s'attache n'est acceptée par les Italiens. lie traité de Zurich et le plan d'une confédération italienne présidée par le Pape sont mis à l'écart. Toutes les souverainetés de la Péninsule sont menacées ou abattues. Les Piémontais occupent à main armée une partie des provinces pontificales, et le gouvernement français semble être le complice d'une invasion qu'il n'a point empêchée. On ne se préoccupait guère à cette époque de la disparition des petits États. Bien que l'ancienne diplomatie française eût toujours vu dans leur existence un élément essentiel de l'équilibre européen, cette théorie
semblait arriérée; on ne devait reconnaître que plus tard l'importance qu'ils avaient, au point de vue de notre sécurité.
La même indifférence n'existait pas dans l'esprit de l'Empereur à l'égard de la souveraineté pontificale : elle était un pouvoir absolument distinct des autres et auquel nous unissaient des liens particulièrement étroits. Le gouvernement français encourait une grave responsabilité en permettant qu'une campagne ouverte par lui eût pour résultat l'écroulement d'une grandeur sociale qui, dans la majeure partie du monde, est considérée comme inséparable de la nôtre. Il y avait donc à Paris un désir visible de retourner en arrière ou au moins de marquer un temps d'arrêt.
Quand l'Empereur sentit que le mouvement dépassait ses prévisions, il fit venir M. Drouyn de Lbuys. Tous ceux qui ont vu de près ce dernier savent qu'il s'exprimait alors avec une franchise de langage dont l'écho arrivait certainement aux Tuileries. Ce n'était donc pas à titre de ministre agréable qu'on l'appelait, mais à titre de ministre expérimenté, en mesure de fournir un
moyen acceptable pour conjurer une situation qui s'aggravait de jour en jour.
Revenu aux affaires, M. Drouyn de Lhuys devait pourvoir, en Italie, à des embarras qu'il n'avait pas dépendu de lui d'éviter. Le conseiller d'un souverain qui se repent est obligé à de grands ménagements, sous peine de tout compromettre. La force des choses trace, en pareil cas, des limites qui ne sauraient être dépassées; on doit tenir compte à la fois de ce que le présent permet et de ce que le passé interdit. Quel ministre aurait pu engager Napoléon III à prendre les armes en 1864 pour reconquérir sur les Italiens les provinces qu'ils avaient envahies en 1860, sans opposition de sa part?
Lorsqu'on assiste au développement d'une situation en spectateur irresponsable, une rigueur absolue de principes a très bien sa raison d'être. L'inflexibilité est le privilège de ceux qui s'abstiennent; mais lorsqu'on assume la direction des affaires d'un grand pays, il y a une loi qu'on est obligé de subir, celle du possible.
La nécessité de rester sur le terrain des faits conduisit M. Drouyn de Lhuys à chercher, dans
un arrangement avec les Italiens eux-mêmes, la solution de la question romaine. Depuis l'expédition de 1849, les affaires avaient bien changé d'aspect. Il s'était formé, en dehors de la papauté et à côté d'elle, un courant d'idées nouveau dont le gouvernement impérial pouvait d'autant moins contester l'existence qu'il avait contribué à le créer. Après de longs pourparlers, M. Drouyn de Lhuys s'entendit avec le cabinet de Turin sur les termes d'une convention qui fut signée le 15 septembre 1864.
Le gouvernement italien s'interdisait toute agression contre les Etats du Pape tels qu'ils étaient au moment de la signature de la convention, et donnait, en gage de sa promesse, le transfert à Florence de la capitale du royaume. De son côté, le gouvernement français s'engageait à évacuer le territoire pontifical dans un délai déterminé.
Comme la convention du 15 septembre a été l'objet de polémiques très-vives , il n'est pas inutile de rappeler les motifs qu'on avait d'attribuer au transfert de la capitale à Florence un caractère sérieux. Le compromis répondait à
l'intérêt bien entendu des Italiens et contrariait seulement leurs passions. Il est très-probable que les négociateurs envoyés par le cabinet de Turin, et signant à Paris le traité du 15 septembre en face d'un gouvernement solidement assis, eurent l'intention de tenir leur promesse. Elle épargnait de grands embarras au nouveau royaume \ l'ardeur des différends avec le Saint-Siège n'excluait pas un vif désir de le conserver à Rome. Or, l'opinion commune était que l'arrivée des Italiens serait le signal du départ immédiat de Pie IX, et personne ne se dissimulait que le jour où la papauté aurait changé de résidence, une force considérable eût été retirée à l'Italie. Dans les sphères gouvernementales, on aimait la popularité, mais on craignait de rester en tête-à-tête avec la démagogie. Une agitation dirigée ou tolérée en vue de la prise de possession de Rome pouvait anéantir tous les résultats que les Italiens avaient obtenus jusqu'alors, faire tomber entre les mains des hommes exaltés la direction du mouvement unitaire, et coûter à la maison de Savoie sa couronne. M. Drouyn de Lhuys avait compté sur ces légitimes inquiétudes pour donner au trans-
X\i LES QUATRE MINISTÈRES
fcrt de la capitale à Florence, quelles que fussent les hésitations de langage des chefs de la majorité, l'appui sincère du gouvernement italien.
La convention du 15 septembre n'était donc pas, comme on l'a dit, une tentative sans avenir et condamnée d'avance. Il y a beaucoup d' œuvres viables qui ne vivent point ; elles succombent en raison d'une catastrophe ou pour des motifs qui ne tiennent pas à leur essence. Dans un traité diplomatique, on ne saurait assigner une place à l'inattendu, qui se charge de la faire lui-même. La confiance en la durée du gouvernement impérial était illimitée au moment où les stipulations de 1864 furent conclues. Si l'on espérait que l'Italie aurait assez de prudence pour les respecter, on ne doutait pas que la France gardât assez de pouvoir pour les maintenir. L'un des facteurs essentiels de la convention du 15 septembre était la continuation de ce pouvoir. Dès qu'il parut entamé, tout fut remis en question. Le courant nouveau qu'on avait voulu créer ou favoriser s'arrêta. Chacun de nos échecs devint pour les Italiens un prétexte et une occasion de se soustraire aux engagements contractés. Ame;
sme__que le prestige de la France déclinait, la valeur des garanties stipulées par elle éprouvait la même décroissance. Les événements de 1866, en affaiblissant notre influence en Europe, ébranlaient déjà la convention. Nos désastres de 1870 lui ont porté le dernier coup.
On doit malheureusement constater que la campagne de Sadowa a eu à la fois, en ce qui nous concerne, des suites déplorables et un effet rétroactif. Elle a rendu inutiles les essais qui eurent lieu plus tard pour échapper à ses conséquences, et elle a frappé de stérilité des actes qui avaient été souscrits antérieurement. C'est donc à l'année 1866 qu'il faut se référer chaque fois qu'on veut étudier l'origine ou les motifs de nos insuccès.
J'ai cherché à établir dans les chapitres préce dents quel fut exactement le rôle de M. Drouyn de Lhuvs pendant cette lamenfnhlr année. A
propos de la période qui a précédé Sadowa, deux reproches ont été faits à la politique impériale : celui d'avoir laissé se conclure le traité d'alliance offensive et défensive entre l'Italie et la Prusse, et celui de n'avoir pas pris tout d'abord, dans le différend austro-prussien, un parti plus net.
Entre l'Empereur et son ministre l'accord était apparent, mais il y avait dans leurs sentiments intimes à l'égard de l'Italie une nuance trèsmarquée. La fondation du nouveau royaume qui avait coûté à Napoléon III tant d'efforts et lui avait causé tant de déceptions était restée, à ses yeux, son œuvre la plus chère. Tout ce qui tendait à la compléter obtenait facilement l'approbation impériale. M. Drouyn de Lhuys voyait dans l'unité italienne un fait acquis et n'était nullement disposé, pourvu que le nouvel Etat respectât vis-à-vis des provinces pontificales les stipulations convenues, à empêcher qu'il poursuivît, du côté de la Vénétie, une extension de territoire. Il en résultait que le traité du 8 avril était envisagé par l'Empereur avec une secrète satisfaction, et par M. Drouyn de Lhuys avec
une certaine indifférence. Tous deux estimaient, pour des motifs différents, que la France n'avait pas à se mettre en travers d'une négociation entamée par l'Italie à ses risques et périls.
Le ministère La Marmora, en apposant sa signature au traité du 8 avril, était loin de jouer une partie sûre. A un moment donné, la Prusse pouvait s'entendre directement avec l'empereur François-Joseph et laisser le roi Victor-Emmanuel dans un redoutable isolement vis-à-vis de l'Autriche. Sans doute les Italiens espéraient qu'en un cas extrême Napoléon III ne les laisserait pas écraser; mais si le traité du 8 avril leur ouvrait des perspectives séduisantes, il leur a causé plus d'une fois de vives alarmes.
Arrêter l'Italie dans ses tentatives d'alliance, c'était accepter une tutelle dont M. Drouyn de Lhuys aimait mieux s'affranchir. Il ne voulait se prononcer ni en faveur de l'Autriche ni contre elle, et il ne pouvait garder cette attitude qu'en évitant les occasions d'intervenir dans les rapports du cabinet de Vienne avec l'Italie. Depuis 1855, la situation était absolument changée; M. Drouyn de Lhuys cherchait alors en Aile- i\
magne un point d'appui contre la Russie. En avril 1866, il était d'accord avec la Paissie pour maintenir le slalii c/uo et observer entre les deux puissances allemandes une stricte neutralité.
Parmi les écrivains qui ont apprécié les origines de la lutte austro-prussienne, plusieurs ont dit que la France aurait dû, à cette époque, se mettre franchement du côté de la Prusse ou du côté de l'Autriche. D'autres ont soutenu qu'il fallait se prononcer, d'ores et déjà, contre celle des deux puissances qui entamerait les hostilités. Un examen attentif de la situation n'amène pas à croire qu'aucun de ces partis fût très-judicieux.
Chacune des deux puissances, et c'était là le fond du débat, voulait avoir la prépondérance en Allemagne. Or notre intérêt et notre tradition constante ont été de mettre obstacle à cette prépondérance exclusive. Nous aurions, si nous étions passés dans l'un ou dans l'autre camp, abandonné de prime abord le terrain sur lequel nous nous tenions depuis longues années.
Il y avait des objections non moins fortes à traiter d'avance l'agresseur en ennemi. Nous arrivions
ainsi à devenir les soldats d'une cause qui n'était pas la nôtre. M. Drouyn de Lhuys pensait avec raison que le rôle de grand justicier offre pour un gouvernement des inconvénients de toute sorte , et Y que son action militaire doit être employée à sauvegarder l'intérêt national plutôt qu'à redresser les torts faits à des tiers.
Quant aux résultats présumés d'une lutte entre l'Autriche et la Prusse, l'opinion était alors extrêmement partagée : on inclinait plutôt à penser que l'Autriche, ayant une organisation militaire plus éprouvée et des difficultés intérieures moindres, avait de meilleures chances de succès.
Le sort des armes en décida autrement dans la journée de Sadowa. Dès que l'issue de la bataille fut connue, M. Drouyn de Lhuys jugea que le moment de l'abstention était passé. Il y avait un intérêt national et un intérêt européen tout à fait majeurs à ne pas permettre que le vainqueur tranchât, de son propre mouvement, des questions qui affectaient au plus haut degré les puissances voisines de l'Allemagne. M. Drouyn de Lhuys n'entendait nullement donner à une démonstration militaire le caractère d'un commen-
cemeni d'hostilité contre la Prusse, et voulait établir seulement, au moyen d'un acte patent, que l'état territorial de l'Allemagne consacré par les traités ne pouvait être modifié par la volonté d'une seule puissance.
Napoléon III accepta le principe de la démonstration militaire. Un conseil des ministres présidé par lui le 5 juillet décida que le Corps législatif serait réuni extraordinairement, et que le décret de convocation paraîtrait le lendemain.
Le Moniteur universel était alors la feuille officielle de l'Empire. J'ai raconté d'après le récit qui m'a été fait par M. Dalloz, directeur de cette feuille, comment il fut mandé;, le 6 au matin, par M. Drouyn de Lhuys et reçut de lui des reproches très-vifs pour n'avoir pas inséré immédiatement le décret. Des explications qui suivirent, il résulta que l'Empereur, cédant à d'autres instances, avait, dans la soirée de la veille, arrêté l'envoi du décret.
Les arguments par lesquels l'Empereur se laissa toucher et entraîner étaient de plusieurs sortes. On lui disait d'abord que la formation d'un corps d'armée d'observation sur le Rhin
DE M. DROUYN DE LHDYS. lil
équivalait à une déclaration de guerre. M. Drouyn de Lhuys était d'un avis contraire et ne voyait là qu'une de ces mesures vigoureuses qui, en définissant nettement les situations, assurent la paix, bien loin de la compromettre.
Sans vouloir comparer des époques très-dissemblables à beaucoup de titres et qui se touchent par un seul côté, le soin extrême que les ministres prévoyants ont toujours eu de ne pas laisser altérer en Europe l'équilibre des forces, on peut rapprocher la manifestation conseillée par M. Drouyn de Lhuys de celle qui fut faite en Italie par Casimir Périer au début du règne du roi Louis-Philippe. La nouvelle de l'entrée des Autrichiens dans les Légations, en 1832, ayant causé en France une très- vive émotion, Casimir Périer ne voulut pas se borner à un échange de notes diplomatiques et fit occuper Ancône. En apparence, c'était une grande témérité. Le roi Louis-Philippe, à peine affermi sur son trône, se trouvait en face des difficultés inhérentes à un changement de régime; les puissances du Nord ne cherchaient qu'un prétexte pour traduire en actes la mauvaise humeur que la révolution
de 1830 leur causait- le gouvernement dont la ville d'Ancône dépendait avait désiré la venue des Autrichiens et protestait contre l'entrée des Français; une grande partie de l'Europe était mal disposée; l'alliance anglaise était encore bien récente. A Paris, l'émeute grondait dans les rues et mettait continuellement l'existence même du pouvoir en péril. En dépit de circonstances aussi critiques, la manifestation d'Ancône, exécutée avec hardiesse, commentée avec modération et fermeté, eut le résultat qu'on attendait; elle empêcha l'Autriche d'acquérir en Italie une prépondérance inquiétante, et ne fit naître au point de vue de la paix générale aucun des dangers qu'on pouvait redouter.
La situation de Napoléon III, en 1866, était bien autrement favorable. Son autorité n'était pas contestée. L'Empire conservait tout son prestige; ses éléments de faiblesse étaient encore très-dissimulés : s'il avait échoué au Mexique, il n'avait obtenu que des triomphes sur les champs de bataille de l'Europe. A la première nouvelle d'une manifestation sur le Rhin, l'Autriche reprenait immédiatement courage; tout ce que la
Prusse détruisait ou menaçait de détruire eu Allemagne nous servait d'auxiliaire; nous avions des raisons très-plausibles de compter sur l'approbation de la Russie et sur l'abstention de l'Angleterre. Le cabinet de Berlin ne paraissait aucunement préoccupé de la défense des provinces rhénanes, soit qu'il fût résigné d'avance à un sacrifice, soit qu'il eût été dans l'obligation d'op-. poser à l'armée autrichienne tout ce qu'il avait de forces. A l'heure des grandes crises, la trace des dispositions réelles d'un gouvernement doit être cherchée dans ses actes plus que dans ses paroles : l'état dans lequel se trouvaient les provinces rhénanes était plus significatif que toutes les déclarations. On avait souvent dit à Berlin, dans les sphères ministérielles et à la cour, que l'abandon d'un seul village allemand était une combinaison à laquelle personne ne pouvait s'arrêter. Des affirmations semblables comportent toujours une réserve, celle du cas où les intérêts vitaux d'une nation sont en jeu. Jusqu'au jour où un abandon de territoire se réalise, il est qualifié d'impossible. Les dénégations sont, dans une circonstance semblable, la pudeur du
patriotisme. On tient à établir que les résistances les plus vives ont précédé la cession; elle n'est excusable que si elle est forcée. Une des illusions de Napoléon III a été de penser que le roi de rvV Prusse accorderait de gré à gré les compensations territoriales que la France était fondée à réclamer. Ceux des hommes d'Etat prussiens qui y étaient résignés ne pouvaient entrer dans cette voie que sous la pression d'une nécessité patente, inexorable et pouvant être appréciée par tout le monde.
Lorsqu'on lit attentivement les documents, les rapports, les lettres qui concernent cette époque, on demeure convaincu que la formation d'un corps d'armée d'observation aurait eu pour résultat, non pas un mouvement offensif des Prussiens contre nous, qui aurait été fort dangereux pour eux dans la position où ils se trouvaient, mais une proposition d'entente immédiate de leur part.
Un témoignage dont la valeur ne saurait être contestée a été fourni relativement aux embarras qu'une démonstration militaire de la France aurait causés au quartier général prussien, par
M. de Bismarck lui-même, lorsqu'en faisant allusion aux événements de 1866 devant une assemblée allemande, à Berlin, il a dit le 16 janvier 1874 : <c Un petit appoint peu considérable de troupes françaises eût suffi pour faire une armée très-respectable en s'unissant aux corps nombreux de l'Allemagne du Sud, qui, de leur côté, pouvaient fournir d'excellents matériaux dont l'organisation seule était défectueuse. Une telle armée nous eût mis de prime abord dans la nécessité de couvrir Berlin et d'abandonner tous nos succès en Autriche. »
Il n'est guère présumable que la Prusse, ayant à opter entre l'abandon de tous ses succès et un arrangement avec Napoléon III, eût mis longtemps à prendre son parti ; elle eût transigé sans retard, et la mesure proposée par M. Drouyn de Lhuys aurait atteint ses effets avant d'avoir reçu son entier accomplissement. En France, on n'a pas toujours attribué à ce plan de manifestation militaire, dont l'adoption ou le rejet étaient si pleins de conséquences, l'importance qu'il méritait. Pour mettre en relief son opportunité, il a fallu que, huit ans après, les hasards de la tribune
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amenassent M. de Bismarck à expliquer la véritable situation de l'armée prussienne après la bataille de Sadowa. Les paroles que M. de Bismarck a fait entendre au parlement de Berlin, et qui ont été plusieurs fois reproduites, confirment de la manière la plus péremptoire la justesse des vues de M. Drouyn de Lhuys. Il est rare qu'un ministre français ait trouvé dans le discours d'un homme d'Etat étranger, prononcé avec un but tout autre, une aussi éclatante justification.
En 1866, M. Drouyn de Lhuys tenait avant tout au fait d'une démonstration militaire; mais bien que ce fut là le point essentiel, il était indispensable d'envisager à l'avance les complications qu'une lutte pouvait entraîner. Le maréchal Bandon, ministre de la guerre, affirmait que dans le délai d'un mois quatre cent cinquante mille hommes seraient réunis si cela était nécessaire, et que l'ordre de marche pouvait être immédiatement transmis à quatre-vingt mille hommes.
Le premier de ces chiffres a été souvent taxé d'exagération par les adversaires du maréchal. On s'est appuyé pour le contester sur Fimpossi-
bilité où la France s'est trouvée en 1870 d'opposer aux Prussiens des forces suffisantes. Sans entrer à cet égard dans une discussion technique, il est permis de faire remarquer que la mise en œuvre des éléments dont une armée se cornpose, et l'aptitude des chefs à rendre ces éléments utilisables offrent de telles différences qu'on ne saurait tirer de ce qui s'est passé à une époque des conclusions applicables à une autre époque. Un des effets du manque d'organisation est de paralyser les forces militaires d'un pays au point de laisser croire qu'elles font défaut; et d'autre part, une série d'échecs au début de la campagne peut amener dans les services un désordre assez grand pour annihiler des ressources qui sont réellement existantes. Mais il y a d'ailleurs entre les deux situations de 1866 et de 1870 une nuance bien tranchée. En 1870, le gouvernement impérial, qui se mettait en lutte avec un état de choses dont l'Allemagne et l'Europe avaient pris leur parti, devait faire face à des nécessités d'autant plus lourdes et pressantes que son action était isolée. En 1866, au contraire, l'armée française, destinée à agir de concert avec
348 LES QPATRE MINISTÈRES
d'autres, et trouvant des auxiliaires immédiats, pouvait n'être, suivant l'expression employée depuis par M. de Bismarck, qu'un appoint.
Cette question de l'effectif dont la France aurait pu disposer en 1866 a été, pendant les années qui suivirent, l'objet de débats très-vifs. Dans le moment même, elle n'avait pas la portée que des raisons particulières lui firent attribuer ensuite. Lorsqu'on s'aperçut de la faute qui avait été commise en écartant l'idée d'une manifestation militaire aussitôt après Sadowa, on chercha pour couvrir cette erreur une formule brève et facile à répandre, et l'on adopta celle-ci : « Malheureusement nous n'étions pas prêts. » Le maréchal Randon s'est toujours inscrit contre cette assertion et l'a combattue dès qu'il a été libre de recourir à la publicité. Malgré ses réclamations, la formule a fait son chemin ; elle était propagée avec le même zèle par les amis et par les ennemis de Napoléon III. Les premiers s'en servaient pour expliquer l'inaction du gouvernement impérial, et les seconds pour lui reprocher son incurie.
Parmi les considérations qui pesèrent sur l'es-
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prit de l'Empereur au mois de juillet 1866, l'état de nos ressources militaires ne fut pas la principale. L'argumentation qui ébranla Napoléon III appartenait à un ordre d'idées différent. En forçant les Prussiens à borner leurs exigences, lui disait-on, vous travaillez au relèvement de l'Autriche, vous tendez la main à un gouvernement qui représente le vieux monde, l'esprit de routine, la résistance aux nationalités qui demandent leur place, les préjugés surannés, les théories du droit divin, tousles principes, en un mot, dont vous êtes l'adversaire naturel; et vous allez en même temps refroidir vos rapports avec un royaume qui a été créé par vous; car si vous donnez la main à l'Autriche et si les Italiens ne veulent pas se contenter de la Vénétie, vous êtes obligé de leur tenir un langage sévère et au besoin menaçant.
M. Drouyn de Lhuys soutenait, au contraire, j que l'heure était trop grave pour faire un procès de tendance à l'empire d'Autriche, dont le concours nous était indispensable, et que notre action au dehors ne saurait être maintenue sur le terrain qui lui convient si l'on ne met pas soi-
gneusement à l'écart les sympathies ou les rancunes.
La manifestation projetée, qui était plus naturellement placée au lendemain de Sadowa qu'à tout autre instant, resta possible tant que la paix ne fut pas signée. Les sentiments qui dominèrent tout d'abord en Allemagne après le succès inattendu de la Prusse furent la stupéfaction et l'étourdissement. Lorsqu'on put apprécier la manière dont le cabinet de Berlin entendait user de ses victoires, la colère remplaça l'étonnement. J'ai fait remarquer, en m' appuyant sur des citations empruntées aux documents officiels prussiens, combien on dissimulait peu à Berlin l'état réel des choses : il s'agissait d'exercer le droit de conquête sur des pays qui étaient absolument contraires à l'annexion. Ce qu'on violentait pendant les mois de juillet et d'août, c'était, en même temps que l'Autriche, la majorité de l'Allemagne représentée par la ci-devant Diète germanique, qu'on appelait ainsi par dérision; c'était l'instinct libéral qui se voyait sur le point d'être dominé par l'esprit militaire ; c'étaient les populations des Etats secondaires dont le gou-
reniement prussien n'hésitait pas à constater publiquement les répugnances. Aucun ménagement de formes n'adoucissait le joug qui se préparait; on avait bien vu à Francfort que les villes libres ne devaient pas compter sur un meilleur traitement que les princes. Le cabinet de Berlin, qui montrait toutes les rudesses du conquérant, avait assumé toutes les haines qui l'accompagnent.
Plus tard les rapports de la Prusse avec les contrées qu'elle incorporait se sont modifiés; le temps a produit ses effets habituels, fermé les blessures, donné un autre cours aux idées, mis à néant des résistances qui ne trouvaient plus aucun point d'appui, apaisé les ressentiments, fondu les intérêts. Il en est résulté que la campagne entreprise par le gouvernement français en 1870 était un véritable anachronisme; mais jusqu'au milieu du mois d'août 18G6, la majorité de l'Allemagne attendait beaucoup plus qu'elle ne craignait une intervention de la France.
La résolution à prendre sur ce grave sujet dépendit d'une volonté qu'un mal cruel rendait vacillante. Au milieu de souffrances physiques
qui ne lui donnaient guère de relâche, Napoléon III écoutait sans se décider. Il y eut pendant six semaines, entre les inspirations d'une politique prévoyante et la doctrine du laisserfaire, une lutte qui ne se manifestait pas au grand jour, mais qui ne cessa point d'exister à l'état latent. Du 6 juillet au 17 août, les rapports de Napoléon III et de son ministre, soit à Vichy, soit aux Tuileries, présentent un spectacle bizarre et émouvant. Le souverain, affaibli par une douloureuse infirmité, penche invariablement vers la résolution qui demandait le moins d'efforts. M. Drouyn de Lhuys, dans le but de réserver un avenir qui pouvait être bien rapproché à une époque où les événements se développaient avec une telle rapidité, accepte une situation ambiguë, sert d'instrument à une politique débile, formule des notes dont il appréciait l'inanité, sent peser sur lui la responsabilité de faiblesses qu'il déplore, observe avec une égale anxiété les phases de la crise européenne ou celles de la santé impériale, et guette une lueur d'énergie qui eût restitué pour quelques moments à Napoléon III son ancien caractère et à la France son vrai rôle.
Cette lueur ne vint pas. Toutes les tentatives qui furent faites à cette époque pour obtenir qu'une manifestation militaire consacrât le droit de la France à empêcher un remaniement de l'Europe sous l'action d'une seule puissance, restèrent inutiles. La suite a prouvé combien ces tentatives étaient motivées et patriotiques.
Quand l'équilibre a été rompu, les conséquences logiques de la situation se sont produites. Le gouvernement français a souscrit en mars 1871 à la cession de l'Alsace et. de la Lorraine, mais c'est en juillet 1866 qu'il les a perdues.
L'exposé des actes les plus marquants de la carrière de M. Drouyn de Lhuys m'a contraint de raviver des souvenirs pénibles; et je ne l'ai pas fait sans regret. En matière diplomatique, l'avenir est le souci devant lequel tous les autres
35i LES QUATRE MINISTÈRES
s'effacent. Rien n'est plus fâcheux pour un pays que de s'absorber dans la contemplation d'un passé disparu. Les intérêts et les alliances subissent quelquefois des transformations très-inattendues. Devant les faits accomplis et à côté des perspectives que la force des choses peut ouvrir, les récriminations sont oiseuses. Mais quand on prend l'office de narrateur, on ne saurait le remplir impartialement sans s'identifier avec les impressions, les craintes, les espérances ou les inquiétudes qui se faisaient jour sur tous les points de l'Europe, à l'époque où les événements se passaient. L'expression de ces sentiments se lie naturellement au jugement qu'on porte sur l'homme d'Etat qui avait à compter avec eux .
M. Drouyn de Lhuys a été plusieurs fois ministre, et a géré nos relations extérieures pendant sept ans. Sa tâche a été fréquemment interrompue. L'instabilité des chefs de département n'est pas un mal récent; elle tend seulement à s'accroître et à devenir en France un mal chronique. Nulle part les effets nuisibles de cette instabilité ne sont plus en relief que dans le ser-
vice extérieur. Quelles que soient les vicissitudes que la France a éprouvées, elle n'aurait à se plaindre qu'à demi si elle avait emprunté à ses adversaires plusieurs des qualités qui les distinguent : la ténacité, la persévérance, l'aptitude à marcher , pendant un long espace de temps, vers le même but, avec l'aide des mêmes hommes. En Russie, où l'on n'a eu, depuis soixante ans, que deux ministres des affaires étrangères; en Prusse, où la direction de la politique extérieure n'a pas changé de mains depuis 1862, sept années seraient considérées comme une période de début. Chez nous, c'est une longévité ministérielle qui va bientôt devenir invraisemblable.
Les sept années durant lesquelles M. Drouyn de Lhuys a occupé le pouvoir ont été signalées par des alternatives de succès et de revers. A l'époque de la seconde République, comme à l'époque de l'Empire, il a apporté dans la discus-, sion des intérêts français au dehors, qui sont les mêmes sous tous les régimes, une compétence très-universellement reconnue; sa place est considérable dans la mémoire de tous ceux qui ont
été mêlés aux affaires étrangères, parce qu'il représentait, autant que nos mœurs le permettent, les traditions qui sont la base de notre influence et l'esprit de suite sans lequel la diplomatie est impuissante. Il a été pour la dynastie napoléonienne un conseiller qu'on appelle dans les moments difficiles et pour lequel on a plus d'estime que de goût. Ses avis, qui en beaucoup de cas ont été des prophéties, tendaient continuellement à ramener l'Empereur dans les voies que l'expérience a indiquées comme les plus sûres. Napoléon III a tourné le dos à la fortune le jour où il s'est séparé du ministre qui avait eu une large part dans ses meilleurs actes. A chacun des épisodes importants de ce règne de Napoléon III, si brillamment commencé au point de vue extérieur et si douloureusement terminé, on trouve la trace d'un profond antagonisme entre les deux éléments qui se disputaient la prépondérance aux Tuileries : l'élément italien et l'élément français. M. Drouyn de Lhuys personnifiait le second et n'a cessé d'être l'adversaire ou le modérateur de théories dont il apercevait les dangers. Son mérite et son caractère dislinclif ont été de corn-
DE M. DP.OL'YN DE I.1IUYS. 3S"
batlrc des idées plus généreuses qu'applicables. A la politique des nationalités, qui nous a été si funeste, il s'est toujours efforcé de substituer la politique nationale.