‹ Diplomatie et diplomatesChapitre 8 sur 14 · GG. APRÈS SADOWA · texte numérisé non relu

GG. APRÈS SADOWA

La journée de Sadowa eut partout un énorme retentissement; désormais les Prussiens allaient tenir F Autriche à leur discrétion et pouvaient réorganiser l'Allemagne à leur convenance. Dans une pareille situation, ce n'était plus l'Autriche seulement qui était en cause, c'était l'équilibre européen.

M. Drouyn de Lhuys soumit immédiatement à l'Empereur un ensemble de dispositions répondant à la gravité des circonstances : convocation des Chambres, préparatifs militaires pour la formation d'un corps d'observation, neutralité armée; affirmation du droit et de la volonté du gouvernement français de ne pas laisser modifier sans son assentiment les conditions ter-

ritoriales respectives des grandes puissances.

Dans le conseil des ministres du 5 juillet, ce plan fut discuté, chaleureusement soutenu par le maréchal Randon, ministre de la guerre, et adopté. La mesure qui devait précéder toutes les autres était la réunion du Corps législatif. On rédigea, séance tenante, le décret convoquant d'urgence les deux Chambres, afin qu'il parût au Journal officiel le lendemain (3 juillet.

M. Drouyn de Lhuys, ayant constaté le lendemain matin que Y Officiel était muet, adressa les reproches les plus véhéments au directeur du journal, M. Dalloz, qui affirma n'avoir rien reçu. Les éclaircissements demandés aussitôt firent connaître promptement ce qui s'était passé. Dans la soirée du 5, une démarche très-pressante avait été faite par M. Rouher et par M. de La Valette auprès de l'Empereur, qui, sur leurs représentations, avait empêché l'envoi du décret.

Commela non-exécution du plan de M. Drouyn de Lhuys a eu sur la direction des événements un effet considérable, il est intéressant de rechercher quelles étaient la portée réelle et, autant qu'on peut se prononcer en pareille ma-

tière, la conséquence probable des dispositions recommandées par lui.

Dans la décision qui fut prise à ce moment, les influences italiennes ont joué un grand rôle; on souhaitait, au point de vue italien, que la France restât immobile, et Ton s'efforçait de trouver des prétextes plausibles à cette immobilité. La raison mise en avant par les adversaires de la politique de M. Drouyn de Lhuys était que la France, épuisée par les sacrifices que le Mexique lui avait coûté , se trouverait difficilement en état d'entreprendre une guerre européenne. Cette argumentation était formellement contredite par un homme très-compétent, le maréchal Randon, ministre de la guerre. . • ' ' s

Le maréchal déclarait, et la même thèse est soutenue dans ses mémoires avec des détails trèscirconstanciés, que les sacrifices causés par l'expédition du Mexique semblaient fort lourds, parce qu'ils avaient été inutiles; mais que si on les mettait en regard des ressources du pays, il y avait une exagération évidente à présenter cellesci comme épuisées. On avait envoyé au Mexique 28,000 hommes, tandis que la France pouvait

mettre sur pied de guerre un effectif de 450,000 combattants; le nombre des canons embarqués à destination du Mexique ne dépassait pas 60, tandis que nos arsenaux en contenaient plus de 10,000. La conclusion du maréchal était l'assurance donnée par lui que l'armée française était en mesure de faire face aux nécessités que ia situation comportait.

Toute démonstration militaire comporte la possibilité d'une guerre, et la prudence exigeait qu'on se mit en mesure de parer à toutes les éventualités. Mais si l'on se reporte à la situation qui existait alors, on voit combien nous étions fondés à espérer qu'une démonstration énergique suffirait à sauvegarder les intérêts français, sans que nos troupes eussent à livrer le moindre combat.

L'Autriche était plutôt démoralisée que vaincue, ses armées étaient dispersées, son territoire occupé, le chemin de sa capitale ouvert; mais elle avait encore des ressources considérables. Elle venait de céder la Yénétie à l'empereur Napoléon III et retrouvait ainsi la libre disposition d'une excellente armée, si la France le voulait;

car il dépendait de Napoléon III, en rétrocédant la Yénétie aux Italiens de les obliger à s'en contenter et à respecter la frontière autrichienne. Le cabinet de Vienne, libre de tonte préoccupation du côté du sud, pouvait alors opposer aux Prussiens 130,000 hommes aguerris, jusque-là éloignés du théâtre de ses revers, et mis, au contraire, en haleine par la victoire de Custozza. L'arrivée de ce puissant renfort aurait relevé les courages, permis de rallier les débris de la défaite et de mettre à profit la situation avancée des Prussiens dans un pays qui leur était profondément hostile. Toute la population de la Bohême et de la Moravie était encore frémissante. Les contrées que le succès non interrompu et le rapide passage de l'armée prussienne avaient étourdies pouvaient se refermer derrière elle. Même dans le nord de l'Allemagne, un brusque changement n'offrait rien d'improbable. Aux yeux de la majorité des électeurs prussiens, le cabinet de Berlin représentait l'arbitraire \ aux yeux des Etats confédérés, la rupture, à main armée, du pacte qui les unissait. En Prusse, dans le cas d'un échec, un parti nombreux était

prêt à traduire devant l'opinion le ministre qui avait jeté le pays dans la plus terrible des aventures. A Hanovre, à Dresde, à Cassel et surtout le vaste territoire que les troupes prussiennes sillonnaient pour le tenir en respect, on cédait à la force, mais on supportait avec impatience le joug du vainqueur.

Au milieu d'éléments semblables, la nouvelle de la mise sur le pied de guerre d'une partie de l'armée française était faite pour produire un immense effet. Suivant toute apparence, la mobilisation de nos troupes n'aurait amené en Allemagne ni des pourparlers fort longs, ni une campagne nouvelle. La Prusse, placée entre les concessions et les catastrophes, n'aurait pas hésité. En danger de tout perdre, elle aurait souscrit sans difficulté aux demandes que le gouvernement français eût formulées et qui auraient été un simple équivalent, comme aussi une garantie indirecte, des avantages qu'elle s'attribuait à elle-même.

L'abandon dans lequel le gouvernement prussien laissait les provinces rhénanes était digne de remarque. D'après les renseignements parvenus

au ministère de la guerre, à Paris, les garnisons auxquelles restait confiée la garde de ces provinces étaient extrêmement faibles; il semble que le cabinet de Berlin prévit la nécessité où il pourrait être de s'en séparer. Les dégarnir de troupes dans un pareil moment, c'était presque dire qu'on ne ferait pas la guerre pour les défendre.

Quand le projet d'une démonstration militaire accepté d'abord par l'Empereur fut ensuite écarté par lui, M. Drouyn de Lhuys ne se retira pas immédiatement. Cet ajournement de sa démission tint à diverses causes. M. Drouyn de Lhuys était persuadé qu'il fallait agir rapidement; mais, tout en déplorant le retard apporté à des mesures énergiques, il ne désespérait pas d'amener F Empereur à les prendre. A cette époque, et en dépit de l'autorité apparente qui avait été rendue aux Chambres, la volonté impériale restait décisive. Cette volonté n'était pas immuable. Napoléon III avait des alternatives d'irrésolution et de fermeté; sous le coup de nouvelles qui l'auraient rendu moins confiant, ou de procédés qui l'auraient froissé, il pouvait revenir aux idées dont la hardiesse l'avait d'abord effrayé, pourvu qu'il

n'eût pas accentué son attitude en se séparant de ses conseillers officiels. A un autre point de vue, l'impression produite sur les puissances étrangères par les succès du gouvernement prussien était encore mal connue; elle devait être un des éléments qui ébranleraient ou confirmeraient l'Empereur dans les vues que la situation lui inspirait. Tels sont les motifs qui portèrent M. Drouyn de Lhuys à conserver momentanément son portefeuille. Si l'on adopte la théorie plus correcte que judicieuse en vertu de laquelle un ministre dont les propositions ne sont pas acceptées doit se démettre de sa charge, on a lieu de s'étonner que M. Drouyn de Lhuys soit resté aux affaires. Si l'on tient compte des circonstances, on lui sait gré, au contraire, d'avoir gardé ouverte, durant six semaines, la porte que la fortune pouvait prendre pour nous revenir. Les hases de la circulaire que M. de Lavalette écrivit plus tard étaient prêtes; avant qu'elles devinssent la règle de conduite de nos diplomates, ne valait-il pas mieux accorder un sursis à l'amourpropre national et attendre les chances, incidents, résistances, froissements ou péripéties que la

campagne de Sadowa pouvait faire naître ?

lia question de l'attitude que la France prendrait en présence des agrandissements de la Prusse resta ainsi suspendue pendant les mois de juillet et d'août. Tant que les ministres de Napoléon III n'étaient pas changés, le doute pouvait exister sur ses intentions.

Si l'on s' en rapporte à divers symptômes que j'indiquerai tout à l'heure, il est permis decroirequ'on ne se trouva entièrement rassuré à Berlin qu'après la retraite définitive de M. Drouyn de Lliuys.

Un des premiers effets de la campagne avait été de décider l'Autriche à remettre la Vénétie entre les mains de la France. Cette offre comblait les vœux de Napoléon III : d'une part, elle lui permettait de réaliser le programme de 1859; et, \\ d'autre part, elle répondait à une tendance particulière de sou esprit, qui était de se complaire dans le rôle de médiateur. L'apaisement des différends, la distribution des royaumes, l'arbitrage sous toutes ses formes étaient, parmi les attributs de la souveraineté, ceux qui lui semblaient le plus enviables.

Cette disposition eut, à l'époque dont nous

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parlons, des résultats très-fâcheux. Elle entraîna l'empereur Napoléon à disséminer son action et à dépenser pour la protection d'intérêts qui nous étaient étrangers une somme d'efforts qui aurait trouvé un meilleur emploi pour une cause exclusivement française. L'œuvre à laquelle l'Empereur se vouait l'exposait à beaucoup de mécomptes; on pouvait penser qu'ils amèneraient un revirement dans son esprit. C'était l'espoir secret gardé par M. Drouyn de Lhuys, qui servait d'organe aux idées de l'Empereur, en épiant l'heure de le rallier aux siennes.

La médiation proprement dite ne rencontrait pas beaucoup d'obstacles, mais elle comportait un armistice dont personne ne se souciait. Les Autrichiens, en cédant la Vénétie, n'avaient pas eu la pensée d'ouvrir une négociation, mais de reprendre immédiatement la libre disposition de leur armée du Sud. Les Prussiens, enivrés par le

succès, étaient peu disposés à s'arrêter devant une parole de l'Empereur, du moment que cette parole ne s'appuyait sur aucune démonstration effective. Les Italiens étaient blessés de recevoir la Yénétie comme un don, et pour lui donner l'apparence d'une conquête, ils souhaitaient la continuation de la lutte.

La résistance du cabinet de Vienne était la plus facile à surmonter. Ebranlé par ses revers, il n'était pas en mesure de repousser le vœu de Napoléon III. Néanmoins, une grande incertitude régnait, à cet égard, parmi les conseillers de l'empereur François-Joseph. On aurait voulu scinder la question de l'armistice; il était naturel qu'on désirât obtenir par l'intermédiaire de la France un armistice avec l'Italie. L'arrivée de cent trente mille hommes de troupes fraîches sous les muis de Vienne pouvait donner à la situation un nouvel aspect, ou au moins procurer à l'Autriche un succès qui eût fourni une meilleure base de négociation. Mais si un armistice était conclu immédiatement avec la Prusse, on craignait qu'elle ne formulât ensuite des conditions de paix inacceptables. Napoléon III dut

insister beaucoup pour obtenir le consentement du gouvernement autrichien.

Du côté prussien, on devait s'attendre à plus d'obstacles \ ils étaient encore augmentés parla difficulté de joindre le Roi et M. de Bismarck, qui suivaient l'armée et changeaient de résidence chaque jour. M. Benedetti reçut ordre d'aller les trouver ; il rend compte de sa démarche dans une dépêche datée de Czerna-IIora (Moravie), le 12 juillet.

Son voyage avait été entravé par des difficultés matérielles de toute sorte. Plusieurs fois il manqua de quelques heures seulement le roi Guillaume et son ministre, et réussit enfin à rencontrer M. de Bismarck à Zwittau. L'ambassadeur français, arrivé au milieu de la nuit, se fit indiquer sans retard la demeure du président du conseil, qui le reçut aussitôt en lui offrant d'occuper l'un des étages de l'habitation où il était lui-même établi, et dont le propriétaire avait fui à l'approche desPrussiens. Dans celte maisonnette d'une bourgade de Moravie furent agitées des questions qui devaient peser d'un grand poids sur les destinées de la France.

En voyant apparaître M. Benedetti, le comte de Bismarck put craindre un moment que Napoléon III eût modifié ses vues et se fût décidé à quelque manifestation militaire sérieuse qui, en relevant le courage des pays occupés ou menacés, aurait mis la Prusse dans le plus terrible embarras. Les premières paroles qui furent dites rassurèrent le président du conseil. L'ambassadeur français aborda immédiatement l'objet de sa venue, la conclusion d'un armistice, et fit valoir toutes les considérations qui devaient porter le gouvernement prussien à accepter les bons offices de Napoléon III.

En lisant le compte rendu de l'entretien, on est frappé des efforts de M. Benedetti pour donner à un thème assez faible des apparences de vigueur. Il y avait quelque chose d'un peu étrange dans le rôle d'un ambassadeur arrivant au quartier général d'une armée triomphante pour parler des bienfaits de la paix, de la nécessité de la modération, des ménagements à garder vis-à-vis du vaincu, des maux que la guerre entraîne, de l'inconvénient d'imposer des conditions qui froisseraient le sentiment public, et de

DE M. DROUYN DE LIll'VS. 2"I

l'approbation qu'on rencontre en bornant ses exigences après une campagne heureuse.

M. Benedetti emploie toute son adresse a masquer cette anomalie. Il laisse entrevoir le danger que des revendications extrêmes pourraient faire courir à la Prusse ; il va même jusqu'à parler des mesures préventives que des Etats voisins seraient amenés à prendre. Mais il est obligé de se maintenir dans des termes fort généraux, et la nuance est très-bien saisie par son interlocuteur. M. de Bismarck s'aperçoit promptement que rien n'est changé, que les renseignements transmis par le comte de Goltz sur les intentions de Napoléon III n'ont pas cessé d'être exacts, et que M. Drouyn de Lhuys n'a encore regagné quoi que ce soit sur l'esprit de son souverain. Dès lors le but de M. de Bismarck paraît être de grossir l'importance des sacrifices qu'on lui demandait; sans repousser les bons offices de la France, il fait remarquer combien la médiation va nuire à la Prusse; il tient, à l'égard de Napoléon III, le langage le plus déférent et se présente comme un allié respectueux dont on soumet le bon vouloir à une rude épreuve :

(c Bien que notre confiance, dit-il, dans les « dispositions bienveillantes de la France n'en « soit atteinte à aucun degré, nous ne pouvons c cependant nous empêcher de regretter une « interposition qui compromet dans ce qu'ils ont k de plus important les résultats que nous avons « obtenus. »

M. de Bismarck subordonnait d'ailleurs ses décisions à celles de l'Italie, dont le consentement était nécessaire pour la conclusion d'un armistice, aux termes du traité du 8 avril. M. Benedetti avant insisté pour obtenir au moins la suspension des hostilités, un conseil présidé par le Roi fut réuni à Czerna-Hora et décida que les hostilités seraient suspendues pendant trois jours, sans admettre, comme l'ambassadeur français le désirait, que ce délai fût porté à cinq jours. M. de Bismarck, en donnant connaissance de cette décision à M. Benedetti, lui dit que le Roi ne voulait point paraître aux yeux des Autrichiens avoir pris l'initiative de la suspension d'hostilités, et que le meilleur moyen d'en informer les avantpostes autrichiens était d'y envoyer le secrétaire d'ambassade qui se trouvait alors au camp avec

l'ambassadeur. Le but réel de M. de Bismarck était de laisser croire à un accord très-intime entre la France et la Prusse. M. Benedetti essaya vainement d'ébranler une résolution qui n'était pas sans lui causer de l'embarras; mais il ne voulut pas faire échouer, pour une question de détail, la mesure à laquelle Napoléon III attachait personnellement une extrême importance. C'est ainsi qu'on eut le bizarre spectacle d'un secrétaire d'ambassade français allant porter aux avant-postes autrichiens l'avis que les chefs de l'armée prussienne consentaient à s'abstenir de tout mouvement hostile pendant soixante-douze heures.

L'idée sur laquelle M. de Bismarck revenait le plus volontiers à ce moment était celle d'une entente directe avec la France, sans qu'aucune autre puissance intervint. Il tenait principalement à éviter une démonstration militaire de notre part, tant que l'Autriche n'aurait pas été réduite à merci ; et, dans le but de nous prouver que cette démonstration était inutile à la protection de nos intérêts, il disait à M. Benedetti qu'un des résultats de la guerre serait de permettre à

la France et à la Prusse de redresser leurs frontières respectives. Seulement M. de Bismarck formulait ses demandes en termes très-précis et ses offres en expressions très-vagues; il souhaitait que Napoléon III approuvât l'annexion de la Saxe, de la Hesse électorale et du Hanovre. En ce qui regarde la France, elle pourrait librement procéder à la modification de son état territorial ; car avec le concours de la Prusse aucune résistance n'était à craindre, et les deux puissances étaient en mesure d'aplanir de concert toute difficulté qui surgirait. Leur action commune pour le présent comme pour l'avenir devait être féconde et efficace. Dans le règlement des différends qui avaient armé la Prusse et l'Autriche l'une contre l'autre, il importait surtout de tenir l'Europe à l'écart.

On suit le développement de cette pensée dans une dépêche de M. Benedetti datée de Briinn en Moravie, le 15 juillet :

t< Ce qui séduit M. de Bismarck dans la mé- « diation de Sa Majesté, c'est qu'elle exclut dans c son opinion l'intervention des autres cours. c Je ne saurais affirmer que, grâce à la souplesse

« qui chez lui s'unit aisément à la fermeté, il ne » s'empresse, s'il le juge bon, de changer d'avis ; « mais, durant tout mon séjour au quartier « général, il n'a cessé de prétendre que la paix « entre l'Autriche d'une part, la Prusse et l'Italie « de l'autre, doit être conclue avec le concours « exclusif de la France, intervenant à titre de m médiatrice, et nullement dans une conférence « européenne. Le président du conseil m'a « déclaré qu'une assurance personnelle de l'Em- « pereur lui garantissant, en termes plus ou « moins généraux, le bon vouloir de Sa Majesté « sur certains points essentiels, notamment en (c ce qui concerne la contiguïté des frontières de « la Prusse et le lien à établir entre elle et les « Etats de l'Allemagne du Nord, satisferait le « Pioi. Dans ce cas, a ajouté le président du « conseil, l'armistice pourrait être conclu sans « retard, en réglant uniquement, au besoin, la « situation respective des armées, sans toucher « aux questions politiques, si l'Italie, toutefois, « n'y met pas obstinément obstacle. »

De ce côté-là, en effet, Napoléon III rencontrait la plus grande difficulté à faire prévaloir ses

désirs, en ce qui concernait l'armistice. Battus par les Autrichiens à Custozza, les Italiens éprouvaient un amer regret de ne pas devoir la Vénétie à leurs propres efforts , et pensaient que si la campagne se terminait immédiatement, l1 Italie resterait contestée comme puissance militaire. Il fallut exercer sur le cabinet de Florence une véritable pression pour le décider à accepter le don gratuit d'une province. En Autriche et en Prusse on avait accepté, tout d'abord, la médiation ; les objections portaient sur l'armistice; à Florence, la médiation elle-même trouvait peu d'accueil. Quelques passages des dépêches que le baron de Malaret, ministre de France auprès du roi Victor-Emmanuel, écrivait à ce moment, montreront à quel degré d'irritation et de mauvaise humeur le gouvernement italien était parvenu.

t< On s'obstine généralement à voir une sorte « d'humiliation pour le sentiment national et « pour sa dignité militaire dans la forme que « l'empereur d'Autriche a voulu donnera la cesce sion de la Yénétie L'opinion publique en

« est venue à considérer comme un malheur la « perspective d'une paix dont les conditions

DE M. DROUYM DE LIIUYS. -2"

sont cependant de nature à satisfaire les vœux

Jes plus légitimes et les plus ardents du pays

j A de très-rares exceptions près, les hommes habituellement les plus sensés et les plus calmes partagent en ce moment l'émotion gé- '. nérale.

« La dépêche par laquelle vous me faites i l'honneur de m'annoncer l'acceptation par c S. M. le roi de Prusse de la médiation de l'Empereur m'est parvenue à neuf heures du '. soir. Votre Excellence m' ayant ordonné par le même télégramme d'insister auprès du gouvernement italien pour arrêter une effusion x de sang devenue inutile, j'ai cru que cette com- / munication ne souffrait aucun retard, et je me '. suis rendu immédiatement au ministère des

t affaires étrangères M. Visconti-Yenosta

:< m'a fait observer que si la dépèche de Votre

:< Excellence établissait clairement l'acceptation,

de la part de la Prusse, de la médiation de

t l'Empereur, elle ne parlait point de l'armis-

t tice. Selon lui, il était fort possible que la

suspension des hostilités en Allemagne ne

fût point la conséquence nécessaire de la mé-

diation acceptée; et dans l'incertitude, l'Italie ne pouvait se condamner à l'inaction avant de i s'être préalablement concertée avec son alliée. M. Visconti-Venosta a d'ailleurs ajouté qu'il

< lui serait impossible de donner une réc ponse officielle sans avoir pris l'avis de ses i collègues. Je n'ai pas manqué de représenter c à M. le ministre des affaires étrangères qu'en i admettant qu'il y eût incertitude en ce qui ( touche l'armistice, la vie des hommes me paraissait chose assez précieuse pour qu'il valût

< la peine de ne pas l'exposer inutilement, jus-

( qu'à ce que la question fût éclaircie La

( pensée m'est venue qu'en voyant immédiatei ment M. le président du conseil, j'aurais quel- ( que chance d'éviter un délai dont les consét quences pouvaient n'être pas sans gravité, t M. Visconti-Venosta, à qui j'ai fait part de i mon intention, ne m'en a pas dissuadé; mais ( il m'a demandé la permission de se rendre ( avant moi chez INI. le baron Ricasoli, afin de c conférer avec lui sur l'important sujet dont je

me proposais de l'entretenir. Il m'eût été dift ficile de ne point déférer à ce vœu. J'ai, en

« conséquence, prié M. Visconti-Venosta d'an- « noncer ma visite, et ne me suis rendu au mite nistère de l'intérieur que quelques moments « plus tard. Lorsque j'y suis arrivé, j'ai trouvé « M. le baron Ricasoli qui en sortait lui-même, <( sans m' attendre, ce qui m'a semblé d'un mau- « vais augure. Il est cependant rentré sur ma « demande, et je lui ai exposé le but de ma vite site en termes à peu près analogues à ceux (( dont je m'étais servi avec M. le ministre des « affaires étrangères. Après m' avoir écouté pente dant quelques instants, M. le président du « conseil m'a interrompu pour me dire qu'il « comprenait parfaitement la situation; que, a dans son opinion, ni l'Italie ni la Prusse « n'étaient en droit de suspendre les hostilités (( sans s'être préalablement mises d'accord; que « si la Prusse avait agi autrement, elle avait « mal observé les stipulations de son traité avec « l'Italie, et que, quant à lui, il ne pouvait « prendre de détermination en ce qui concerne (( la suspension ou la poursuite des opérations (( militaires avant de connaître, par la cour de « Berlin elle-même, la résolution à laquelle le

« roi Guillaume avait jugé à propos cle s'arrêter. « Il a ajouté qu'une plus longue insistance de « ma part lui donnerait lieu de croire que mon « projet était de l'intimider. J'ai été, je l'avoue, « un peu surpris du ton assez sec de M. le pré- (t sident du conseil, et particulièrement de la (? phrase que je viens de citer en dernier lieu. « Je lui ai répondu que de moi à lui, pas plus « que de lui à moi, il ne pouvait, en aucun cas, « être question d'intimidation; que si, contre <' mon gré et contre mon habitude, il m'était « arrivé de laisser échapper, dans le cours de la « conversation, quelque parole qui lui ait paru « malsonnante, j'étais prêt à lui en faire des « excuses; mais que je ne le croyais point, et « que, dans le cas où il n'aurait rien à me repro- « cher qu'une insistance à laquelle il n'avait pas « d'ailleurs laissé le temps de devenir importe tune, je le priais de considérer que cette in- « sistance m'avait été commandée par la dépêche « même dont je venais de donner lecture, et que (f tout le respect que je professais pour sa per- « sonne ne pouvait me dispenser d'obéir aux « ordres de mon gouvernement. M. le président

« du conseil ayant eu la bonté de reconnaître la « justesse de mes observations, j'ai jugé à prom pos de mettre fin à un entretien dont je ne (? pouvais espérer aucun résultat satisfaisant. « Après avoir dégagé ma responsabilité person- « nelle et celle du gouvernement de l'Empereur, « en constatant que j'avais accompli fidèlement « et en temps opportun les ordres que Votre Ex- (t cellence m'avait donnés, j'ai dit à M. le baron « Ricasoli que j'allais transmettre exactement à

c. Paris la réponse qu'il m'avait faite J'ai

{'. cru devoir, Monsieur le ministre, vous rendre « compte, avec quelques détails, d'un incident « auquel je n'attache pas grande importance, v j'entends la boutade fort inattendue du ba- (t ron Ricasoli. M. le président du conseil est, « dit-on, assez sujet à ce genre d'excentricités, « et il appelle cela de la dignité et de l'indépen- « dance. Quoi qu'il en soit, nous nous sommes

« quittés en très-bons termes

« Les dernières communications que j'ai eu a 1 honneur de vous adresser vous ont tenu au « courant de l'état de l'opinion publique à Flo- (t rence. On s'est montré, et l'on se montre en-

b core, clans les principales villes de l'Italie, « surtout dans celles du Nord, fort oublieux d'un

" passé qui est cependant bien près de nous

r Je crois, pour mon compte, que si le gouvernent ment du Roi avait cherché sérieusement à cal- " mer les emportements de l'opinion publique, « à dissiper ses erreurs, à la ramener enfin dans " la voie de la vérité et du bon sens, l'Italie au- " rait épargné à ses amis attristés le spectacle et dune nation qui s'insurge contre sa bonne ". fortune et qui parle de sacrifier à un faux point et d'honneur ses intérêts dans le présent, ceux « de sa politique dans l'avenir, et cette repu tact tion d'habileté, de prudence et de finesse qui <c est la seule chose que nous ne lui avons pas '.'. donnée. Malheureusement, il n'en a pas été « ainsi. Bien que M. le baron Ricasoli m'ait « tenu, dans le principe, un langage relative- « ment raisonnable, je ne pense pas qu'il ait ci rien fait pour calmer une agitation puérile, à

'.t force d'être excessive On a fait ici de

« grands efforts pour amener la Prusse à ne ce point accepter l'armistice. Si, comme onpour- « rait le supposer, d'après les nouvelles d'Aile-

(( magne publiées en Italie, le cabinet de Berlin u n'est pas fâcbé d'avoir un prétexte pour con- » tinuer les hostilités, il est à craindre cpie ce « prétexte ne lui soit fourni par le gouvernece ment du Roi. »

Depuis la victoire des Prussiens, l'Italie avait beaucoup augmenté ses exigences. Elle ne se contentait plus de la Yénétie, qui lui apparaissait autrefois comme l'entier accomplissement de ses vœux. Ses journaux réclamaient le Trentin, l'Istrie avec le port de Trieste, la Dalmalie et quelques autres possessions de la république de Venise. En cas de refus de l' Autriche, on ne parlait rien moins que de faire traverser les Alpes à une armée qui opérerait sa jonction avec les Prussiens sous les murs de Vienne.

En dépit des dispositions belliqueuses qui régnaient à Florence, la force des choses, plus que les instances de Napoléon III, amena le gouvernement italien à donner son consentement à l'armistice, le 23 juillet. Mais le baron Ricasoli eut soin de constater qu'il ne pouvait s'opposer à une mesure acceptée par la Prusse et l'Autriche. Il ajoutait que l'éloignement de divers

corps de troupes, parmi lesquelles il citait les volontaires de Garibaldi, pourrait rendre difficile un temps d'arrêt complet et immédiat dans les opérations militaires, particulièrement dans les contrées où les communications sont souvent arrêtées par des obstacles matériels.

Le but de cette réserve était de revendiquer à la paix tous les territoires où flotterait le drapeau italien. Gomme les nécessités de la guerre contre la Prusse avaient obligé l'Autriche à dégarnir sa frontière méridionale, les incursions des corps francs avaient trouvé peu de résistance. En organisant des manifestations populaires dans les pays occupés, il devait être facile, plus tard, de soutenir que les habitants demandaient une réunion à l'Italie.

Si nos efforts avaient servi la cause de l'humanité, ils avaient eu peu de résultat en ce qui nous concernait. On se rendait fort bien compte, à Berlin, des embarras qu'une médiation telle-

ment laborieuse causait à l'Empereur. M. de Bismarck commençait à espérer qu'un remaniement de l'Allemagne s'opérerait sans qu'on eût à compter avec nous, et que la Prusse pourrait tout acquérir sans avoir rien à céder. Après la suspension d'hostilités, et pendant qu'on discutait les bases de l'armistice, le roi Guillaume avait transporté sa résidence au château de Nikolsbonrg. M. Benedetti , qui avait passé quelques instants à Vienne, vint rejoindre le Roi au quartier général.

La présence d'un diplomate au lieu de campement d'une armée trouve sa justification naturelle lorsqu'il a des paroles très-sérieuses à prononcer. Dans l'hypothèse contraire, cette présence n'est pas sans inconvénient. 11 y a une certaine incompatibilité entre les arguments qu'un négociateur est habitué à employer et ceux qui ont cours dans une réunion de chefs d'armée, où l'idée d'une limitation des droits de la victoire est difficilement admise. Lorsque les plénipotentiaires autrichiens, qui étaient amenés, eux, par une dure nécessité en face du vainqueur, parurent à Nikolsbourg, M. Benedetti s'efforça de faciliter

leurs rapports avec les représentants de la Prusse. Aux uns il disait : « Acceptez les conséquences de la défaite » ; aux autres : « N'abusez pas de vos succès, a Ses habiletés de forme donnaient quelque ampleur à sa situation ; mais cette ampleur était factice. On l' écoutait avec courtoisie, sans tenir grand compte de ses avis, qui étaient dépourvus d'autorité parce qu'ils manquaient de sanction.

Pendant ce temps, l'ambassadeur du roi Guillaume à Paris ne restait pas inactif. Mettant à profit la disposition de l'Empereur à s'occuper directement avec les agents étrangers des affaires les plus graves, sa crainte de voir échouer la médiation, son penchant à distribuer des territoires, ses préjugés contre les Autrichiens, l'état de sa santé, les imprudentes déclarations qu'il avait faites publiquement au sujet de la mauvaise délimitation de la Prusse, M. le comte de Goltz obtenait de lui la promesse de laisser résoudre dans le sens des désirs du cabinet de Berlin la question de la contiguïté des territoires. Par cet euphémisme, M. de Bismarck entendait l'incorporation à la monarchie prussienne du Hanovre,

de la Hesse électorale et d'une partie de la Hesse grand-ducale. Les résultats de cet entretien furent considérables. M. de Bismarck s'en servit immédiatement pour peser à Nikolsbourg sur les plénipotentiaires autrichiens, et produisit la dépêche télégraphique du comte de Goltz. Comme cette question de l'agrandissement de la Prusse aux dépens des petits Etats nous intéressait presque au même degré que l'Autriche, il était difficile que cette dernière puissance, après sa défaite, écartât une condition que la France ne trouvait pas exorbitante. Toutefois, par suite même de l' ambigu* té des termes, une grande marge restait à la discussion. L'enivrement de la victoire était devenu tel dans le camp prussien que M. de Bismarck y jouait le rôle de modérateur. Ses vues restaient au-dessous des projets du Roi et des prétentions des chefs de l'armée. M. de Bismarck avait toujours les yeux fixés sur Paris. Tant qu'un acte patent, tel qu'un changement de ministère, n'avait pas irrévocablement engagé Napoléon III dans les voies de la résignation, un revirement d'opinion, un changement de politique, un accord avec d'autres puissances

n'avaient rien d'impossible. La préoccupation constante de M. de Bismarck était d'agir rapidement, de maintenir, autant que possible, la cour des Tuileries sous l'influence italienne, de persuader à Napoléon III que la ruine des Autrichiens était l'affermissement de sa dynastie, et d'empêcher M. Drouyn de Lhuys de ressaisir l'action qu'il avait exercée longtemps sur l'esprit de l'Empereur.

Dans les affaires de détail, M. de Bismarck conservait l'attitude qu'il avait prise tout d'abord, celle d'un allié rempli de déférence, animé des sentiments les plus sympathiques et disposé à toutes les concessions que la force des choses ne lui interdisait pas. L'Empereur, pour donner un corps et une vie à la médiation dont l'initiative lui appartenait, usait son influence dans des questions secondaires : tantôt des indications étaient données en son nom à Nikolsbourg sur la manière dont le grand-duc de Hesse pourrait être indemnisé des territoires qu'on lui prenait sur la rive droite du Rhin; tantôt M. Benedetti recevait ordre d'interposer ses bons offices pour que- le chiffre de la contribution de guerre à

payer par l'Autriche fût abaissé de 25 millions de thalers à 20 millions; après avoir admis l'établissement d'une confédération du Nord sous la direction de la Prusse, nous luttions péniblement dans le but d'obtenir que les Etats du Sud eussent également la faculté de se réunir en confédération .

Plus la France était discrète dans ses démarches, plus les récriminations contre son ingérence augmentaient. On n'observait point dans la presse les égards dont M. de Bismarck eût trouvé, en ce qui le concernait, imprudent de s'affranchir. Beaucoup de Prussiens qui, au début, et pour ne pas perdre les fruits de la campagne, eussent fait le sacrifice des provinces rhénanes, étaient venus à s'indigner sincèrement de l'appui que le gouvernement français prêtait à l'établissement d'une confédération des Etats de l'Allemagne du Sud.

Néanmoins, les paroles dites par l'Empereur au comte de Goltz n'avaient été ni officielles, ni précises, et la grande question que tout le monde se posait alors, celle de savoir si la France laisserait s'accomplir sans résistance le plan de la Prusse, n'était pas encore tranchée.

L'idée d'une compensation à attribuer à la France, dans le but de rétablir l'équilibre qui allait être rompu à son détriment, était tellement dans l'air, que M. de Bismarck lui-même y faisait volontiers allusion en cherchant à diriger l'attention de Napoléon III vers d'autres pays que l'Allemagne.

Un témoignage de cette disposition est consigné dans la lettre adressée de Berlin le 25 juillet à M. Drouyn deLhuys parMJLejeyxe^Jiélia«îe, quixemptissait -enJIabsence de M. Benedettiles fonctions de chargé d'affaires et qui avait passé quelques jours avec lui au quartier général prussien, à Zwittau et à Briinii. M. de Béhaine mentionne l'entretien qu'il a eu la veille de sou départ de Briïnn avec le comte de Bismarck. Ce dernier, après avoir parlé avec admiration et orgueil des exploits de l'armée prussienne, ajouta que Napoléon III, si les accroissements de la Prusse lui donnaient de l'ombrage, n'avnit. qu'un parti à prendre, c'était de se tourner du côté de la Belgique. M. de Bismarck s'étendit avec complaisance sur les avantages qu'une combinaison semblable offrirait.

Des invitations si peu déguisées n'étaient pas sans causer quelque embarras à M. de Béhaine, ainsi qu'on le voit par la fin de sa lettre :

« Nous touchions le seuil de la maison où « M. de Bismarck avait bien voulu me donner « l'hospitalité, lorsqu'il finissait l'exposé de ce (c programme. Je me hâtai de dire bonsoir à mon « compromettant interlocuteur, après lui avoir « fait observer, sur le ton de la plaisanterie, que, <( non content d'appliquer un système nouveau « à l'Allemagne, il avait l'ambition de faire école (( en Europe; ce qu'il ne contesta point. Je ne « fais point un pas à Berlin sans voir qu'il a o déjà formé beaucoup de professeurs pour ré- « pandrc, avec moins d'originalité, il est vrai, « les idées que je n'ai pas cru devoir laisser « ignorer à Votre Excellence. »

Une autre dépêche adressée, dans les derniers jours de juillet, à M. Drouyn de Lhuys parle prince de La Tour d'Auvergne^ ambassadeur de France à Londres, est également un indice des préoccupations causées à tous les gouvernements par cette pensée des dédommagements que la France pouvait demander.

2f)2 LES QUATRE MINISTÈRES

Les ministres anglais avaient naturellement, à propos de la Belgique, des vues très-différentes de celles de M. de Bismarck, mais ils semblaient, eux aussi, partager l'impression générale que la France ne laisserait pas changer les bases de l'équilibre européen sans rien réclamer pour elle-même.

(« Lord Stanley me disait, il y a peu de jours, i dans une conversation d'un caractère d'ail- { leurs tout intime : La France peut chercher ( des compensations du côté de l'Allemagne, si ( elle estime qu'un agrandissement trop consi- ' dérable de la Prusse lui en fait une nécessité.; : l'Angleterre, vraisemblablement, ne s'y oppoi serait pas sérieusement. Aussi longtemps que ( l'Egypte, Constantinople, ou la Belgique, vis- ( à-vis de laquelle nous sommes liés par des en- : gagements formels, ne seront pas mis en cause, i nous nous abstiendrons, j'ai lieu de le croire, ? d'intervenir dans les affaires du continent; t mais si vous attachez du prix au maintien de ' la paix, évitez de soulever aucune de ces trois i questions. Il va sans dire, ajoutait lord Stani ley, que je ne vous parle pas comme ministre,

(( mais simplement comme un homme qui juge « les sentiments de son pays d'après les siens « propres . »

La Russie, sans se prononcer sur les agrandissements de la Prusse, nous prêtait un appui indirect, en proposant la réunion d'un congrès. Dans les circonstances où l'on se trouvait, demander un congrès, c'était dire que l'équilibre européen pouvait être modifié seulement par l'assentiment de toutes les puissances, et non par la volonté d'une seule.

Pendant qu'on cherchait dans les capitales de l'Europe les éléments d'une entente, lecabinelde Berlin travaillait à la réalisation de ses vues avec une assurance qui pouvait avoir le double résultat d'intimider les uns et d'éclairer les autres.

En dehors du fait même de la conquête, le commentaire qu'on y donnait n'était pas sans importance. Une fois les annexions opérées, on s'occupa de les justifier. Quand les généraux eurent accompli leur œuvre, les jurisconsultes entrèrent en scène et établirent, de la manière la plus nette, que les procédés de la Prusse étaient entièrement conformes aux doctrines de Wattel,

29i LES QUATRE MINISTÈRES

l'oracle de la vieille diplomatie, et à celles de plusieurs autres écrivains dont les ouvrages sur le droit des gens sont restés célèbres. On publia sur ce sujet une consultation assez curieuse, dans laquelle était discutée la position respective de la couronne de Prusse et des princes dépossédés au point de vue du droit des gens. Cette consultation ne fut pas mise directement dans les journaux de Berlin ; elle parut dans la Gazette de Silésie et fut ensuite reproduite par le Moniteur prussien à titre de travail remarquable. En voici la teneur :

r Pendant des années, les cours de Hanovre, k de Dresde, de Cassel, de Darmstadt, de Nascr sau, de Meiningen, de Pieuss (ligne aînée), « ont suivi une politique hostile à la Prusse. Le « 14 juin 1866, elles ont adopté la motion auc tricbienne demandant la mobilisation de Tarer mée fédérale contre la Prusse. Cette motion " constituait une violation grave du droit fédé- « rai, lequel n'admettait une mobilisation qu'en « tant qu'elle serait dirigée contre un ennemi « étranger, et non contre un Etat confédéré. A " partir du 14 juin, le droit fédéral était anéanti ;

« il n'existait plus de diète de Francfort, et l'asn semblée qui y siégeait ne représentait plus (.'. qu'une coalition antiprussienne, aveugle in- « strument de la cour de Vienne. Nonobstant k cet acte patent d'hostilité, qui constituait déjà c par lui-même un légitime casits belli3 la « Prusse a accordé aux trois premières cours « énumérées ci-dessus un délai pour délibérer, et « leur a offert l'expédient honorable de rester « neutres pendant la lutte gigantesque qui allait k éclater entre les deux puissances. Ce n'est « qu'après leur réponse négative à cet ultimac tum que la Prusse leur a déclaré la guerre et v. qu'elle a envahi leur territoire. Ou ne saurait « imaginer une conduite plus loyale, un respect m plus scrupuleux des principes et des formes c du droit international.

" Les États des princes ennemis furent c. promptement conquis par les armes victom rieuses de la Prusse. Pieste à examiner comc ment on pourra mettre fin à la guerre ac « tuelle.

k Le droit des gens connaît deux moyens de « finir légitimement une guerre : 1° le traité de

paix. Il est nécessaire d'y recourir quand l'Etat victorieux se trouve, malgré ses succès, en présence d'un pouvoir encore debout. Ainsi, pour ce qui concerne l'Autriche, la guerre ne pourra cesser qu'en vertu d'un traité solennel de paix, parce que l'empereur François- Joseph continue à être un véritable monarque en possession d'un pouvoir souverain effectif; et les territoires autrichiens occupés par nos troupes, en supposant qu'on voulût les acquérir, ne passeraient légitimement sous la domination prussienne que s'ils étaient régulièrement cédés. Jusque-là, nous ne sommes que les détenteurs de ces territoires 2° Le second moyen de terminer légitimement une guerre est la conquête complète du territoire ennemi, dcbellalio. La conquête complète rend tout traité de paix superflu et même impossible, parce que l'Etat victorieux ne se trouve plus en présence d'un pouvoir politique ayant, au point de vue du droit des gens, la capacité de contracter. Le cas, nous le répétons, se présente quand tout le territoire est conquis. D'après les principes du

DE M. DROl'YN DE LIIUYS. 097

<t droit des gens, un prince complètement dè-

k possédé n'est plus, en effet, un véritable sou-

« verain; il devient un particulier auquel on

« laisse, par courtoisie, le titre dont il jouissait

« antérieurement, mais sans lui reconnaître les

« privilèges réels de la royauté Tous les

« auteurs anciens et modernes qui ont écrit sur « le droit des gens sont unanimes à reconnaître « qu'il est superflu de traiter avec un État cornet plétement occupé, soit monarchie, soit réputé blique, comme Francfort-sur-le-Mein, et que « le sort de cet État se trouve fixé par le droit de h la conquête. Nous citerons sous ce rapport, « en première ligne, l'autorité de Wattel (Droit « des gens, titre Iï, paragraphe 201), l'oracle « de l'ancienne diplomatie. Il dit : « ...a. Mais « si l'Etat entier est conquis, quel traitement <ç pourra lui faire le vainqueur, sans sortir des « bornes de la justice? Quels seront ses droits

h sur sa conquête? Le vainqueur peut se

« mettre simplement à la place du souverain qu'il t( a dépossédé. Enfin le conquérant peut goûte verner sa conquête comme un État à part, en <i y laissant subsister la forme du gouverne-

ce ment » Heffter, clans son Droit des gens

« (Vôlkerrecht, paragraphe 178), et Bluntscbli, « dans son Droit moderne (Modernes Kriegs- « recht, paragraphe 185), s'expriment clans le k même sens.

« Ce sont là les principes d'après lesquels la cou- « ronne de Prusse devra régler sa conduite dans « les circonstances présentes. Vis-à-vis de l'once pereur d'Autriche, un traité clepaix est indis- « pensable ; mais la Prusse ne fera pas aux dyce nasties dépossédées l'honneur de traiter avec « elles, puisqu' elles ne jouissent plus d'une sou- « veraineté effective. La couronne de Prusse, « en vertu du droit de la guerre, est autorisée à « garder les Etats complètement occupés par ses c armées, et il est inutile qu'elle fasse certifier ce son titre de possession par un acte quelconque. c< La restauration de l'une ou de l'autre des dycc nasties dépossédées serait donc impur acte de « générosité, une faveur de la part de la cou- « ronne de Prusse. Ce serait une dotation ex « jure novo dont la Prusse aurait à faire lesconce ditions. Nous n'examinerons pas ici la quescc tion de savoir s'il serait avantageux pour les

DE M. DROUYX DE LHOYS. 29»

ce intérêts de la Prusse et propice à la régénérait tion de l'Allemagne d'accorder une grâce de « cette espèce à des princes régulièrement dék chus de leur couronne, et qui ne se plieraient « qu'avec une rage secrète (ingrimm) au nouvel « ordre de choses ; mais nous nous bornons à (( faire ressortir un point qui nous paraît trèsce important, c'est que la Prusse a expressément « déclaré qu'elle ne combattait que les gouvertt nements, non les peuples. Cette déclaration c l'oblige à respecter, autant que faire se peut, (( leurs droits, leurs institutions politiques et, et avant tout, l'intégrité de leurs territoires reste pectifs. Piien ne blesserait plus profondément « les populations que le morcellement arbitraire « de leur sol, auquel le temps a prêté une indice vidualité historique La Prusse a fait, sous

ce ce rapport, une triste expérience. Rien ne lui et a valu autant d'ennemis que le partage de la ce Saxe, en 1815. La population annexée s'est

h promptement assimilée au peuple prussien

ce Mais dans les contrées restées saxonnes s'est ce développé , par contre , la haine antipruscc sienne, qui dure jusqu'à nos jours. Sien 1815

la Saxe tout entière avait été réunie à la Prusse, Dresde serait depuis longtemps une ville aussi prussienne de sentiments que Breslau et Magdebourg. Puisse cette expérience ne pas se renouveler Ayons confiance dans la force

d'assimilation de notre Etat encore jeune et expansif; elle a déjà fait merveille; elle est destinée à atteindre des résultats considérables encore. »

Malgré l'autorité qui s'attache au nom des trois publicistes cités dans ce mémoire, et sans entrer dans la discussion des thèses qu'il leur attribue, on a peine à admettre que l'envahisseur acquière tous les droits par le seul fait qu'il a pris tout le territoire, et que l'Etat envahi, monarchie ou république, encoure une déchéance légale si les vainqueurs peuvent établir qu'ils ne lui ont rien laissé. La Suisse, la Belgique, la Hollande, dont la superficie est restreinte et qui peuvent être exposés, dans un moment de crise, à une occupation totale, souscriront difficilement aune doctrine qui, en cas d'invasion, écarterait comme contraire au droit des gens toute réclamation de leur part.

On pouvait se demander aussi, en lisant le passage relatif à l'abus de pouvoir de la diète germanique, quelle était la sanction du droit fédéral, si la mobilisation dirigée contre un État confédéré était une mesure absolument interdite. Enfin, et même dans le cas où la Diète aurait réellement outre-passé ses pouvoirs, il est contestable que la promulgation d'une sentence mal fondée anéantisse, ipso facto, le tribunal qui l'a prononcée.

Vis-à-vis d'une armée victorieuse, aucune objection n'a de poids. Les discours royaux, les proclamations, les décrets de prise de possession sont pleinement d'accord avec la thèse soutenue par les jurisconsultes.

Dans le projet de loi sur les annexions, on ne vise qu'un seul texte. Nous prenons possession, dit le roi Guillaume, en vertu de l'article 55 de la charte constitutionnelle. En se référant à cet article, on trouve simplement : ce Sans le consentement des deux Chambres, le Roi ne peut devenir le souverain d'autres Etats. »

Ce consentement devait, en effet, être présumé. Une nation ne refuse pas des avantages

semblables. Les nouvelles élections faites au moment où la guerre éclatait avaient d'ailleurs sensiblement modifié la composition de la seconde Chambre. Élue pendant une crise qui mettait en jeu l'existence même de l'Etat, elle n'avait pas montré vis-à-vis des ministres des dispositions aussi hostiles que ses devancières; et elle subissait l'ascendant qu'une série de succès inespérés et incontestés donnait au Gouvernement. Mais l'assentiment qu'on demandait aux deux Chambres était une conséquence des événements plutôt qu'un titre de possession.

Les considérants accompagnant le projet de loi et destinés à en indiquer l'esprit ne laissent aucune incertitude sur les principes que le cabinet de Berlin avait l'intention de faire prévaloir :

" Nous, Guillaume, par la grâce de Dieu, etc., (t faisons savoir par les présentes ce qui suit: Les « gouvernements du royaume de Hanovre, de « l'électorat de Hesse et du duché de Nassau, " ainsi que la ville libre de Francfort, en s'as- « sociant à la conduite hostile de la ci-devant « diète germanique, se sont mis en guerre ou-

« verte avec la Prusse; ils ont repoussé lespro- « positions d'alliance que la Prusse a faites à « plusieurs reprises, même à la dernière heure, « en leur offrant de leur garantir l'intégrité de « leurs territoires ; ils ont pris une part active à « la guerre de l'Autriche contre la Prusse et en « ont appelé au sort des armes pour eux et pour « leur pays. D'après les décrets delà Providence, « le sort a décidé contre eux. La nécessité police tique nous force à ne point leur rendre Taua torité souveraine dont ils ont été dépouillés « par la victoire de nos armées... Nous savons « fort bien qu'une partie seulement des habi- « tants est pénétrée avec nous de cette nécessité. « Nous honorons les sentiments de fidélité et « d'attachement que ces populations ont voués (f à leurs maisons ci-devant régnantes et à leur <c indépendance politique. Nous avons la con- « fiance que leur participation à ce développe- « ment progressif de la grande communauté na- « tionale, jointe aux ménagements dont on usera (f à l'égard de légitimes intérêts particuliers, face cilitera la transition inévitable. Nous invia tons les deux Chambres du Parlement à ac-

c corder leur consentement aux annexions prov. jetées, a

L'allusion aux décrets de la Providence semble pins naturellement applicable aux cas où l'issue d'un combat peut être douteuse; il n'en était pas ainsi pour les petits Etats du nord de l'Allemagne, et surtout pour les villes libres. Dans une lutte matérielle entre la ville de Francfort, qui n'avait ni force militaire sérieuse, ni murailles, et le gouvernement prussien, qui mettait en marche une armée formidable, on ne voit pas bien comment la Providence aurait pu se prononcer en faveur de Francfort.

Une autre remarque était également amenée par la lecture du document qui précède. Au moment de l'entrée en campagne, on affirmait que la guerre entreprise par la Prusse était dirigée contre les gouvernements, et non contre les populations. Deux mois plus tard, on disait dans les décrets de prise de possession : Les gouvernements ayant appelé au sort des armes pour eux cl pour leur pays, le sort a décidé contre eux. Il y avait une contradiction évidente à séparer, au début de la lutte, les souverains des peuples, et à

DE M. DROL'YX DE LHUYS. 303

déclarer après la victoire qu'ils étaient solidaires. Ces deux thèses ne s'accordaient que sur un point, la volonté bien positive d'effectuer l'annexion ; le seul tempérament apporté à la mesure consistait à respecter, suivant les principes émis dans le mémoire qui a été cité plus haut, l'intégrité de chaque Etat en le prenant tout entier.

De l'aveu même du cabinet de Berlin, la grande majorité des habitants du territoire incorporé à la Prusse était hostile à la réunion. Cet aveu donnait aux puissances qui avaient contribué à l'établissement de la Confédération germanique un terrain de discussion très-solide ; car si elles pouvaient difficilement empêcher une réunion opérée de commun accord, elles étaient parfaitement en droit de ne pas ratifier une conquête.

Sous ce rapport, le gouvernement prussien fournissait journellement à l'Europe des arguments contre lui. M. de Bismarck, ayant à défendre sa politique devant la seconde Chambre, s'exprimait ainsi :

" Notre ambition est grande, modérons-la, au tf lieu delà stimuler. Aux termes mêmes des pré- « liminaires de paix, le règlement des rapports

( internationaux de la Confédération du Sud ' avec celle du Nord est réservé. Tout lien n'est ' donc pas rompu; laissons à l'avenir le soin ( de décider ce qu'il en adviendra. 11 s'agit, t avant tout, de savoir si le sentiment des po- { pulations et des gouvernements se modifiera. ? Aujourd'hui, quand des militaires prussiens ' fraudassent la ligne de démarcation, ils sonl > exposés aux fureurs de la foule. Xe u'ouldions ' pas. Je crois qu'il faudra n'établir qu'un lieu i très-flottant entre le Nord et le Midi ; aulret ment, comment ferions-nous accepter l'alr liance à un État comme la Bavière? Pour la ( Confédération du Nord, nous agirons diffé- ' remment. Avant tout, il faut éviter que des ' populations sœurs des nôtres, ayant avec ( elles beaucoup d'affinités, ne soient amenées à

- lutter encore une fois contre notre armée. ' Pour en arriver là, il y a deux ou trois mé- • tbodes. L'une est l'incorporation pure et sim- ' pie, la fusion absolue avec la Prusse, malgré la ' résistance des populations et les répugnances ' des fonctionnaires et des militaires liés par

- leurs serments aux anciennes dynasties. Nous

triompherons de ces difficultés à la manière allemande, par la douceur, les ménagements et le temps, et non tout d'un coup, à la façon des peuples qui ont conservé les traditions de domination romaine. La seconde méthode consiste à partager la souveraineté de manière qu'il y ait, pour ainsi dire, un souverain civil et un souverain militaire. Nous sommes obligés par les circonstances à devoir user de cette méthode en Saxe.

« ... Une troisième méthode est le démembrement des pays conquis. Nous aurions pu amoindrir le Hanovre, la Saxe, la Hesse électorale, etc. Mais c'est ce que nous avons fait en Saxe, et mal nous en a pris; Dans ce qui est resté de l'ancien royaume de Saxe, les populations nous ont pris en haine... n

Il s'agissait donc, on ne cherchait pas à le dissimuler, d'une entreprise violente dans laquelle

la Prusse avait les populations et les gouvernements contre elle. Les Etats secondaires de l'Allemagne voyaient s'étendre devant eux les perspectives les plus sombres. Ceux que le cabinet de Berlin appelait dédaigneusement dans les documents officiels ce la ci -devant diète germanique, les ci-devant maisons régnantes » , étaient frappés à la fois dans leurs droits, leur importance sociale et dans leur dignité; les uns perdaient absolument leur indépendance, les autres craignaient de n'en conserver que l'ombre ; leur seule pensée à ce moment était de se soustraire au joug qui les menaçait; ils invoquaient partout un appui, et, sous le coup de la terreur que leur inspirait la Prusse, faisaient aux agents français des ouvertures significatives. Notre chargé d'affaires à Berlin, M. Lefèvre de Bébaine, écrivait, le 10 et le 11 août, à M. Drouyn de Lhuys :

k M. de Bismarck a réclamé, avant-hier soir, h de M. von der Pfordten, la remise immédiate « à la Prusse de Mayence, commandée par un « général bavarois.,. — Pas avant la signature " de la paix, lui a répondu M. von der Pfordten,

DK M. DPOUYN DE LHCYS. 309

qui m'a donné ce renseignement à titre confidentiel. Je me suis contenté de dire à M. von der Pfordten que j'allais informer Votre Exi cellence... Dans le cours de l'entretien que <. M. von der Pfordten a eu avec moi, j'ai con- > stammeut évité de répondre aux arguments ( employés par mon interlocuteur pour me déi montrer, et les dangers que la chute ou la ' quasi-médiatisation des Etats secondaires du ; Sud entraînerait pour la France, et les avan- '. tages que nous trouverions à étendre sans i retard une main protectrice sur les dynasties t qui sont aujourd'hui à la merci de la Prusse. tt Des quatre Etats situés au sud du Mein, c c'est la Bavière qui se trouve aux prises avec

r les exigences les plus cruelles L'idée

t de consentir à ces énormes sacrifices met ( M. von der Pfordten au désespoir. M. de < Bismarck ne conteste pas que ces rigueurs i soient excessives, mais il fait remarquer que ' la cour de Munich n'a pas, comme le grand- '. duché de Hesse, le grand-duc de Bade et le '. roi de Wurtemberg, à invoquer l'appui d'une ' grande puissance; dès lors, ajoute-t-il, la Ba-

m vière doit payer pour les autres. Un mot de « l'Empereur, m'a dit M. von der Pfordten, " nous sauverait des dangers de cet isolement w désastreux ; et il m'a instamment prié de si- ». gnaler à votre attention cet état de choses.

r Le baron de Dalwigk a également déjà conr féré avec M. de Bismarck. Le chef du cabinet a de Darmstadt ne paraît pas disposé à se prêter « à la pensée de la Prusse d'opposer les intérêts « du grand-duché de Hesse à ceux de la Bavière ; r et M. de Dahvigk marcherait d'accord jusqu'à ". présent avec son collègue de Munich. Le pré- « sident du conseil lui a annoncé la résolution r d'annexer la haute Hesse et de dédommager r le grand-duc en lui assurant la possession r d'une partie du Palatinat. M. de Dahvigk s'est « récrié, en déclarant que son souverain tenait « fort peu à s'agrandir sur la rive gauche du r Rhin, considérant le voisinage de la France '.'. comme plus compromettant que jamais, dans " les circonstances actuelles. La même pensée « inspirait, j'ai lieu de croire, M. von der Pfordr ten, quand il m'a dit que le Palatinat était le '< territoire dont la conservation préoccupait le

' moins la Bavière... M. de Bismarck a fait à i M. de Dalwigk la même déclaration qu'à '. M. von der Pfordten, relativement à Mavence. ? Il a demandé que, sans attendre l'expiration ( de l'armistice, cette position importante fût i remise à la Prusse. M. von der Pfordten m'a ' parlé de Mayence, au moment où je prenais congé de lui, évidemment avec le désir de donner à la communication qu'il me chargeait de transmettre à Votre Excellence un cachet tout particulier d'urgence et de solennité. " M. de Dalwigk, lui, a été plus explicite encore 5 il m'a dit que la France devrait entier sans délai dans le Palatinat et la Hesse rhénane; il m'a assuré que nous n'y trouverions ni haines, ni préjugés nationaux très-difficiles

à surmonter Il m'a parlé de l'immense

effet que produirait une démonstration hardie de la France sur l'esprit de ces populations du Midi, qui ne sont encore aujourd'hui qu'étourdies et stupéfaites par les victoires de la Prusse. J'ai demandé à M. de Dalwigk s'il ne m'exprimait pas là une opinion personnelle, et je ne lui ai pas caché que M. von der Pford-

« ten ne m'avait autorisé en rien à supposer k qu'il la partageât. M. de Dalwigk m'a affirmé « que son collègue de Bavière jugeait la situa- « tion exactement cemme lui. Ils étaient réduits r au silence, a ajouté le plénipotentiaire hessois; « ils ne pouvaient pas ouvertement nous appert 1er, mais ils seraient heureux de nous voir « venir tout de suite. L'entrée immédiate des

(' troupes franraispa flans 1p Pnlgfrinaf pendrait

(( aussitôt au midi de l'Allemagne le courage de u résister aux envahissements de la Prusse... >> Plusieurs passages de la dépêche qui précède méritaient une grande attention. Il se présentait là peut-être une de ces occasions dont M. Drouyn de Lhuys avait eu le vague instinct, lorsque, malgré le rejet de ses propositions, il garda le portefeuille des affaires étrangères et consentit à rester l'instrument d'une politique qui ne répondait pas à ses vues, dans la persuasion que le cours des événements ramènerait l'Empereur à des idées plus pratiques. Une démarche que la France venait de faire dans le hut d'obtenir des rectifications de frontières avait reçu à Berlin un accueil poli, mais décourageant. Il y avait dans

DE M. DR0ÏYN DE LHTJYS. 313

cet échec les éléments d'un retour à une situation meilleure. On pouvait se placer nettement sur un nouveau terrain, abandonner cette médiation que les Autrichiens trouvaient inutile, les Italiens humiliante et les Prussiens dommageable, se rallier au thème russe sur la nécessité d'un congrès, dénier au cabinet de Berlin le droit de dissoudre la Confédération germanique contre le vœu de la majorité de ses membres et sans l'assentiment de l'Europe, recourir à des mesures conservatoires pour ne pas laisser préjuger les questions, prendre un gage qu'on aurait annoncé l'intention de restituer le jour où la Prusse se serait déclarée prête, soit à rentrer dans ses limites, soit à négocier sur la base de concessions territoriales réciproques; montrer enfin un drapeau de résistance qui n'aurait pas tardé à grouper autour de lui de nombreux adhérents. Matériellement, !a saisie du gage, d'après les renseignements qu'on avait, et en tenant compte des ouvertures qui étaient faites aux agents français, ne paraissait pas offrir de grands obstacles; moralement, elle était pleinement justifiée par les prétentions croissantes et hautement avouées de la Prusse.

Mais, à une heure si décisive, rien ne peut agir sur l'esprit de Napoléon III. Ses agents le renseignent, ses conseillers naturels l'avertissent; il oppose une froide indifférence à tous les efforts qui sont faits pour lui démontrer les périls de l'abstention. Son objection habituelle est que sa qualité de médiateur lui interdit toute démarche et même toute observation ayant un caractère comminatoire. C'était aller au-devant d'un refus, dès qu'il s'agissait de nos intérêts. Dans l'état de crise où se trouvait alors l'Allemagne, le gouvernement français pouvait faire des conditions; il était certain d'échouer s'il se bornait à faire des demandes.

Tant que les puissances belligérantes n'avaient signé que des préliminaires, l'entrée en scène de la France pouvait amener des changements considérables. Après le traité de Prague, que la Prusse et l'Autriche signent le 23 août, les derniers doutes sur l'attitude de Napoléon III disparaissent. M. de Bismarck, très-bien informé de tout ce qui se passe à Paris, n'ignore plus que la retraite de M. Drouyn de Lhuys est imminente, qu'il garde à titre provisoire la direction des af-

faires, et que les idées combattues par lui triomphent définitivement.

On voit s'opérer alors un revirement trèsmarqué. Une dépêche écrite de Vienne le 2 septembre par le duc de Gramont indique clairement la disposition du gouvernement prussien à renoncer aux ménagements qui avaient été observés vis-à-vis de nous aussi longtemps que les questions étaient pendantes. Cette disposition se manifeste d'abord à propos des affaires de Saxe. Le roi Jean ayant invoqué l'appui de l'Autriche et demandé les bons offices de la France, Napoléon III avait cru devoir faire transmettre quelques paroles en sa faveur, dans une mesure extrêmement discrète. M. de Bismarck s'empare de cette circonstance et tient à établir que le premier effet des recommandations de la France en faveur des princes allemands sera de compromettre ceux qui en auraient été l'objet.

« Dès que les négociations du traité de paix « entre l'Autriche et la Prusse ont été terminées, « M. le baron de Brenner s'est rendu à Berlin, et chargé par le gouvernement autrichien d'in- « tervenir en faveur du roi de Saxe en appuyant

sa réclamation sur le texte des préliminaires

de paix acceptés à Nickolsbourg M. le

comte deBismarck paraît avoir fort mal accueilli les observations du plénipotentiaire et, d'après le rapport de ce dernier, n'aurait même pas employé à son égard un langage fort correct

Il (M. de Bismarck) devait déclarer au baron { de Brenner que l'intervention de l'Autriclic ? et de la France en faveur du roi de Saxe n'au- ' rait d'autre effet que d'aggraver le sort de ce t souverain. »

Ce langage offrait un contraste singulier avec la déférence antérieurement montrée par M. de Bismarck et avec l'assurance donnée en mainte occasion par lui aux agents français du désir qu'il avait de marcber d'accord sur tous les points avec Napoléon III.

Le changement de procédés du comte de Bismarck est plus accentué encore dans un entretien qu'il eut le 10 septembre avec le cbargé d'affaires de France à Berlin. M. de Bismarck, sous l'impression des nouvelles favorables que l'ambassade prussienne lui envoie de Paris, n'hésite plus à prendre des coudées franches; il

niet de côté les égards de forme, comme on se débarrasse d'un vêtement incommode, et n'est pas fâché de montrer (jue le moment où de pareils égards s'imposaient, est passé.

Jusqu'à la guerre de 1866, la France était représentée à Francfort, à Cassel et à Hanovre par des ministres plénipotentiaires; le gouvernement de l'empereur Napoléon III se proposait de mettre à leur place des consuls. Cette mesure, qui résultait de la nouvelle organisation de l'Allemagne, était plutôt de nature à satisfaire le cabinet de Berlin qu'à le froisser. M. Lefèvre de Béhaine, qui avait été chargé de porter à la connaissance du président du conseil le projet du gouvernement, ne croyait nullement qu'une affaire semblable dût soulever des difficultés :

(t Je comptais, dit M. Lefèvre de Béhaine, « sans l'impression que mes ouvertures, pour- « tant assez discrètes, au sujet de la réorganisa- « tion de notre représentation consulaire, allaient 'j. causer à M. de Bismarck. Il partit de là pour " me dire que nous violions, à chaque instant, « l'esprit qui avait présidé à la rédaction des k préliminaires de paix ; que nous prétendions

intervenir clans la constitution de la Confédération du Nord, ce qui était inadmissible et tout à fait de nature à modifier l'esprit général de la politique prussienne.

m L'expression de mon visage, à défaut de paroles que je ne prononçai pas, trahit à M. de Bismarck mon profond étonnement.

Comme pour justifier ces sorties étranges, il s'étendit en reproches sur notre intervention en faveur de la Bavière et de la Hesse grandducale; il me parla de la modestie excessive à laquelle nous avions obligé la Prusse de réduire ses prétentions vis-à-vis des cabinets de Munich et de Darmsladt ; enfin il se plaignit amèrement de nos fréquentes ingérences dans les affaires de Saxe, en me disant que nous désertions ainsi l'esprit et la lettre des préliminaires de paix Depuis la nouvelle de la

retraite de l'honorable M. Drouyn de Lhuys, c'était la première fois que je voyais M. de Bismarck... Il fut un temps encore bien présent à mon souvenir où jamais, à aucun prix, " réminent homme d'Etat n'aurait eu de pareils abandons de paroles et de pensées. . . J'ai rompu

(( sans regret un entretien aussi stérile. » Le petit incident que je viens de rapporter est une sorte d'épilogue de la campagne de Sadowa, en ce qui concerne nos rapports avec la Prusse. Tant qu'une intervention de notre pays fut à craindra, nous recevions les témoignages de la plus extrême déférence. Dès que M. Drouyn de Lhuys, qu'on savait opposé à la politique d'effacement, disparait, une brusque modification coïncide avec sa retraite. Les rudesses de langage de M. de Bismarck, je me hâte de l'ajouter, n'ont été que passagères ; mais la disposition est restée la même. Pendant les années qui suivent, nos réclamations les plus justes ne trouvent plus d'accès. Lorsque dans cette fatale journée du 5 juillet 1866, contrairement aux avis de M. Drouyn de Lhuys, le gouvernement impérial a montré une résignation à laquelle personne ne s'attendait, il ouvrait la série des échecs que notre diplomatie a éprouvés pendant trois ans, et à la suite desquels Napoléon IIF, devenu téméraire, après avoir refusé d'être ferme, aborda, sans auxiliaires, une lutte imprudente, en essayant de remonter, dans les conditions les plus

défavorables, le courant qu'il avait imprudemment laissé grossir.

La carrière politique de M. Drouyn de Lhuys a été close par la démission qu'il donna au moment où le traité de Prague entrait en vigueur. On a mentionné plusieurs fois à la tribune du Corps législatif les angoisses patriotiques que ressentirent les hommes d'État français, en 18G6. Le mot n'a été que trop justifié, mais l'histoire ne doit pas mettre sur la même ligne ceux qui se bornaient à les décrire et ceux qui proposèrent résolument les moyens d'y mettre fin, sans franchir les limites de la prudenceou du droit.

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