LE CHRETIEN SEUL PEUT RENDRE A DIEU
LE CULTE d'amour
qu'il réclame DE l'hOMME (i)
E qui me paraît le caractère du vrai cuite n'est pas de craindre Dieu comme on craint un homme puisf^^^Ç^vJ sant et terrible, qui accable quiconque ose lui résister. Les païens offraient de l'encens et des victimes à certaines divinités malfaisantes et terribles pour les apaiser. Ce n'est point là l'idée que je dois avoir du Dieu
(i) Lettres sur la Religion, adressées au Duc d'Orléans , depuis le Régent.
créateur : il est infiniment juste et tout-puissant ; il mérite sans doute d'être craint , mais il n'est à craindre que pour ceux qui refusent de l'aimer et de se familiariser avec lui, La meilleure crainte qu'on doive avoir à son égard est celle de lui déplaire et de ne faire pas sa volonté. Pour la crainte de ses châtiments , elle est utile aux hommes égarés de la bonne voie, parce qu'elle fait le contre-poids de leurs passions, et qu'elle sert à réprimer les vices; mais enfin cette crainte n'est bonne qu'autant qu'elle lève les obstacles, et qu'en les levant elle prépare l'amour. 11 n'y a point d'homme sur la terre qui voulût être craint par ses enfants sans en être aimé : la crainte seule des punitions n'est point ce qui peut entraîner un cœur libre et généreux.
Quand on ne pratique les vertus que par cette seule crainte, sans aucun amour du vrai bien, on ne les pratique que pour éviter la
souffrance; et, par conséquent, si on pouvait éviter la punition en se dispensant de pratiquer les vertus, on ne les pratiquerait point. Non-seulement il n'y a point de père qui veuille être honoré ainsi , ni d'ami qui veuille donner le nom d'amis à ceux qui ne tiendraient à lui que par de tels liens ; mais encore il n'y a point de maître qui voulût ni récompenser des domestiques, ni s'affectionner pour eux , ni les choisir pour son service , s'il les voyait attachés à lui par la seule crainte , sans aucun sentiment de bonne volonté. A plus forte raison doit-on croire que Dieu qui ne nous a faits capables d'intelligence et d'amour, que pour être connu et aimé de nous, ne se contente pas d'une crainte servile, et veut que l'amour, qui vient de lui comme de sa source, retourne à lui comme à sa fin. Je comprends même qu'il ne suffit pas d'aimer ce Dieu comme nous aimons toutes les
choses qui nous sont commodes et utiles; il ne s'agit pas de le mettre à notre usage et de le rapporter à nous ; il faut , au contraire , nous rapporter entièrement à lui seul ^ ne voulant notre propre bien que par le seul motif de sa gloire et de la conformité à sa volonté et à son ordre.
O Dieu ! vous êtes mon vrai Père ; c'est vous qui m'avez donné mon corps, mon âme, mon étendue et ma pensée ; c'est vous qui avez dit que je fusse , et j'ai commencé à être, moi qui n'étais pas; c'est vous qui m'avez aimé, non parce que j'étais déjà, et que je méritais déjà votre amour; mais, au contraire, avant que je commençasse à être, et que votre amour prévenant fît de moi quelque chose d'aimable; c'est donc mon néant que vous
avez aimé dès l'éternité pour lui donner l'être et pour le rendre digne de vous.
O Dieu! je vous dois tout, puisque j'ai tout reçu de vous, jusqu'au tnoi, qui a tant reçu de vos mains bienfaisantes! Je vous dois tout, ô bonté intinie! mais que vous donnerai-je? Vous n'avez pas besoin de mes biens qui viennent de vous. . . Je ne les ai que d'emprunt, et vous les possédez en propre... Que vous donnerai-je donc? Il n'y a que le seul moi que je sois libre de vous offrir ; mais ce que j'appelle moi n'est pas moins à vous que tout le reste. Encore une fois, que vous donneraije, moi qui ai tout reçu de vos mains? Vous voulez seulement que je veuille cet ordre, qui est le bonheur de toute créature; mais, afin de me le faire vouloir, vous m'en montrez audehors tous les charmes pour me le rendre aimable; et de plus, vous entrez, par les attraits de votre grâce, au-dedans de mon
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cœur pour en remuer les ressorts , et pour me faire aimer ce qui est si digne d'être aimé. Ainsi , vous êtes tout ensemble l'objet et le principe de mon amour ; vous êtes tout ensemble l'aimant et le bien-aimé...
Il n'y a que la religion chrétienne qui consiste dans l'amour de Dieu. Les autres religions ont consisté dans la crainte des dieux qu'on voulait apaiser et dans l'espérance de leurs bienfaits, qu'on tachait de se procurer par des honneurs ^ des prières et des sacriiices. Mais la seule religion enseignée par Jésus- Christ nous oblige à aimer Dieu plus que nous-mêmes, et à ne nous aimer que pour l'amour de lui. Elle nous propose pour paradis le parfait et éternel amour; elle exige le renoncement à nous-mêmes , abneget semet-
îpsum, c'est-à-dire l'exclusion de tout amourpropre, pour nous réduire à nous aimer par charité, comme quelque chose qui appartient à Dieu et qu'il veut que nous aimions en lui. Ce renversement de tout l'homme est le rétablissement de l'ordre et la naissance de l'homme nouveau.
Il faut qu'une puissance supérieure tourne l'homme contre lui-même, pour le forcer à prononcer cette sentence foudroyante contre son amour-propre. Il n'y a rien de si évidemment juste , et il n'y a rien qui révolte si violemment le fond de l'homme idolâtre de soi. Dieu ne peut être suffisamment reconnu que par cet amour suprême : Nec alitur ille nisi amando, dit souvent saint Augustin. D'où vient donc que presque tous les hommes ont pris le change? Ils ont mis le sacrifice des animaux , de l'encens et des autres dons en la place du moi, victime qu'il fallait immoler.
Dites à l'homme le plus simple et le plus ignorant qu'il faut aimer Dieu , notre Père , qui nous a faits pour lui ; cette parole entre d'abord dans son cœur , si l'orgueil et l'amourpropre ne le révoltent pas; il n'a aucun besoin de discussion pour sentir que voilà la religion tout entière. Or , il ne trouve ce vrai culte que dans le christianisme... Tout autre culte n'est point une religion... Le christianisme n'est que le renversement de l'amour-propre et l'établissement du vrai culte de Dieu par un amour suprême... On trouve la vraie religion par le cœur et non par l'esprit. En effet, on la trouve simplement par l'amour d'un Dieu infiniment aimable... L'amour de Dieu décide de tout sans discussion , en faveur du christianisme. C'est en ce sens que l'âme est naturellement chrétienne, comme parle Tertullien.
AUX PERSONNES DE LA COUR yS
La religion est amour. Aimer Dieu et en communiquer l'amour aux autres hommes, c'est exercer le cuite partait. Dieu est notre Père; nous sommes ses entants. Les pères de la terre ne sont point pères comme lui ; ils n'en sont que l'omore. Nous lui devons la connaissance, la vie, l'être et tout ce que nous sommes. Faut-il que nous, qui avons tant d'horreur de l'ingratitude d'iiomme à homme sur les moindres bienfaits , nous fassions gloire d'une ingratitude monstrueuse à l'égard du Père de qui nous avons reçu le fond de notre être ! Faut-il que nous usions sans cesse des dons de son amour pouj; violer sa loi et pour l'outrager! Voilù les vérités fondamentales de la religion , que la raison même renferme. La religion n'ajoute ù la probité mon-
daine que la consolation de faire, par amour et par reconnaissance pour notre Père céleste, ce que la raison nous demande elle-même en faveur des vertus.
La religion ne nous présente rien que de conforme à la raison, que d'aimable, que de touchant, que de digne d'être admiré, dans tout ce qui regarde les sentiments qu'elle nous inspire et les mœurs qu'elle exige de nous. L'unique point qui puisse révolter notre cœur est l'obligation d'aimer Dieu plus que nousmêmes et de nous rapporter entièrement à lui. Mais qu'y a-t-il de plus juste que de rendre tout à Celui de. qui tout vient , et que de lui rapporter ce moi, que nous tenons de lui seul ? Qu'y a-t-il , au contraire , de plus injuste que d'avoir tant de peine à entrer dans un senti-
AUX PERSONNES DE LA COUR yS
ment si juste et si raisonnable? C'est l'amourpropre aveugle, effréné, insatiable, tyrannique, qui veut tout pour lui seul, qui nous rend idolâtres de nous-mêmes, qui fait que nous voudrions être le centre du monde entier et que Dieu même ne servît qu'à flatter nos vains désirs. C'est lui qui est l'ennemi de l'amour de Dieu. Voilà la plaie profonde de notre cœur.
Caractères de r amour de ^ieu ( i )
A vraie manière d'aimer vos proches, c'est de les aimer en Dieu et pour Dieu. Les hommes ne connaissent point l'amour de Dieu : faute de le connaître, ils en ont peur et s'en éloignent. Cette crainte fait qu'ils ne peuvent comprendre la douce familiarité des enfants dans le sein du plus tendre des Pères.
Ils ne connaissent qu'un Maître tout-puissant et rigoureux ; ils sont toujours contraints avec lui, toujours gênés dans tout ce qu'ils font. Ils font à regret le bien , pour éviter le
( 1 ) Au Duc de Bourgogne.
châtiment; ils feraient le mal, s'ils osaient le faire et s'ils pouvaient espérer l'impunité. L'amour de Dieu leur paraît une dette onéreuse : ils cherchent à l'éluder par des formalités et par un culte extérieur qu'ils veulent toujours mettre à la place de cet amour sincère et effectif. Ils chicanent avec Dieu même, pour lui donner le moins qu'ils peuvent. O mon Dieu , si les hommes savaient ce que c'est que vous aimer , ils ne voudraient plus d'autre vie et d'autre joie que votre amour!
Cet amouf ne demande de nous que des mœurs innocentes et réglées. Il veut seulement que nous fassions pour Dieu tout ce que la raison nous doit faire pratiquer. Il n'est pas question d'ajouter aux bonnes actions qu'on fait déjà ; il n'est question que de faire , par amour pour Dieu, ce que les honnêtes gens qui vivent bien font par honneur et par amour pour eux-mêmes. Il n'y a à retrancher que le
yS DIRECTION CHRÉTIENNE
mal, qu'il faudrait retrancher quand même nous n'aurions d'autre principe que la vraie raison. Pour tout le reste, laissons-le dans l'ordre que Dieu a établi dans le monde : faisons les mêmes choses honnêtes et vertueuses , mais faisons-les pour Celui qui nous a faits et à qui nous devons tout.
Cet amour de Dieu ne demande point de tous les chrétiens des austérités semblables à celles des anciens solitaires , ni leur solitude profonde , ni leur contemplation ; il ne demande , d'ordinaire , ni les actions éclatantes et héroïques, ni le renoncement aux biens légitimement acquis , ni le dépouillement des avantages de chaque condition : il veut seulement qu'on soit juste, sobre, modéré dans l'usage convenable de toutes ces choses ; il veut seulement qu'on n'en fasse pas son dieu et sa béatitude , mais qu'on en use suivant son ordre et pour tendre vers lui.
Cet amour n'augmente point les croix ; il les trouve déjà toutes semées dans toutes les conditions des hommes. Nos croix nous viennent de l'infirmité de nos corps et des passions de nos âmes; elles viennent de nos imperfections et de celles des autres hommes avec qui nous sommes obligés de vivre. Ce n'est pas l'amour de Dieu qui nous cause ces peines; au contraire, c'est lui qui nous les adoucit par la consolation dont il assaisonne nos souffrances. Il diminue même nos croix, à mesure qu'il modère nos passions ardentes et notre sensibilité , qui sont la source de tous nos véritables maux. Si l'amour de Dieu était parfait en nous, en nous détachant de tout ce que nous craignons de perdre ou que nous désirons d'acquérir, il finirait toutes nos douleurs et nous comblerait d'une paix bienheureuse.
Pourquoi donc tant craindre l'amour, qui
ne fait aucun de nos maux, qui peut les adoucir tous , et qui ferait entrer avec lui dans nos cœurs tous les biens? Les hommes sont bien ennemis d'eux-mêmes, de résister à cet amour, et de le craindre.
Le précepte de l'amour, loin d'être une surcharge au-dessus de tous les autres préceptes , est au contraire ce qui rend tous les autres préceptes doux et légers. Ce qu'on fait par crainte et sans amour est toujours ennuyeux, dur, pénible , accablant. Ce qu'on fait par amour , par persuasion , par volonté pleinement libre , quelque rude qu'il soit aux sens , devient toujours doux. L'envie de plaire à Dieu qu'on aime fait que, si on souffre, on aime à souffrir ; la souffrance qu'on aime n'est plus une souffrance.
Cet amour ne trouble, ne dérange, ne change rien dans l'ordre que Dieu a établi. Il laisse les grands dans la grandeur, et les fait
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petits sous la main de Celui qui les a faits grands. Il laisse les petits dans la poussière, et les rend contents de n'être rien qu'en lui. Ce contentement dans le lieu le plus bas n'a aucune bassesse et fait une véritable grandeur.
Cet amour règle et anime tous les autres amours que nous devons aux créatures. Nous n'aimons jamais tant notre prochain, que quand nous l'aimons pour Dieu et de son amour. Quand nous aimons les hommes hors de Dieu , nous ne les aimons que pour nousmêmes. C'est toujours , ou notre intérêt grossier, ou notre intérêt subtil et déguisé, que nous cherchons en eux. Si ce n'est pas l'argent, la commodité, la faveur, que nous y cherchons , c'est la gloire de les aimer sans intérêt; c'est le goût, c'est la confiance, c'est le plaisir d'être aimés par des gens de mérite , qui flattent notre amour- propre bien plus
qu'une somme d'argent ne le flatterait. C'est donc nous-mêmes que nous aimons uniquement dans tous nos amis , que nous croyons aimer. Aimer autrui pour soi , c'est l'aimer bien imparfaitement ; c'est plutôt amourpropre que vraie am.itié.
Quel est donc le moyen d'aimer ses amis ? C'est de les aimer dans l'ordre de Dieu ; c'est d'aimer Dieu en eux; c'est d'y aimer ce qu'il y a mis , et de supporter , pour l'amour de lui, la privation de ce qu'il n'y met pas. Quand nous n'aimons nos amis que par amour -propre, l'amour -propre, impatient, délicat, jaloux, plein de besoins et vide de mérites , se défie sans cesse et de soi et de son ami : il se lasse , il se dégoûte ; il voit bientôt le bout de ce qu'il croyait le plus grand; il trouve partout des mécomptes ; il voudrait toujours le parfait , et jamais il ne le trouve ; il se pique, il change, il ne peut se reposer
nulle part. L'amour de Dieu, aimant sans rapporter ses amis à soi, les aime patiemment, avec leurs défauts. Il ne veut point trouver en eux plus que Dieu n'y a mis; il n'y regarde que Dieu et ses dons : tout lui est bon , pourvu qu'il aime ce que Dieu a fait , et qu'il supporte ce que Dieu n'a pas fait , mais qu'il a permis, et qu'il veut que nous supportions pour nous conformer à ses desseins.
L'amour de Dieu ne s'attend jamais de trouver la perfection dans la créature. Il sait qu'elle n'est qu'en Dieu seul , et il est ravi de dire à Dieu , comme saint Miciiel : Qui est semblable à vous? Tout ce qu'il voit d'imparfait lui fait dire : Vous n'êtes pas mon Dieu. Comme il n'attend la perfection d'aucune créature , il n'est jamais mécompte en rien. Il aime Dieu et ses dons en chaque créature, selon le degré de bonté de chacune. Il aime moins ce qui est moins bon ; il aime
mieux ce qui est meilleur : il aime tout, parce qu'il n'y a rien qui n'ait quelque petit bien qui est le don de Dieu , et que les plus méchants , tandis qu'ils sont encore en cette vie , peuvent toujours devenir bons, et recevoir les dons qui leur manquent.
Il aime pour Dieu tout ce qui est l'ouvrage de Dieu , et que Dieu lui commande d'aimer. Il aime davantage ce que Dieu a voulu lui rendre plus cher. Il regarde dans un père mortel le Père céleste ; dans un frère , dans un cousin , dans un ami, les liaisons étroites que la Providence a formées. Plus les liens sont étroits dans l'ordre de la Providence, plus l'amour de Dieu les rend fermes et intimes. Peut-on aimer Dieu , sans aimer toutes les choses dont il nous a commandé l'amour? C'est son ouvrage, c'est ce qu'il veut nous faire aimer ; ne le ferons-nous pas ?
Il est vrai que nous aimerions mieux mou-
rir que d'aimer quelque chose plus que lui. Il nous dit dans l'Evangile : Si quelqu'un aime son père ou sa mère plus que moi, il n'est pas digne de moi (i). A Dieu ne plaise donc que j'aime plus que lui ce que je n'aime que pour lui ! Mais j'aime de tout mon cœur, pour l'amour de lui , tout ce qui me le représente, tout ce qui renferme ses dons, tout ce qu'il a voulu que j'aimasse. Ce principe solide d'amour fait que je ne veux jamais manquer à rien, ni à mes proches, ni à mes amis. Leurs imperfections n'ont garde de me surprendre , car je n'attends qu'imperfection de tout ce qui n'est pas mon Dieu. Je ne vois que lui seul en tout ce qui a le moindre degré de bonté. C'est lui que j'aime dans sa créature , et rien ne peut altérer cet amour.
Il est vrai que cet amour n'est pas toujours
(i) Matth. X, 3j.
tendre et sensible; mais il est vrai, intime, fidèle, constant, effectif, et je le préfère, par le fond de ma volonté, à tout autre amour. Il a même ses tendresses et ses transports. Une âme qui serait bien à Dieu , ne serait plus desséchée et resserrée par les délicatesses et les inégalités de l'amour-propre : n'aimant que pour Dieu, elle aimerait, comme Dieu, d'un amour admirable ; car Dieu est amour, comme dit saint Jean (i); ses entrailles seraient une source inépuisable d'eau vive, suivant la promesse (2). L'amour porterait tout, souffrirait tout , espérerait tout pour notre prochain ; l'amour surmonterait toutes les peines ; du fond du cœur, il se répandrait jusque sur les sens; il s'attendrirait sur les maux d'autrui, ne comptant pour rien les siens ; il consolerait, il
(i) Joan. IV, 8.
(2) Joan. vu, 38.
attendrait, il se proportionnerait, il se rapetisserait avec les petits, il s'élèverait pour les grands; il pleurerait avec ceux qui pleurent; il se réjouirait par condescendance avec ceux qui se réjouissent; il serait tout à tous, non par une apparence forcée et par une sèche démonstration , mais par l'abondance du cœur , en qui l'amour de Pieu serait une source vive pour tous les sentiments les plus tendres, les plus forts et les plus proportionnés. Rien n'est si sec, si froid, si dur, si resserré qu'un cœur qui s'aime seul en toutes choses. Rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si aimable, si aimant , qu'un cœur que l'amour divin possède et anime.
5îv
LE CHRETIEN DOIT VIVRE EN LA PRESENCE DE DIEU (l)
E véritable ressort de la perfection
est renfermé dans cette parole que
Dieu dit autrefois à Abraham :
« Marchez en ma présence, et vous
serez parfait. »
La présence de Dieu calme l'esprit , donne un sommeil tranquille et du repos, même pendant le jour, au milieu de tous les travaux; mais il faut être à Dieu sans réserve. Quand on a trouvé Dieu , il n'y a plus rien
i) Très-probablement à M™" de Maintenon.
à chercher dans les hommes; il faut faire le sacrifice de ses meilleurs amis; le bon ami est au-dedans du cœur, c'est l'Epoux qui est jaloux et qui écarte tout le reste.
Il ne faut pas beaucoup de temps pour aimer Dieu , pour se renouveler en sa présence , pour élever son cœur vers lui, pour lui offrir ce que l'on fait et ce que l'on souffre; voilà le vrai royaume de Dieu au-dedans de nous, que rien ne peut troubler.
Quand la dissipation des sens et la vivacité de l'imagination empêchent l'àme de se recueillir d'une manière douce et sensible, il faut du moins se calmer par la droiture de la volonté; alors le désir du recueillement est une espèce de recueillement qui suffit ; il faut se retourner vers Dieu et faire avec une droite intention tout ce qu'il veut que l'on fasse.
Il faut tâcher de réveiller en soi, de temps en temps , le désir d'être ù Dieu de toute l'é-
tendue des puissances de notre âme, c'est-àdire de notre esprit , pour le connaître et pour penser à lui , et de notre volonté pour l'aimer.
Désirons aussi que nos sens extérieurs lui soient consacrés dans toutes leurs opérations.
Prenons garde de n'être point trop longtemps occupés volontairement, soit au dehors, soit au dedans , à des choses qui causent une si grande distraction au cœur et à l'esprit , et qui tirent tellement l'un et l'autre hors d'euxmêmes, qu'ils aient peine à y rentrer pour trouver Dieu.
Dès que nous sentons que quelque objet étranger nous donne trop de plaisir ou de joie, séparons-en notre cœur, et pour l'empêcher de prendre son repos dans la créature, présentons-lui aussitôt son véritable objet , son souverain bien , qui est Dieu même. Pour peu que nous soyons fidèles à rompre intérieurement avec les créatures , c'est-à-dire à empê-
cher qu'elles n'entrent jusque dans le fond de l'àme, que Notre-Seigneur s'est réservé pour y habiter et pour y être respecté , adoré et aimé , nous goûterons bientôt la joie pure que Dieu ne manquera pas de donner à une âme libre et dégagée de toute affection humaine.
Quand nous apercevons en nous quelques désirs empressés pour quelque chose que ce puisse être, et que nous voyons que notre humeur nous porte avec trop d'activité à tout ce qu'il y a à faire, ne fût-ce qu'à dire une parole, voir un objet, faire une démarche, arrêtons-nous tout court et réprimons la précipitation de nos pensées et l'agitation de nos actions, puisque I>ieu a dit lui-même que son esprit n'habite point dans le trouble.
Ayons soin de ne pas prendre trop de part à tout ce qui se dit et se fait, et de ne pas trop nous en remplir, car c'est une grande source de distractions. Dès que nous avons vu
ce que Dieu demande de nous dans chaque chose qui se présente, bornons-nous là et séparons-nous de tout le reste. Par là nous conserverons toujours le fond de notre âme libre et égal, et nous retrancherons bien des choses inutiles qui embarrassent notre cœur et qui l'empêchent de se tourner aisément vers Dieu. Un excellent moyen de se conserver dans la solitude intérieure et dans la liberté de l'esprit, c'est, à la fin de chaque action, de terminer là toutes les réflexions, en laissant tomber les retours de l'amour-propre, tantôt de vaine joie , tantôt de tristesse. Heureux à qui il ne demeure rien dans l'esprit que le nécessaire, et qui ne pense à chaque chose que quand il est temps d'y penser! de sorte que c'est plutôt Dieu qui en réveille l'impression par la vue de sa volonté qu'il faut accomplir, que non pas l'esprit lui-même qui se met en peine de les prévenir et de les chercher. Enfin accoutu-
mons-nous à nous rappeler ù nous-mêmes, durant la journée et dans le cours de nos emplois, par une simple vue de Dieu.
Tranquillisons par lu tous les mouvements de notre cœur, dès que nous le voyons agité. Séparons-nous de tout ce qui ne vient point de Dieu. Retranchons les pensées et les rêveries inutiles. Ne disons point de paroles vaines. Cherchons Dieu au-dedans de nous, et nous le trouverons infailliblement , et avec lui la joie et la paix.
Dans nos occupations extérieures, soyons encore plus occupés de Dieu que de tout le reste. Pour les bien faire , il faut les faire en sa présence et les fiiire toutes pour lui. A l'aspect de la majesté de Dieu , notre intérieur doit se calmer et demeurer tranquille. Une parole du Sauveur calma autrefois tout d'un coup une mer furieusement agitée ; un regard de lui vers nous et de nous vers lui de-
vrait faire encore tous les jours la même chose.
Il faut élever souvent son cœur vers Dieu : il le purifiera, il l'éclairera, il le dirigera. C'était la pratique journalière du saint prophète David : « J'avais toujours, dit-il, le Seigneur devant mes yeux. » Disons encore souvent ces belles paroles du même Prophète : « Qui est-ce que je dois chercher dans le ciel et sur la terre, sinon vous, ô mon Dieu? Vous êtes le Dieu de mon cœur et mon unique partage pour jamais I »
(i) Dieu nous a faits pour vivre de lui et de son amour. Nous sommes nés pour être brûlés et nourris tout ensemble de cet amour,
(i) A un homme du monde.
AUX PERSONNES DE LA COUR i)5
comme un flambeau pour se consumer devant celui qu'il éclaire. Voilà cette bienheureuse flamme de vie que i ieu a allumée au fond de notre cœur : toute autre vie n'est que mort. Il faut donc aimer.
Mais qu'aimcrez-vous ? Ce qui ne vous aime point sincèrement , ce qui n'est point aimable, ce qui nous échappe comme une ombre qu'on voudrait saisir^ Qu'aimerez-vous donc dans le monde? Des hommes qui seraient jaloux et rongés d'une infâme envie , si vous étiez content ? Qu'aimerez-vous ? Des cœurs qui sont aussi hypocrites en probité, qu'on accuse les dévots d'être hypocrites en dévotion? Qu'aimerez-vous? Un nom de dignité qui vous fuira peut-être , et qui ne guérirait rien de votre cœur, si vous l'obteniez? Qu'aimerez-vous? L'estime des hommes aveugles que vous méprisez presque tous en détail ? Qu'aimerez-vous ? Ce corps de boue qui salit
notre raison , et qui assujétit l'âme aux douleurs des maladies et de la mort prochaine? Que ferez-vous donc? N'aimerez-vous rien? Vivrez-vous sans vie, plutôt que d'aimer Dieu qui vous aime , qui veut que vous l'aimiez, et qui ne veut vous avoir tout à lui que pour se donner tout entier à vous? Croyez-vous qu'avec ce trésor il puisse vous manquer quelque chose ? Croyez-vous que le Dieu infini ne pourra pas remplir et rassasier votre cœur? Défiez-vous de vous-même et de toutes les créatures ensemble : ce n'est qu'un néant, qui ne saurait suffire au cœur de l'homme fait pour Dieu ; mais ne vous défiez jamais de Celui qui est lui seul tout bien , et qui vous dégoûte miséricordieusement de tout le reste , pour vous forcer à revenir à lui.
( I ) Les hommes tiennent beaucoup au
( I ) Au vidame d'Amiens , depuis duc et maréchal
monde, mais le monde ne tient guère à eux... On est sans cesse dans la main de Dieu sans songer à lui , et on se sert de tous ses dons pour l'offenser. On ne voudrait pas mourir dans sa haine éternelle, mais on ne veut point vivre dans son amour. On avoue que tout lui est dû , et on ne veut rien faire pour lui. On lui préfère les amusements qu'on méprise le plus. On n'oserait nommer les choses qu'on met dans son cœur au-dessus de lui. On connaît l'indignité du monde, et on le sert avec bassesse; on connaît la grandeur et la bonté inhnie de Dieu, et on ne lui donne que de vaines cérémonies. En cet état, on est autant contraire à sa raison qu'à la foi...
de Chaulnes , cinquième fils du duc de Chevreuse. Il fut souvent l'intermédiaire de la correspondance de Fénelon et du Duc de Bourgogne , sous les ordres duquel il servit pendant la guerre de la succession d'Espagne.
Tous les tempéraments qu'on imagine pour se flatter sont faux. Dieu veut tout , et tout lui est dû. Il n'y a ni partage du cœur, ni retardement, que vous puissiez vous permettre. Le moins qu'on puisse faire pour Celui de qui on tient tout, et à qui on doit tout, c'est de se livrer à lui de bonne foi. Voulez-vous faire la loi à Dieu? Voulez -vous lui prescrire des bornes sur votre dépendance ? Voulez-vous lui dire : Je vous trouve assez aimable pour mériter que je vous sacrifie un tel intérêt et un tel plaisir , mais je ne saurais me résoudre à vous aimer jusqu'à vous sacrifier cet autre amusement?
Attendez-vous que vos passions soient épuisées pour les lui sacrifier ? Voulez-vous , en attendant que vos goûts pour le monde s'usent, passer votre vie dans l'ingratitude, dans la résistance au Saint-Esprit et dans le mépris des bontés de Dieu ? Voulez-vous tenter l'évé-
nement de ces morts précipitées où Dieu surprend les pécheurs ingrats et endurcis? Il ne s'agit pas seulement de s'abstenir des grands péchés, il faut se tourner sérieusement vers le bien , le faire constamment , ne plus regarder derrière soi , se résoudre à se contraindre de suite, nourrir sa foi de lectures solides, de prières de cœur et de présence de Dieu dans la journée.
Il faut se défier de sa faiblesse et plus encore de sa présomption, sans laquelle la faiblesse humilierait et ferait sentir le besoin de prier.
Il faut craindre et éviter, autant que l'état où l'on est le peut permettre , toute société dangereuse. Quand on n'aime point le mal, on n'en retient ni l'occasion, ni l'apparence, ni le souvenir.
Il faut se mettre en état de recevoir souvent avec fruit et consolation les sacrements, pour sortir d'un état de langueur et de dissipation