G&L. TI, M
I, La charité ne va pas jusqu'à demander de nous que nous ne voyions jamais les défauts d'autrui : il faudrait nous crever les yeux ; mais elle demande que nous évitions d'y être attentifs volontairement, sans nécessité, et que nous ne soyons pas aveugles sur le bon, pendant que nous sommes si éclairés sur le mauvais. Il faut toujours nous souvenir de ce que Dieu peut faire, de moment à autre, de la
plus vile et de la plus indigne créature ; rappeler les sujets que nous avons de nous mépriser nous-mêmes, et enfin considérer que la charité embrasse même ce qu'il y a de plus bas. Elle voit, par la vue de Dieu, que le mépris qu'on a pour les autres a quelque chose de dur et de hautain qui éteint l'esprit de Jésus-Christ. La grâce ne s'aveugle pas sur ce qui est méprisable ; mais elle le supporte pour entrer dans les secrets desseins de Dieu. Elle ne se laisse aller ni aux dégoûts dédaigneux, ni aux impatiences naturelles; nulle corruption ne l'étonné ; nulle impuissance ne la rebute, parce qu'elle ne compte que sur Dieu et qu'elle ne voit partout hors de lui que néant et péché.
II. De ce que les autres sont faibles, est-ce une bonne raison pour garder moins de mesures avec eux? Vous qui vous plaignez qu'on vous fait souffrir, croyez-vous ne faire souffrir
SUJETS DE MÉDITATION SSq
personne? Vous qui êtes si choqué des défauts du prociiain, vous imaginez-vous être parfait? Que vous seriez étonné, si tous ceux à qui vous pesez venaient tout-à-coup s'appesantir sur vous ! Mais quand vous trouveriez votre justification sur la terre, Dieu, qui sait tout, et qui a tant de choses à vous reprocher, ne peut-il pas d'un seul mot vous confondre? et ne vous vient-il jamais dans l'esprit de craindre qu'il ne vous demande pourquoi vous n'exercez pas envers votre frère un peu de miséricorde, que lui, qui est votre Maître, exerce si abondamment envers vous ?
5îv
XIIP JOUR De l'unique nécessaire.
Vous vous empressez, et voup vous troublez de beaucoup de choses ; uae seule est nécessaire.
(Luc, X, 41, 42)
I . Nous croyons avoir mille affaires, et nous n'en avons qu'une. Si celle-là se fait, toutes les autres se trouveront faites; si elle manque, toutes les autres, quelque succès qu'elles semblent avoir, tomberont en ruine. Pourquoi donc tant partager son cœur et ses soins? O unique affaire que j'aie sur la terre, vous aurez désormais mon unique attention! Au rayon de la lumière de Dieu, je ferai à chaque
moment, sans inquiétude, selon les forces qu'il me donnera, ce que sa Providence me présentera à faire. J'abandonnerai le reste sans douleur, parce que le reste n'est pas mon œuvre.
II. Père, j'ai achevé l'ouvrage que vous m'avie^ donné à faire. Chacun de nous doit se mettre en état d'en dire autant, au jour où il faudra rendre compte. Je dois regarder ce qui se présente à faire chaque jour, selon l'ordre de Dieu, comme l'ouvrage dont Dieu me charge, et m'y apphquer d'une manière digne de Dieu, cest-à-dire avec exactitude et avec paix. Je ne négligerai rien; je ne me passionnerai sur rien; car il est dangereux, ou de faire l'œuvre de Dieu avec négligence, ou de se l'approprier par amour-propre ou par un faux zèle. Alors on fait ses actions par son esprit particulier ; on les fait mal ; on se pique, on s'échauffe, on veut réussir. La gloire
de Dieu est le prétexte qui cache l'illusion. L'amour-propre déguisé en zèle se contriste et se dépite, s'il ne peut réussir. O Dieu! donnez-moi la grâce d'être fidèle dans l'action et indifférent dans le succès. Mon unique affaire est de vouloir votre volonté, et de me recueillir en vous, au milieu même de ce que je fais; la vôtre est de donner à mes faibles efforts tel fruit qu'il vous plaira; aucun, si vous le voulez.
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xiv« jour;
Préparation à la mort.
Insenst'ï! celte nuit on va te redemander ton ànie -. pour qui sera-ce que tu as amassé?
(Luc, XII, 80 )
I. Rien n'est si terrible que la mort pour ceux qui sont attachés ù la vie. Il est étrange que tant de siècles passés ne nous fassent pas juger solidement du présent et de l'avenir, et ne nous désabusent pas. Nous sommes infatués du monde, comme s'il ne devait jamais finir. La mémoire de ceux qui jouent aujourd'hui les plus grands rôles sur la scène périra avec eux. Dieu permet que tout se perde dans
l'abîme d'un profond oubli, et les hommes plus que tout le reste. Les pyramides d'Egypte se voient encore, sans qu'on sache le nom de celui qui les a faites. Que faisons-nous donc sur la terre? A quoi servira la plus douce vie, si, par des mesures sages et chrétiennes, elle ne nous conduit pas à une plus douce et heureuse mort ?
II. Soye:{ prêts, parce qu'à l'heure que vous n'y pense^ pas, le Fils de l'homme viendra. Cette parole nous est adressée personnellement, en quelque âge et en quelque rang que nous soyons. Cependant, jusqu'aux gens de bien, tous font des projets qui supposent une longue vie, lors même qu'elle va finir. Si, dans l'extrémité d'une maladie incurable, on espère encore la guérison, quelles espérances n'a-t-on pas en pleine santé I Mais d'où vient qu'on espère si opiniâtrement la vie? C'est qu'on l'aime avec passion. Et d'où
vient qu'on veut tant éloigner la mort ? C'est qu'on n'aime point le royaume de Dieu, ni les grandeurs du siècle futur. O hommes pesants de cœur, qui ne peuvent s'élever au-dessus de la terre où, de leur propre aveu, ils sont misérables ! La véritable manière de se tenir prêt pour le dernier moment, c'est de bien employer tous les autres et d'attendre toujours celui-là.
XV« JOUR Espérances éternelles.
L œil n'a point vu , ni 1 oreille entendu, ni le cœur de l'homme conçu ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment.
(I Cor. II, 9.)
I. Quelle proportion entre ce que nous faisons sur la terre et ce que nous espérons dans le ciel? Les premiers chrétiens se réjouissaient sans cesse à la vue de leur espérance ; à tous moments ils croyaient voir le ciel ouvert ; les croix, les infamies, les supplices, les morts cruelles, rien n'était capable de les rebuter; ils connaissaient la libéralité infinie qui de-
vait payer de telles douleurs ; ils ne croyaient jamais assez souffrir ; ils étaient transportés de joie, lorsqu'ils étaient jugés dignes de quelque profonde humiliation ; et nous, âmes lâches, nous ne savons point souffrir, parce que nous ne savons pas espérer ; nous sommes accablés par les moindres croix, et souvent même par celles qui nous viennent de notre orgueil, de notre imprudence et de notre délicatesse !
II. Ceux qui sèment dans les larmes recueilleront dans la joie. Il faut semer pour recueillir. Cette vie est destinée pour semer ; nous jouirons dans l'autre du fruit de nos travaux. L'homme terrestre, lâche et impatient, voudrait recueillir avant que d'avoir semé. Nous voulons que Dieu nous console et qu'il aplanisse les voies pour nous mener à lui. Nous voudrions le servir, pourvu qu'il nous en coûtât peu. Espérer beaucoup et ne souffrir guère,
c'est à quoi tend l'amour-propre. Aveugles que nous sommes, ne verrons-nous jamais que le royaume du ciel souffre violence, et qu'il n'y a que les âmes violentes et courageuses pour se vaincre qui soient dignes de le conquérir? Pleurons donc ici-bas, puisque bienheureux ceux qui pleurent, et malheureux ceux qui rient I Malheur à ceux qui ont leur consolation en ce monde! Viendra le temps où ces vaines joies seront confondues. Le monde pleurera à son tour, et Dieu essuiera toutes les larmes de nos yeux.
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XVP JOUR
Notre pain quotidien.
Donnez - nous aujourd'hui noire pain quotidien.
(Luc, XI, 3.)
I. Quel est-il, ce pain, ô mon Dieu? Ce n'est pas seulement le soutien que votre Providence nous donne pour les nécessités de la vie ; c'est encore cette nourriture de vérité que vous donnez chaque jour à l'âme; c'est un pain qui nourrit pour la vie éternelle, qui fait croître et qui rend l'âme robuste dans les épreuves de la foi. Vous les renouvelez chaque jour. Vous donnez au-dedans et au dehors
précisément ce qu'il faut à l'âme pour s'avancer dans la vie de foi et dans le renoncement à elle-même. Je n'ai donc qu'à manger ce pain, et qu'à recevoir en esprit de sacrifice tout ce que vous me donnerez d'amer dans les choses extérieures et dans le fond de mon cœur; car tout ce qui m'arrivera dans le cours de la journée est mon pain quotidien, pourvu que je ne refuse pas de le prendre de votre main et de m'en nourrir.
II. La faim est ce qui donne le goût aux aliments et ce qui nous les rend utiles. Que n'avons-nous faim et soif de la justice! Pourquoi nos âmes ne sont-elles pas affamées et altérées comme nos corps? Un homme qui est dégoûté et qui ne peut recevoir les aliments est malade. C'est ainsi que notre âme languit en ne recherchant ni le rassasiement, ni la nourriture qui vient de Dieu. L'aliment de l'âme est la vérité et la justice. Connaître le
SUJETS DE MÉDITATION 35l
bien, s'en remplir, s'y fortifier, voilà le pain spirituel, le pain céleste qu'il faut manger. Mangeons-en donc, ayons-en faim. Soyons devant Dieu comme des pauvres qui mendient et qui attendent un peu de pain. Sentons notre faiblesse et notre défaillance ; malheureux, si nous en perdons le sentiment I Lisons, prions avec cette faim de nourrir nos âmes, avec cette soif ardente de nous désaltérer de l'eau qui rejaillit jusque dans le ciel. Il n'y a qu'un grand et continuel désir de l'instruction qui nous rend dignes de découvrir les merveilles de la loi de Dieu. Chacun reçoit ce pain sacré selon la mesure de son désir, et par là on se dispose à recevoir souvent et saintement le pain substantiel de l'Eucharistie, non-seulement corporellement, comme font plusieurs, mais avec l'esprit qui conserve et qui augmente la vie.
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XVIP JOUR Paix de l'âme.
Je vous laisse ma paix, non comme le monde la donne.