CHAPITRE III
Passage de l'enfance ù l'adolescence.
C'est un beau et saisissant spectacle, que celui de la mise en nner d'un vaisseau soigneusement confectionné dans les chantiers de PEtat, par les plus habiles 'maîtres dans les arts et dans les sciences- Au jour fixé pour la cérémonie, tout ce qu'une ville maritime compte de plus distingué parmi ses habitants, se rend avec em.pressemenl sur la plage, pour assister au lancement du navire prêt à prendre possession du terrible élément. La religion ellemême ne reste pas étrangère à cette fête nationale, elle y vient dans la personne de ses prêtres et de ses pontifes, apportant ses bénédictions et ses prières. Cependant le moment solennel est arrivé; les câbles énormes qui retiennent le vaste bâtiment au rivage sont brisés. Impatient, il s'élance, un choc terrible retentit, Tonde écume et frémit, pour un instant on croit le navire englouti dans l'abîme, mais vainqueur des flots il reparaît avec majesté et semble dire : Je suis roi, l'Océan m'appartient.
Vous avez quatorze ou quinze ans, mon enfant, et abrité jusqu'ici comme dans un port tranquille,
PASSAGE DE L'Ei^FA^Glî A L'ADOLi:SCli\CE. 71
VOUS n'avez pas encore affronté les tempêles de la vie, mais armé aujourd'hui pour l'épreuve, vous allez la subir. Déjà je ne sais quoi de mystérieux s'accomplit en vous, une transformation s'opère, les langes de la première enfance sont brisés , au physique comme au moral. On sent que vous entrez dans un état de transition qui n'est pas encore la plénitude de l'existence, mais qui n'est pas non plus son premier début. Mon fils, à l'âge où vous êtes parvenu, alors que les forces de votre corps vont prendre leur entier développement, et que votre intelligence aussi va entrer dans une voie nouvelle et inconnue, quelques conseils vous seront utiles; écoutez donc la voix d'un ami qui jamais ne pourra vous faire autant de bien qu'il le désire.
Je vous parlais il n'y a qu'un instant d'une sorte de transformation merveilleuse qui s'accomplit au moment où il semble que l'on prend enfin possession de la vie. Le sang du jeune homme alors plus actif et plus bouillant s'échappe du cœur pour arroser tout l'organisme, comme l'eau d'un ruisseau qui est d'autant plus vive et a d'autant plus de vertu qu'elle se rapproche de sa source.
Mais, prenez garde, car là est le danger. Le ruisseau auquel nous avons comparé votre début dans la vie n'est pas toujours ruisseau, il devient fleuve, et quand il s'appelle fleuve, on le voit étaler avec orgueil la majesté de ses ondes.
l"! CHAPITRE ni.
Souvent il s'arnuse au milieu des riches prairies qu'il traverse: rien de plus capricieux que sa marche, il s'avance, s'égare, revient, et semble dire par ses mille contours : Rien ne me presse, j'arriverai toujours assez tôt à l'Océan, pour m'y perdre sans retour.
Or, telle est la première et dangereuse illusion vers laquelle nous conduit une santé florissante.
C'est en vain que la foi nous montre cette terre comme une vallée de larmes ; cette vallée nous plaît et nous captive; nous aimons à la parcourir dans tous les sens; nous ne pensons qu'avec effroi, si toutefois nous y pensons, au moment oij il nous faudra entrer dans cet océan éternel, oii tout vient aboutir et d où rien ne sort. Ah! le fleuve, au moins, a son parcours assuré ; la distance qui le sépare de l'abîme ne sera jamais abrégée ; mais nous, qui nous assurera que le confluent du temps avec l'éternité ne va pas bientôt s'accomplir?...
L'homme qui reçoit de tous les objets qui l'entourent une plénitude de vie et de bonheur, n'étend guère sa pensée au delà du moment présent ; son existence douce et tranquille va se grossissant de toutes les joies qui coulent sur son passage : alors il se gonfle d'orgueil et s'endort plein de sécurité ; alors il s'applaudit à lui-même, comme la voix des grandes eaux proclamant leur propre puissance ; alors il en vient à oublier qu'il y a dans les cieux
PASSAGE DE L'EINKANCli A l'ADOLESCENCI:. lo
un Maîlre souverain qui met à sec le lit de la mer, et qui dit au Jourdain : Retourne sur tes pas, et suspends le cours de tes eaux.
L'oubli de Dieu, l'éloignement du but de la vie et de notre fin dernière est donc souvent amené, ou entretenu du moins, par un élat florissant de santé; et tandis que la souffrance avertit le malade de se tenir sur ses gardes, comme les lézardes qui «ont au flanc des édifices annoncent sa ruine, l'homme sain et fort, au contraire, se croit fixé ici-bas pour des années, et en quelque sorte pour des siècles.
0 vous donc qui lisez ces lignes, rappelez-vous souvent ces paroles du Sage : Qu'est-ce que la vie? Une vapeur légère quun instant voit paraître et
quun instant voit disparaître et ces autres :
Comme Hierbe des champs, Chomme est aujourd'hui, et demain il a séché, et la fleur est tombée, ce n'est plus quune paille stérile que réclame le feu.
Mais n'avons-nous d'autre écueil à signaler que l'oubli de nos immortelles destinées? Nous avons comparé la vie heureuse, la vie du jeune homme dont aucune douleur ne trouble encore le cours, à un fleuve pacifique qui ne quitte qu'avec regret les rives enchantées où il semble se fixer avec bonheur. — Celle com[)araison est-elle complète? a-t-elle dit toute notre pensée ?