CHAPITRE IX
Qu'il faut s'opposer au mal dès le principe.
C'est un être bien frêle que l'enfant, au moment où il jette son premier cri, en paraissant à la lumière. Ses développements sont longs, ses progrès pour ainsi dire insensibles, surtout si yous les suivez heure par heure, jour par jour.
Mais espacez vos observations; donnez-leur l'intervalle d'un mois à un mois, d'une année à une année, et vous serez tout émerveillé des changements survenus dans ce corps, qui vous paraissait si chétif.
La Providence a voulu que l'âme de l'homme, qui ne peut être ni toisée ni pesée, subît cependant à sa manière les gradations successives, par lesquelles passe la partie matérielle de lui-même.
Comme deux voyageurs, qui se sont associés pour faire route ensemble, mesurent leurs pas pour marcher de compagnie, ainsi en est-il deTâmeelducorps.
Impatientée! active, l'âme voudrait-elle prendre l'avance sur le corps, ou le corps trop développé voudrait-il devancer l'âme , qu'aussitôt la partie
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retardataire pèserait sur la partie trop hâtive, et l'obligerait ou à l'allendrc, ou à la traîner avec péril de succomljcr à la peine.
Et tel est le malheur qui menace toute excessive précocitc.
Mais si nos corps ne s'épanouissent qu'avec le temps à la germination de la vie matérielle, el si notre intelligence ne s'ouvre que graduellement au rayon de la vérité qui l'illumine, il faut dire également que, sous le rapport moral du caractère et du cœur, tout ce qui touche à nos inclinations bonnes et heureuses, ne croît qu'avec lenteur, et ne produit de fruits que dans la saison qui leur est propre.
C'est quelque chose de ravissaat que d'assister à cette floraison d'une âme , sous l'action féconde d'une mère chrétienne.
Quel parfum d'innocence il s'en exhale î
Quelle variété de douces et vives nuances, dans toutes ces vertus enfantines de simplicité, de modestie, de sensibililéj de docilité, de piété et d'amour filial î
Sans doute, il y a bien, même à cet âge, l'épine du penchant mauvais, qui pousse à côté du bourgeon annonçant la fleur; mais cette épine, flexible alors, et amollie par la sève abondante des bons désirs , ne pique pas encore, elle menace.
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Elle menace; mais si vous la laissez croître et durcir, elle ensanglante et déchire.
iMères chrétiennes, si ces lignes tombent jamais sous vos yeux, écoutez bien ceci :
Ne jouez jamais avec les défauts de vos enfants.
Aujourd'hui vous riez de leurs coups impuissants ; demain vous pleurerez au bruit de leur colère. Oui, demain le vice non réprim.é se sera fait homme.
Comment cette transformation s'est-elle accomplie? Qu'importe, elle existe. Vous n'avez pas saisi le moment de la transition : qu'importe encore, s'il faut que vous subissiez le fruit de votre imprudence ?
Le chasseur qui découvre au plus épais d'une forêt le repaire d'une louve, s'empare avec joie des petits louveteaux qu'elle a abandonnés pour chercher pâture; il lui prend fantaisie de les élever, et à mesure qu'ils grandissent, il les flatte, les excite et joue avec eux sans danger. Un jour il s'aperçoit avec terreur que leurs yeux sont injectés de sang, et que leurs regards obliques épient l'instant oii il ne sera plus sur ses gardes pour le dévorer !
Laissez , laissez pousser des dents à la colère de votre fils ; vous verrez ce quelle produira.
Laissez croître ce penchant à la duplicité, à la paresse, à l'insubordination, à l'amour du jeu, à la gourmandise, à l'orgueil, à la jalousie, à la ven-
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geance, et vous me ri irez quand tarira la source de
vos larmes.
Principiis ohsta, opposez-vous dès le premier
instant au développement du mal.
Ce conseil, c'est à vous surtout que je le donne, mon cher enfant. Repoussez donc ce livre, qu on a glissé dans l'ombre entre vos mains, et dont vous avez dévoré les premièrespages. Votre curiosité seule a été jusqu'ici excitée, bientôt votre imagination va s'exalter, et vous laisserez à la dernière page votre innocence ou votre foi, peut-être votre innocence et votre foi.
Détournez-vous de cet ami qui vient à vous sous une peau de brebis, et qui au dedans est un loup ravissant. Ces sortes de personnes, dit Jésus-Christ, se font connaître à leurs œuvres, comme V arbre se montre à ses fruits. Or, ces fruits sont mortels, ils contiennent le poison le plus subtil; jetez-les donc
loin devons.
N'ouvrez pas les yeux à tout ce qui les charme, ni vos oreilles à tout ce qui les flatte. Mettez une garde de circonspection à tous vos sens; car, je vous le dis, plusieurs ont péri pour n'avoir pas
veillé.
Non qu'il faille trembler jusqu'à la défaillance du
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courage. Mon fils, pas d'excès, pas d'exagéralion. Votre cœur est droit, \otre intention pure, \otre esprit élevé à Dieu : confiez-vous en celui qui vous a délivré de bien desécueiîSy et vous délivrera encore de plus grands.
Soyez prudent comme le serpent et simple comme la colombe.
Ne craignez pas de retourner en arrière, si déjà vous avez fait quelques pas hors de la voie. Il est assez facile d'y rentrer, lorsqu'on n'est encore qu'au commencement ; mais si vous vous engagez plus avant, il vous sera bien pénible de revenir au point d'où vous êtes parti.
S'il était possible d'interroger tous ceux qui se sont éloignés de Dieu, pour courir à leur perte, je ne sais si l'on en trouverait un seul qui ne dût attribuer son malheur à une première imprudence.
Soyez donc attentif et veillez.
Chargé de richesses d'un prix inestimable, vous avez à traverser un lieu dangereux , infesté de voleurs qui tous conspirent à vous dépouiller de votre trésor.
La moindre inadvertance peut vous perdre.
C'est en flattant votre amour-propre qu'un méchant compagnon tendra le premier piège sous vos pas.
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On louera en vous tout ce qui paraît au dehors, afin de mieux détruire tout ce que la grâce a nii& au dedans.
Or, votre gloire, mon fils, n''esl pas au dehors, elle est dans votre âme.
Combien la louange a séduit de caractères faibles et flottants !
Il est si doux de croire ce qui flatte, et ce qui flatte conduit si directement à ce qui perd !
Plusieurs, après avoir échappé aux rets de la vanité, vont se faire blesser en s'exposant aux flèches embrasées d'un sentiment d'amitié trop tendre.
Ce n'était dans leur cœur qu'une étincefle d'abord, bientôt c'est un incendie qui menace de tout dévorer.
Ah ! il est bien temps d'appeler au secours, quand déjà la flamme a tout envahi î
C'est dans le principe qu'il fallait étouffer ce feu; maintenant vous le pouvez encore, mais non sans beaucoup de larmes.
Vous le pouvez avec l'énergie de la volonté et le secours puissant de la grâce de Dieu.
Mais que de peines, que d'efforts vous vous seriez épargnés, si, dès l'abord, vous étiez demeuré ferme !
Mon enfant, rappelez- vous que Dieu qui est amour est aussi vérité, et c'est pourquoi il n'aime pas en aveugle, mais il aime ce qu'il sait digne d'être aimé.
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C'est presque toujours le contraire qui arrive parmi les hommes : l'amitié trop tendre chez eux ne marche pas à la suite de la vérité, mais précède sa lumière ; et telle est la source de toutes les erreurs de notre cœur et des malheurs de notre vie.
Avant donc de livrer votre cœur à un ami, dont vous n'avez pas encore éprouvé la piété, consultez votre raison et votre foi.
Voyez les conséquences extrêmes et fâcheuses où vous entraînera un sentiment trop exclusif que votre conscience ne pourra justifier.
En ce moment, vous êtes maître encore de vousmême ; bientôt vous ne le serez plus, si vous suivez en aveugle la pente qui vous invite.
Car ce n'est pas au milieu du versant de la montagne que l'on peut suspendre sa course, le poids du corps nous entraînant fatalement vers le point extrême où il faut aller se précipiter.
Ainsi n'oubliez jamais cet avis : « Opposez-vous c( au mal dès le principe : le remède devient souvent (( inutile lorsque le mal s'est fortifié par un longre- (( tard : Principiis obsta : sera medicina paratur, c( cùm mala per longas invaluêre moras. »