‹ Direction Spirituelle et Protestantisme: Étude Sur La Légitimité D'une Direction ProtestanteChapitre 12 sur 43 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Direction spirituelle et grâce divine

La direction spirituelle est suspecte à beaucoup parce qu’elle apparaît comme un effort de l’homme tendant à se substituer à la grâce de Dieu. Elle est une pédagogie, avonsnous dit ; or, objecte-t-on, toute pédagogie ne cherche-t-elle pas à développer des virtualités latentes, à cultiver des germes vivants que l’homme apporterait avec lui en naissant ? La direction spirituelle participerait par là de cet humanisme si âprement combattu de certain côté, et serait la négation du grand dogme calviriste de la corruption radicale et totale de la nature humaine.

Cest ainsi de toute pédagogie, et, par suite, de la direction elle-même, que l’on conteste, d’un point de vue que l’on veut être strictement évangélique, non seulement l'efficacité, mais encore la légitimité. « Sur la révélation évangélique, écrit le professeur Lestringant, on ne saurait fonder qu’une pédagogie de rupture se proposant une action révolutionnaire au cœur de l’enfant.. Si l’éducateur place sa confiance dans les forces cachées et impondérables qui sommeillent dans l’être, dans ce qu’il y a de sain en l’homme. il renonce à une pédagogie évangélique. » (1). « Au centre du message évangélique, dit le professeur Cordier, il y a celui de la nouvelle naïssance par l'Esprit. Où y a-t-il place ici pour nos efforts éducateurs ? » (2). Et Asmussen déclare : « Il est impossible à l’éducation, par n'importe quelle voie imaginable, de conduire à une véritable piété. » (3).

(1) P. LESTRINGANT : Le problème de la pédagogie et la pédagogie évangélique. « Foi et Vie », 1938, n° 1, pp. 17, ST. £ Fe

@) C. CORDIER : Le problème d'une pédagogie évangélique. Leçons données à la Faculté de Théologie de Montpellier, publiées avec celles du professeur H. Clavier, données à Giessen sur la pensée religieuse de Vinet, sous ce titre : 1n unitate robur. Strasbourg, 1935, p. 195.

(G) « Es ist unmôglich, auf irgendeinem denkbaren Wege der Erziehung wirkliche Frômmigkeit zu erzielen, » H, ASMUSSEN : Die Seelsorge, p. 69.

Par ce qu’elle a de psychologique également — pédagogie et psychologie ne sont-elles pas d’ailleurs étroitement connexes ? — la direction spirituelle est mal vue par un certain nombre d’esprits. La psychologie religieuse est pour eux discréditée. Dès qu’on parle de psychologie, de science des âmes, ils vous voient démontant des mécanismes que l’on pourrait tout aussi bien remonter ensuite et déclencher à volonté, produisant ainsi, d’une manière tout humaine et artificielle, des effets, qu’on ne doit cependant pouvoir attribuer qu’à la grâce de Dieu. La direction serait ainsi une méthode, presque une recette, pour acheminer les âmes à Dieu sans Dieu, ce qui contredit la souveraine liberté de la grâce. Ce que l’on redoute, en effet, c’est « le danger d’établir un chemin menant des hommes à Dieu, la nature humaïne à la grâce élective de Dieu » (1).

Il nous faut donc étudier les rapports de la direction spirituelle et de la grâce divine. La direction spirituelle est-elle décidément la négation de la grâce ? |

Qu'il y ait une direction qui le soit ou qui puisse l’être, cela nous paraît incontestable ; le penchant naturel qu’a l’homme à prétendre se sauver lui-même par ses efforts, par sa volonté violemment tendue vers la conquête de Dieu, est trop enraciné pour n’avoir pas donné spontanément naissance à une direction qui favorise cet amour-propre. Aussi bien, point n’est besoin de conseils pour s’engager dans cette voie ; c’est la grande voie largement ouverte où l’on peut s’avancer sans sacrifier son orgueil essentiel, en dépit de toutes les pratiques d’humilité auxquelles on peut se soumettre. Le P. Plus signale l’existence de cette direction qu’il appelle volontariste, et où le directeur donne l'impression de vouloir se substituer à Dieu, « semblant presque oublier qu’il existe un Saint-Esprit » (2). De tels directeurs semblent croire qu’ils peuvent, par leur propre industrie, engager les âmes de vive force sur les chemins de la vie spirituelle, provoquer à leur gré, et par des procédés tout humains, certaines attitudes, certains sentiments, créer en quelque sorte la foi. L'homme n’aurait qu’à vouloir. Les semences de la vie divine sont en lui, il suffit de les bien cultiver. Tout ce qu’il faut, c’est être bon jardinier, ou faire appel à un bon jardinier, En forçant un peu les choses, on pourrait dire qu’une bonne

(1) De l'élection éternelle de Dieu. Actes du Congrès international de théologie calviniste, Genève, éd. Labor, 1997, D: 172 (2) R. PLus : La direction d’après les maitres. p. 97.

technique suffit, de ce point de vue, à faire un bon chrétien ; il n’y a qu’à connaître les lois de la vie spirituelle et à s’y plier pour arriver à la foi et pour atteindre Dieu, aussi nécessairement qu’en se pliant aux lois de l’hygiène on peut vivre en bonne santé.

Ce n’est pas seulement au sein du catholicisme que l’on retrouve des manifestations de cet état d’esprit (1). Combien de « revivalistes » s’efforcent, plus ou moins consciemment, de provoquer des conversions en mettant en œuvre toutes les ressources d’un art psychologique consommé et toutes les puissances de la suggestion, semblant presque oublier, eux aussi, qu’il existe un Saint-Esprit (2) ! Or, assure-t-on, cette tentative pour substituer une technique humaine à l’action souveraine de Dieu, c’est le fond ultime de tous les paganismes ; et peu importe, après tout, que cette technique soit plus ou moins scientifique et raffinée ou qu’elle se ramène à des formules et à des rites magiques, il s’agit toujours pour l’homme de confisquer à son profit la puissance de Dieu, en un sens, de se faire Dieu.

Faudra-t-il alors, à l’extrême opposé, aboutir au quiétisme, et, pour laisser faire Dieu, s'abstenir de toute intervention humaine, de toute opération volontaire, dans la crainte de gêner les libres mouvements de l’Esprit ? L’affirmation sans contre-poids de la souveraineté de la grâce, de son action nécessitante, de son caractère imprévisible, ne tend-elle pas à diminuer à tel point l'effort et la volonté de l’homme que celui-ci en arrive à une passivité totale en face d’un Dieu qui fait tout et dispose de lui à son gré et sans lui ? Ne semblet-on pas oublier ici que l’homme existe ?

Nous sommes là au cœur du problème théologique. Et la question n’est point artificielle. Lors du Congrès calviniste tenu à Genève en 1936, le pasteur Schneider signala les difficultés qu’il rencontrait dans son ministère de cure d’âme auprès de ceux qui s’attachaient à la double prédestination. Je ne puis pas croire, lui objecte-t-on, parce que je ne suis

(1) Une certaine tendance à surestimer la technique, tendance qui s’est manifestée surtout en Amérique, a frappé les participants de la Conférence œcuménique d'Oxford, en 1937. Cf. les travaux de la section qui s’est occupée d'éducation chrétienne. Actes de la Conférence d'Oxford.

(2) N’entendait-on pas, ces dernières années, cette afirmation lancée comme un mot d’ordre : « Le Réveil ? Où vous voudrez. Quand vous voudrez ! >» Et sans doute, c’était affirmer avant tout la fidélité de Dieu à ses promesses, mais n’était-Ce pas aussi, en un autre sens, dire que le réveil des âmes dépend de moyens humains et peut être provoqué à volonté ? :

pas élu (1). N'y a-t-il donc qu’à attendre passivement le bon plaisir de la grâce ? Non, certes ! répondit le professeur Lecerf. Il faut présenter l'Evangile à l’homme pécheur en montrant la croix du Christ, en rappelant le souvenir du baptême, en dressant la table sainte, Il ne s’agit pas de savoir si cet homme est élu ou non, prédestiné ou non, mais s’il veut croire au message de l'Evangile, si, par conséquent, il veut être un élu ; et s’il le veut, c’est que Dieu a mis en lui sa volonté (2). Le rôle du pasteur est donc de prêcher l'Evangile, de transmettre l’appel de Dieu. La cure d'âme se ramène presque exclusivement dans ce cas à ce que nous avons appelé la cure d’âme-prédication. Il s’agit de mettre l’âme en mesure de se décider et, par la façon dont elle accepte le message, de manifester en quelque sorte son élection ou sa réprobation ; et il s’agit encore, au sein de la communauté, d’admonestations et de corrections afin de maintenir la discipline et de garantir à l’Eglise une certaine unité, à la fois doctrinale et morale. Mais la direction spirituelle proprement dite trouve diffcilement à s’insérer, soit dans cette cure d’âme-prédication, soit dans cette cure d’âme-répréhension. è

La pédagogie chrétienne, influencée à son tour par cette exaltation exclusive et unilatérale de la grâce, tend à n'être qu'une pédagogie de la Parole de Dieu, ou une pédagogie du message, c’est-à-dire une manière encore de prédication. « Ce n’est pas, affirme-t-on, par l’éducation, mais par le message que la nouvelle génération recevra une formation évangélique réelle et authentique. » (3). Tout ce qu’il convient de faire, c’est de proclamer le salut, de prêcher, de mettre les âmes en face de l’Evangile, En revanche, tout effort de direction spirituelle, comme tout effort de culture ou d’éducation, serait, assure-t-on, une sorte de reniement, la négation implicite de la liberté et de la souveraineté absolues de la grâce (4),

(1) De l'élection éternelle de Dieu…, p. 174.

(2) De l’élection éternelle de Dieu, p. 179.

(3) Wilhelm Kôpp : Die Erziehung wnter dem Evangelium, p. 229, in CoRDIER : In unitate robur, p. 217.

(4) L’étude du pasteur W. LanGeNOuL : Erwählung und Seelsorge (De l'élection éternelle de Dieu, p. 292), confirme ce que nous disons des réticences calvinistes à l’égard de la direction. L’auteur a bien senti l’attrait qu’exerce le catholicisme par le fait de sa direction spirituelle, et il reconnaît que c’est la raison pour laquelle, en Allemagne, certains regardent avec nostalgie du côté de l’Église romaine. Il voudrait remédier à la carence protestante. Mais que propose-t-il ? Encore et toujours de prêcher. Voici une de ses thèses : « L’Eglise, en faisant de la cure d'âme, affirmera et promettra à tous le salut en Jésus-Christ. » C’est bien de prédication qu’il est ici question. L’auteur souligne que la pensée de l’élection poussera le pasteur à annoncer dans chaque cas le plan

Retenons cependant que, même dans les conceptions les plus strictement calvinistes, on reconnaît le bien-fondé du ministère de la cure d’âme, sous une forme, il est vrai, beaucoup trop limitée, encore que certains semblent éprouver quelque gêne à le concilier avec la doctrine de la prédestination.

Les positions extrêmes, en effet, volontarisme d’un côté, passivité et quiétisme de l’autre, ne sont guère que des positions théoriques ; pratiquement, on ne les rencontre jamais à l’état pur. Ne convient-il pas, dès lors, de les maintenir l’une et l’autre, en les complétant et en les corrigeant l’une par l’autre ?

C’est ce problème de la grâce divine et de l’effort de l’homme — auquel aboutissent toutes les avenues de la pensée religieuse — qu'il nous faut maintenant aborder, non point dans son ensemble, est-il besoin de le dire ? mais en nous limitant aux incidences qu'il peut avoir sur la légitimité d’une direction spirituelle évangélique.

Nous nous placerons aux trois points de vue successifs des conditions de la grâce, des intermédiaires de la grâce et des points d’attache de la grâce.

If

Jésus a lié la grâce à certaines conditions préalables ; il l’a liée en fait à certaines attitudes de l’homme, si bien que la grâce n’apparaît pas dans l’Evangile comme je ne sais quoi d’imprévisible et d’arbitraire, comme un éclair illuminant les uns et laissant les autres dans la nuit, au hasard, pourrait-on dire, et sans raison apparente. Non! Il y a des conditions d’âme en dehors desquelles il semble ne pas y avoir de grâce possible.

Parmi ces conditions, Jésus souligne la recherche, le désir. Qui cherche trouve ; à celui qui a faim et soif de Dieu, Dieu

entier de la grâce. (Thèse I, 1). Je doute que, dans ces conditions, on puisse vraiment pratiquer la direction spirituelle : ce sera indéfiniment Pappel au salut, à la conversion ; le pasteur sera, d’après Langenohl luimême, celui qui dit et répète : « Il n’y en a aucun qui fasse le bien, non, pas même un seul ! » celui qui, comme Nathan à David, dit au coupable : « Tu es cet homme-là ! » Mais il semble qu’à cet homme, une fois que son élection s’est avérée manifeste, le pasteur n’ait plus rien à dire. Et c’est bien là un type de pasteur qui se rencontre trop souvent, pasteur qui ne sait que prêcher, et qui prêche encore quand il faudrait éduquer et diriger. :

se révèle, Dieu n'est-il pas dans cette recherche même ? Il est singulièrement proche de l'Evangile le mot du Christ à Pascal : « Console-toi ! Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé. » Il y a dans la recherche une promesse de découverte, car Dieu est celui qui inspire la recherche : « Mon cœur me dit de ta part : cherchez ma face ! » (1).

Une autre condition, c’est la prière. Jésus assure que le Saint-Esprit sera donné à ceux qui le demandent, et fait de cet exaucement une certitude. Le lien entre la prière filiale qui implore et l’amour de Dieu qui donne est plus étroit encore que celui que l’on retrouve dans les relations humaines : un père ne refuse pas du pain à l’enfant qui a faim et qui lui en demande (2).

Une condition encore, c’est la foi. « Tout est possible à celui qui croit. Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ! » (3). Jésus ne discute pas sur l’origine de la foi, il l'exige ; et quand il la constate, il affirme qu’à cette foi, Dieu accorde le pardon, la paix, le salut. La grâce se laisse saisir par la foi, tel est l’ordre établi par Dieu.

Ailleurs, c’est une condition de sincérité que Jésus pose, en dehors de laquelle il ne peut y avoir ni illumination, ni possession de la vérité. La lumière est venue dans le monde, mais encore faut-il ouvrir les yeux à la lumière, accepter de se voir dans cette aveuglante lumière ; et comme elle blesse et offusque le regard, beaucoup préfèrent les ténèbres (4).

Finalement, il faut vouloir. « Combien de fois, dira-t-il, j'ai voulu et vous n’avez pas voulu !. Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie ! » (5). Il faut vouloir, et, par suite, obéir, l’obéissance manifestant la réalité de notre vouloir ; celui qui obéit connaîtra ; Dieu se révélera à lui. L’obéissance, elle aussi, comme la foi, dont elle est la fille, saisit la lumière et la grâce (6).

Il y a donc, à s’en tenir aux affirmations de l'Evangile, des conditions à remplir pour recevoir la grâce de Dieu, si imprévisible qu’on la déclare. Dieu, dans sa souveraine liberté, s’est, à certains égards, rendu dépendant de l’homme ; il a accepté de se laisser ordinairement saisir par certains gestes de l’homme, de donner, si l’on peut dire, prise sur lui. Il

(1) Psaume XXVII,

(2) Matthieu VII, a. Luc XI, 9-13.

(3) Marc IX, 23. “Jean XI, 40.

(4) Jean IIL 19-20.

(5) Luc XIII, 34. Jean V, 40.

(6) Jean VII, 17.

semble qu’il y ait ainsi des lois du monde spirituel, et que Dieu, dont l’apôtre affirme qu’il est un Dieu d’ordre, ait posé, jusque dans ce domaine de la spontanéité et de l’amour, des règles déterminées ; il n’est pas le Dieu du caprice et de l'arbitraire. Et si ce n’était pas trop presser le sens des paraboles, nous dirions que cette comparaison constante du Royaume de Dieu avec les phénomènes de la nature, ce parallélisme sans cesse statué entre l’action de Dieu dans le monde des âmes et son action dans le processus de la germination et le développement de la vie, conduisent invinciblement à affirmer l'existence de grandes lois, que l’on pourrait presque appeler naturelles, dans le monde surnaturel de la grâce. « Le règne spirituel, écrit H, Drummond, n’est pas un monde isolé, hors de la nature, entièrement indépendant de toute loi, comme le serait un monde chimérique, un monde entrevu dans un rêve ; mais c’est un monde superposé aux autres, un monde qui plonge ses racines dans le monde organique, absolument comme celui-ci plonge les siennes dans le monde inorganique, un monde obéissant à des lois qui ont le même degré de permanence et de sagesse que les lois physiques. » (1).

Peut-être, cependant, est-ce aller trop loin, en un sens, que de parler ici de lois. La loi implique un déterminisme tel que l’on puisse prévoir l’effet, et même, dans certains cas, le produire à volonté. Or, si nous affirmons l’existence de conditions nécessaires, nous hésiterions à dire ces conditions suffisantes. Il est des cas où toutes les conditions semblent remplies et où l’action de la grâce se fait attendre ; il en est d’autres où cette action se manifeste abruptement, en dehors, semblet-il, de toutes les conditions ordinairement requises. Peut-être n'est-ce là qu’une apparence. Quoi qu’il en soit, on ne saurait statuer dans les relations de l’âme avec Dieu le déterminisme qui régit les phénomènes de la nature sans compromettre la notion même d’un Dieu personnel et vivant, « L’athéisme religieux et philosophique de plus d’un esprit sérieux, remarque le professeur Hauter, se base, d’une manière ou de l’autre, sur l’idée que les faits désignés par les fidèles comme des

(1) Henry Drummonxp : Les lois de la nature dans le monde spirituel, trad. Sonceau. Nouv. éd., Paris, Fischbacher, 1900, p. 31. Drummond essaie de montrer que {es mêmes lois de croissance, de dégénérescence, de mort, etc., qui régissent le monde organique, se retrouvent dans le monde spirituel. Nous ne discuterons pas cette thèse. Nous retenons sim-

plement l’idée que le monde spirituel paraît avoir ses lois tout comme l'univers physique.

révélations de Dieu constituent en réalité des productions de la nature. » (1).

Mais, réserver la souveraineté de Dieu, ce n’est point, pour autant, nier les conditions posées par lui et les limites qu’il semble avoir lui-même fixées à la manifestation de sa grâce. Là où ces conditions ne se trouvent pas réalisées, Jésus donne à entendre que Dieu, ordinairement, n’agit pas ; là où elles le sont, Dieu s’est, en quelque sorte, obligé lui-même à intervenir : c'est là tout le sens des promesses de l’Evangile.

D'autre part, dire qu’il est des conditions à remplir, ce n’est pas postuler, dans le monde spirituel, le déterminisme des lois naturelles. Une condition n’est pas une cause, elle ne saurait être suivie nécessairement de l'effet ; elle implique seulement la possibilité de l’effet, qui reste soumis, par ailleurs, à l’action de la cause proprement dite. C’est ainsi que certaines conditions atmosphériques et climatiques sont nécessaires à la vie et au développement d’une plante, mais, ces conditions réalisées, la vie ne se produira pas nécessairement : il faut une semence. De même, en dehors de l’action créatrice de Dieu, toutes les conditions spirituelles réalisées ne produiront jamais une conversion ; celle-ci ne procède pas, telle une explosion, d’une synthèse psychique ; en un sens, on comprend le mot du Christ à Pascal dans Le Mystère de Jésus : « C’est mon affaire que ta conversion. » La vie spirituelle est toujours un miracle quand elle s’éveille dans une âme, et toutes les conditions exigées ne permettent pas de faire l’économie du Dieu de la grâce,

Cependant, les conditions n’en sont pas moins nécessaires, et ce miracle qu'est la naissance d’une âme à la vie de l’Esprit ne se produit pas n'importe quand, n'importe comment, en dehors de toute relation avec le monde où nous vivons ; il exige de nous, parce que tel est l’ordre établi de Dieu, une certaine attitude de foi, de réceptivité, de sincérité ; ce miracle, si nous ne pouvons pas le produire à notre gré, nous pouvons du moins le préparer et nous y préparer, le rendre en quelque sorte possible ; c’est ainsi que le feu du ciel ne descend que sur l’autel disposé pour le sacrifice. En ce sens, c’est bien notre affaire que notre conversion, notre affaire que de chercher, prier, méditer, pleurer, attendre avec confiance, nous

(1) Ch. Haurer : La présence divine comme problème de la dogmatique protestante. Recherches théologiques par les professeurs de la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg, 1"° série. A la mémoire de G. Baldensperger, Paris, Alcan, 1937, p. 156.

repentir et marcher à la lumière qui nous est, pour l'instant, donnée. Et si, à la suite de cette attente, de cet appel, de cette recherche patiente ou désespérée, notre conversion se produit, nous l’attribuerons, non point à l’effort de l’homme et aux lois de notre nature psychique, mais à la fidélité de Dieu qui, dans son amour, s’est lié lui-même aux promesses qu’il nous a faites.

\ Nous pouvons admettre, dès lors, que la pédagogie et la direction spirituelle ne produisent pas la nouvelle naissance, que l’on ne peut pas atteindre, par leur seul moyen, à la piété véritable ; nous accordons que la vie religieuse qui s’allume dans une âme n’est pas l’aboutissement d’un développement évolutif sur des lignes préexistantes, qu’il y a là vraiment rupture et commencement nouveau, et, qu’en un sens, ce commencement nouveau échappe à tout vouloir humain. C’est là, croyons-nous, ce qu’il y a de fondé dans le procès actuellement intenté à la pédagogie religieuse. Mais, cela dit, il faut immédiatement réhabiliter la pédagogie en soulignant que ce commencement nouveau, posé par l’action créatrice de Dieu, n’est pas sans conditions de notre part et qu’il est des attitudes, des décisions, des actes, auxquels Dieu semble avoir ordinairement lié l’action de sa grâce ; c’est à nous mettre dans ces conditions réceptives que s’emploiera une saine pédagogie comme une sage direction. Pédagogie et direction ne se réduisent pas, dès lors, au message, à la seule prédication de l’Evangile ; l’une et l’autre utilisent tous les moyens humains susceptibles de disposer les âmes à cette prédication, de les préparer à recevoir la grâce, de les mettre dans les conditions requises, tout en sachant bien que la vie nouvelle, quand elle s’éveillera, demeurera toujours un miracle de Dieu.

On peut dire, il est vrai, que si la grâce apparaît liée à certaines conditions, ces conditions elles-mêmes ne peuvent être réalisées sans la grâce ; si bien, qu’en dernière analyse, la grâce demeure souverainement libre et que l’homme ne peut rien, absolument rien, pour s’en saisir ou même simplement la recevoir. Cette recherche, dira-t-on, c’est Dieu qui l’inspire ; cette prière, c’est lui qui la fait jaillir de l’âme :; cette foi, c’est lui qui la donne ; cette sincérité et cette obéissance, c’est lui qui les rend possibles, En définitive, ces conditions que vous croyez trouver à la grâce restent sous la dépendance directe du bon plaisir divin, car il n’est pas au pouvoir de l’homme de provoquer chez les autres et en lui-même cette recherche, cette prière, cette obéissance, cette réceptivité et cette foi.

On n'y aboutit pas au terme d’un processus psychologique bien conduit ou d’un acte tranchant de volonté : il y a toujours là un miracle, c’est-à-dire précisément un acte libre, et, du point de vue humain, arbitraire, de la grâce divine (1).

Ce point de vue strictement calviniste est, au fond, tout théorique et sans valeur pratique. On ne fait que repousser la question et reculer pour mieux sauter ; car toutes ces considérations n’empèchent pas l'existence de ces conditions mises à la grâce par l'Evangile lui-même. On dit : la foi est un don; la prière, Dieu l’inspire ; l’obéissance, lui seul la rend possible. Admettons-le ; mais pour que je reçoive ce don, pour que cette inspiration et cette force me soient accordées, il est encore des conditions à remplir, et, à moins de s’enliser dans une régression à l'infini et de parler des conditions de ces conditions comme étant elles-mêmes des dons de la grâce, lesquels impliqueraient à leur tour de nouvelles conditions, il faut bien s'arrêter une fois et en arriver, du moins pratiquement, à parler de désir, de sincérité, de volonté, de repentance, de choix, de décision (2), toutes attitudes où l’homme, en ce qu’il a de plus personnel, est engagé. Et, sans doute, choix, décision, repentance, ne sont jamais qu’un acquiescement de notre part à la grâce prévenante de Dieu. En dernière

(1) On peut cependant se demander si l’homme n’est absolument pour rien dans sa destinée, s’il n’a pas reçu de Dieu, pour parler avec Pascal, « la dignité de causalité », s’il n’a, en définitive, qu’une apparence de réalité, pour être ainsi sauvé malgré lui et en dehors de iui par une volonté qui lui demeure étrangère. A trop diminuer l’homme, on diminue également Dieu ; à en faire un simple vase de terre que le potier destine à l’usage qui lui plaît, on le réduit trop à n’être qu’une chose, un objet, en lui refusant ce qui, de lui, fait précisément un homme. Il n’est pas inutile de rappeler ici les paroles si actuelles de Vinet : « Prenons garde de ne pas nous ravaler trop. Si c’est avec raison qu’on gourmande l’orgueil naturel des hommes, ne faut-il pas s'attaquer aussi à leur fausse et perverse humilité ? N°’y a-t-il pas lieu de les accuser de descendre quelquefois beaucoup trop bas et d'oublier que, si nous sommes des êtres déchus et misérables, nous n’en sommes pas moins d’origine divine et de la race de Dieu ? C’est un point qui nous paraît trop négligé, et auquel on peut rendre ses droits sans rien ôter à la profondeur de notre misère. » A. VinET : Nouvelles études évangéliques, Paris, 1851, p. 432.

Vinet écrivait ailleurs, tant il jugeait sa protestation nécessaire : « Si c’est de lhumilité que de confesser « qu’on est conçu et né dans le péché, enclin au mal, incapable par soi-même d’aucun bien », est-ce encore de l’humilité que de se persuader qu’on est un pur néant devant Dieu, non seulement en œuvres et en sentiments, mais en nature même, et que Dieu nous absorbe incessamment comme nous absorbons à chacune de nos aspirations l’air qui nous environne ? » A. Viner : La perfection fantastique, Etudes évangéliques, Paris, 1847, p. 238.

(2) Ceux-là mêmes qui sont les plus farouches défenseurs de la souveraineté absolue de Dieu et de la double prédestination elle-même en viennent à parler de décision (Ertscheidung), rejoignant pratiquement les partisans de la liberté.

analyse, l'initiative reste toujours à Dieu ; l'homme ne peut faire autre chose que répondre à un appel premier de la miséricorde divine, Cette initiative souveraine de Dieu dans l’histoire du salut constitue l’une des affirmations fondamentales de la foi chrétienne. Mais à cette initiative divine, une réponse humaine, acquiescement ou refus, demeure indispensable, car Dieu ne nous sauve pas sans nous.

Aussi bien, à l’affirmation absolue et toute théorique de la grâce nécessitante et de son action inconditionnée, il manquera toujours ce real assent dont parlent les Anglais, c’est-àdire un sentiment effectif, pratique, déterminant notre attitude fondamentale dans les situations concrètes de l’existence. L'homme agit, et l’on s’adresse à lui comme s’il était libre et comme si tout dépendait de lui. C’est ce comme si, quelle que soit la solution donnée au problème métaphysique, qui légitime la direction et la pédagogie, ainsi que tous les moyens humains mis en œuvre pour essayer d'amener une âme à remplir les conditions exigées pour la réception de la grâce. C’est ainsi que l’on apprend la prière, que l’on s’habitue au silence et au recueillement, que l’on peut être conduit par un guide sûr à descendre en soi-même et à se trouver soimême, ce qui est le commencement de la repentance, que l’on peut développer cette faim et cette soif de justice qui portent en elles comme la promesse d’un rassasiement.

Le fait qu’il est des conditions à la grâce rend donc possible et légitime la direction spirituelle, sans porter atteinte à cette certitude fondamentale que tout ce qui nous est donné ne nous est donné que par grâce.

Il]

Non seulement il est des conditions à la grâce, mais la grâce, dans ses manifestations les plus inattendues et les plus abruptes, n’agit pas magiquement, en dehors de toute relation avec notre monde, suivant une perpendiculaire unique tirée entre le ciel et la terre ; elle a ses cheminements obscurs, ses voies sinueuses, ses adaptations progressives, et, pour arriver jusqu’à nous, elle se sert d’intermédiaires, Ces intermédiaires sont tantôt des hommes qui nous parlent de la part de Dieu, tantôt des choses, comme le pain ou le vin de la Saïinte-Cène, véritable verbum visibile, selon l'expression des réformateurs. Aussi la grâce ne nous est-elle jamais

directement accessible ; nous la postulons par un acte de foi derrière les causes secondes ; nous ne saisissons que les moyens de son action, jamais cette action elle-même; et ces moyens, une fois mis en œuvre, s’insèrent dans la grande série des causalités naturelles.

Il en est ainsi, d’ailleurs, de tout acte libre. Un acte libre de l’homme s’insère immédiatement dans la trame du déterminisme ; ce que nous pouvons en voir, c’est cet acte mort, si l’on peut dire, isolé et comme détaché de la personnalité créatrice. Nous pouvons l’analyser, nous n’y découvrirons jamais que la résultante des forces naturelles et le jeu plus ou moins enchevêtré des mobiles et des motifs. En revanche, celui qui se saisit dans l’exercice vivant de sa liberté et qui assiste, non plus du dehors, mais du dedans, à la génèse de l’acte, avant de le voir se détacher de lui comme un fruit mûr tombe de l’arbre, celui-là sait bien que cet acte est l’expression de sa propre personnalité dans son activité libre et créatrice. Il en est de même de l’activité libre et créatrice de Dieu. Elle nous échappe ; nous ne la voyons qu'’insérée dans la trame des phénomènes ; nous ne saisissons jamais que les intermédiaires et les moyens mis en œuvre, et c’est toujours par un acte de foi qu’au lieu d’invoquer la nature, le hasard ou les hommes, nous témoignons d’une intervention de Dieu dans le monde ou dans nos vies,

De fait, Dieu agit par le ministère des hommes ; c’est la grande loi des intermédiaires humains dont aimait à parler Fallot et que signalait déjà saint Paul : « Comment croiront-ils, demandait-il en parlant des païens, en celui dont ils n’ont pas entendu parler ? Et comment en entendront-ils parler s’il n’y a personne qui le leur prêche ? » Paroles de bon sens. Dieu, pour les convertir, ne leur fera pas entendre une voix mystérieuse ; il ne chargera pas un ange de leur annoncer l'Evangile : il leur enverra des hommes qui seront ses. messagers ; et c’est tout simplement par la prédication de ces hommes que les desseins de Dieu se réaliseront. Cette action de Dieu, nous ne la reconnaissons que par un acte de foi. Rien, en dehors de la foi, ne nous autorise à dire que c’est Dieu qui envoie les missionnaires et que c’est lui qui ouvre à la prédication de l'Evangile le cœur des paiens. On pourrait tout aussi bien, ne s’en tenant qu'aux réalités accessibles aux sens, dire qu’il n'y a là que des causes parfaitement déterminées et qui n’ont rien de surnaturel.

La souveraineté de la grâce n’exclut donc pas l’action de

l’homme : elle la postule ; c’est par l’intermédiaire de cette action que s'exerce cette souveraineté (1).

Or, ce qui est vrai de la prédication est également vrai de la direction. Si une âme se convertit parce qu’un envoyé de Dieu est allé lui annoncer l’Evangile, telle autre pourra triompher de ses doutes ou de ses tentations, progresser dans la vie chrétienne ou apprendre la prière, parce que Dieu aura mis sur sa route un de ces hommes ou une de ces femmes dont il se sert, et qui aura parlé à cette âme avec sa science psychologique, son expérience des choses spirituelles et la charité de son cœur fraternel, Si on ne suspecte pas la prédication, il n’y a pas lieu de suspecter davantage la direction. On retrouve, dans les deux cas, une manifestation de cette solidarité qui unit les hommes entre eux pour le bien comme pour le mal, et qui semble faire dépendre de nos frères jusqu’à notre éternelle destinée. « Dans le monde moral, disait Vinet, la force de Dieu, chose insaïisissable, se compose de nos forces, de même que l’œuvre de sa Providence est bien souvent la somme de nos œuvres ; si vous décomposez en éléments visibles la puissance que le Christianisme déploie, vous ne trouverez, en fin d'analyse, que des forces humaines. Tout ce que Dieu opère dans cet ordre, il l’opère par

(1) Calvin, le héraut de la grâce, reconnaît cette loi äes intermédiaires humains. Voici ce qu’il dit dans le catéchisme de Genève (1541) : « En quelle sorte est-il loisible de requérir les hommes en notre aide ? »

Nous invoquons Dieu pour protester que nous n’attendons aucun bien que de lui, et que nous n’avons ailleurs recours ; cependant, nous cherchons l’aide des hommes, entant qu'il le nous permet, et leur donne le pouvoir et moyen de nous aider.

Tu entends que ce que nous demandons secours des hommes nel contrevient pas à ce que nous devons invoquer un seul Dieu, vu que nous ne mettons pas notre fiance en eux, et ne les cherchons sinon entant que! Dieu les a ordonnés ministres et dispersateurs de ses biens pour nous en subvenir ?

Il est vrai. Et de fait, tout ce qui nous en vient de bien, il nous le faut prendre comme de Dieu même : ainsi qu’à la vérité il le nous envoie par leurs mains. »

Opera, t. VI, 83. Cf. aussi Inst. chrét., IV, it, 3. Calvin y défend, par des arguments semblables, la légitimité et la nécessité du ministère pastoral.

Le fond de la pensée de Calvin, c’est que parfois Dieu agit seul, sans intermédiaires, lorsqu'il frappe quelqu'un de maladie, par exemple, ou le foudroie. Dans ce cas, son action est plus frappante ; ailleurs, il se sert d’intermédiaires, mais c’est encore lui qui agit. Un passage des lettres est à cet égard d’un extrême intérêt. Il s’agit de l’empereur : « J’aime mieux, dit Calvin, que Dieu lui coupe un doigt que nous un bras. Non pas que ce ne soit l’œuvre de Dieu ce qu’il fera par nous ; mais je crains toujours tant cette gloire, que l’œuvre apparente de Dieu me réjouit plus. » Lettres françaises, t. I, pp. 171-172. Ainsi, il y a l’œuvre apparente et il y a l’œuvre cachée ; il y a l’œuvre directe et il ya Pœuvre indirecte ; mais, que ce soit par l’homme ou que ce soit sans l’homme, c’est toujours Dieu qui agit.

nous. > (1), « Dieu, disait-il encore, a irrévocablement ordonné que la vérité fût, pour chaque homme, un don de l’homme. » (2).

Dieu se sert des hommes, et Dieu se sert des lois ; et pas plus qu’il n’y a contradiction entre l’action de Dieu et l’action de l’homme, qui peut être l'intermédiaire de la grâce, il n’y a contradiction entre l’action de Dieu et la mise en œuvre des lois de la psychologie et de la pédagogie. Quelqu'un me donne de sages conseils qui m’aident à sortir d’une crise de doute, à prier avec plus de concentration, à retrouver la paix et la communion avec Dieu ; il me prescrit une judicieuse hygiène qui m'aide à triompher de certaines tentations. Est-ce « faire Dieu sujet à moi », comme dirait Calvin, le situer nécessairement au terme d’un processus psychologique, et concevoir la vie spirituelle comme le déclenchement de mécanismes appropriés ? Ce serait là une vue singulièrement superficielle des choses. Car, pourquoi ces conseils d’une psychologie avertie ne seraient-ils pas précisément les moyens mis en œuvre par la grâce de Dieu pour parvenir jusqu’à moi ? Pourquoi Dieu, qui appelle les âmes à lui par la voix d’un prédicateur, ne les appellerait-il pas et ne les conduirait-il pas par la sagesse d’un directeur ? La grâce n’est pas le fruit d’une culture méthodique et tout humaine de l’âme, elle est à l’origine comme au terme ; c’est elle qui inspire cette culture et s’en sert pour agir sur cette âme, comme elle suscite le témoignage et la prédication et les rend efficaces.

Sans doute, témoignage, prédication, direction, agissent par des processus psychologiques que l’on peut retracer, et dont on retrouve les lois dans d’autres domaines encore que celui de la vie spirituelle, Faudra-t-il dire alors que la conversion n’est plus un effet de la grâce, mais un processus humain parce que la prédication, pour être entendue, met en œuvre les lois qui régissent la diffusion du son et exige, pour être

(1) Vinet ajoutait, et c’est le point de vue de la foi: « C’est lui qui évoque notre volonté, qui la détermine, c’est lui qui pénètre et qui coordonne les éléments que lui offre notre nature ; nous ne Jui donnons que ce qu’il nous a donné ; nous ne faisons que ce qu'il fait en nous ; il est, en un mot, la force de nos forces ; par conséquent, il est tout ; notre vie est sa vie, et nous, c’est lui toujours. » Discours d’installation, Homilétique, Paris, 1853, p. 595.

Vinet atténue en note ce que la forme de sa pensée peut avoir d’outré; il écarte, bien entendu, tout panthéisme et maintient la liberté : « L'homme, explique-t-il, est à l’égard de Dieu un canal vivant, personnel et libre. Dieu est la source qui coule dans ce canal. »

(2) A. VixerT : Essai sur la manifestation des convictions religieuses,

Paris, 1842, p. 111.

comprise, la connaissance du langage ? Il ne serait pas plus sensé de dire que la vie spirituelle d’une âme est au pouvoir de l’homme parce que cette vie, pour s'épanouir, implique la mise en œuvre de lois psychologiques et autres, auxquelles il faut bien accepter de se soumettre. Et ce ne sera pas parce que la psychologie aura mis à jour les effets de l'influence, de limitation ou de la suggestion dans la genèse d’une vie chrétienne que nous en serons moins fondés à attribuer sa naissance et son épanouissement à la grâce de Dieu. La grâce de Dieu ne se situe jamais sur le plan des phénomènes qui tombent sous nos prises ; ce n’est pas la nier que de ne pas la découvrir là ; ce n’est pas la nier que de décrire l’enchaînement des causalités secondes sans la faire intervenir sur ce plan qui n’est pas le sien (1).

Le docteur Liengme, ce grand directeur d’âmes qui unissait en sa personne la compétence du psychologue et la foi du chrétien, a affirmé avec force l’existence de ces lois spirituelles : « Toute vie, écrit-il, a ses lois. Les caractères spécifiques du psychisme humain sont les fondements de la vie spirituelle dont les lois sont inscrites au-dedans de nous. » (2), C’est en s’appuyant sur ces lois inscrites dans notre nature, et qu’il retrouvait en quelque sorte transposées sur le plan et dans la langue de l'Evangile, qu’il accomplissait ces cures à la fois spirituelles et psychiques qui ont fait connaître son nom. Or, le docteur Liengme, tout en insistant sur la réalité des lois qui président à la génèse et au développement de la vie spirituelle, postule, à l’origine de ce processus psychique et en dehors de nos prises, une intervention de Dieu : « Si J’action divine, dit-il, échappe nécessairement aux prises de notre conscience psychologique, les réalités qu’elle engendre en nous se traduisent par des états de conscience qui tombent tout naturellement dans le domaine de la psychologie. Etudier ces faits que les psychologues doivent constater, découvrir les

(4) Cest pourquoi nous ne saurions souscrire à cette opposition que pose le professeur Lestringant lorsqu'il écrit : « La pédagogie (chrétienne) se fonde en définitive sur la grâce. Elle ne compte pas sur le savoir-faire de l’éducateur qui, pourvu d’une valable expérience, saurait tirer du terrain qu’il cultive tout ce que celui-ci est capable de donner. » Le problème de la pédagogie…., « Foi et Vie », 1938, p. 18. Il n’y a pas d’opposition, croyons-nous, entre l’action de la grâce et le savoirfaire d’un éducateur qui s’efforce de tirer du terrain qu’il cultive tout ce que celui-ci est capable de donner. La grâce peut utiliser ces efforts de lPéducateur ; et pourquoi ne lui rapporterait-on pas, en définitive, les possibilités elles-mêmes du terrain ? k (2) D' Georges LIENGME : Pour apprendre à mieux vivre. Conseils pratiques aux « nerveux », Neuchâtel, Attinger, 1937, pp. 191, 195.

lois qui les régissent, n’est pas une négation de leur caractère surnaturel, et leur traduction en langage humain n’est pas une trahison de leur valeur divine, comme quelques chrétiens le croient. » (1). Pour le docteur Liengme comme pour nous, l’action de Dieu se situe sur un autre plan que celui où règnent les lois du monde psychique, et l'existence et le jeu normal de ces lois n’empêchent pas l’action de Dieu sur le plan mystérieux qui est le sien.

Cette affirmation de la grâce insaisissable à toute investigation scientifique et qui n’est jamais posée que par un acte de foi, je conçois qu'on puisse la maintenir, à la rigueur, alors même qu'il serait prouvé que, dans le domaine qu’embrasse la psychologie, règne le plus absolu déterminisme. Calvin ne voyait-il pas l’action de Dieu derrière les lois du monde physique, et ne rapportait-il pas à cette action tous les phénomènes de la nature ? Sans avoir la notion précise et régulière de loi, telle que la science moderne nous l’a rendue familière, il connaissait cependant la fixité des successions causales ; il n’en attribuait pas moins à Dieu tout ce qui arrive dans la nature ; le moindre brin d'herbe était pour lui comme un buisson tout flamboyant de la présence divine, chaque goutte de pluie était un témoignage de la bonté de Dieu, chaque calamité naturelle lui signifiait une punition divine. Les causes secondes s’effaçaient et disparaissaient, éclipsées au regard de la foi par la Cause suprême (2).

Cette attitude est celle de bien des âmes religieuses qui ont su toujours découvrir derrière les choses et les événements les plus ordinaires et, en un sens, les plus naturels, l’action et la présence de Dieu. Par suite, quand on constaterait, dans le monde spirituel, le même déterminisme que dans le monde matériel et le même jeu de lois immuables, n’aurait-on pas le droit encore d’affirmer l’action de Dieu et la souveraineté de la grâce, agissant derrière les lois et par le moyen des lois, exactement comme derrière les phénomènes de l’ordre physique on peut encore, par un acte de foi, adorer la Providence de Dieu ?

Nous ne voyons que l'envers de la tapisserie, c’est-à-dire le déterminisme apparent des choses et le jeu des causes que nous disons naturelles. Si nous pouvions voir l'endroit — ce qui est impossible à nos yeux de chair — nous discernerions

{) Dr Georges LiENGME : Pour apprendre à mieux vivre, pp. 191-192. (2) Cf. Jean-D, Bexoîr : Jean Calvin. La vie, l’homme, la pensée, « La Cause », 1933, pp. 207 et ss.

l’action d’un Dieu qui met en œuvre les lois qu’il lui plaît pour réaliser ses desseins.

Mais la thèse déterministe, dans le domaine psychologique et, plus encore, dans celui de la vie spirituelle, ne constitue qu’une vue extrême et théorique et ne saurait prétendre à la rigueur d’une vérité scientifique. C’est là, bien plutôt, le domaine de la personnalité, de la spontanéité, de la liberté. Il faut compter avec des réactions imprévisibles, des décisions jaillissant des profondeurs de l’être, des refus incompréhensibles, bref, avec toutes les manifestations d’un « moi » qu’on n’a pas réussi à emprisonner tout entier dans le filet aux mailles serrées d’un déterminisme intégral. Et c’est là que l’on peut postuler l’action de la grâce, dans cette acceptation du message, dans cette réaction personnelle imprévisible, par où s'exprime le fond de l'être dans sa spontanéité et, croyons-nous, dans sa liberté. C’est cette réaction que met en lumière la parabole du semeur : les lois climatiques sont les mêmes pour tous les terrains, ainsi que celles de la biologie végétale ; mais il y a différents terrains, et les moissons sont loin d’être identiques ; dans la bonne terre elle-même, le grain semé se multiplie plus ou moins généreusement. C’est cette réponse personnelle, cet acquiescement ou ce refus, qui peut devenir le point d'insertion de la grâce, l’aiguillage décisif d’une vie par ailleurs soumise à tous les déterminismes naturels.

Concluons de cette discussion qu’il ne saurait y avoir contradiction entre l’action de l’homme et l’action de Dieu. Ignace de Loyola —- on prend son bien où on le trouve ! — a exprimé en une heureuse formule cette double attitude d'action persévérante et de dépendance constante : « Tout faire, disait-il, comme si le salut dépendait uniquement de nous ; bien savoir, au demeurant, que le succès dépend de Dieu seul. » (1).

Dieu peut se servir des hommes, et il peut se servir des lois du monde physique comme du monde psychique, pour arriver à toucher une âme de sa grâce. On n’a donc pas le droit de qualifier une direction d’humaniste, dans le sens où ce mot implique l'exclusion du divin, parce qu’elle s'appuie sur des lois psychologiques reconnues. Aussi bien, la vraie direction, alors même qu’elle témoigne d’une pédagogie avertie, sait que, dans ce domaine sacré de l’âme, on ne peut pas

(1) In R, Prus : La direction d’après les maîtres. p. 97.

provoquer à son gré des expérimentations dont on connaisse d'avance le résultat ; ce n’est pas le directeur, ou le prédicateur, qui a prise sur le Saint-Esprit et qui peut à coup sûr conduire une âme vers Dieu ou provoquer des conversions : c’est le Saint-Esprit qui dispose du directeur et du prédicateur et qui se sert de l’un et de l’autre pour exercer son action sur les âmes. De toute façon, ne méprisons pas ces intermédiaires, ces chenaux de la grâce. C’est le sage conseil que donnait Vinet : « N’allons pas, disait-il, rejeter follement les appuis que Dieu offre à notre faiblesse, ne brisons pas les marches de l’escalier dans le chimérique et dangereux espoir de faire de plus grands pas ; aimons les moyens pour le souvenir même qu'ils nous donnent de notre dépendance et pour l’humiliation qu’ils nous apportent. » (1). « L'emploi de moyens humains, disait-il encore, n’exclut ni la nécessité du secours d’en-haut, ni le sentiment de cette nécessité. » (2).

IV à

Envisageons la question de la direction sous un troisième aspect, celui des points d’attache de la grâce. Il faut bien que Dieu trouve en l’homme des prises, si l’on peut dire, où son action puisse s’accrocher. S'il n’y avait aucun contact possible entre Dieu et nous, s’il n’y avait rien en nous qui puisse être le point de départ d’une action divine, la grâce resterait indéfiniment « en l’air », extérieure à nous, incapable de mordre dans notre vie et sur notre cœur. Ou alors, il faudrait considérer la grâce comme je ne sais quelle foudre divine tombant perpendiculairement du ciel, et agissant en quelque sorte du dehors, sans aucune correspondance intime avec l’être qu’eile régénère. Mais l’histoire ne nous montre pas Dieu agissant ainsi; ce n’est jamais dans une âme humaine le fiat absolu de la création ; et bien que la nouvelle naissance soit toujours un miracle, ce miracle s'appuie sur une réalité préexistante, met en (œuvre des forces latentes, s’insère, en un mot, dans la trame concrète d’une vie où il trouve ce que nous avons appelé des points d’attache.

Que sont ces points d’attache ? Peut-être un désir obscur, une nostalgie douloureuse, un élan qui s’ignore vers le Dieu

(1) A. VinET : La solitude recommandée au pasteur. Nouvelles études évangéliques, p. 297.

(2) A, VINET : Homilétique, p. 27.

inconnu ; ou encore une habitude de prière, de méditation, de recueillement ;: ou encore une volonté de sincérité, de loyauté avec soi-même, une certaine droiture de pensée. Tout cela peut devenir le point de départ d’une conviction chrétienne engageant la vie entière. Il reste, en effet, en l’homme, quels que soient en lui les ravages du péché, des vestiges de sa filialité première, l'empreinte, si effacée et rongée soit-elle, d’une effigie divine ; c’est l’anima naturaliter christiana dont parle Tertullien. Vinet a repris ce thème en des accents émouvants : « Il est certain, dit-il, que tout ce qui nous rend à nous-mêmes nous rend à la vérité et à Dieu, parce qu’il y a au-dedans de nous, dans notre dernier fond, quelque chose qui rend perpétuellement témoignage à la vérité et à Dieu, quelque chose qui pleure et qui adore, quelque chose qui s’unit à l’invisible et à l’immortel, quelque chose qui consent à l'Evangile, quelque chose qui, d'avance et malgré nousmêmes, est chrétien. » (1). Le fait de ces aspirations profondes de l’homme, de ce besoin, de ce creux que viendra remplir le plein de l'Evangile, c’est la pièce maîtresse de toute l’apologétique de Vinet.

Dès lors, peut-on dire que toute pédagogie chrétienne — et la direction spirituelle n’est autre chose, en un sens, qu’une pédagogie — ne peut être qu’une pédagogie de rupture, en entendant par là qu’il n’y a rien en l’homme que l’on puisse cultiver ou développer, mais qu’il faut briser, radicalement et absolument, avec tout ce qui est en lui ? Sans doute, on ne saurait nier la nécessité de cette rupture avec ce que saint Paul appelle le vieil homme, une rupture si radicale, en un sens, qu'il la considère comme une sorte de mort. De fait, la grâce pose des commencements nouveaux : « Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature. >» Mais ces commencements nouveaux prennent leur point de départ sur des lignes anciennes, comme l’aiguille amorce uhe voie nouvelle sur le prolongement des rails qu’elle quitte ; ils s’insèrent dans une nature où la grâce trouve, en certains points, des prises ; en sorte qu’il n’y a pas seulement rupture ; il y a aussi, et en même temps, développement et culture de ce qui demeure en l’âme de naturellement chrétien.

On peut dire encore que la grâce opère une synthèse nouvelle des éléments de la personnalité, une synthèse théocentrique et christocentrique : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ

(1) A. Viner : La solitude recommandée au pasteur, Nouvelles études évangéliques, pp. 270-271. .

qui vit en moi ! », alors que l’instinctive et naturelle synthèse de toute personnalité non encore touchée par la grâce est essentiellement égocentrique. Or, les éléments constitutifs de notre moi demeurent les mêmes dans cette nouvelle synthèse. C’est la synthèse ancienne qui est faussée, parce que la cristallisation s’est faite autour d’un centre usurpateur, et, de ce fait, tous les éléments de la personnalité sont placés dans une fausse perspective et participent, en un sens, du péché originel. Mais reconnaître cette fausse perspective ne signifie pas que tous les éléments de cette synthèse naturelle soient inutilisables et corrompus. Ils peuvent être mis en œuvre par une pédagogie à la fois de culture et d'attente, et préparés en vue de l'édifice spirituel qui sera comme une nouvelle création de la grâce.

Il ne faut pas d’ailleurs se laisser hypnotiser par un type unique de conversion, la conversion-révolution : mort et résurrection presque instantanées, synthèse nouvelle des éléments de la personnalité s’opérant d’un coup, telle la cristallisation qui se produit dans une solution sursaturée. La conversion lente est aussi une réalité. Elle développe des germes préexistants, que ces germes soient innés ou qu'ils soient des commencements nouveaux posés par la grâce ; dès : lors, les jeunes pousses de la vie spirituelle prennent peu à peu toute la sève et finissent par étouffer les vieilles frondaisons de l’égoïsme ; celles-ci meurent progressivement et la synthèse nouvelle apparaît comme l’aboutissement d’un lent et patient effort éducateur. Ne l’est-elle pas en fait, et ne peut-on pas souligner la valeur de cet effort éducateur fécondé par la grâce ?

Evidemment, c’est là nier la corruption totale de la nature humaine, c’est contester que tout en l’homme soit radicalement perverti et corrompu. On ne nie point, certes, la réalité du péché originel et la profondeur de la chute, mais on ne saurait aller jusqu’à affirmer qu’il ne demeure absolument rien en l’homme de sa nature primitive, qu’il n’est en lui aucune semence divine, aucun germe qui puisse être utilement cultivé. Sinon, quel pourrait bien être l’objet d’une pédagogie évangélique ? On ne le voit guère, On nous parle de pédagogie de rupture, mais on nous avertit avec raison que cette rupture ne saurait être l’œuvre de l’éducateur. Que signifient alors ces mots : pédagogie de rupture ? et comment parler encore de pédagogie ? Tout ce que l’on peut faire, dans ce cas, c’est mettre l’âme en face du message et attendre en silence l’action

de la grâce ; c’est dire que la pédagogie se renie elle-même, qu’il ne saurait y avoir, de ce point de vue, ni pédagogie, ni direction véritables, pédagogie et direction étant absorbées par la prédication et le témoignage, devenant prédication et témoignage.

Peut-être, en effet, pédagogie et direction sont-elles incompatibles avec un pessimisme radical (1). Mais on peut se demander si le dogme de la corruption totale de l’homme n’est pas une de ces vues absolues, un de ces a priori métaphysiques qui ne trouvent leur justification que dans l'esprit de système, en dehors de toute donnée morale ou psychologique. Certes, le péché est une réalité tragique, qui le nierait ? éducateurs et directeurs moins que quiconque ; mais cette corruption n’a-t-elle rien laissé subsister en nous qui puisse être cultivé et développé par une pédagogie chrétienne ? N’a-t-elle rien laissé à quoi puisse se prendre la grâce, aucun de ces points d’attache que nous postulons ? Faut-il, au lieu de parler de l’âme naturellement chrétienne, ne voir dans les vertus païennes que des « vices splendides » ?

Encore, si pareille affirmation pouvait se réclamer de l'Evangile ! Mais s’il y a, dans le Nouveau Testament, des textes qui affirment le péché de l’homme et l’universalité de ce péché, on n’en saurait trouver qui érigent en dogme une corruption radicale et totale de la nature humaine. On a bien lJ’impression, d’ailleurs, que ce dogme, Jésus ne l’a jamais professé. Que l’on ne nous objecte pas les paroles de l'Evangile où il est question de repentance ; l’universalité du péché implique pour tous la nécessité de la repentance ; ce n’est pas cela qui est en question ; ce qui l’est, c’est le caractère absolu, total, de la corruption de la nature humaine, c’est l'affirmation qu’il ne demeure en l’homme rien qui ne soit radicalement perverti et mauvais. Or, Jésus n’a-t-il pas bien des fois fait appel à la raison de ses interlocuteurs, à leur

(1) « S'il est vrai, a-t-on dit, que notre nature et notre activité soient totalement viciées par le péché d'Adam, il n’y a que deux voies ouvertes à l’éducateur : ou bien, on domptera cette nature par les verges, ou bien on la maintiendra passive sous l’action de Dieu, et ce sera le quiétisme. » F, VINGENT : Saint François de Sales, directeur d’âmes, p. 77. Il est assez frappant de voir l’abbé Brémond associer étroitement la direction avec ce qu’il appelle l’humanisme dévot. Cf. Henri BREMOND : Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. I, p. 508.

De ce point de vue, on a voulu contester la légitimité de la direction de Port-Royal : « La croyance à la corruption foncière des hommes est de soi peu conciliable avec le goût de la direction. Les jansénistes étaientils parfaitement dans la logique de leur système quand ils s’instituaient directeurs de conscience ? » F, VincenT : Saint François de Sales, directeur d’âmes, p. 96. | HE ‘

jugement, à leur bon sens ? « Que vous en semble ? » aimait-il à demander, et il a confiance dans la réponse que l’homme, bien que pécheur, ne peut manquer de faire. Devant la mauvaise foi, il s’étonne et s’indigne, attitudes incompréhensibles et contradictoires chez quelqu'un qui n’attendrait rien que de mal du cœur de l’homme, Faut-il rappeler que le bon Samaritain n’était pas nécessairement religieux ; son acte d’humanité n’était-il donc qu’un vice splendide ? Comment celui qui raconta cette parabole eût-il pu croire à la corruption radicale et totale de notre nature ? Il savait, la parabole en témoigne, qu’il y a parfois en l’homme, en dépit du péché, dont nul mieux que lui n’a scruté la profondeur et mesuré les ultimes conséquences, des sentiments généreux, vestiges de notre filialité première, taches de lumière en la noirceur de nos âmes, que tous nos reniements et toutes les boues du péché ne sauraient jamais obscurcir tout à fait (1).

Il y a donc des possibilités de culture ; non point que cette culture sufffise jamais à faire un chrétien ; nous ne nions pas les ruptures nécessaires, mais il n’est pas dit que, pour faire toutes choses nouvelles, la grâce doive tout arracher, tout briser et piétiner ; il est des pousses qui peuvent continuer à vivre et à se développer dans ce climat transformé, des habitudes qui peuvent demeurer, une intelligence qui peut continuer à s'épanouir, des sentiments généreux qui peuvent se fortifier ; ce sont là, disions-nous, autant de points d’attache de la grâce, autant de prises par où elle peut saisir l’homme jusque dans son péché et l’attirer à Dieu.

On peut encore concevoir un développement progressif, où la volonté entre constamment en jeu, moins par une décision totale et, en quelque sorte, révolutionnaire, que par une multiplicité de décisions portant sur des actes secondaires, telle une ligne qui change l’orientation, non point brusquement, en faisant avec l’ancienne direction un angle droit, ou même un angle aigu, mais par une succession d’angles beaucoup plus ouverts. Un tel développement peut aboutir à une véritable attitude chrétienne, sans qu’on en puisse désigner, de façon précise, le point de départ.

Aussi bien, il est difficile de donner au dogme de la corruption totale de l’homme ce real assent dont nous parlions à pro-

(1) Quand Jésus a parlé du mariage, il a fait appel à l’ordre de la création comme valable encore dans l’économie de la chute, pour proclamer l’indissolubilité du lien conjugal. Le hiatus n'est donc pas complet entre notre situation actuelle et notre condition primitive. Cf. Matthieu XIX, 3-6.

pos de la grâce nécessitante ; ceux-là mêmes qui l’afirment agissent souvent comme s'ils n’y croyaient pas ; leur pédagogie ne se borne pas à une prédication et à un message, ils pratiquent, eux aussi, cette culture spirituelle que, par ailleurs, ils semblent désavouer : ils font appel à la conscience, ils exigent l’obéissance, ils cherchent à développer l'intelligence des réalités spirituelles, ils favorisent la générosité instinctive qu’il peut y avoir chez l’enfant, dans la pensée que, de cet effort éducateur, Dieu lui-même pourra se servir, et qu’il y a là comme une préparation positive à la grâce, Calvin, qui a affirmé plus que quiconque la corruption intégrale de la nature humaine, est bien obligé d'admettre, chez le baptisé tout au moins, un germe qui devra se développer. Et, sans doute, c’est là l’œuvre de la grâce, mais comme cette œuvre est liée au baptême du petit enfant, c’est dire qu’il existe chez l’enfant baptisé, et cela dès ses premiers jours sinon dès sa naissance, un germe divin, c’est rétablir par là la possibilité de toute une pédagogie de culture et la légitimer ; pratiquement, c’est échapper aux conséquences logiques du dogme de la corruption totale (1). De même, la grande idée calvinienne de la grâce générale, dont Calvin n’a pas tiré tout le parti qu’il aurait pu, ne laisse-t-elle pas entendre qu’il y a dans l’homme, et d’une façon qu’on pourrait dire naturelle, une semence de vie divine, un principe d’action divine ? N’y a-t-il pas, de ce fait, la possibilité d’une pédagogie qui ne se contente pas de briser, mais qui développe des germes que Dieu lui-même a déposés dans la nature humaine ?

Il peut paraître téméraire de contester le dogme de la corruption totale. On se rassure à sentir avec soi l’autorité d’un chrétien tel que Vinet. Voici, écrite précisément d’un point de vue pédagogique, une page de lui qui n’a rien perdu de son actualité : « J’indique ici en passant une erreur capi-

() Cf. Jean-D. Benoîr : Calvin et le baptème des enfants. Recherches théologiques par les professeurs de la Faculté de Théol. prot. de l’Universilé de Strasbourg. Deuxième série, Paris, Alcan, 1938, pp. 57-73. Nous ne discutons pas cette conception réaliste du baptême ; il nous suffit de la constater chez Calvin pour pouvoir dire qu’il y a là, pratiquement, une fissure au dogme, par laquelle on peut réintégrer toute une pédagogie chrétienne de culture.

Remarquons d’ailleurs que Calvin n’avait nullement l'intention, en formulant sa doctrine, d’atténuer si peu que ce soit la profondeur du péché originel chez le baptisé. Il n’a pas aperçu la fissure que nous signalons. Au contraire, les partisans de l’Ecole nominaliste, au concile de Trente, en faisant affirmer la suppression du péché originel et l’atténuation de la concupiscence chez le baptisé, avaient la préoccupation

très nette de proclamer la possibilité, pour le chrétien baptisé, de coopérer avec la grâce, ;

tale, une erreur funeste et dont trop d’exemples se rencontrent. Quelques personnes, partant du principe vrai que l’homme, pour accomplir sa destination, doit devenir une nouvelle créature, se croient dispensées de tirer aucun parti de l’ancienne. Elles attendent ou bien elles hâtent la conversion de l'enfant, ce qui signifie, à l'ordinaire, qu’elles lui inculquent des principes ; mais, avant et après, elles négligent de lui donner des habitudes, ou, ce qui revient peut-être au même, elles lui en laissent prendre dont la grâce, survenant, aura charge, selon eux, d'effacer le pli ; elles laissent croître la nature sans la surveiller, sans la diriger, à moins que, par une erreur opposée, elles ne s’empressent de l’étouffer ; elles s’effraient de tout ce qui est natif, spontané, elles ne tolèrent de la part de l’âme ni élan, ni abandon ; elles ne lui permettent pas de naître avant de renaître ; elles ignorent et négligent volontairement toutes les forces du dedans, par respect, disent-elles, pour la force du dehors ou d’en-haut ; et ainsi, tantôt comprimant sans pitié la nature qui se déploie, tantôt la laissant se déployer et divaguer à son aise, elles préparent à la grâce attendue ou les résistances d’une âme rude et volontaire, ou l’insipide complaisance d’un automate... Nous voulons simplement rappeler que, même pour le chrétien, il y a un art de l’éducation, art qui tient compte de la nature humaine, s’appuie sur elle, en accepte les secours aussi bien qu’il en reconnaît les obstacles. Si l’éducation chrétienne diffère considérablement de toute autre, ce n’est pas en prenant pour point de départ un état surnaturel auquel, en thèse générale, elle prélude, elle prépare. Elle reconnaît, elle accepte, elle exploite la nature, elle s’adresse à la volonté, à la raison, elle parle du bien et du mal moral, elle agit par l'exemple et par l’habitude. » (1).

Dans ces lignes, que nous avons voulu citer tout au long, Vinet reconnaît, certes, la nécessité d’une pédagogie de rupture ; il blâme ceux qui, se fiant à la bonté naturelle de l’homme, laissent se déployer et divaguer la nature à son aise ; mais il n’en affirme pas moins la légitimité d’une pédagogie de culture et blâme non moins sévèrement ceux qui s’effraient de tout ce qui est natif et spontané ; il admet, il conseille que l’on exploite la nature comme un prélude à la grâce et que l’on prenne sur elle son point d'appui. Or, ce qui est vrai de la pédagogie l’est aussi de la direction ; il ya

(1) A. Viner : Nécessité de l’éducation des éducateurs, L'éducation, la famille et la société, Paris, 1855, pp. 8-9.

une direction de rupture, si l’on peut dire, qui tend à dompter la nature, à la mortifier, à briser ce qu’il peut y avoir en elle d’égoïsme et d’orgueil, la préparant ainsi négativement à la grâce en un effort qui n’est jamais qu’une attente. Et ïl y a une direction qui cultive ce qu’il peut y avoir en l’homme de généreux, de naturellement chrétien, une direction qui prend son point d'appui sur la prière instinctive de l’enfant pour conduire l’âme jusqu’à la prière chrétienne, qui cherche à développer le sens moral et le respect de la loi pour acheminer les consciences jusqu’à l’obéissance au Christ (1).

Nous estimons donc légitime une direction qui ne se ramène pas exclusivement à la prédication et au témoignage, une direction pédagogique, qui est à la fois un effort de rupture et de culture. Que l’on envisage la question sous l’angle des conditions de la grâce, ou sous celui des intermédiaires de la grâce, ou sous celui encore des points d’attache de la grâce, la même conclusion s'impose : il n’y a aucune contradiction entre nos efforts pédagogiques de culture chrétienne et l’action de Dieu dans l’œuvre du salut (2). Il ne faut pas, en effet, isoler artificiellement cet effort humain de l’œuvre de la grâce, alors qu’il en est déjà la manifestation, qu’il est suscité et comme sous-tendu par elle ; et il ne faut pas davantage isoler l’action de Dieu, la dissocier des moyens humains qu’elle

(1) Ce point de vue nous paraît confirmé par les méthodes préconisées aujourd’hui par des missionnaires qui ont su reconnaître dans le paganisme certaines valeurs pouvant constituer ces points d’attache dont nous parlons. Pour eux, le christianisme réclame de ceux qui l’acceptent une rupture, certes, avec le paganisme ambiant, et une rupture radicale, arrachant l’indigène à son milieu, le déracinant, pour l’insérer dans un groupe social nouveau, celui de l’Eglise. Mais en même temps, le christianisme est présenté par ces missionnaires comme un accomplissement, au sens évangélique du terme, de ce qui est préfiguré et comme prophétisé dans le paganisme lui-même ; c’est la transposition sur un plan supérieur et dans une atmosphère nouvelle, de la crainte de Dieu, de la prière, du sacrifice, de toute la piété païenne. Le missionnairé chrétien prend son point d’appui sur le paganisme dans un effort positif de culture et d'adaptation, comme le directeur le prend sur la nature. Le discours de Paul à Athènes accroche ainsi la prédication évangélique à un sentiment religieux qui lui est antérieur et, sans masquer les antithèses essentielles, il cherche à utiliser ce que nous avons appelé les points d’attache de la grâce. Pour la discussion détaillée de cette question, et dans un sens différent, cf. H. KRAEMER : The christian message in a nonchristian world, Londres, The Edinburgh House Press, 1938, en particulier le ch. IV, The attitude towards the non-christian religions. Cf. également la conférence de l’inspecteur-missionnaire KELLERHALS : Das Problem der Anknüpfung an die primitiven Gottesvorstellungen in der Heidenpredigt, mit besonderer Berücksichtigung Afrikas, suivie des remarques si pertinentes du prof. Ch. Hauter sur la question. Archives de la Conférence pastorale de Strasbourg, 1936, vol. XV, pp. 19-58.

(2) Cf. dans le même sens, Henri Bois : L'action de Dieu et l’action de l'homme dans le salut, Sermon sur Philippiens II, 12-13,

met en œuvre, alors que Dieu semble n’agir dans ce monde que par l'intermédiaire des hommes.

Cette double relation entre l’effort de l’homme et la grâce divine est clairement exprimée dans ces mots du janséniste Singlin au marquis de Coislin : « Vous savez, lui écrit-il, que nous ne pouvons rien contribuer à la conduite et au salut des âmes qu’autant que Dieu nous y engage » (voilà la grâce à l’origine de la direction) « et nous en donne le pouvoir » (voilà la grâce accompagnant la direction et la rendant efficace) (1). Certes, les jansénistes, tout autant que les calvinistes, croyaient à la souveraineté de la grâce ; ils n’ont cependant pas considéré la direction comme entraînant la négation implicile de cette grâce ; ils y ont vu, au contraire, un moyen dont Dieu pouvait se servir, selon ses desseins, pour le salut des âmes. Cette conviction était également celle de Lamennais : « C’est la grâce qui agit en vous, écrivait-il à Mme Cottu, et je m’abuserais étrangement si je croyais avoir contribué au changement survenu en vos pensées. L'homme ne peut rien pour l’homme, mais Dieu, qui se sert de tout pour accomplir ses desseins.…, a mis dans ma bouche je ne sais moi-même quelles paroles qu’il voulait vous faire entendre. » (2).

Voilà donc, ici encore, la grâce utilisant des moyens humains. En fait, nous ne voyons jamais qu’elle agisse autrement. Nous ne saurions, dès lors, considérer comme fondée cette défiance à l’égard de la direction qui se manifeste parfois du côté protestant au nom de la souveraineté de la grâce. Seul, le dogme de la corruption intégrale et totale de la nature humaine pourrait conduire à contester la légitimité de cette direction que nous avons appelée de culture, maïs c’est ce dogme luimême qui nous a paru contestable ; si on l’affirme parfois, et avec force, on ne semble jamais pratiquement le prendre au sérieux. La seule chose essentielle, c’est que soit maintenue la primauté de l'Esprit,

(1) M. CaGwac : Les lettres spirituelles en France, t. I, pp. 240-241. (2) Lettres de Lamennais à la baronne Cottu (1818-1854), Paris, Perrin, HOIO D:22: =;

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