CHAPITRE VI
La primauté du Saint-Esprit dans la direction spirituelle
Dans le chapitre précédent, nous avons examiné, d’une façon surtout théorique, les rapports de l’action de Dieu et de l’action de l’homme dans l’œuvre du salut, et nous avons conclu que ces deux actions, loin de s’exclure ou même de s’opposer, s’appelaient au contraire l’une l’autre. Dans toute cette discussion il s’agissait de la grâce en général, à la fois de la grâce universelle et de la grâce particulière. Nous avions en vue la dépendance dans laquelle l’homme se trouve dans tous les domaines à l’égard de Dieu. Nous voudrions, dans ce nouveau chapitre, montrer, par des faits et des témoignages, que la direction véritable est celle qui respecte cette action de la grâce et la suit, en quelque sorte, à la trace. La grâce dont il sera ici question sera, par suite, la grâce particulière, individuelle, qui manifeste les intentions de Dieu à l’égard de chacun de ses enfants, lui transmet des appels et des ordres qui ne s’adressent qu’à lui et qui le poussent sur des chemins où il peut lui arriver d’être seul à marcher. Plutôt qu'avec la conversion, la grâce sera ici en rapport avec la vocation. C’est pour souligner ce caractère tout individuel et personnel de l’action de Dieu dans les âmes que nous parlons, dans ce chapitre, du Saint-Esprit.
Nous pouvons, par là, distinguer tout d’abord direction spirituelle et pédagogie chrétienne. La direction, avons-nous dit, est une pédagogie. Et, de fait, il y a une direction qui tend, comme toute pédagogie, à développer les virtualités latentes de l’homme et qui s’appuie sur la grâce générale. Mais, tandis que la pédagogie s’en tient à ce qui est naturel en l’homme, mettant en œuvre les dons qu’il a reçus et l’aidant à devenir
lui-même, la direction spirituelle, dans la mesure où elle se sépare de la pédagogie pour atteindre à sa plénitude, prend son point d'appui sur l’action cachée de l'Esprit, sur cette influence mystérieuse et personnelle qu’il exerce sur les âmes individuellement. Son rôle sera, tout d’abord, d’être aux aguets pour la découvrir et la suivre, sans prétendre rien diriger. Alors que la pédagogie s’efforcera de mener à bien l’œuvre entreprise par le Créateur, la direction spirituelle se pliera à tous les cheminements de l'Esprit dans les âmes ; elle sera surtout attentive à respecter les vocations particulières de chacun (1).
Le directeur se gardera, dès lors, de provoquer arbitrairement certains sentiments ou certaines attitudes ; il n’imitera pas le procédé d’un sculpteur qui modèlerait une argile plastique, ou d’un père qui tiendrait la main de l’enfant et tracerait lui-même, au moyen de cette main abandonnée, les caractères de sa propre écriture. Nous retrouverions là cette direction autoritaire dont le principe nous a semblé décidément contradictoire à l’esprit du protestantisme. Le directeur risquerait d’ailleurs, même avec les meilleures intentions, de se tromper, d'engager l'âme sur une voie qui n’est pas la sienne par suite de quelque idée préconçue sur l'itinéraire qu'elle doit suivre. Tous ne prennent pas le même chemin, ne font pas les mêmes expériences, et, à vouloir faire passer tout le monde sous une même toise par le moyen d’une direction qui exalterait l’action et l’autorité du directeur aux dépens de l’action divine, on risquerait de faire perdre à bien des âmes leur originalité et de les égarer en des voies où l’on s’enlise. Avec beaucoup de perspicacité, Vinet signalaïit « l’illusion de tant de personnes qui, au lieu d’obéir naïvement à l'attrait de la grâce, au lieu de sentir ce qu’elles sentent, et (si cette expression est permise), au lieu de se laisser faire, concertent pour ainsi dire une œuvre qui n’est pas et ne peut être la leur, reproduisent, d’après un catalogue officiel, une certaine série de mouvements et d’états moraux, passent régulièrement par toute la filière, et, après avoir tout accompli et tout éprouvé aux termes du règlement et sous les auspices d’un directeur, se trouvent à la fin (amer, mais nécessaire désap-
(1) « Il ne s’agit pas tant, pour le directeur au sens religieux du mot, de respecter l’autonomie de l’âme humaine que l’action de Dieu en elle. De là toute la distance qui le sépare du simple pédagogue. » M. OLPHE- GazLiarp : Le P. J.-P. de Caussade, directeur d’âmes. « Revue d’ascét. et de myst. », XIX, 1938, p. 410.
pointement !) n’avoir fait qu’un chemin illusoire et n’avoir marché qu’en rêve » (1).
De fait, la direction doit maintenir la primauté du Saint- Esprit. Elle ne doit pas lui faire violence et le contraindre à la suivre dans l’orientation qu’elle cherche à imprimer aux âmes ; c’est elle, bien plutôt, qui doit le suivre et s’adapter à ses desseins, demeurer aux écoutes pour discerner de quel côté il pousse une âme, et aider ensuite cette âme à obéir aux appels de la grâce et à demeurer fidèle à ses inspirations. « Le médecin, a-t-on dit, aide la nature ; le prêtre, de même, n’est pas là pour poser des idées, il est là pour aider la grâce. » (2). Aider la grâce ! Ces mots, peu familiers à un protestant, indiquent bien cependant que c’est l’action de l'Esprit qui est essentielle, et que l’homme est là, avant tout, pour permettre à cette action de s'exercer pleinement et prévenir les gestes maladroits qui risqueraient de la contrarier. Seuls, ceux qui croient à la grâce nécessitante pourraient objecter à cette façon de s'exprimer, encore que la grâce, nous l’avons dit, puisse inspirer « celui qui aide la grâce », et par là, si l’on peut dire, s’aider elle-même.
Nous avons retrouvé chez bien des directeurs catholiques cette affirmation de la primauté de l'Esprit. A côté de la direction volontariste qui ploie une âme et la pétrit, dont on ne peut nier qu’elle existe et dont l’existence fausse trop souvent notre perspective en ne nous laissant rien voir en dehors d’elle, il y a cette direction plus large, plus respectueuse des droits de Dieu, qui croit à l’action du Saint-Esprit, et dont le principal objectif est d’incliner l’âme à recevoir les inspirations d’En-haut et à s’y conformer. Il ne sera pas inutile de citer ici quelques témoignages.
Et tout d’abord, sainte Thérèse d’Avila. Comme un professeur de Salamanque l’interrogeait sur la façon de s’y prendre pour mener les novices à la perfection, la sainte répondit : « Je me borne à considérer et à suivre la conduite de Dieu dans la conduite de chacune d’elles, et je ne fais pas autre chose que d’éviter tout ce qui pourrait en obstruer ou embarrasser ou changer la voie particulière par laquelle Dieu les mène. »
Non moins nettement, Bossuet affirmait que le grand maître
(1) A. VinET : Etudes sur la littérature française au xix° siècle, Paris, 1851, t. IT, pp. 341-342.
(2) Quelques directeurs d’âmes au xvu* siècle, Paris, Lecoffre, 3° éd., 1923, p. 75,
des âmes, c’est le Saint-Esprit. La sœur Cornuau témoigne que le seul but qu’il poursuivit était « de lui faire écouter Dieu et suivre ses saintes inspirations ; c'était là toute sa charge ». Lui-même écrivait : « Les spiritualités où l’on désire que Dieu mette moins du sien afin que l’âme y mette davantage me sont suspectes ; et si l’on comprenait bien que tout ce que nous pouvons mettre du nôtre dans l’oraison, s’il n’est pas de Dieu, n’est rien, je crois qu’on serait plus sobre à parler ainsi. » (1).
« Le vrai guide de l’âme, c’est Dieu, dit Lippert. Ce principe trace leur devoir au directeur et à son ouaille. Que le directeur ne désire qu’une chose : servir Dieu dans l’âme qui est commise à ses soins. Qu'il étudie, pour les imiter, les actions de Dieu dans les âmes, leur délicatesse infinie, leur suave fermeté, leur inlassable persévérance, leur sage diversité. Qu'il ne s’interpose jamais entre Dieu et l’âme, et, pour cela, qu’il se fasse une loi de la prudence et de la discrétion. IL est des parties de l'âme si délicates que Dieu seul peut y toucher de ses doigts de lumière. Les nôtres froisseraient inutilement ces tissus sacrés. » (2).
Le vénérable Libermann écrit dans le même sens : « Le directeur, ayant une fois vu et discerné Dieu agissant dans une âme, n’a d’autre fonction que de guider cette âme pour qu’elle suive la grâce et y soit fidèle... Jamais il ne doit vouloir inspirer à une âme ses propres goûts et ses propres attraits, ni la conduire d’après sa manière d’agir ou sa manière de voir les choses. Un directeur qui agirait ainsi détournerait souvent les âmes de la conduite de Dieu et contrarierait souvent la divine grâce en elles. » (3). Il ajoute cependant que cela s’applique aux âmes qui vont droit à la perfection ; pour celles qui sont lâches ou tièdes, l’initiative appartient au directeur qui, par ses exhortations, ses conseils, ses réprimandes, par toutes les industries de son zèle, doit s’efforcer de les arra-
(1) Bossuer : Correspondance, nouvelle éd. par Ch. Urbain et E. Levesque, 15 vol., Paris, Hachette, 1905-1915, t. VI, p. 314. Lettre du 8 juin
(2) P. LippErT : Cœurs inquiets, pp. 74-75.
(3) La direction spirituelle d’après les écrits et les exemples du vén, Libermann, 2° éd., pp. 10, 22.
Jacob Libermann (180441852), fils d’un rabbin de Saverne, destiné à devenir lui-même rabbin, se convertit au catholicisme sous l’influence, en particulier, de la Confession de foi du vicaire savoyard, et entra à Saint- Sulpice. L’épilepsie, dont il était atteint, l’empêcha longtemps de devenir prêtre. I1 fut le fondateur d’une congrégation missionnaire qui fusionna avec celle du Saint-Esprit et dont il resta le supérieur. Il vécut en ascète et fut le directeur d’un grand nombre d’âmes, d’âmes sacerdo-
tales tout spécialement.
158 DIRECTION SPIRITUÉLLE ET PROTEÉSTANTISME
cher à leur léthargie spirituelle. Plus longuement dans ses écrits spirituels il marque l'importance toute relative du directeur et l’obligation qu’il y a, pour celui-ci, à ne pas vouloir se substituer au Saint-Esprit : « La fonction du directeur, quelque importante et nécessaire qu’elle soit, n’est pas bien considérable. Il n’a de force qu’autant qu’il plaît à Dieu de souffler dans l’intérieur des âmes, et il ne peut diriger vers Lui qu’autant que le Saint-Esprit dirige intérieurement. C’est un écho, voilà tout, mais un écho de la voix du divin Esprit qui parle dans l’intérieur des âmes. C’est un écho, il est donc peu de chose, et sa parole n’est pas une parole vivante et vivifiante en soi. Il est un écho du Saint-Esprit ; c’est donc la parole intérieure du divin Esprit qu’il transmet qui est la vie et qui vivifie. » (1).
Dom Marmion écrivait à des religieuses : « Le Saint-Esprit seul peut former des âmes ; la tâche du directeur est de marquer à son enfant spirituel la route par laquelle Dieu le mène ; il doit lui donner quelques règles générales pour sa conduite, contrôler son progrès, et, s’il y a des difficultés, y répondre, le tout à intervalles distants. » (2). « Notre Seigneur, disait-il encore, me donne de plus en plus une immense révérence pour sa sagesse infinie dans la conduite des âmes. Il contemple en son Père tout le plan divin à leur égard. Lui seul les connaît, c’est Lui seul qui peut vous y conduire. Mon rôle se borne à beaucoup prier pour vous, à vous signaler les écueils que peuvent rencontrer les âmes les mieux intentionnées, à vous conseiller dans les cas obscurs, et enfin à vous stimuler à vous donner sans réserve à Jésus. » (3).
Sollicité de prendre en mains la direction du Carmel de Louvain, il écrit aux Carmélites pour préciser ce que sera l’esprit de sa direction : « Je veux que Jésus soit le seul directeur du Carmel de Louvain. C’est Lui qui vous a achetées par son précieux sang ; c’est à Lui et à Lui seul que vous appartenez, c'est à Lui de vous sanctifier, et s’il daigne m’employer dans cette œuvre si importante pour sa gloire, ce sera à la condition que je dépende en toutes choses de son Esprit, que je renonce à mon propre sens pour suivre celui de Jésus en toutes choses, que je puise dans son Sacré-Cœur la lumière pour comprendre ses desseins sur chacune de vos âmes. » (4).
(1) Ecrits spirituels du vén. Libermann. Paris, Gaume, 1891, pp. 360-361.
(2) Dom Columba Marmion. Vie par Dom TuiBauT, p. 264. Lettre du 1°" mai 1906. ;
(3) Dom Columba Marmion. Vie... pp. 264-265, Lettre du 11 février 1902,
(4) Dom Columba Marmion, Vie…., p. 269,
< La plupart des âmes, disait-il un jour dans une conférence spirituelle à ses religieuses, ne pensent pas au Saint- Esprit, et cependant, c’est à lui que Dieu a confié la direction des âmes. » (1).
Le principe est donc posé avec force : c’est le Saint-Esprit qui est le véritable directeur, et le rôle de l’homme est de lui frayer la voie, d’écarter les obstacles, d'enlever les pierres, de débroussailler la route et de rendre l’âme attentive et réceptive à ses inspirations. « Impossible de gagner la grâce, écrit avec un accent presque calviniste J. Devroye, de l’ordre des Jésuites ; on atteindrait plutôt du doigt les étoiles. Nous ne montons pas vers Dieu, c’est lui qui descend pour nous prendre, pour nous hausser jusqu’à lui... Et voilà précisément où doivent tendre nos efforts : non pas à développer nos facultés d'attaque et d’envahissement, mais à dilater à l'infini nos capacités de réception. » (2).
Le directeur respectera donc infiniment les âmes et l’action de Dieu en elles. Son rôle sera de les empêcher de s’égarer en des impasses et de leur signaler les obstacles ; rôle important et difficile, qui demande beaucoup de tact, de perspicacité, et non point tant de la finesse psychologique qu’une vie spirituelle profonde, une connaissance personnelle des voies de Dieu et le sacrifice de ses propres desseins et de ses propres tendances. « Le plus important, dit Mgr Cagnac, et le plus difficile, est de s’adapter aux âmes afin de les conformer à Dieu. On ne mène pas les autres par sa propre voie, ni tout le monde par ie même sentier. Toute la théologie de la direction consiste à détruire les obstacies à la vie divine pour préparer la place au maître des âmes. » (3).
« Moi, je suis là, écrit Mgr d’Hulst, pour vous aider à vous reconnaître, à trouver votre chemin dans les carrefours ; mais c'est Lui qui appelle, Lui qui formule et qui mesure ses exigences, et je ne puis que vous répéter la parole de la sainte Vierge aux serviteurs de Cana : Faïtes tout ce qu’il vous dira. » (4).
C’est ce qu’afffirme aussi le P. de Guibert : « Quant à nous, directeurs, écrit-il, notre rôle doit être d’assurer la docilité entière des âmes à cette direction divine en elles, sans y
(i) Dom Columba Marmion. Vie, p. 265.
(2) J. DEvVROYE : Bossuet, directeur d’âmes, Paris, Casterman, 1937, p. 56.
(3) M. Cacxnac : Les lettres spirituelles en France, t. I, pp. 255, 275.
(4) M. p’Hussr : Lettres de direction publiées par Mgr Baudrillard, Paris, De Gigord, 6° éd., p. 65.
substituer nos interventions humaines. Nous devons toujours craindre de mêler quelque chose d’humain, quelque chose de nôtre, à cette œuvre toute divine. » (1).
Et Charmot, reprenant l’image de l'Evangile, écrit : « Le Saint-Esprit est en perpétuelle course, comme le vent, si bien que l’on ne sait d’où il part et où il va, Un bon directeur ne l’enchaîne pas, mais il le suit. » (2).
Il fallait, pour rendre justice à la direction catholique, citer longuement ces textes qui mettent en relief la maîtrise du Saint-Esprit, particulièrement chère à des âmes formées à l’école du protestantisme.
On ne peut s'empêcher, cependant, de constater, dans le catholicisme, une certaine méfiance à l’égard de la conduite des âmes par le Saint-Esprit ; c’est la crainte de cet individualisme constamment reproché au protestantisme comme sa tare congénitale, cet individualisme qui, orienté sur les voies mystiques, conduit si facilement à l’illuminisme, comme lilluminisme lui-même à l’hérésie. Le directeur n’est plus alors celui qui écarte les obstacles et fraie la voie aux libres inspirations de l’Esprit, il est celui qui, au nom de l'Eglise, contrôle les inspirations, les soumet au magistère de l’autorité et de la hiérarchie. Par lui, l'Eglise se fait juge des inspirations individuelles. C’est toute la question, si complexe, du discernement des esprits qui se pose ici.
Elle se pose également dans le protestantisme, avec plus d’acuité peut-être de par le rôle attribué chez nous au témoignage du Saint-Esprit. Nous sommes, plus que le catholicisme qui s’est toujours défendu — trop bien défendu ! — exposés aux dangers de l’illuminisme, générateur de schismes. Peutêtre, en revanche, sommes-nous, plus que lui, susceptibles d’effusions nouvelles, de nouvelles Pentecôtes et de nouvelles Réformations, nous étant moins bien cuirassés contre l’intrusion de l'Esprit dans l’âme individuelle. Mais, tandis qu’ailleurs c’est l'Eglise qui prononce en dernier ressort, au nom de sa tradition et de ses dogmes, dans le protestantisme, c’est à l'Écriture que l’on en appelle, c’est elle qui est la pierre de touche pour le discernement des esprits. Tout ce qui s’écarte de la Bible, tout ce qui n’est pas en harmonie avec son inspiration fondamentale, est condamné comme relevant, non de
Fu J. DE GUIBERT : « Revue d’ascétique et de mystique », 1935, pp. 396,
(2) CHARMOT : L'âme de l'éducation, p. 132,
l'Esprit, qui ne saurait se contredire, mais de l'imagination, si facilement sujette à illusions (1).
Dans l’ensemble, la direction protestante sera plus audacieuse, moins réticente à l’action de l'Esprit, et, sans mésestimer l’action de l’homme et l'influence que peut avoir le directeur, elle comptera surtout sur Dieu ; elle montrera le danger, elle avertira l’âme qui s'engage sur une fausse voie ; pour le reste, elle essaiera de suivre d’aussi près que possible les cheminements de la grâce, veillant, autant qu’elle le peut, à ce que le développement amorcé ne se noue pas, sans préjuger du chemin par lequel Dieu lui-même conduit une âme et du rendez-vous qu’il lui a fixé.
Nous n’avons pas beaucoup de documents protestants. En voici un cependant qui souligne ce caractère, en quelque sorte négatif, de la direction protestante, respectueuse avant tout de l’action de Dieu. C’est un témoignage inédit, témoignage d’une âme parvenue à la foi et qui, faisant un retour en arrière, cherche à caractériser les étapes de sa recherche jusqu’au moment où elle fut saisie et illuminée par la grâce.
« Comme un enfant qui a faim en dormant et qui, sans le savoir, tend la bouche et les bras vers le sein qui le nourrit et la chaleur qui l’apaise, je cherchais à tâtons le chemin de la foi. Je demandais : Que faut-il croire ? Vous m'avez dit : Attention ! Ne confondons pas la foi avec les croyances. Et puis, laissez donc votre esprit tranquille, car Dieu a voulu révéler ces choses aux ignorants et aux enfants. J’aiï donc cherché d’autres passages et je suis arrivée à des effusions vagues, à des élans suivis de retombées, à des joies sans racines et sans fruits. Vous m'avez dit : Prenez garde ! L’émotion est vaine. Méfions-nous du sentiment et de ses caprices, d'autant plus que saint Paul n’a pas dit : Je sens Dieu, mais : Je sais. J’ai donc pensé : Où est la foi ? Ni l’esprit, ni le cœur n’y mènent. Il faut peut-être vouloir, décider, s'engager avant et afin de connaître. Vous m'avez dit : Surtout, pas par là ! Ce que nous faisons nous-mêmes est mauvais. Ne croyez pas forcer la main de Dieu, ni mériter sa grâce. Là, j'aurais pu désespérer ; j'aurais pu penser : J’y renonce. La foi n’est pas pour moi. Mais je sentais en moi une force secrète. Je trouvais en vous une âme fraternelle. Vous me disiez : Pourtant, c’est bien facile ! Et l'Evangile est simple, simple !
() Cf. Cazvix : Inst. chrét., I, 1x. Le titre seul de ce ch. est significatif : « Comme aucuns esprits écervelés pervertissent tous les principes de religion en quittant l’Ecriture pour voltiger après leurs fantaisies, sous ombre de révélation du Saint-Esprit. » .
Quand son heure est venue, l'enfant s'endort ; sans peur et sans désir, il s’abandonne tout entier au sommeil fécond ; il s’endort n’importe où, dans son berceau, dans sa voiture, sur les genoux de sa mère, à la maison ou dans la rue ; il s’endort tout entier. Ayant dépassé l’inquiétude, j'ai fermé les yeux comme lui, dans la confiance et l’abandon. Puis vous m'avez demandé : Où en êtes-vous ? Ce jour-là, j'ai su brusquement, d’une intime évidence, que, pendant tout ce temps, depuis longtemps, depuis toujours peut-être, sans que je l’aie senti venir, invisible, silencieux, mais rayonnant, Dieu était là. » (1).
Ce témoignage nous paraît mettre en lumière une des caractéristiques essentielles de la direction protestante : ce respect de l’action de Dieu, ce désir de diriger aussi peu que possible en laissant toute la direction au Saint-Esprit. Le rôle du directeur s’est borné, si l’on peut dire, à maintenir la voie ouverte, à empêcher l’âme de s'engager sur des chemins qui n'étaient que des impasses : celui de l’intellectualisme, où elle se serait égarée dans le maquis de discussions sans fin, et où elle aurait fini par confondre la foi avec une adhésion tout intellectuelle à la vérité chrétienne ; celui du sentimentalisme, où elle se serait enlisée dans les sables mouvants d’une émotivité sans profondeur et sans lendemain, s’imaginant que le salut dépendait de ce qu’elle éprouvait ou n’éprouvait pas, des expériences qu’elle pouvait avoir ou ne pas avoir faites, de la paix et de la joie qu’elle sentait jaillir en elle ; celui du volontarisme, enfin, où elle se serait déchirée et blessée dans la tentative d’une ascension vers Dieu par le seul effort d’une volonté tendue, comme si le salut se conquérait de haute lutte, tel un sommet à pic qu’il faut gravir. Il ÿ a là autant d’impasses qu’un sage directeur signalera aux âmes en quête de Dieu ; il les empêchera de s'engager sur ces voies de garage qui ne sauraient mener au but, les rejetant en pleine recherche inquiète, et parfois désespérée, plutôt que de les laisser reposer dans une fausse sécurité et s’abriter en d’illusoires refuges (2).
Ce respect de l’action de Dieu et de la liberté humaine, qui
(1) Nous remercions ici très vivement l’amie qui nous a communiqué ces lignes et nous a dônné autorisation de les publier.
(2) À cet égard, le petit livre de Bunyan : Voyage du chrétien vers l'éternité bienheureuse, peut être considéré comme un excellent manuel de direction. On y voit Chrétien se fourvoyer dans le bourg de la Morale et prendre conseil de l’'Honnêteté ; maïs, repris par l’Evangéliste, il s’engage à nouveau sur le sentier des promesses,
doit caractériser la direction protestante, a été mis en pleine lumière par Vinet. S’adressant aux éducateurs en général, et à tous ceux qui exercent quelque autorité, il donne ces conseils qui semblent faits tout exprès pour ceux qui ont à diriger les âmes : « Ménagez de l’espace à la liberté. N’usez pas de tout votre ascendant ; gardez-vous d'ajouter à son action naturelle et d’en fausser le ressort. Guidez plutôt que vous ne commandez ; aimez mieux inspirer qu'imposer. Refusez, dans l’occasion, une partie des pouvoirs qu’on vous défère, et sachez rappeler la liberté au respect d’elle-même. Cette liberté est la part de Dieu, et c’est pour laisser quelque chose à faire à Dieu qu'il ne faut pas que vous vouliez tout faire. Sachez, à propos, vous montrer et vous effacer tour à tour : montrezvous pour disputer le terrain aux ténèbres, soyez encore plus empressés de vous effacer pour faire place à Dieu. Fiez-vous à Lui, défiez-vous de vous-mêmes. N'oubliez pas que l’autorité mal exploitée a des effets plus malheureux et plus durables que l’absence de toute autorité. » (1).
Il ne faudrait pas conclure que la direction doive, dans tous les cas, être aussi réservée et prendre cette forme négative de vigilance et d’attente. Le directeur est souvent amené à donner des conseils positifs sur la prière, les lectures, les disciplines nécessaires, la conduite à tenir dans des circonstances concrètes, aridités, tentations, découragements. Mais, à de rares exceptions près, il ne devra pas imposer son autorité, et il respectera, avant tout et autant qu’il peut en juger, les directions de l'Esprit dans les âmes.
A l’origine même d’une vie chrétienne, il lui arrivera de devoir donner le choc initial, ébranler, entraîner l’âme sur la voie que celle-ci discerne mal et où Dieu l’appelle. C’est ainsi qu’à l’heure où, écrasé sous le sentiment de son indignité, le pécheur serait tenté de désespérer, elle lui fera sentir jusque dans son angoisse la présence et l’action de Dieu. Pascal, dans son immortel Mystère de Jésus, a posé le principe de cette direction qui laisse tout à la grâce : « Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur. — Je le perdrai donc, Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance. — Non, car moi, par qui tu l’apprends, t’en veux guérir, et ce que je te dis est un signe que je te veux guérir. »
A cet égard, le chapitre de l’Institution, où Calvin essaie d’élever son esprit au siège judicial de Dieu pour nous per-
(1) A. Viner : La foi d’autorité, Discours…, pp. 375-376,
suader à bon escient de la justification gratuite, pourrait être considéré comme un exemple suggestif de direction spirituelle. calviniste (1) ! A quoi, d’ailleurs, il faudrait ajouter le rappel incessant des promesses de Dieu pour dissiper nos craintes et nos doutes, ces promesses qui « nous doivent être comme échelles afin de nous élever au ciel » (2). Aïnsi le fidèle ne regardera pas à lui-même, à sa componction ou à ses larmes, mais il devra « ficher tous les deux yeux en la miséricorde de Dieu » (3).
Telle est, dans ses lignes directrices, la méthode des grands directeurs protestants. C’est celle des Blumhardt, attirant, à Bad Boll, une foule d’âmes accablées par la maladie, les préoccupations ou l’esclavage du péché, auxquelles ces deux grands conducteurs d’âmes manifestaient, chacun à sa manière, la puissance et l’action du Saint-Esprit (4). C’est celle de Frommel, condamnant l’intellectualisme et insistant sur l’abandon, l’abdication, en quoi consiste essentiellement pour lui l’acte de foi (5). C’est celle d'Henri Bois, détournant l’âme d'elle-même, de ce qu’elle éprouve ou n’éprouve pas, de son insensibilité, des oscillations du rythme affectif, pour la diriger tout entière vers le Christ et la contemplation du Christ (6).
Il y a ainsi, alors même que le salut est rapporté tout entier à la grâce divine, une orientation imprimée à la pensée et à la volonté, une sollicitude qui signale et prévient les égarements, une action persévérante qui conseille, influence, soutient aux heures de sécheresse, en un mot, une véritable direction.
@) Inst. chrét., III, x.
(2) Cazvin : Lettres françaises, t. I, p. 398.
(3) Inst: chrét., III," 1v,"3:
(4) Cf. Pierre SCHERDING : Christophe Blumhardt et son père, Paris, Alcan, 1937.
(5) « Nous ne reposerons jamais sur Dieu avant de nous être lâchés d’abord dans le vide, avant d’avoir fait un « full plunge » dans l’abîme d’une justice dont le dernier fond se trouve être un rocher de miséricorde. Il faut la chute dans cette apparence de vide pour couper le fil de la propre justice et de la propre recherche. » Lettres et Pensées,
. 25. Cf. aussi pp. 89, 91, etc.
(6) Lettres de direction, t. 1, pp. 88, 101, 102, 193, t. II, pp. 100-101, 165. etc. Cf. en particulier la lettre à quelqu'un qui ne se jugeait pas digne de participer à la Sainte Cène, t. II, pp. 59 et ss.
Ce respect de l’action divine implique une attitude de patience, à la fois chez le directeur et chez le dirigé. Sans doute, Dieu peut illuminer soudainement une âme, lui faire trouver son chemin de Damas. Mais, le plus souvent, il y faut de plus longs cheminements. Le temps est aussi un instrument dont Dieu se sert, comme il se sert des hommes ; il nous a soumis à cette loi du temps comme il y a soumis la nature elle-même ; et si, pour mürir les moissons, il faut le soleil et la pluie des saisons changeantes, pour mûrir une âme, il faut aussi bien des expériences et, souvent, bien des épreuves.
Voici quelques lignes émouvantes et profondes, qui mettent en lumière la valeur du facteur temps pour le développement spirituel d’une âme : « Pour trouver Dieu, que pouvons-nous faire ? Réfléchir, désirer, s’instruire ? C’est bien peu de chose, et tout cela reste vain tant que l’âme n’est pas prête. Une âme müûrit comme un fruit. De tous les vents du ciel, de tous les sucs de la terre, de toutes les heures de la vie, elle compose sa substance et son parfum. Et puis, parfois, un jour suffit pour la mûrir ; parfois, il y faut des années. Mon âme, ne dis pas que tu as trouvé Dieu, mais que, ta saison étant proche, Il est venu pour te cueillir. » (1).
Précisément parce qu’il respecte l’action de Dieu dans les âmes et qu'il croit à la souveraineté de la grâce, le directeur ne ressemblera pas à cet enfant que sa mère surprit un jour froissant de ses petites mains des boutons de fuchsias. « Que fais-tu ? — J’aide le bon Dieu à ouvrir les fleurs. » IL respectera les germinations obscures et le lent déploiement des bourgeons et des fleurs, sans que ce respect le rende passif. Le jardinier, qui attend l'heure des floraisons sans s’aviser d'ouvrir, de ses mains rudes, les bourgeons délicats, n’en cultive pas moins la plante confiée à ses soins. Le directeur, tout en comptant sur Dieu et sur le soleil et la pluie qu'est, pour une âme, la grâce divine, saura cependant aider cette âme, ne serait-ce qu’en lui apprenant à demeurer sous ce rayonnement d’en-haut, au lieu de se tenir dans quelque coin humide et sombre où la lumière ne parvient pas et où ni fleurs ni fruits ne pousseront jamais.
(1) Document inédit,
Les auteurs catholiques soulignent cette patience nécessaire dans l’éducation et la conduite des âmes. « Attendre avec respect l’heure de la grâce, tel est le rôle ou directeur », déclare Mgr Cagnac (1).
« Dieu fait ses œuvres sans empressement et sans effort, écrivait à une de ses dirigées le chanoïne Beaudenom. Pas d’empressement, de contention d’esprit ; laissez le jour se lever lentement sur votre vie parfaite. » (2).
Cette crainte « d’enjamber » sur la conduite de la Providence divine était spécialement celle de saint Vincent de Paul. « On gâte souvent les bonnes œuvres pour aller trop vite, écrit-il ; parce que l’on agit selon ses inclinations qui emportent l'esprit et la raison. » Il n’est pas de conseil sur lequel le saint revienne plus souvent : « Qui s’empresse recule aux choses de Dieu Ne nous hâtons point ; allons tout bellement. » (3).