II
Respectueux de l’action de Dieu, le directeur cherchera ses lumières auprès de Dieu ; il comptera moins sur lui-même, sur sa science psychologique ou sa sagesse, que sur les inspirations divines, afin que ses conseils soient d’accord avec la conduite de Dieu, et que ce soit le même Esprit qui agisse à la fois chez le directeur et chez le dirigé. C’est dire que la science de la direction est une science qui s’apprend moins dans les livres que dans la communion vivante avec Dieu, et qu’elle procède avant tout des richesses d’une vie chrétienne personnelle. Le directeur doit être toujours aux écoutes, non seulement pour discerner le son doux et subtil de la voix divine dans l’âme qui lui est confiée, mais encore pour entendre ce Dieu qui lui parle à lui-même et lui inspire sa conduite et jusqu’à ses paroles. « Quand Dieu me donnera quelque chose sur les sujets que vous me marquez, écrivait Bossuet à la sœur Cornuau, je vous le donnerai de même, comme venant de cette source. Il faut attendre que Dieu parle. » (4). Une autre fois, il s'excuse d’avoir gardé le silence, parce que, dit-il, « Dieu ne me donne rien, et ne me fait
(1) M. Cacnac : Les lettres spirituelles en France, t. I, p. 264.
(2) Lettres de direction de M. le chanoine Beaudenom, Paris, Lethielleux, p. 308
(3) M. CaGnac : Les lettres spirituelles en France, t. 1, pp. 122-193.
(4) Correspondance, t. IV, p. 315.
pas voir qu’il y ait rien de nouveau à vous dire » (1). « Vous pouvez me demander ce que vous voudrez, écrit-il encore, Pourvu que vous ayez le cœur soumis à mon silence ; car, ne Savez-vous pas, ma Fille, qu'il y a des choses qui doivent venir d’en-haut ? » (2).
Olier dit avec raison : « Si nous sommes convaincus que Jésus-Christ est le directeur universel de l'Eglise et que nous ne sommes que ses instruments, comment pourronsnous prétendre donner autre chose que ce que nous recevons de cette source divine ? » (3).
Lamennais refuse de répondre sur-le-champ aux questions que lui avait posées une de ses dirigées ; il veut d’abord chercher la lumière auprès de Dieu : « Demain, à midi, je vous dirai ma pensée telle qu’il aura plu à Dieu de me l’inspirer... Toute lumière vient de lui. » (4).
Dom Marmion écrit à une de ses pénitentes : « Après avoir lu votre lettre, je suis allé auprès de Notre Seigneur et l’ai prié de m'indiquer ce qu'il veut que je vous dise. » (5). Saint François de Sales disait de même à Mme de la Beaume : « Plaise au Saint-Esprit de m'inspirer ce que j'ai à vous dire ! » (6). |
Le directeur protestant n’en use pas autrement. Ainsi Adolphe Monod peut écrire : « Avant de prendre la plume pour répondre à votre lettre d'hier, je viens de prier Dieu avec toute la ferveur et toute la foi qui sont en moi de me conduire par son Saint-Esprit dans cette réponse, en sorte que ce que je vais écrire soit aussi vrai, aussi consolant pour vous et aussi utile que s’il venait non de moi, mais de lui-même. » (7).
F.-W. Foerster, ce grand éducateur chrétien, écrit dans le même sens : « Reconnaître la direction invisible de Dieu dans sa propre vie, c’est le comble de l’obéissance : et pour pouvoir diriger sûrement les autres dans ce monde visible, il faut se soumettre soi-même constamment à cette direction invisible, comprendre ses instructions et ses avertissements secrets, et maintenir sa conscience docile à sa voix. » (8).
(1) Correspondance, t. V, p. 384.
(2) Correspondance, t. VIII, p. 81.
(3) L'esprit d’un directeur des âmes, selon M. Olier, pp. 24-25.
(4) Lettres de Lamennaïis à la baronne Cottu (1818-1854), Paris, Perrin,
(5) Dom Columba Marmion. Vie…., p. 272. Lettre du 1°" septembre 1894.
(6) Œuvres…., t. VIII, p. 209. ;
(7) Adolphe Monod, 2 vol. Paris, Fischbacher, 1885, 2° éd., t. II, Choix de lettres à sa famille et à ses amis, pp. 23-24.
(8) FE.-W. FærsTEr : Le Christ et La vie humaine, Genève, 1924, p. 173.
On sait combien les « groupes d'Oxford » insistent sur la direction que l’on peut recevoir dans le recueillement et le silence ; aussi parlent-ils de cure d’âme dirigée (1). A chaque instant, par une sorte d’élévation intérieure, il faut recueillir les inspirations de Dieu, en sorte que ce soit lui qui dirige la direction elle-même.
C’est dire que la direction s’enveloppera de prière et se poursuivra dans une atmosphère d’intercession. La prière d’intercession devient ainsi l’acte décisif de la direction, parce que c’est Dieu qui dirige et que c’est de sa grâce que l’on attend tout. Le cardinal de Bérulle expliquait que la direction était « fille de l’oraison » (2).
« Mon rôle, écrivait Dom Marmion à des religieuses, se borne à beaucoup prier pour vous. » (3). Parlant de saint Benoît et de sa sœur Scolastique, il note: « Ils priaient beaucoup l’un pour l’autre, ils parlaient peu d’eux-mémes. » (4). À une religieuse qui se confie à lui, il répond : « Notre Seigneur m'a dit en me confiant votre âme : Ego ero tecum. J'essaie de répondre à cet appel du divin Maître en priant chaque jour pour vous. » (5). Alors qu’il était jeune encore, il avait pris la décision de consacrer une journée, celle du samedi, à prier pour ses enfants spirituels.
Pascal semble avoir reconnu que l'essentiel de la direction se fait dans la prière, que la prière peut même, dans certains cas, remplacer la direction. Il écrit dans le Mystère de Jésus : « Je te parle et te conseille souvent, parce que ton conducteur ne te peut parler, car je ne veux pas que tu manques de conducteur. Et peut-être je le fais à ses prières, et ainsi, il te conduit sans que tu le voyes. »
Cette atmosphère de prière, qui est celle de la vraie direction, se retrouve également dans le protestantisme. On en pourrait apporter bien des témoignages. Je me bornerai à celui de Calvin. Voici comment il termine une lettre à Mme de
() Geführte Seelsorge. « Die Kirche in Angriff ». Septembre 1936, pp. 330 et ss.
(2) « Cet art (de la direction) est une science, non d’étude, mais d’oraison ; non de discours, mais de pratique ; non de contention, mais d’humilité ; non de spéculation, maïs d'amour, et d’amour de Jésus, qui s’est livré et s’est abandonné, s’est oublié et s’est épuisé soi-même pour le salut des âmes... Cette science est fille de l’oraison, disciple de l’humilité, mère de discrétion ; elle s’apprend non tant dans les livres et dans les académies que dans le livre de vie, au pied de la croix. >» BÉRULLE : Mémorial pour la direction des Supérieurs, éd. Migne, pp. 817, 822.
(3) Dom Columba Marmion. Vie, p. 265. Lettre du 11 février 1902.
(4) Dom Columba Marmion. Vie... p. 265. Lettre du 3 décembre 1921.
(5) Dom Columba Marmion. Vie…., p. 272. Lettre du 8 décembre 1913.
Budé : « Pour faire fin, sachant que toutes exhortations seraient vaines et inutiles de moi, sinon que Dieu leur donnât vertu, les faisant entrer dans votre cœur, je le supplierai de vous instruire de vraie prudence pour juger ce qui vous sera expédient de faire, de vous donner constance ferme pour obéir à sa volonté, de vous tendre la main «et se montrer votre conducteur, de vous faire cette grâce qu’en vous reposant sur lui, vous sentiez en tout et partout son assistance. Ce 20*** 1546. » (1). Et sans cesse, il assure ses correspondants de ses prières.
Protestants et catholiques se rencontrent donc finalement dans cette affirmation commune que l’homme ne peut rien sans Dieu, que toutes exhortations seraient vaines et inutiles « sinon que Dieu leur donnât vertu ». C’est pourquoi ils ont recours à la prière d’intercession ; celle-ci n’est autre chose que la reconnaissance implicite de la souveraineté de Dieu.
Ainsi, la vraie direction, qui n’est qu’un moyen de grâce, demeure sans cesse dans la dépendance de la grâce. C'est Dieu qui la rend efficace en disposant l’âme à accueillir les conseils qui lui sont donnés, en inspirant lui-même ces conseils à celui qui les donne. La direction spirituelle ainsi comprise n’est pas un empiétement de l’homme sur la grâce divine ; elle n’est pas l’exaltation de l’effort humain ; elle n’enlève rien à Dieu pour le donner à l’homme, puisque l’homme n’est que l’instrument de la grâce. Elle est simplement une expression du grand fait de la solidarité chrétienne, fondé lui-même sur le fait plus général de la solidarité humaine, qui nous fait membres les uns des autres et nous rend dépendants, pour notre vie spirituelle comme pour notre vie intellectuelle et matérielle, du secours et de l’aide que peuvent nous apporter nos frères.
(1) Lettres françaises, t. I, pp. 184-185.