Direction spirituelle et protestantisme [microform] étude sur la légitimité d'une direction protestante
Deux circonstances personnelles m'ont aiguillé, depuis bien des années, vers l'étude de la direction spirituelle.
J'ai eu le privilège de vivre dans l'intimité du doyen Henri Bois. J'ai pu être ainsi le témoin, autant qu'il est possible de l'être du dehors, de ce ministère de direction auquel il a consacré les dernières années de sa vie. Il avait pris l'habitude de réunir dans sa propriété cévenole de Matons, pour des camps d'été, quelques étudiantes préoccupées de questions religieuses, avec lesquelles il avait de longs entretiens spirituels. Le camp fini, ces entretiens se prolongeaient par une correspondance pleine de confiance et d'abandon. C'est cette correspondance qu'après la mort du doyen je fus chargé de publier ; je pus alors en mesurer toute la richesse. De nombreux témoignages nous ont donné l'assurance que ce labeur de direction auquel Henri Bois consacra, avec ses dernières forces, ses dons psychologiques éminents, sa longue expérience des âmes et toute la flamme de sa piété mystique, n'a pas été vain.
Appelé moi-même à exercer le ministère pastoral dans une grande église, à laquelle m'attachent toujours des fibres profondes de l'âme, j'ai été conduit, sans l'avoir prémédité ni cherché, et comme à mon insu, à assumer le rôle de directeur spirituel. Avec les années, ce ministère de direction m'a de plus en plus absorbé. L'embrassant avec quelque recul, d'un point de vue il est vrai tout humain, j'en viens à me demander si ce n'a pas été là le meilleur et le plus fécond de mon labeur.
Cependant, je voyais la direction discutée, contestée en son principe, considérée comme incompatible avec l'essence du protestantisme. Aussi, sans vouloir m'en tenir à une pratique après tout empirique, j'ai entendu soumettre
à un examen critique le principe même d'une direction spirituelle, en rechercher les assises bibliques, en éprouver, du point de vue protestant, la légitimité. Telle est la genèse de ce livre, et tel en est le sens;
Par ses conclusions il se situe dans le grand mouvement actuel qui ramène le protestantisme d'une spiritualité toute nue et comme désincarnée à des formes plus concrètes de piété, destinées à offrir une sorte de rampe à l'Esprit et des appuis à la faiblesse humaine. Il s'apparente par là à ce renouveau liturgique, à cette recherche de méthodes et de disciplines spirituelles, à ce besoin de communions plus fréquentes, à ce désir d'absolution, qui se manifestent si évidemment parmi nous.
Sans doute, on peut discerner à travers l'histoire une sorte de rythme oscillatoire et comme le balancement du pendule. L'Esprit cherche à prendre corps en des formes, des rites, des gestes, des paroles. Mais pas plus tôt a-t-il créé la forme qui l'incarne que, par un mouvement inverse, il la fuit ou la brise, craignant de s'y laisser emprisonner. C'est là le sens de cette opposition toujours renaissante entre le rite et la Parole, entre le sacrement, qui matérialise la promesse, et la foi, à qui la promesse suffit ; entre la morale, manifestation nécessaire de toute vie religieuse, et la religion, qu'on ne peut enclore en aucun code moral et qui reste en lutte ouverte avec tout moralisme ; entre ceux qui, surtout sensibles aux intermédiaires humains de la grâce, risquent d'en oublier l'Esprit, et ceux qui, éblouis par la souveraineté de Dieu, courent le danger de ne plus voir les hommes à côté d'eux.
Entre ces deux pôles, le pendule de la spiritualité oscillera toujours ; V équilibre, un moment obtenu, sera toujours instable. C'est dans cet équilibre, cependant, qu'est la vérité, dans cette mesure, cette « modération » chère à Calvin, bien plus que dans les affirmations absolues ou les attitudes raidies et unilatérales d'un dogmatisme intransigeant. Notre ambition a été d'écrire un livre de bon sens.
Cette œuvre, conçue dans les travaux d'un ministère actif, élaborée dans les templa serena de la science et de la paix, voit le jour au sein des bouleversements de la guerre.