PRÉFACE
Le sujet peut en paraître futile à l'heure où se jouent les destins de la Patrie ; et cependant les circonstances tragiques où nous sommes emportés n'en rehaussent-elles pas douloureusement l'intérêt ? Dans un monde ébranlé jusqu'en ses fondements, en face du trouble des esprits et du désarroi des consciences, n'est-ce pas un devoir plus impérieux que jamais, pour ceux qui prétendent au rôle de conducteurs spirituels, de diriger les âmes et de les conduire à travers tous les obstacles jusqu'à Celai qui demeure le seul espoir d'un monde en détresse : le Christ Sauveur ?
Malons, octobre 1939.
La direction spirituelle n'est que la manifestation, dans le domaine religieux, d'un fait essentiellement humain ; elle est une application particulière de la loi de l'influence, qui n'est elle-même qu'un aspect de la loi plus générale de la solidarité. Nous ne sommes point isolés, Robinsons spirituels vivant chacun dans notre île : nous subissons l'action de notre milieu et sommes enveloppés dans un réseau aux fils mille fois entrecroisés d'influences bonnes et mauvaises. Il y a, de ce fait, une direction qui s'exerce sans cesse sur chacun de nous, le plus souvent à notre insu. Que dis-je, une direction ? des directions multiples et parfois contradictoires. Nous sommes tous plus ou moins dirigés. Il est, à cet égard, des personnalités privilégiées, dont l'influence s'avère prépondérante, et qui sont comme prédestinées à jouer ce rôle de directeurs en de multiples domaines de la vie : instituteurs et institutrices, garde-malades, médecins, officiers, prêtres, etc., tous ceux à qui l'on reconnaît quelque compétence ou qui ont un tempérament de chef. Dans le sanctuaire même de la famille et de l'intimité, un mari, une sœur, un ami peuvent, souvent, sans le savoir, soutenir, conseiller, diriger (1).
Ge fait humain de la direction correspond, en bien des âmes, à un besoin de direction plus ou moins conscient. Preuve en soit cette pseudo-direction spirituelle qui se pratique dans les colonnes de certains grands journaiix et où des esprits^ troublés par des problèmes le plus souvent d'ordre sentimental, demandent à des inconnus le conseil qui les aidera à dénouer des situations parfois inextricables.
(1) « Depnis le développement des conduites et des idées relatives â l'individualité, les hommes ont inventé l'intimité, c'est-à-dire des relations ' spéciales, déterminées par le caractère propre des deux personnes en présence, « parce que c'était lui, parce que c'était moi !» et ces relations délicates et perfectionnées sont parmi les excitants les plus puissants que la société puisse nous offrir. La direction est justement l'utilisation thérapeutique de cette forme particulière d'action sociale des hommes les uns sur les autres. » Pierre Janet : La direction morale, in : Les médications psychologiques, Paris, Âlcan, 1919, t. III, p. 419. Ce que Janet dit ici du point de vïie médical, est également vrai du point de vue spirituel.
Il ne faut pas s'étonner, dès lors, de trouver, en dehors même du christianisme, des directeurs et une direction morale, sinon authentiquement spirituelle.
Le paganisme eut ses directeurs. Socrate n'a-t-il pas été, au sens propre du terme, un vrai directeur d'âmes, et son influence n'a-t-elle pas été décisive sur j^lusieurs de ses disciples ? Les lettres de Sénèque à Lucilius ne sont-elles pas de véritables lettres de direction ? « On trouverait dans ces lettres, a-t-on pu dire, les sujets traités par nos directeurs dans leurs lettres spirituelles : sur le bon emploi du temps, sur les tentations, sur la présence de Dieu, sur la préparation a la mort... » (1). Un. moraliste a pu consacrer plusieurs pages à Sénèque, directeur de conscience (2). Plutarque, bien qu'il n'ait pas écrit de lettres proprement dites, peut être également considéré comme un des précurseurs dans le paganisme de la direction chrétienne. On pourrait extraire de ses traités philosophiques et de ses dissertations morales tout un ensemble de conseils qui formeraient la substance d'une sage conduite de la vie.
C'est cependant au sein du christianisme que s'est surtout développée la direction spirituelle, sous l'aiguillon des besoins à la fois de l'évangélisation et de l'éducation chrétiennes. C'est avec les Pères de l'Eglise, en particulier, que commencent vraiment la littérature chrétienne de direction et, plus précisément, les lettres de direction. C'est ainsi qu'on possède les lettres de saint Basile à Chilon, à Nectaire et à son épouse sur la mort de leur fils, celles de saint Grégoire de Nazianze à Eudoxius, à Basile, à Théodore, évoque de Cyane, celles de saint Jean Chrysostome à la diaconesse Olympias, celles de saint Jérôme à Eustochie, à Lœta, à Paula.
Parmi tous, il faut faire une place à part à saint Augustin qui fut un grand directeur d'âmes. Dans sa volumineuse correspondance, on trouve un certain nombre de lettres qui sont essentiellement des lettres de direction adressées à des prêtres, à des soldats, à des femmes mariées, à des veuves, à des vierges. Par exemple, il écrit à Posidius et discute l'usage du fard et le port d'ornements et d'amulettes (3). Il médite avec Ecdicia sur ses mésaventures conjugales et lui rappelle
(1) M. Cagnac : Les lettres spirituelles en France, Paris, de Gigord, 1929, 2 vol., t. r, p. 17.
(2) Martha : Les moralistes sous l'empire romain, Paris, Hachette, 1900 ; pp. 16-25 : Sénèque est un véritable directeur, et 57-85 : Sénèque comparé avec les directeurs chrétiens.
(3) Ep. CCXLV.
INTRODUCTION* l3
les devoirs d'une femme chrétienne (1), Il essaie de faire coinprendre à Fabiola, qui se plaignait de sa solitude, la réalité de la communion des âmes (2). Il raffermit Lsetus, dont la vocation chrétienne fléchissait sous l'influence de sa mère, et lui enseigne quelle est, d'après l'Evangile, la vraie manière d'aimer ses parents (3). A Proba, il donne une méthode d'oraison (4). Il discute astrologie avec Lampadius et lui montre que c'est mal-à-propos que les hommes prétendent imputer leurs péchés au destin (5). Il prescrit une règle de vie à Boniface, général d'armée, et fait voir, à cette occasion, qu'il est permis au chrétien de porter les armes pour le maintien de la paix et pour la sûreté publique (6). Dans ces lettres s'expriment, et d'une façon tout amicale et bienfaisante, la sollicitude pastorale du grand évêque, sa compréhension de la nature humaine et son robuste bon sens. Ici, le philosophe, le théologien passent à l'arrière-plan, et c'est l'homme que l'on découvre avec toutes ses qualités de cœur.
Au moyen-iâge, la direction fut, en général, confinée dans les cloîtres et réservée aux moines. Les lettres de saint Bernard chantent la poésie et les joies de la vie contemplative.
Mais tout cela est sporadique, exceptionnel, et il faut arriver à saint François de Sales et à l'Introduction à la vie dévote (1608) pour assister, si l'on peut dire, à la découverte de la direction, et la voir mise à la portée de tous. La dévotion, c'est-à-dire l'acheminement vers la perfection, cessait d'être le privilège du cloître et du désert. « La solitude a ses assauts, croyez-moi ! écrivait le saint à une de ses dirigées. La vraye vertu ne se nourrit pas dans le repos extérieur, non plus que les bons poissons dans les eaux croupissantes des marais. » (7). « Dieu, disait-il encore, aime les lames qui sont agitées des flots et tempêtes du monde. » (8). Dans toutes les voies, même séculières, on peut donc tendre à la sainteté : c'est là la grande nouveauté, dans le monde catholique, apportée par saint François de Sales. « Dans le monde, écrivait-il, aussi bien qu'en religion, pourvu qu'on le veuille, l'on peut en tous lieux parvenir à un très haut degré de perfection. » (9). Voici
(1) Ep. CCLXII.
(2) Ep. CCLXVIÎ.
(3) Ep. CCXLIII.
(4) Ep. CXXX.
(5) Ep. CCXLVI.
(6) Ep. CLXXXIX.
(7) Lettre du 6 août 1610. Œuvres complètes, éd. Annecy, t. XIV, p. 339. Quand nous citerons saint François de Sales, nous renverrons toujours à cette édition monumentale des œuvres An saint.
(8) Œuvres, t. XV, p. 270.
(9) Œuvres, t. IX, p. 205,
encore une de ses maximes : « On peut conseiller à plusieurs de demeurer chez eux, garder leurs moyens, se marier, voire prendre les armes et aller à la guerre... » Il suffît dans ce cas» mais il importe, « de mieux fournir sa barque de tout l'attelage requis contre le vent et l'orage, et de planter creusement dans son esprit la dévotion, c'est-à-dire l'amour de Dieu » (1). « C'est vraiment, a-t-on pu dire, la part de saint François de Sales dans l'histoire de la spiritualité, d'avoir restauré cette notion primordiale que la sainteté tient à l'humble et quotidienne pratique du devoir d'état. C'est lui, le devoir d'état, qui règle, pour chacun de nous, la hiérarchie des vertus. » (2).
Cela, dis-je, paraissait nouveau, et c'est ce qui explique le prodigieux succèsi au xvii* siècle, de l'Introduction à la vie dévote. Mais cela n'était pas nouveau. Saint François de Sales vient après Luther et aj)rès Calvin ; cette soi-disant nouveauté était une de ces multiples infiltrations « évangéliques » qui, depuis le concile de Trente, acquéraient peu à peu droit de cité dans le catholicisme. C'est à la Réforme, en effet, qu'il faut attribuer le mérite d'avoir, en quelque sorte, sécularisé la religion et affirmé que ce que Dieu demande à chacun, c'est l'obéissance à sa vocation, quelle que soit cette vocation, que l'on soit roi, ministre de la Parole, boulanger ou savetier. Il est assez piquant, par suite, de voir l'évêque de Genève, pourtant si hostile aux protestants, continuer sur ce point nos réformateurs, et se faire le vulgarisateur au sein du catholicisme du grand principe de la Réforme attribuant à toutes les vocations, parce qu'elles sont de Dieu, une égale valeur. On pourrait ainsi soutenir, assez paradoxalement, que la direction spirituelle est une semence réformée jetée en terre catholique, et qui y a merveilleusement fleuri.
Saint François de Sales, en effet, qui fut à la fois le premier théoricien de la direction spirituelle et l'un de ceux qui la pratiquèrent avec une souveraine maîtrise, est à l'origine de toute une lignée de directeurs. Bossuet, Fénelon, saint Vincent de Paul, pour ne citer que les plus grands, marchèrent dans la voie ouverte par l'Introduction, et furent d'admirables directeurs d'iâmes. Les Jésuites surent, avec un art consommé, cultiver la direction et la faire servir à leurs vastes desseins. Dans le camp opposé, les Jansénistes, eux aussi, font figure de grands directeurs avec les Saint-Cyran et les
(1) Œuvres, t. XIII, p. 209.
(2) F. Vincent : Saint François de Sales directeur d'âmes, Paris, Beaiichesne, 1923, p. 199.
INTRODIJCTION 15
Singliii. « La littérature de direction, a pu écrire Doumic» emplit tout le xvii* siècle, et, commencée au siècle précédent, déborde sur le suivant ; en outre, elle a eu, au xix^ siècle, une renaissance. » (1). Il est telles de ces œuvres qui sont assez connues, jusque dans les milieux protestants, où, sur bien des rayons, les lettres du P. Didon et celles de Mgr d'Hulst voisinent avec celles de Fromrael et d'Henri Bois.
Au XVI* siècle, la littérature protestante de direction se réduit à peu de chose. En ce siècle de luttes ardentes, entre l'exil, la prison et le bûcher, on n'avait guère le temps d'écrire des lettres de direction ; il fallait d'abord édifier l'Eglise, en poser les fondements, l'organiser, la « dresser » ; le soin des âmes, une à une suivies, exige des temps moins âpres et des tâches moins pressantes. Il est d'autant plus significatif que Calvin ait été, dans ces conditions, un grand directeur d'âmes. Les deux volumes de sa correspondance française, en particulier, contiennent d'admirables lettres de direction adressées à des personnalités très diverses aux prises avec les problèmes éminemment concrets que posaient à leur conscience et les temps troublés ou elles vivaient, et les situations, souvent complexes, où elles se trouvaient engagées.
Ces lettres de direction de Calvin sont comme une illustration frappante de V Institution. On y voit, traduits dans les faits, incarnés dans les circonstances ordinaires de la vie, les principes mêmes du calvinisme. Quelle grandeur quand il écrit aux prisonniers, par exemple, et quelle fermeté ! Il n'est pas une des paroles du réformateur qui puisse, en quoi que ce soit, affaiblir leur courage et les apitoyer sur eux-mêmes, mais comme l'on sent, sous ces lignes volontairement dépouil-
(1) René Dousirc. Préface à M. Cagnac : Fénelon, Lettres de direction, 5« éd., Paris, de Gigord, 1920, p. IX.
La littérature de direction et, plus généralement, les ouvrages de spil'itualitè catholique, sont à eux seuls tout un monde. Tanquerey dans son Précis de théologie ascétique et mystique, Desclée, 1923 (pp. XV- XXXVI), donne une bibliographie qui, sans être complète, signale environ 250 auteurs et 400 volumes classés chronologiquement et par écoles de spiritualité: bénédictine, dominicaine, franciscaine, ignatienne, etc. Il va sans dire que nous n'avons pas la prétention d'avoir parcouru tout cela. Nous nous sommes borné, au cours de notre travail, à rechercher dans les œuvres de quelques grands directeurs et de quelques théoriciens de la direction lés principes et la pratique de la direction catholique ; ces principes une fois dégagés, il n'eût été d'aucune utilité de poursuivre indéfiniment notre enquête.
(2) Jean Calvin : Lettres françaises, éd. .Tules Bonnet, Paris, Meyrueis,
lées, l'ardente sollicitude de ce dœiir pastoral et sa tendresse pour ces fils prédestinés dont le martyre serait en édification à l'Eglise entière ! Quelle hauteur de vues, quand 11 écrit à la reine de Navarre ! Quelle amitié dans ses lettres à M. de Falais avant qu'un malentendu douloureux ne vînt rompre cette union spirituelle ! Quelle charité dans ses lettres à d'Andelot, à Coligny et à l'Amirale, à tant d'autres ! Non, Calvin n*a pas été « celui qui gouvernait les âmes et les faisait gouverner avec une froideur voulue, les appelant à la perfection avec des termes impérieux et durs » (1). Avec toute la fermeté des principes, ses lettres reflètent la sensibilité profonde de son âme.
En dehors des lettres de Calvin, le xvi* siècle réformé ne nous a rien conservé, que je sache, en fait de lettres de direction. Le xvii^ a vu paraître Les Visites charitables, de Drelincourt (2). Il s'agit là, non point de lettres, mais de dialogues imaginés entre un pasteur et tel ou tel de ses paroissiens, à l'occasion des circonstances les plus diverses et, en même temps, les plus ordinaires de la vie. Drelincourt nous livre, dans ses Visites, la substance de ses expériences pastorales, en sorte que, sous la fiction de la forme, on a la réalité de la cure d'âme exercée pendant plus de quarante ans par ce pasteur qui, sur son lit de mort, se voyait, dans son délire, au chevet des malades, les exhortant encore. Mentionnons également, comme une forme un peu spéciale de direction, les épîtres consolatoires adressées à des âmes en deuil. M. Pannier en signale un certain nombre datant du xvir siècle (3).
Vint la tourmente de la Révocation, les jours douloureux du « Désert », la vie précaire des églises se poursuivant dans le secret, braise qui couve toujours, mais cachée sous la cendre. Puis, ce fut la restauration d'Antoine Court, et, tout au long du xviii° siècle, ces vagues de persécution se déchaînant l'une après l'autre, après des temps plus ou moins prolongés d'accalmie, tels des orages qui se succèdent. On
(1) Vincent : Saint François de Sales..., p. 498. L'auteur, qui n'a sans doute jamais lu les lettres de Calvin, et s'en tient au poi'trait traditionnel du réformateur, l'oppose à saint François de Sales, en qui il loue « la tendresse d'une nièi"e parlant à de tout petits enfants ».
(2) Les visites charitables on les consolations chrétiennes pour toute sorte de personnes affligées, par Charles Drelincourt. Nouvelle édition par .T. Brutel de la Rivière. Amsterdam, chez Pierre Mortier, 1731, 3 vol. La première édition, en 5 vol., a été publiée à Genève, chez de Tournes, en 1667.
(3) Cf. Jacques Pannier : L'Eglise réformée sons Louis XIII, Paris, Alcan, 1920. Le chapitre sur la lîiété i^rotestante in fine.
ÎNTftÔJDÛCTlÔN 1?
rebâtissait sur des ruines. Rien d'étonnant à ce que ces temps troublés n'aient pas vu paraître, chez nous tout au moins, de lettres de direction.
Ce n'est qu'au xix" siècle, après la Révolution et les guerres de l'Empire, sous le souffle du Réveil couronnant d'une frondaison nouvelle le vieux tronc dépouillé du protestantisme, que l'on se reprend à écrire et à publier des lettres où il est question des intérêts éternels de l'iâme.
C'est Vinet, le timide, l'humble Vinet, toujours si défiant de lui-même, obligé malgré lui, et comme à son corps défendant, de donner des conseils spirituels à des amis qui le sollicitent. Dans les deux volumes de lettres jusqu'ici publiées (1), il est des lettres de direction qui ne le cèdent en rien, pour la richesse et la profondeur, à celles des grands directeurs catholiques. C'est surtout à des âmes qui cherchent, qui doutent, que Vinet s'adresse, prédestiné qu'il était par ses propres doutes à les comprendre et à les aider, si bien que, directeur d'âmes, il reste encore l'apologète des Discours, si humain et si pénétrant à la fois, le grand héraut de la conscience.
C'est Félix Nefî, l'apôtre des Hautes-Alpes, écrivant dans son style imagé des lettres ardentes de piété et de foi pour appeler les âmes à la conversion, ou pour soutenir et fortifier ses enfants spirituels (2).
C'est Louis Meyer, cette âme au douloureux et long pèlerinage, imbu d'ordre, de méthode, de discipline, écrivant à des paroissiens, des amis, des catéchumènes, des lettres pleines de bonhomie et de sérieux, où il insiste sur les triples disciplines de la prière, de la lecture de la Bible et de la fréquentation de la Sainte-Cène, et signale, avec un sûr diagnostic, les maladies spirituelles qui menacent la vie chrétienne à chacune de ses étapes (3).
Ce ministère de direction par correspondance a été repris par le professeur Gaston Frommel, de Genève, dont l'influence a été grande sur toute une génération d'étudiants et dont les lettres reflètent les profondeurs d'une vie chrétienne
(1) Lettres d'Alexandre Vinet et de quelques-uns de ses correspondants, 2 vol., Lausanne, Bridel, 1882.
(2) A. BosT : Lettres de Félix Neff, 2 vol., Genève, Î842. Félix Neff : Lettres de Direction spirituelle inédites. Dieulefit, 1934. Sur Félix Neff, directeur de conscience, cf. F. Neff : Lettres de Direction spirituelle. « Le Christianisme social », 1934, n" 7, p, 208.
<3) Louis Meyer : Sa vie, son œuvre, 2' éd., Paris, Fisicjhbacher, 1893, et Louis Meyer : Lettres, Fragments de sermons et Notes sur divers sujets. Paris, Fischbacher, s.d. Sur Louis Meyer, directeur de conscience, cf. C- E. Babut ; Louis Meyer, « Revue chrétienne », 1895, I, pp. 25 et ss.
intense (1), ainsi que par le doyen Henri Bois, qui a consacré les dernières années de sa vie et ses dernières forces, jusqu'à l'épuisement, à écrire ces lettres où il encourageait, appelait à la foi et guidait dans leurs premiers pas chancelants tout spécialement de jeunes intellectuelles qui s'adressaient à lui avec une confiance toute filiale (2).
Ainsi, depuis Calvin, on peut retrouver dans le protestantisme et suivre à la trace, tel un modeste filet d'eau coulant sous les sables, la tradition d'un ministère de direction spirituelle authentique.
La légitimité de ce ministère est cependant contestée, et la direction spirituelle soulève, au sein du protestantisme, une méfiance invétérée. Beaucoup ont l'arrière-pensée, encore qu'elle ne soit que très obscurément perçue, qu'à vouloir diriger les consciences, on retourne, par des voies obliques, au catholicisme et à une emprise du clergé sur les âmes, à laquelle s'oppose la liberté chrétienne.
Vinet lui-même, qui fut, à certains égards, un grand directeur, mais un peu directeur malgré lui, tout en reconnaissant que ce ministère de direction « n'est pas étranger ou contradictoire aux principes du christianisme protestant » (3), insiste surtout sur les écueils où risque de se briser la direction. « Il faut éviter, dit-il, de devenir la conscience de personne. » (4). Dans un autre contexte, il déclare en passant : « Le pasteur doit craindre de se laisser ériger en pape, ou seulement en directeur de conscience. » (5). Ce que Vinet redoute tout spécialement, c'est, pour l'iâme cpii se soumet à cette direction, une sorte de servitude spirituelle, l'abdication de ses responsabilités personnelles entre les mains d'un autre. Dans son discours sur La Foi d'autorité, sans avoir particulièrement en vue la direction spirituelle, il s'est expliqué sur les dangers que faisait courir à la liberté
(1) Gaston Fbommel : Lettres intimes, 2 vol., Neuchâtel, Attinger, 1920. Lettres et Pensées, Neuchâtel, Attinger, 191'3. Sur Frommel, directeur d'âmes, cf. Bouttier : Le professeur et le directeur de conscience. « Etudes théologiques et religieuses », mars 1927, pp. 167-179.
(2) Cf. Henri Bois : Lettres de direction spirituelle, 2 vol., Paris.. La Cause, 1931. Sur Henri Bois, directeur drames, cf. Bouttier : La direction spirituelle d'Henri Bois. « Foi et Vie », 1931, pp. 847 et ss.
(.S) A. Vinet : Théologie pastorale, Paris, 1854, p. 324,
(4) A. Vinet : Théologie pastorale, p. 325.
(5) A. Vinet : Théologie pastorale, p. 303.
INTÏlÔDtJCTÏÔN 19
chrétienne une soumission à une autorité extérieure en matière de religion : « Cette soumission, dit-il, cache, sous le nom d'obéissance, une liberté trop réelle : la liberté de ne point voir, de ne point choisir, de ne point avancer par soimême ; la liberté de rester faible et pauvre, la liberté de ne point veiller sur les trésors de l'âme,.., la liberté, dironsnous, d'être esclave. » (1). Car cet esclavage est de tout repos. Les hommes, constate Vinet, aiment que l'on croie pour eux ; ils aiment également que l'on décide pour eux et que l'on prenne des responsabilités pour eux. « Ainsi, poursuit-il, l'autorité ne se crée pas elle-même, elle est créée ; et, quoi que l'on veuille dire de ses instincts usurpateurs, son premier établissement ne fut pas une usurpation ; cette souveraineté qu'elle ne s'arrogerait pas, on la lui impose ; on la force de commander et de prescrire ; on lui demande, non des lumières, mais des lois. » (2). Tout ce que dit ici Vinet s'applique admirablement à la direction spirituelle, bien qu'il ne l'ait pas précisément en vue, à une certaine direction tout au moins, de type autoritaire et qui exige l'obéissance. On comprend qu'envisageant la direction surtout sous cette forme, il ait exprimé des craintes et manifesté quelque défiance.
Tandis que la direction de conscience paraît à Vinet menacer la liberté spirituelle du dirigé, ce qui met en garde Tommy Fallot, c'est le risque qu'elle lui paraît comporter pour le directeur lui-même (3).
Fallot a ressenti, avec une particulière intensité, le danger qu'il y a à « réussir » dans la conduite des âmes et à marquer les autres de son empreinte personnelle. Il écrit, à la date du 15 mars 1873 : « J'ai eu le loisir de faire d'amères, mais salutaires réflexions sur ma manière de violenter les âmes, de forcer les ressorts, de forcer l'œuvre de Dieu qui ne s'accomplit avec réalité que dans le calme et le recueillement. » Le 17 juin, il revient sur cette pensée : « Je dois me retirer à l'écart de la lutte jusqu'à ce que j'aie compris
(1) A. Vinet : Discours sur quelques sujets religieux, 4» éd., Paiùs, Delay, 1845, p. 374.
(2) A. ViKET : Discours, p. 363.
(3) Sans doute, ce danger n'avait pas échappé à la critique perspicace de Vinet. « S'il est doux aux uns d'obéir, dit-il, il ne l'est pas moins aux autres de commandei' ; elle (l'autorité) convertit pour elle en pouvoir toute l'indépendance abdiquée par des âmes faibles ; et bientôt son ascendant va au delà de tous les vœux et dépasse toutes les prévisions. » Discours, p. 364. Ce qui demeure pour Vinet un danger tout théorique, semble avoir constitué pour Fallot une douloureuse expérience personnelle.
20 DIRECTION SPÏRITUiÉLLE ET PROTESTANTISME
en quoi j'ai pu nuire à certaines lames en voulant trop agir personnellement sur elles. » (1).
Aussi prend-il, le 12 mars 1874, la résolution de renoncer désormais à toute direction : « Il faut en finir avec toutes ces relations où j'ai pu faire quelque bien aux autres, mais où je me suis affaibli moi-même, et où, parfois, je me suis fait du mal. Il y a, dans cette prise de possession des lames, dont je me suis rendu coupable, une certaine sensualité spirituelle très dangereuse, un certain orgueil qui se nourrit, un besoin de domination. Tout cela est mauvais, condamnable... Règle à suivre : à moins d'un danger spécial d'une lâme qui m'est confiée, m'abstenir. » (2).
Cette résolution prise en 1874, Fallot la renouvelle en 1875 : « J'ai brûlé toutes les lettres ayant trait à la cure d'iâme. J'y renonce devant Dieu, en tant qu'elle ne sera pas un devoir précis qu'il m'impose. J'avais de grands dons de cure d'âme. Je savais parler aux âmes. Mon Dieu ! aie pitié de moi, j'ai failli faire un grand mal. Et qui sait jusqu'à quel point je n'ai pas fait de mal à plusieurs... De toute façon, avant de longues années, à moins d'un ordre exprès, je n'ose plus rechercher la cure d'âme. » (3).
Heureusement, Fallot ne s'en est pas tenu à cette résolution, prise dans une période de grande fatigue, de désarroi moral, de détresse spirituelle. Il a pratiqué dans la suite ce ministère dont il se défiait et a exercé par là sur bien des âmes une influence profonde.
Ces deux hommes, Vinet, Fallot, sont, à bien des égards, représentatifs, et ce qu'ils ont dit et pensé, c'est ce qu'ont pensé beaucoup d'autres après eux. Aussi s'explique-t-on que la direction des âmes ait, en somme, rencontré peu de faveur au sein du protestantisme très individualiste du xix' siècle. De là le mot, évidemment outré, de Paul Sabatier rapporté
(1) Marc BoEGNER : La vie et la pensée de Tommy Fallot d'après sa correspondance et d'autres documents inédits, 2 vol., Paris, Fischbacher, 1914, 1926, t. II, pp. 17, 18.
<2) M. BoEGNER : Tommy Fallot, t. II, p. 24.
(a) M. BoEGNER : Tommy Fallot, t. II, p. 42.
•Fallot indique en passant un nouvel écueil de la direction spirituelle : se laisser accapairer. La direction exige, en effet, beaucoup de patience et de temps, et, à se consacrer à quelques âmes privilégiées, on risque d'en négliger les autres. Ce n'était pas là, pour Fallot, un danger théol'ique, mais une erreur qu'il avait lui-même commise : « Mon ceuvre est continuellement entachée d'égoïsme et de recherche de ma jouissance propre. Au lieu de dire : Parle, Seigneur I et d'aller joyeusement en son nom vers les infirmes, vers les âmes quelles qu'elles soient, je fais un triage de cas intéressants, et je néglige les autres, » Boeqner : T. Fallot, t. II, p. 20.
par M. A.-N. Bertrand : « La direction spirituelle n'existe pas dans le protestantisme. » (1).
Cette attitude défiante à l'égard de la direction spirituelle est aujourd'hui celle d'un certain nombre de pasteurs, prise, non pas comme le fit Fallot à la suite d'expériences après tout personnelles, mais au nom de principes absolus et sous l'influence de la théologie barthienne. Pour eux, la direction spirituelle ne doit pas exister dans le protestantisme ; elle est une recette humaine, alors que la seule tâche qui incombe au ministre de Jésus-Christ, c'est la prédication de l'Evangile. C'est ainsi que M. P. Maury, opposant un ministère imaginaire au seul véritable ministère chrétien, peut écrire : « D'un côté, un témoignage rendu à ce que Dieu a fait pour l'homme, de l'autre, une pédagogie, la formation de personnalités morales et religieuses ; d'un côté, la prédication de la parole de grâce, concrètement de l'Ecriture... de l'autre, des conseils pratiques, des exhortations pieuses, une ascétique et une mystique qui se servent de Jésus-Christ, mais ne le servent point. » (2).
Non seulement certains pasteurs envisagent, avec quelque défiance, la direction spirituelle, ou même lui sont, en principe, opposés, mais bien des laïques aussi manifestent des réactions assez vives dès qu'ils soupçonnent la moindre velléité d'ingérence du pasteur dans le domaine solidement verrouillé de leur conscience. Ils se révoltent au nom d'un individualisme protestant souvent mal compris et d'un anti-catholicisme particulièrement chatouilleux. Voici, par exemple, quelques réponses à une enquête synodale, au sujet de la direction spirituelle, faite auprès d'un certain nombre de fidèles des Eglises réformées évangéliques ; elles révèlent de la surprise, parfois, de l'indignation.
« Le protestantisme a lutté, dit l'un, contre la confession, et je ne sais pourquoi on vient me poser des questions aussi indiscrètes. » — « Tout ce qui rappelle le catholicisme m'est indésirable, dit un autre ; c'est ainsi que la confession à un homme, fût-il pasteur ou prêtre, ne me sourit guère... Je trouve dans la Bible et dans la prière les exhortations et les encouragements nécessaires à l'entretien et au progrès de ma vie intérieure. » — « Je n'ai jamais pensé que mon pasteur pût me donner des conseils... les protestants n'ont pas besoin de guide, ils ne se confessent pas. » — « Je n'ai pas d'entretiens religieux avec mon pasteur, quoiqu'étant en
(1) Evangile et Liberté, 2 décembre 1936.
(2) Foi et Vie, 1939, n" 1, p. 36.
rapports très étroits avec lui ; il me semble que c'est normal. » — « Là, on touche au principe même du protestantisme, au principe pour lequel nos aïeux furent martyrisés... Toute vie peut toujours être améliorée, au sens matériel et au sens spirituel ; que nos pasteurs s'y emploient dans leurs sermons... mais qu'ils ne touchent pas, par une sorte d'inquisition spirituelle, au grand principe du protestantisme, à la jDierre angulaire de toute la construction de nos églises réformées. » (1). Toutes les réponses n'étaient pas dans ce sens, mais il y a là un son de cloche qui est loin d'être négligeable.
Toutefois, quelles que soient les craintes et les méfiances que soulève, de divers côtés, la direction spirituelle, il est, en revanche, des pasteurs et des laïques, de plus en plus nombreux, croyons-nous, qui reconnaissent, non seulement la légitimité, mais la nécessité de ce ministère de direction et l'appellent de leurs viœux ; certains pasteurs s'y adonnent déjà d'une manière décidée et consciente (2).
C'est un fait significatif, par exemple, que les Amis de la pensée protestante aient mis à l'ordre du jour de leurs études pour l'année 1936-1937, sous le titre général : Richesses protestantes, en premier lieu la direction spirituelle.
Le pasteur de Saint- André avait insisté déjà sur la nécessité de la direction spirituelle dans le protestantisme français. Il opposait à ces iâmes fortes, toutes pénétrées de haute spiritualité, mais qui « s'enveloppent d'une cuirasse », et n'admettent personne entre elles et Dieu, d'autres âmes plus délicates, moins bien trempées peut-être, et qui ont d'autres besoins. « Malheur chez nous, s'écriait-il, à l'âme qui a besoin de conseil et d'appui spirituel ; malheur au scrupuleux que hantent hésitations et soucis, pour des riens ; malheur à la conscience délicate qui traîne le remords de vieux péchés, dont elle s'est cependant accusée et repentie devant Dieu ; malheur au jeune homme, à la jeune femme qui, assaillis par des tentations brutales, luttent désespérément, tout seuls, réduits à leurs seules prières, et qui auraient tant besoin que quelqu'un les prenne en mains, leur donne conseils, ordres et défenses. Rien n'est fait chez nous pour ceux-là. Le protes-
(1) Cf. La Confiance. Correspondance fraternelle et privée de l'Association des pasteurs de France. Octobre 1935, pp. 77 ss. (citation autorisée).
(2) Dans sa lettre de candidature à la Faculté de Théologie de Montpellier, le pasteur Henry Leenhardt, résumant ses expériences pastorales, écrivait : « La vie de paroisse m'a amené à la conviction que la direction spirituelle est un point essentiel du ministère. » Le Christianisme au XX* siècle, avril 1938.
tantisme français (je ne dis pas le protestantisme tout court) est organisé pour produire des plantes de plein vent, robustes, rustiques, et souvent munies de piquants ; mais il n'est pas équipé pour soigner les autres, les plantes délicates qui ont besoin d'un tuteur si l'on veut qu'elles affrontent les vents d'orage. » (1). Et il insiste pour qu'on en vienne à pratiquer chez nous la direction spirituelle qui, dans le catholicisme, est un des grands adjuvants de l'âme. « Il faut oser accepter, dit-il, ce qu'il y a de sacerdotal dans le ministère évangélique. »
Dans une thèse inédite de la Faculté de Théologie de Montpellier, je relève cette épithèse, un pen absolue peut-être : « La direction spirituelle est indispensable à la vraie vie de toute église chrétienne. Pour l'avoir parfois méconnue, notre église protestante a manqué de spiritualité. » (2).
Le pasteur J. Delpech envisage la direction comme « un problème capital pour la vie spirituelle de nos églises » (3).
Dans les conférences données à l'Oratoire en 1936, l'un des orateurs, le pasteur Schliœsing, disait : « A certaines heures de son histoire, il faut le dire, le protestantisme, par réaction sans doute contre les obédiences humaines, est apparu un peu pauvre en face de la merveilleuse connaissance du ciœur humain qui se révélait chez tant de directeurs de conscience catholiques. Mais il acquiert aujourd'hui toujours davantage.ee qui lui a manqué. La raison en est moins le progrès des études de psychologie religieuse que la pratique même de la direction. » L'orateur esquissait ensuite un programme de direction spirituelle. Mais ce qui nous importe, c'est de voir le pasteur d'une de nos grandes églises exalter ainsi la valeur de la direction. « Celui qui est en contact avec la vie réelle de nos paroisses, disait-il, sait qu'une des tâches les plus importantes du ministère d'un pasteur, celle qui absorbe une grande partie de ses journées et qui lui procure le plus de joie, ce sont les entretiens spirituels. » (4).
La question de la direction spirituelle est donc posée devant le protestantisme. Les Synodes eux-mêmes s'en occupent. Le pasteur Kaltenbach a présenté, au Synode général de 1935, un rapport sur la direction spirituelle dont nous aurons l'occasion de reparler.
(1) De Saint-André : La direction spirituelle. « Etudes théologiques et religieuses », mai-juin 1934, pp. 163-154.
(2) Mare Benoît : Essai sur la direction spirituelle protestante, 1931.
(3) Rapport inédit sur la direction spirituelle, présenté au Synode des Pyrénées, avril 1934. l '/
(4) L'affirmation protestante, Paris, Fischbacher, 1937, pp. 32-33.
Les laïques aussi ont fait entendre leur voix. La Fédération protestante du Nord a convoqué à Douai, le 20 octobre 1933, une réunion pour étudier en commun « le rôle des pasteurs dans le développement spirituel des laïques ». « Il a semblé se dégager de la discussion, écrit Le Nord protestant (20 novembre 1933), qu'il y avait une trop grande timidité, une insuffisante hardiesse des membres du corps pastoral ; qu'une trop grande humilité les retient au moment où ils devraient intervenir, directement et hardiment, dans la vie de ceux dont ils sont responsables devant Dieu... Plusieurs laïques ont su dire, avec une grande sincérité, leur soif d'une direction spirituelle fraternelle. »
Il y a bien des années déjà, un homme à l'âme de prophète et qui devait cueillir à Madagascar la palme des martyrs, Paul Minault, prévoyait ce ministère de direction et le recommandait à ses collègues. Parlant de ces âmes qui vont trouver le pasteur, le prendre pour confident de leurs troubles et de leur détresse, il écrivait : « C'est là que le pasteur a besoin de la science compliquée et minutieuse des directeurs de conscience catholiques, et la lecture des lettres de Fénelon serait, à cet égard, très suggestive. De oe qu'il y a des dangers certains dans la direction de conscience, nous ne devons pas pourtant y renoncer. Malheur à nous, si, par peur des abus catholiques, nous allions froisser et repousser une conscience tourmentée venant nous demander des directions ! » Minault a entrevu là une tâche qui devait s'imposer toujours davantage au pasteur. Et voici sa conclusion : « Acceptons résolument d'être des directeurs de conscience pour les âmes qui nous demandent des directions, ou, plutôt, acceptons d'être serviteurs afin d'être éducateurs. » (1).
C'est ce débat, soulevé au sein du protestantisme français (2), qui est à l'origine de notre étude. Il nous a paru que la question de la direction spirituelle n'avait jamais été envisagée de façon vraiment scientifique et objective, et que l'on s'était contenté d'affirmations massives et contradictoires, sans préciser ce qu'était essentiellement la direction spirituelle, surtout sans en soumettre les principes à un examen appro-
(1) Paul Minault : De l'importance des visites pastorales. Discours religieux, Paris, 1898, pp. 262, 263.
(2) Ces préoccupations que nous signalons dans le protestantisme français se manifestent aussi ailleurs. Voici, par exemple, ce qu'écrivait dans son n" d'avril 1939 le Fédéral Council Bulletin . « Parmi la multitude des problèmes angoissants que rencontre aujourd'hui l'Eglise, il n'en est pas de plus prenant que la reprise du pouvoir et de la maîtrise pour guider et aider individuellement les âmes. »
fondi. La question qui se pose, et qui, jusqu'ici, ne nous semble pas avoir été vraiment étudiée, est celle-ci : Y a-t-il, peut-il y avoir légitimement une direction spirituelle dans le protestantisme ? Remettre en honneur cette forme de ministère, n'est-ce pas simplement laisser repousser à l'arbre, trop radicalement émondé, du protestantisme réformé, une branche maîtresse ? ou, au contraire, est-ce en revenir à une forme de ministère entachée de cléricalisme et, par là-même, en contradiction avec les principes de la Réforme ?
C'est donc une étude théorique sur la légitimité d'une direction spirituelle protestante que nous avons entreprise. Il ne saurait être question d'esquisser ici une sorte de manuel de direction et d'indiquer ce que doit être cette direction dans la plupart des cas concrets qui peuvent se rencontrer. Tout au plus en appellerons-nous à des exemples précis de direction, dans des circonstances déterminées, à titre simplement d'illustration. C'est la question préalable que nous posons et que nous voulons examiner, celle de la légitimité de ce ministère de direction dans les églises de la Réforme.
Dans une première partie, nous essaierons de préciser ce qu'est essentiellement la direction spirituelle ; nous en rechercherons les principes, les racines profondes pour confronter ces principes avec ceux de l'Evangile et de la Réforme, celle-ci ne voulant être qu'un retour au simple Evangile.
Dans une seconde partie, nous examinerons les objections et les critiques soulevées du point de vue protestant contre la direction spirituelle.
Dans une dernière partie, confrontant direction catholique et direction protestante, nous serons amené à dessiner d'un trait plus ferme les caractéristiques d'une direction spirituelle qui entend rester authentiquement évangélique.
Précisons enfin que, quand nous parlons de protestantisme, nous entendons tout d'abord le protestantisme français issu de la Réforme calviniste. Nous pensons encore au protestantisme mondial, qu'il soit luthérien, méthodiste ou autre, protestantisme qui, d'une part, entend se fonder directement sur l'Evangile, et qui, d'autre part, ne se rallie pas à un sacramentarisme institutionnel attribuant au prêtre, par le seul fait qu'il est prêtre et rituellement ordonné, un charisme fonctionnel unique. Car il va sans dire que l'autorité et les capacités d'un ministère ainsi revêtu d'une sorte de droit divin de commandement impliquent la soumission des laïques à la hiérarchie et légitiment d'emblée une direction de type autoritaire. La question que nous examinons, dans ce cas, ne se pose plus.