‹ Direction spirituelle et protestantisme [microform] étude sur la légitimité d'une direction protestanteChapitre 10 sur 43 · filIlEdTION SPIRITUELLE Et PROTËSTANtïSMfî · texte numérisé non relu

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En admettant même que l'on puisse arriver à se passer de direction dans les circonstances normales de la vie, il y a toujours les périodes de crise et ces brusques tournants d'une route, jusque-là toute droite et unie : maladies, deuils, tentations imprévues, orages des sens, échecs, revers de toutes sortes. Il faut se sentir bien fort, à ces heures-là, pour prétendre rester seul, fût-ce seul avec Dieu. Comme il est plus humain de demander de l'aide, de rechercher l'appui d'une main ferme à l'heure où tout chancelle, l'assurance d'un regard clair, alors que l'on tâtonne dans l'obscurité ! N'est-ce pas alors l'heure du directeur, de l'homme en qui l'on a confiance, du pilote à qui l'on abandonne pour un temps la barque désemparée ? Sans doute. Dieu est le grand pilote, mais c'est toujours par le ministère des hommes qu'il vient au secours des hommes, et le directeur peut être le messager de Dieu pour une âme momentanément aveuglée par les larmes, la tentation ou le doute, comme le fut Ananias pour Saul de Tarse, aveuglé par les révélations consumantes du chemin de Damas.

En soulignant ainsi cette nécessité de la direction, même pour des âmes parvenues à ce que l'on appelle leur majorité spirituelle, et, sinon d'une façon constante, du moins dans certaines circonstances spéciales, nous ne prétendons pas faire du directeur un surhomme, qui échapperait nécessairement lui-même aux dangers qu'il signale, ni soumettre, dans une pensée cléricale, l'âme du laïque au magistère du prêtre. Le directeur lui-même a parfois besoin d'être dirigé. C'est le témoignage d'une âme forte comme saint Bernard. Il déclare au chanoine régulier Ogier que celui qui se constitue son propre maître ou directeur se fait le disciple d'un sot (1), et il ajoute : « J'ignore ce que les autres pensent d'eux-mêmes à ce sujet, pour moi, je parle d'expérience et déclare qu'il m'est plus facile et plus sûr de commander à beaucoup d'autres que de me conduire moi seul. » (2).

C'est également le témoignage de saint François de Sales. Ce qu'il dit de la direction en général, ne l'a-t-il pas lu dans sa propre expérience ? « Nous ne pouvons être parfaitement clairvoyants sur nous-mêmes, nous ne pouvons pasi être des juges impartiaux dans notre propre cause, en raison d'une certaine complaisance si secrète et imperceptible que, si on

(1) « Qui se sibi magistrum constitua, stulto se discipulum facit. »

(2) Epist. LXXXVII, 7, in Ad. Tanquerey : Précis de théologie ascétique et mystique, pp. 344-345,

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n'a bonne vue, on ne la peut pas découvrir, et ceux mêmes qui en sont atteints ne la connaissent pas si on ne la leur montre. » (1). Nous avons dionc besoin d'un médecin spirituel pour porter un diagnostic impartial sur notre état d'iâme et prescrire les remèdes les plus eifiScaces : « Hé, pourquoi voudrionsnous être maîtres de nous-mêmes pour ce qui regarde l'esprit, puisque nous ne le sommes pas pour ce qui est du corps ? Ne savons-nous pas que les médecins, lorsqu'ils sont malades, appellent d'autres médecins pour juger des remèdes qui leur sont propres ? » (2)'.

Le directeur n'est donc point au-dessus du dirigé ; il est simplement quelqu'un dont le regard n'est point altéré, dans les conseils qu'il donne à d'autres, par cette secrète complaisance à l'égard de soi-même, dont parle saint François, quand ce n'est pas par une haine de soi-même tout aussi injustifiée. Il est le médecin qui peut juger objectivement de la maladie, une maladie qu'il a peut-être connue par sa propre expérience ou qu'il connaîtra demain, mais dont il est pour l'instant indemne.

Ce n'est donc pas se mettre en tutelle que d'avoir recours à la direction telle que nous l'avons envisagée, ce n'est pas abdiquer, « renoncer à la noble fatigue de vivre » et décliner sa propre majorité spirituelle ; c'est tout simplement faire acte d'humilité et reconnaître que nous ne sommes pas toujours, ni dans tous les cas, le meilleur juge de nous-même et le seul médecin possible de notre âme.

(1) Introduction à la vie dévote, III, 28, Œuvres, t. III, p. 234.

(2) Sermons recueillis. Pour la fête de N.-D. des Neiges, Œuvres, t. IX, p. 95,

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