IIÔ DIRECTION SPIRITUELLE ET PROTESTANTISME
peu judicieux et manqueraient de sagesse. « Une fois établi que Dieu approuve robéissance religieuse, il est de toute nécessité d'admettre qu'elle seule, dans l'hypothèse de l'ordre donné, fût-il déplorable et immédiatement désastreux, procurera en dernière analyse le véritable bien, à savoir la gloire de Dieu, l'accomplissement de sa volonté, le salut et la perfection des âmes. » (1).
II y a donc, dans l'Eglise catholique, une tendance à exalter l'obéissance qui a certainement influé sur la manière dont certains ont été amenés à comprendre la direction spirituelle.
Reconnaissons qu'il est des cas où l'emprise du directeur peut s'expliquer par l'extrême suggestibilité de certaines âmes plutôt que par l'esprit de domination de celui-ci. On a vu des dirigés, hommes ou femmes, perdre en quelque sorte leur propre personnalité pour revêtir artificiellement celle de leur directeur : ce sont les mêmes expressions de physionomie, les mêmes tournures de phrases, les mêmes gestes. Mais ces phénomènes de mimétisme sont la manifestation d'une loi psychologique générale dont les applications se rencontrent en bien d'autres domaines. « Pourquoi, demande l'abbé d'Agnel, crier, en les voyant, à l'oppression des consciences, alors que nous sommes en face de personnes sans caractère, incapables de penser et d'agir par ellesmêmes ? Ces faibles étaient condamnés d'avance à vivre dans le sillage d'autrui. » (2).
II peut même arriver que l'exercice ferme de l'autorité soit une nécessité à l'égard de natures molles, indécises, avec les scrupuleux tout jDarticulièrement (3). Il est des âmes auxquelles il faut insuffler comme une volonté neuve, aux-, quelles il faut dire, avec le ton de commandement de l'apôtre : « Au nom de Jésus-Christ, je te l'ordonne : lève-toi et marche ! » L'ordre impérieux agit comme un coup de fouet et peut donner une énergie insoupçonnée à la volonté défaillante. Les commençants, les jeunes surtout, ont parfois besoin d'être dirigés d'une main ferme, momentanément
(l)i P. Claeys-Bouuaekt : Op. cit., p. 67. Ce qui est dit ici de l'obéissance exigée des religieux à l'égard de leurs supérieurs vaut aussi, mutatis mutandis, pour l'obéissance à l'égard de son directeur du fidèle qui n'est pas dans les ordi'es.
(2) Arnaud d'Agnel et d'Espiney : Direction de conscience..., p. 36.,
(3) « Quand on ne peut venir à bout de délier un nœud, il faut le couper, et c'est ce que l'autorité seule peut faire. » Faber^ cité par Charmot : L'âme de l'éducation : La direction spirituelle, Paris, Spes, 1934, p. 38. Des médecins pratiquent également, à l'égard de certains malades, cet « absolutisme médical qui ne laisse au malade aucune liberté » ; cf. Pierre .Tanet : Les médications psychologiques, t. III, p. 378.
tout au moins, et en attendant que soit formé leur jugement ; du reste, on accepte facilement à l'âge de l'adolescence, à cet âge où il semble que Ton soit si indépendant, l'autorité d'un chef, surtout si l'on peut éprouver pour lui de l'admiration. « J'ai besoin d'obéir », me disait un jeune de vingt ans. Il traduisait une tendance profonde de l'âme adolescente qui explique, et, à certains égards, légitime, une direction autoritaire, à condition qu'elle ne se prolonge pas, qu'elle n'asservisse pas, et ne laisse pas l'âme indéfiniment en enfance.
En dehors de ces cas précis et limités, toute mainmise sur une âme est dangereuse et coupable. Calvin voit là une négation des droits de Dieu, qui seul a autorité pour commander en tout ce qui concerne notre salut. « Dieu, dit-il, se réserve à lui seul et à sa Parole le gouvernement spirituel des lames, afin qu'étant hors de la sujétion des hommes, elles ne regardent qu'à sa volonté... C'est d'autant déroger à Dieu que l'on attribue aux hommes en cet endroit. Laissons donc cette obéissance pleine de transgression, laquelle rompt la bride que Dieu nous impose, pour nous étrangler du licol des hommes. » (1).
En outre, il y a toujours, dans cette abdication par laquelle on s'en remet à un autre de ses propres responsabilités, une sorte de déchéance. C'est une lâcheté que de penser, d'agir, de vivre par procuration, et l'on comprend, de ce point de vue, l'objection faite à la direction par certains protestants, farouchement indépendants et désireux de sauvegarder à tout prix les valeurs morales de la liberté. C'est au nom de la majorité spirituelle de l'âme que l'on reponsse la tutelle de la direction. C'est contre cette direction autoritaire que Michelet s'élève avec une âpre violence ; toute direction, à son sens, est faite pour endormir la volonté, assoupir l'âme et permettre l'emprise dominatrice du directeur sur cette âme, généralement âme de femme. « Le dirigé s'anéantissant dans le directeur, de deux personnes il en reste une ; l'autre a péri comme personne, elle est devenue chose. » (2).
(1) Calvin : La vraye façon de réformer l'Eglise clirestienne et appointer les différens qui sont en icelle, Antoine Rebul, 1559, réimpr. Vielles, Fisohbacher, 188'2, pp, 104-105. Le texte latin se trouve dans les Opéra, t. VII ; 591-674 sous ce titre : Vera christianœ pacificatîords et ecclesfœ refonnandse ratio,
(2) Michelet : Le prêtre, la femme et la famille, nouv. éd., Paris, 1861, p. 308. L'erreur et l'injustice de Michelet est d'avoir voulu ramener toute la direction catholique au type autoritaire, de l'avoir indissolublement associée au quiétisme (aussi bien chez Bossuet que chez Fénelon) et de n'y avoir vu qu'un instrument de règne et de domination.
Toutefois, hâtons-nous de le dire, cette direction autoritaire n'est pas toute la direction ; elle n'en est qu'une forme déviée et faussée, due soit à l'instinct de domination d'un directeur impérieux, soit à une méconception du véritable caractère de l'autorité sacerdotale, soit à une exaltation exagérée de la vertu d'obéissance, soit à la passivité d'une âme heureuse de s'abandonner et de déposer le fardeau, trop lourd pour elle, de ses responsabilités. « Qu'il y ait des hommes, dit Mgr Cagnac, confiants dans cette parole trop connue qu'obéir à son directeur c'est obéir à Dieu, et que, partant de ce principe, ils usent et abusent de cette autorité redoutable, on ne peut le nier. Que conclure ? Qu'on peut abuser des meilleures choses. » (1) Il convient donc ici de rétablir les faits, et de montrer ce qu'est, en son principe et d'après les meilleurs maîtres, la direction spirituelle.
Et d'abord la doctrine.
On reconnaît au confesseur un triple rôle : juger, enseigner, guérir (2). Comme juge, le confesseur est certainement un supérieur, revêtu d'autorité en vertu du pouvoir des clefs. « Il n'est pas un simple messager ou un arbitre du pardon et de ses conditions, mais le représentant de Dieu dans le jugement à porter. Par suite, sa sentence oblige, elle produit vraiment obligations et droits, et on iDCut en toute vérité l'appeler une loi particulière qui exige l'obéissance. » C'est ainsi que le confesseur, pour établir la sincérité de la pénitence, « pourra imposer des obligations, ou plutôt déclarer avec autorité quelles sont celles qui existent déjà d'elles-mêmes, comme par exemple de restituer le bien possédé injustement ou de fuir une occasion prochaine de péché... A tous ces ordres et autres semblables, le pénitent doit se soumettre par un acte d'obéissance » (3).
Qu'en est-il, en revanche, du confesseur agissant en tant que docteur et médecin ? Il est des cas, évidemment, où ces deux fonctions appartiennent encore à celle de juge, lorsque le confesseur, par exemple, comme docteur, donne des enseignements et, comme médecin, prescrit des remèdes en vue de
(1) M. Cagnac : Les lettres spirituelles en France, t. II, p. 395.
(2) O. Marchetti : La soumission au confesseur est-elle un acte de la vertu d'obéissance ? « Rev. d'ascétique et de mystique »^ 1921', pp. 325-
(3) Marchetti : Op. cit., pp. 332, 333.
OBJECTIONS ET CiaiTÏOtfÊS lia
prévenir les rechutes dans le péché. Dans ces cas-là, le confesseur peut encore commander, et le pénitent doit obéir.
Mais il arrive que ces fonctions de docteur et de médecin soient nettement distinctes de celles de juge : c'est précisément le cas dans la direction spirituelle. « Or, affirme le P. Marchetti, je- pose en thèse que le confesseur, en tant qu'il remplit la fonction de docteur et de médecin, autrement dit de directeur spirituel, n'est pas un supérieur, n'a pas d'autorité (1) et ne peut donc pas en user pour exiger du pénitent un acte de la vertu d'obéissance. » Bien plutôt, dans les relations entre directeur et dirigé, « nous avons un docteur qui professe la doctrine spirituelle, comme pourrait le faire un prédicateur ou un livre d'ascétisme, avec cet avantage cependant qu'il l'approprie davantage aux besoins actuels de l'âme... Mais qui oserait prétendre que l'auditeur obéit au prédicateur lorsqu'il met en pratique ses enseignements? » (2).
Il y a même des cas où il est bon de ne pas suivre les conseils du directeur, où la sagesse est de désobéir. « On a vu des jeunes gens entrer dans des ordres religieux sans vocation, à cause de l'insistance de leurs confesseurs, comme d'autres se détournent de la vie religieuse à laquelle ils étaient appelés, cédant aux préjugés de leurs confesseurs. Y aurait-il eu désobéissance pour les uns et les autres s'ils avaient refusé de se soumettre à leurs directeurs spirituels ? Heureuse désobéissance, pourrait-on dire en pareil cas, qui eût été source de paix pour les âmes et de gloire pour Dieu ! »
« Il n'y a pas à raisonner autrement au sujet de la fonction de médecin exercée par le confesseur en tant que directeur spirituel. On ne voit pas quelle obligation il peut y avoir d'obéir au médecin, même dans les cas graves. Pourquoi, en effet, ne pourrais-je pas préférer un autre remède qui prudemment me paraît mieux fait pour mon organisme et plus efficace pour la guérison ? » (3).
Si la soumission au directeur ne relève pas de l'obéissance que l'on doit au supérieur, si elle ne saurait être exigée par le caractère sacerdotal du prêtre, en dépit des prétentions exagérées de certains directeurs ou de la croyance erronée de certains dirigés, de quelle vertu alors relèvera-t-elle ? Car cette docilité aux directions reçues, qui ne peut être exigée, est
(1) Il faut entendi'e ici par autorité, non pas l'ascendant personnel, mais l'autorité légale, ecclésiastique, canoniquement conférée par l'Eglise.
(2) Marchetti : Op. cit., pp. 335, 336.
(30 Marchetti : Op. cit., pp. 336-^337.
114 DIRECTION SPIRITUELLE ET PRÔTIStANTISMË
cependant conseillée par tous les maîtres de la vie spirituelle. Elle est un acte, nous dit-on, de la vertu de prudence, et consiste à accueillir docilement, dans le domaine de la vie chrétienne comnae ailleurs, les suggestions d'un guide expérimenté. Elle met en œuvre notre bon sens, notre esprit de jugement, et examine, avant d'acquiescer, la justesse des raisons sur lesquelles s'appuie la direction qui nous est donnée ; au point que, si nous en venons à douter de la capacité. ou de la sagesse d'un directeur, il est parfaitement légitime de le laisser pour s'adresser à un autre. C'est pourquoi le vœu d'obéissance par lequel certaines âmes se^ lient à leur directeur, comme le fit sainte Thérèse d'Avila, soulève bien des objections. « On ne devrait pas, en rigueur de terme, parler de vœu d'obéissance... mais de prudence ou de docilité dans les/ choses de la vie spirituelle. » (1).
Ce sont les mêmes réserves que je retrouve exprimées à propos de la direction autoritaire de l'abbé Chaumont, la même doctrine formulée. « Si cette autorité, que M. Chaumont attribue au prêtre, s'entend bien d'abord de la soumission due aux supérieurs hiérarchiques qui représentent directement pour tous les fidèles l'autorité de Dieu, si encore elle se conçoit pour le supérieur religieux..., elle se comprend moins aisément vis-à-vis d'un directeur que chacun choisit librement, qu'il peut librement quitter, dont finalement l'autorité sur telle âme en particulier dépend uniquement du choix toujours révocable que cette âme en a fait. Ici, on ne peut parler d'obéissance que dans un sens analogique puisque l'autorité de l'Eglise, dès qu'il s'agit de la désignation de la personne concrète et particulière du directeur, n'intervient plus... Parce que le choix (d'un directeur) n'a pas été ratifié par l'Eglise comme l'est le vœu d'obéissance du religieux, il ne présente pas les mêmes garanties, et l'abdication de jugement imposée en vertu de ce choix restera toujours un acte quelque peu hasardeux. » (2).
Ainsi, la doctrine ici nettement formulée n'admet pas une obéissance sans réserve, une soumission de la volonté et du jugement, facultés dont nous ne devons pas abdiquer l'exercice ; et la preuve que l'on n'est pas lié, c'est que l'on a toujours la possibilité de changer de directeur (3).
(1) Marchetti : Op. cit., p. 348.
(2) H. Lalande : L'Abbé Henri Chaumont, « Revue d'ascétique et de mystique •», 1920, pp. 389, 391.
(3) Toutefois, il faut bien le reconnaître, le catholicisme, sur cette
ÔBjËCTlÔi<S Et cîiïTiôûËâ lia
Après la doctrine, voici, prise sur le vif, c'est-à-dire dans leurs lettres, la pratique de la plupart des directeurs, conforme à cette exigence de liberté. Ils recommandent une direction souple, qui fasse appel au jugement, à la conscience du dirigé, qui ne le laisse point passif, qui suggère au lieu d'ordonner, propose au lieu d'imposer, et qui, plutôt que de l'en décharger, remette l'iâme en face de ses responsabilités et de ses devoirs.
« Etre dirigé, dit Mgr Cagnac, c'est une heureuse fortune, mais à la condition qu'on ne fera pas abnégation de soimême. Consulter un directeur, c'est bien ; se consulter beaucoup soi-même, c'est encore mieux. Ainsi parlent les maîtres en spiritualité. » (1). Voici saint François de Sales, le type, à certains égards, du directeur, et que l'on peut considérer comme autoritaire. En son langage pittoresque et toujours savoureux, il écrit à propos de la direction : « Certes, celui qui, à vive force, ouvrirait la bouche à un ami, lui fourrerait la viande dans le gosier et la lui ferait avaler, il ne lui donnerait pas un festin de courtoisie, mais le traiterait en beste et comme un chapon qu'on veut engraisser. Cette espèce de bienfait veut estre offert par semonces, remontrances et sollicitations, et non violemment et forcément exercé ; c'est pourquoi il se fait par manière de désir et non de vouloir absolu. » (2). Sainte Chantai, bien placée pour juger de la direction de l'évêque de Genève, souligne dans les lettres de celui-ci ces aiffirmations énergiques : « J'aime les âmes indépendantes, vigoureuses et qui ne sont pas femelles. » (3). Quand il lui donne quelques conseils, il ajoute fréquemment des indications comme celle-ci : « Ce sont avis bons et propres pour vous, non point commandements ; ils requièrent qu'on ne les méprise pas et qu'on les aime, cela est bien assez ; mais ils n'obligent pas aucunement. » (4). Et la sainte d'avouer: « Pour moi, souvente fois, j'ai eu peine de ce qu'il ne me commandait pas assez. » (5).
Voici Bossuet : « Loin de vouloir vous attacher les âmes
question comme sur beaucoup d'autres, n'est pas absolument cohérent. Quand, il ne s'agit pas d'un point de dogme, les opinions les plus contradictoires peuvent se faire jour, l'Eglise n'usant pas alors de son magistère pour trancher et imposer une attitude déterminée. C'est ainsi que, non seulement on a vu pratiquer une direction autoritaire, mais on a voulu parfois légitimer en principe cet autoritarisme.
(1). M. Cagnac : Les lettres spirituelles en France, t. H, p. 78.
(2) Traité de l'amour de Dieu, VIII, ch. III. Œuvres, t. V, p. 66'.
(3) Lettre à la mère de Chantai, Œuvres, t. XX, p. 216.
(4) Lettre à la mère de Chantai, Œuvres, t. XIII, p. 265.
(5) Œuvres de sainte Jeanne de Chantai, t. II, p. 201.
infirmes, rendez-les libres, et, autant que vous le pourrez, mettez-les en état d'avoir moins bes-oin de vous et d'aller comme toutes seules par les principes de conduite que vous leur donnez. » (1).
Le chanoine Beaudenom écrit : « La direction n'exige pas nécessairement l'obéissance. Elle est un conseil ' éclairé dont on doit faire cas selon la prudence, par conséquent selon la valeur des conseils demandés et de celui qui les donne. On peut s'en écarter si, de bonne foi, on ne les trouve pas très justes et très applicables. Ce serait bien reposant de n'avoir pas la responsabilité de cet examen, mais c'est seulement par exception et dans une mesure toujours limitée qu'on doit s'en rapporter aveuglément à l'obéissance. Une obéissance habituelle du jugement tendrait plutôt à nous diminuer... A mon avis, la direction n'est pas l'impératif catégorique s'imposant par un droit qui lui serait propre, mais pouvant néanmoins s'imposer comme une lumière. L'âme reste l'arbitre. Si elle croit devoir se conformer au conseil reçu parce qu'il fixe les incertitudes de son esprit, elle l'accueille alors comme venant de Dieu et lui transmettant sa pensée. » (2). Pour le chanoine Beaudenom, la direction ne supprime ni le jugement, ni la responsabilité ; elle n'implique aucune abdication, elle respecte la dignité de la personne ; elle est un conseil dont on a le droit de s'écarter si on ne le juge pas profitable.
Le P. Chevrier déclare, avec non moins de netteté : « Ce qui est trop fortement conseillé n'a pas une base solide et durable ; il faut laisser les lâmes vouloir elles-mêmes, alors on peut espérer plus de constance. » (3).
Le P. Antony Boissel écrit : « Décider n'entre point dans le rôle du directeur ; il doit se contenter d'éclairer, de conseiller, de corriger, d'approuver, d'encourager. » (4).
Mgr Isoard montre le danger de la direction autoritaire : « Si la direction, c'est-à-dire l'habitude de réclamer les
(1) Méditations sur l'Evangile. Du Dimanche des Rameaux à la Cène, LVI" jour.
(2) Lettres de direction de M. le Chanoine Beaudenom, Paris, Lethielleux, 1920, p. 244.
Le chanoine Beaudenom (1840-1916) fut aumônier de divers couvents de femmes. Mais, arrêté de bonne heure par la maladie — tout jeune, il avait demandé à Dieu de beaucoup souffrir — il vécut dans la solitude, exerçant par ses lettres et ses conseils une influence profonde sur les âmes qui s'adressaient à lui. Il est l'auteur justement réputé d'ouvrages ascétiques parus anonymement, notamment la Pratique progressive de la direction et de la confession, en 2 vol., Paris, Lethielleux.
(3) Vie, par l'abbé Chambon, p. 535, in R. Plus : La direction d'après les maîtres..., p. 64.
(4) Retraites fermées, théorie et pratique, Beauchesne, p. 250.
conseils d'un prêtre, a pour effet de vous dispenser de la réflexion et de vous ôter la responsabilité de vos actes, elle est une pratique dangereuse. Nous n'avons pas le droit d'abdiquer le gouvernement de notre vie, de déposer la responsabilité de nos déterminations. Nous pouvons lui dire : Où conduisent ces divers chemins qui s'ouvrent devant moi ? Quels obstacles rencontrer ai- je sur la route ? De quelles précautions dois-je m'entourer avant de m'y engager ? Nous pouvons faire ces questions, tenir compte de ces réponses et conserver néanmoins toute notre liberté. » (1).
Mgr Gay, résistant à une (âme qui aurait voulu se confier à lui et lui obéir aveuglément, lui écrit : « Je n'emploierai pas, malgré votre prière, au moins habituellement, les formules impératives dont vous me parlez ; il vous semble qu'elles vous donnent la paix. Oui, une paix naturelle que je ne vous veux pas. Elles vous déchargeraient du poids de la vie ; il n'est pas bon que vous ne le sentiez plus. Je vous serai le Cyrénéen, mais rien de plus. Je vous aiderai, je ne me substituerai point à vous... Donc, je ne vous veux pas pour esclave — le mot est bien de vous — il est excessif et répréhensible. Je vous veux pour fils, et fils raisonnable, s'éclairant des conseils du père... mais marchant comme un homme et non comme un enfant... Ayez donc le courage de vivre et si l'expérience que cela vous donne de vous-même vous humilie, ne vous en faites pas une raison. d'abdiquer, mais une raison de vous améliorer. » (2),
L'abbé Frémont, écrivant, il est vrai, à une protestante convertie et faisant peut-être inoonsciemment la part de ce qui lui restait de son éducation protestante, déclare non moins nettement que la direction ne supplante pas la personnalité et la responsabilité chez le dirigé : « Retenez du protestantisme, lui dit-il, l'habitude de vous guider par la conscience sous le regard divin. Le catholicisme... n'a pas voulu supprimer l'action directe de notre conscience, mais la fortifier en l'éclairant davantage. Les deux lumières, celle du directeur et du pénitent, doivent s'unir sans que jamais la première supplante la seconde. Retenez bien cette recommandation, car elle est très importante. C'est toujours à chacun de nous qu'il importe, en dernier ressort, de prendre
(1) Le sacerdoce, t. I, p. 429. R. Plus : La direction d'après les maîtres..., p. 65.
(2) Lettres de direction spirituelle, 4 vol., Paris, Oudin, t. I, p. 267.
énergiquement toute la pleine responsabilité de ses actes. » (1).
Il ressort de l'ensemble de ces citations — et il serait facile de les multiplier — qu'il y a une direction large, faite de conseils et de suggestions plus que de commandements, qui cherche simplement à éclairer la conscience et qui laisse ensuite à chacun la décision et la responsabilité de ses actes. Les objections que l'on fait généralement à la direction visent la direction autoritaire, qui exige, ordonne et se soumet les consciences, empiétant sur leur liberté, substituant la personnalité du directeur à celle du dirigé, obligeant ce dernier à voir avec les yeux, à sentir avec le ciœur, à juger avec la conscience de celui à qui il s'est abandonné (2). Qu'une telle direction existe, nous l'avons montré, et il serait vain de le nier ; c'est d'elle que l'on pourrait dire qu'elle est un opium pour l'âme. Mais à côté de cette direction, nous avons relevé ce qui nous est apparu comme la vraie direction, une direction respectueuse de la liberté des consciences ; le vrai directeur n'est pas un maître, mais un ami, un père qui conseille, qui soutient, qui encourage, qui signale les dangers et les pièges du chemin, un peu comme le ferait un guide au cours d'une ascension dilËBcile ; quelqu'un à qui l'on peut se confier, sûr de trouver en lui cette charité qui jamais ne décourage, en même temps que cette force qui redresse, cette perspicacité dans le danger et cette vue claire du chemin que n'a pas toujours celui qui cherche sa route en tâtonnant dans la bruine.
La vraie direction est si peu une mainmise dictatoriale sur les consciences que son but ultime paraît être d'amener l'âme à se passer d'elle. Cette alffirmation que nous avons relevée à plusieurs reprises sous des plumes protestantes, nous l'avons retrouvée non moins explicitement exprimée ni avec moins de force par un grand nombre de directeurs catholiques.
Pour M. Olier, le directeur doit ressembler à rétoile des Mages : celle-ci « ne leur apparaît que pour leur faire
(1) Histoire d'une conversion et d'une direction. Correspondance de l'abbé Frémont et de la Comtesse d'A..., Paris, Bloud et Gay, 1931, 3 vol., t. II, p. 10.
(2) C'est contre cette direction autoritaire que s'élève M. P. Maui-y. « Le pasteur, écrit-il, refuse d'être un directeur spirituel en ce sens qu'il pourrait exiger l'obéissance passive à ses décisions, comime si elles étaient en elles-mênaes le commanderoent de Dieu. » P. Maury : Ministère du Pasteur, « Foi et Vie », 1939, n° 1, p. 30. Cette direction autoritaire n'est cependant pas la seule, bien que ce soit généralement la seule que l'on ait en vue quand on fait le procès de la direction.
connaître Notre-Seigneur, pour les conduire à lui et aussitôt elle disparaît » (1). Pour Lippert, l'olffice de la direction est celui d'une mère qui ne soutient son enfant que pour lui apprendre à marcher : « La direction spirituelle, moyen discret d'aider l'iâme à marcher, et qui s'avérera d'autant meilleur que l'âme, gnâce à lui, sera devenue plus vite capable de s'en passer et d'aller seule. La direction assidue et jalouse est un non-sens comme le serait, pour une mère, de porter son petit enfant au lieu de lui apprendre à marcher. Elle doit le soutenir à peine, du bout du doigt, le laisser à tout moment à lui-même, triompher lorsqu'il s'affranchit et s'élance. » (2).
Lippert met en garde contre le danger qu'il y aurait à trop attendre de la direction spirituelle. Il est des heures où l'on ne peut être que seul avec Dieu : « Quand vous aurez trouvé (un directeur, si bon soit-il), vous serez déçu. Au premier moment, ce sera un ravissement. La confiance vous pénétrera de sa douce chaleur ; une impression de sécurité succédera à vos doutes pusillanimes et d'un mouvement joyeux, vous vous donnerez à l'envoyé de Dieu. Mais précisément parce qu'il est l'envoyé de Dieu, il vous repoussera doucement ; toute son action tendra à vous éloigner de lui pour vous approcher de Dieu, à vous faire comprendre que Dieu est le seul objet de votre recherche, et enfiin, la meilleure chose que fera pour vous ce Raphaël terrestre, sera de vous quitter pour vous laisser seul avec Dieu.
« La dernière étape de la montée aérienne qui conduit à Dieu s'appelle solitude. Finalement donc, il faut que l'homme risque l'aventure et, jetant tout par-dessus bord, qu'il pointe seul au zénith. Nul étranger ne peut suppléer ce dernier effort essentiellement personnel. Il convient donc de vous préparer à cette espèce de déception ou plutôt d'y parer en n'espérant pas trop du secours que Dieu vous enverrait dans cet homme. Il ne sera là que pour un temps, le temps de vous apprendre à vous passer de lui et de tout autre qui n'est pas Dieu. Vous dites aujourd'hui : « Hominem non habeo. » Si Dieu vous envoie un homme, ce sera pour vous guérir de cette inquiétude intérieure et remplacer sur vos lèvres le cri vers l'homme par le cri vers Dieu. » (3).
(1) L'esprit d'un directeur des âmes selon M. Olier, p. 57.
(2) Pierre Lippert : Cœurs inquiets, trad. Marie Gniter, adanté par Th. Henusse, Beyaert, Bruges, 2« éd., p. 74-75.
(3) Lippert : Cœurs inquiets, pp. 4-5,
« Un bon directeur doit apprendre à se passer de lui, dit le P. Léonce de Grandmaison ; il ne veut pas que l'on maintienne les âmes dans un état de minorité spirituelle, bien différent de l'esprit d'enfance. » (1). Son biographe a pu écrire : « Pour lui, le rôle de directeur consistait surtout à aider l'âme à connaître et à mortifier ses passions ; les pierres ôtées du chemin, il laissait le créateur avec sa créature. » (2).
Nous citerons encore ces mots du P. Plus : « On comprend qu'il faille un bateau-pilote pour certaines entrées ou sorties de port, pour les passes difficiles, etc., mais hormis ces cas, le navire doit avoir ses appareils et son commandant de bord et pouvoir avancer sans le constant secours d'un pilote. Ici de même. Il en va de la direction comme de l'éducation : on n'a pas un guide et un maître pour tuer en soi le vouloir et l'initiative, mais pour s'initier, et, dès que possible, pouvoir marcher de soi-même ; on se fait diriger pour se conduire ; se conduire est un verbe personnel ; le but de la direction est d'apprendre, le moment venu, à se passer de direction, ou à n'en avoir plus qu'un besoin intermittent de plus en plus atténué, et, sauf exception, de pur contrôle. » (3).
Toutefois, on peut se demander si, dans le catholicisme, cet état où l'âme, devenue majeure, peut marcher seule, sans les conseils d'un directeur, n'est pas une limite idéale jamais atteinte dans la réalité. Léon XIII, écrivant à l'évêque de Baltimore, attestait la nécessité de la direction pour ceux-là mêmes qui s'élèvent le plus près de la perfection, car ils suivent une voie moins fréquentée et sont plus exposés à l'erreur. « Ils ont, par ce fait même, plus que les autres besoin d'un maître et d'un guide. » (4). Le P. Plus, luimême, en dépit de son aiffirmation catégorique : « Le but de la direction est d'apprendre à se passer de direction », laisse entendre que l'âme, parvenue à sa majorité spirituelle, a cependant besoin, de loin en loin, de rechercher les conseils d'un directeur, ne serait-ce que pour être sûre de n'avoir pas dévié sans y prendre garde de la voie droite. Tanquerey - affirme que la direction doit être virile, sans laisser entendre pourtant que l'âme puisse jamais s'en passer tout à fait : « Le directeur s'efforcera de conduire ses dirigés de telle
(1) Léonce de Ghandmaison : Conférences spirituelles à l'Association Saint François-Xavier, Eci^its spirituels, Paris, Beauchesne, I, pp. 56-57,
(2) Jules Lebreton : Le P. Léonce de Grandmaison, Paris, Beauchesne, 1932, p. 316.
(3) R. Plus : La direction d'après les maîtres,.., p. 66.
(4) Lettre du 22 janvier 1899.
sorte qu'ils puissent, au bout de quelque temps, non pas se su^fiSre complètement à eux-mêmes, mais du moins se contenter d'une direction plus brève et résoudre les difficultés ordinaires par le moyen des ^principes généraux qu'il leur a inculqués. » (1).
Ils sont rares, en effet, ceux qui, comme le frère Laurent, assurent ne pas avoir besoin de directeur : « Je lui demandais un jour quel était son directeur ; 11 me répondit qu'il n'en avait point, et qu'il ne croyait pas en avoir besoin, puisque la règle et les emplois qu'il avait dans la religion lui marquaient ce qu'il avait à faire pour l'extérieur et l'Evangile, l'obligation d'aimer Dieu de tout son ciœur ; que, connaissant cela, un directeur lui paraissait inutile. » (2).
Quoi qu'il en soit, nous pouvons conclure, nous semblet-il, que l'objection contre la direction tirée du fait qu'elle maintiendrait l'âme en tutelle ne nous paraît pas fondée en principe. Il existe, redisons-le, une direction autoritaire qui mérite un tel reproche, et qui constitue un véritable asservissement. De cette direction-là, une iâme forte, qu'elle soit protestante ou catholique, ne voudra jamais, et avec raison ; on ne saurait abdiquer sa volonté, sa conscience, sa personnalité, quand il s'agit de cette chose essentielle qu'est le salut, entre les mains d'un directeur, si sage soit-il ; ce serait paresse, abandon et lâcheté. Il est, en revanche, une direction — la seule qui puisse trouver droit de cité dans le protestantisme, en dehors de cas spéciaux et déjà pathologiques — qui tend à rémancipation de l'âme, une direction de conseil, d'aide spirituelle, d'encouragement, de suggestions, qui a sa place normale dans une vie religieuse, et dont le but ultime est de se rendre inutile (3).
(1) Ad. Tanqtjeeey : Précis de théologie ascétique et mystique, nouv. éd., Deselée, 1923, p. 355.
(2) La Pratique de la Présence de Dieu, comprenant les Entretiens, les Maximes spirituelles et les Lettres du Frère Laurent, Paris, FïsdJibacher, 1924, pp. 48-49.
(3) Voici un exemple de cette direction protestante, qui laisse l'âme en face de ses responsabilités, se refusant à rien défendre et à rien ordonner, parce que chacun doit se décider personnellement. « J'ai entendu raconter par un pasteur, écrit M. A.-N. Bertrand, qu'une de ses catéchumènes était venue lui demander s'il l'autorisait à assister à une sauterie quinze jours avant sa première communion. « Je me suis bien gardé, disait-il, de lever les bras au ciel et de m'écrier : Malîhieureuse enfant !... Je me suis contenté de lui dire, avec les marques authentiques de la plus profonde stupéfaction : Et vous avez envie de danser ? En ce moment ? Cela m'étonne. Après cela, si vous en avez tellement envie, j'aime mieux vous voir danser un soir, et n'y plus penser le lendemain, que de vous voir pleurer trois jours parce que je vous aurais défendu d'y aller. Mais j'avoue que votre question me surprend. » — Oh ! Monsieur, disait la jeune fille à son pasteur quelques mois après, je n'ai
Inutile ?... La direction le devient-elle jamais ? Le protestantisme se flatte de conduire les âmes à leur majorité spirituelle, en réalité ne les abandonne-t-il pas trop souvent à leur solitude spirituelle ? Et n'y a-t-il pas un certain orgueil à prétendre se passer des conseils et de l'appui de guides éprouvés ? Cette indépendance farouche et ombrageuse n'est-elle pas, chez beaucoup, une cause de stérilité ? On prétend obéir à Dieu et non point aux hommes, et on ne voit pas que ce sont les hommes souvent qui peuvent nous rappeler les commandements de Dieu, ou nous reprocher des défaillances dont nous n'avons peut-être pas conscience. Il a fallu Nathan pour aller dire à David après son crime : « Tu es cet homme-là ! » D'ailleurs, on est bien obligé de constater que ce sont les âmes les plus humbles qui recherchent le plus volontiers ces conseils et cette direction, sans être pour cela de ces « âmes femelles » que n'aimait pas saint François de Sales. Quant à la soi-disant majorité de ceux qui s'enveloppent dans un isolement splendide, en général, elle ne les mène pas très haut. Il n'est pas faux que, dans une certaine obéissance aux hommes, quand on reconnaît en eux des ministres de Jésus- Christ, et quand on est amené à voir, dans ce qu'ils disent, des exigences divines, il y ait un acte d'humilité, qui peut être l'occasion d'un véritable progrès spirituel. Les catholiques en font l'expérience et n'hésitent pas à faire, de cette humilité et de cette défiance de soi, un des arguments en faveur de la direction (1). Calvin lui-même ne craignait pas d'affirmer que « ce nous est un très bon et utile exercice à humilité quand Dieu nous accoutume à obéir à sa Parole, encore qu'elle nous soit prêchée par des hommes semblables à nous, voire même quelquefois inférieurs en dignité » (2). Car Calvin se garde bien de dire aux fidèles : Tu as la Bible ; il te suffit de la lire ; tu n'as, après cela, besoin de personne. L'isolement spirituel de tant de protestants n'est
jamais eu honte de ma vie comme lorsque .fai vu votre étonnement ! » Voilà, je crois de la bonne direction de conscience qui laisse la décision à celui qui doit la prendre et qui ne perd pas de vue dette idée essentiellement évangélique, que les raisons profondes de la décision importent plus que la décision elle-même. A.-N, Bertrand : Le protestantisme et la direction de conscience, « Evangile et Liberté », 1" juillet 1925.
(1) Cf. Saudreau : Manuel de spiritualité, § 161.
(2) Inst, chrét., IV, m, î.
point le fait du réformateur et de sa doctrine. Il ne les a pas laissés seuls devant le Livre, ou en tête-à-tête avec leur conscience : il les a insérés dans l'Eglise où ils reçoivent l'aide spirituelle dont ils ont besoin, si affermis soient-ils. « Il lui plaît (à Dieu) que non seulement chacun soit attentif à lire en son particulier, mais qu'il y ait maîtres et docteurs pour nous guider et aider. » (1). Lui qui sut former des consciences inflexibles, il voulait que le magistère de l'Eglise s'étendît sur le cours entier de l'existence, en sorte que nul ne pût jamais croire pouvoir se passer d'elle : « Notre infirmité ne souffre pas que nous soyons retirés de l'école jusqu'à ce que nous ayons été disciples tout le cours de notre vie. » (2).
C'est à se demander s'il y a jamais ici-bas, pour l'homme chrétien, une véritable majorité spirituelle puisqu'il lui faut demeurer à l'école tout le cours de sa vie. En tout cas, Calvin redit le « seipiper peccator » de Luther. « Quelque sainteté qui soit aux fidèles, néanmoins, pendant qu'ils habitent en ce corps mortel... ils sont toujours pauvi-es pécheurs. » (3). Il faut, par suite, qu'ils soient assurés toujours à nouveau du pardon de Dieu ; ne faut-il pas également qu'ils soient aidés et dirigés toujours à nouveau, tout au moins dans certaines circonstances difficiles ? Tout ce que Calvin dit du ministère de la Parole dans le chapitre III du Livre IV de l'Institution peut s'appliquer tout aussi bien au ministère de la direction. Ce ministère est nécessaire en particulier pour combattre l'orgueil de celui qui prétendrait « avoir en soi tout ce qu'il lui faut sans avoir affaire des autres » (4). Sous prétexte de majorité spirituelle, ne prétend-on pas avoir, en effet, tout ce qu'il faut sans avoir affaire des autres ? Jésus-Christ, dit encore Calvin, « dispense et distribue à son Eglise ses grâces par ses serviteurs, lesquels il a commis en cet office, et auxquels il a donné la faculté de s'en pouvoir acquitter » (5). La grâce d'annoncer l'Evangile serait-elle la seule que le Christ communiquât à ses ministres ? Et de quel droit en exclure la griâce d'éclairer, de soutenir, de fortifier, de diriger et de guider, comme l'Ecriture nous montre quie l'ont fait les apôtres ? Quand Jésus-Christ a voulu illuminer des hommes comme Corneille et Saul de Tarse, il ne leur parla pas de sa propre bouche, mais il les renvoya à un homme mortel. « Si
(1). Inst. chrét., IV, i, 5.
(2) Inst. chrét, IV, i, 4.
(3) Inst. chrét., IV, r, 22.
(4) Inst. chrét., IV, m, 1.
(5) Inst. chrét., IV, m, 3.
cela ne s'est point fait témérairement, que Jésus-Christ, qui est le maître unique des fidèles, au lieu d'enseigner saint Paul, l'ait renvoyé à l'école d'un homme... qui est-ce qui osera maintenant mépriser le ministère humain, ou le laisser là comme superflu ? » (1). Ce ministère d'Ananias auprès du futur apôtre n'était-il pas essentiellement un ministère de direction ? Or, Calvin déclare qu'on ne saurait le considérer comme inutile et superflu.
Certes, je comprends bien ce que l'on entend par majorité spirituelle. C'est cette possibilité pour le chrétien, pénétré de l'Evangile et dont la conscience a été réveillée, de se diriger lui-même, de décider lui-même de son devoir, avec le concours du Saint-Esprit, de prendre lui-même ses responsabilités, de ne pas renoncer à son jugement, au libre exercice de sa conscience, à son libre examen et de ne pas se laisser dicter du dehors un devoir qu'il n'accomplirait comme tel que parce qu'il lui serait imposé par un homme devenu comme le substitut de sa propre conscience. Cette majorité spirituelle est comme une barrière dressée contre la direction autoritaire, et avec raison, mais elle ne s'oppose pas à la véritable direction : celle-ci implique, chez celui qui l'accepte, le plein exercice de ses facultés, de son jugement, de son libre examen. Il obéit, mais parce que sa conscience réveillée, éclairée, ratifie le jugement ou le conseil de son directeur, se l'approprie en quelque sorte et le fait sien ; il n'y a là aucune pression extérieure ; le respect de la conscience est pleinement assuré.
Et sans doute, à mesure que le chrétien avance dans la vie chrétienne, à mesure qu'il se laisse pénétrer davantage par l'Esprit du Christ, il prend l'habitude de « marcher selon l'Esprit ». Il aura, dès lors, de moins en moins besoin de conseils ; sa conscience éclairée, vivifiée par sa communion avec Jésus-Christ, lui montrera toujours mieux, en chaque circonstance, ce qu'il doit faire pour se conduire « d'une manière digne de l'Evangile ». Mais n'est-ce pas précisément parce qu'il sera plus avancé dans la vie chrétienne qu'il sera aussi plus humble ? Il ne jugera pas superflus les conseils et les directions ; il ne s'isolera pas, ne restera pas à l'écart de l'Eglise, à l'écart de ses frères, drapé dans son infaillibilité personnelle. Son sens spirituel plus affiné lui permettra de mieux discerner, dans les avis qu'il pourra recevoir, ce qui est pour lui utile et bon, le pain nutritif parmi les cailloux ; mais il ne refusera pas pour autant l'aide fraternelle de chré-
(1) Inst. chrét., IV, m, 3.
OBJECTIONS ET GRITÎQDES 125
tiens comme lui, le contrôle de leurs propres lumières. « Les esprits des prophètes, écrit l'apôtre, sont soumis aux prophètes. » (1).
En outre, n'est-il pas vrai, comme le déclare Léon XIII, que plus on est haut, plus grandissent les tentations et les risques du voyage sur des voies moins fréquentées ? Il ne s'agit pas, certes, de jalonner, comme le fait une certaine théologie catholique, les moindres degrés de l'ascension d'une âme, et de dessiner sa course d'un trait ferme à travers les écueils d'un océan tous d'avance repérés, et portés sur la carte de la spiritualité chrétienne. Cependant, les tentations ne manquent jamais (2) ; elles grandissent, pourrait-on dire, avec la sainteté, tentations plus raffinées et par là même plus dangereuses. Dans la mesure même où l'on essaie d'incarner dans sa vie l'absolu de l'Evangile, on se heurte à des situations plus complexes, on se sent engagé en des solidarités plus lointaines ; la conscience plus délicate envisage de nouveaux devoirs, de nouveaux renoncements, de nouveaux sacrifices ; et n'a-t-on pas alors besoin de prendre conseil, de recourir à un certain contrôle de ses inspirations, pour être sûr de ne pas se laisser duper par la « folle du logis » avec laquelle il faut toujours compter, et de ne pas sacrifier à d'illusoires devoirs les tâches immédiates et quotidiennes ?
N'arrive-t-il pas aussi qu'une âme, parvenue à un certain degré de spiritualité, s'assoupisse et, au lieu d'avancer, recule ? L'avertissement fraternel d'un ami clairvoyant pourrait être alors pour elle comme l'aiguillon qui la réveillerait et la remettrait au droit chemin. Si majeure que soit une âme, elle ne saurait prétendre se suffire à elle-même, rompre la solidarité qui l'unit aux autres et s'enfermer dans une solitude orgueilleuse. Pendant tout le cours de notre existence terrestre, nous sommes à l'école, et notre vocation est d'apprendre (3).
(1) I Cor. XIV, 32.
(2) C'est cette situation glissante où se trouve à chaque instant le chrétien qui rendait aux yeux de saint François de Sales la direction toujours utile. « Nous sommes en cette vie. disait-il, dessus la glace, trouvant à tout propos des occasions propres pour faire trébucher et tomber, tantôt au chagrin, ores en des murmures, un peu après en des bizarreries d'esprit, qui feront que l'on ne pourra rien faire qui nous puisse contenter. Les aides que l'on nous donne sont pour nous aider à nous tenir fermes en notre chemin, afin de nous empêcher de tomber, ou, si nous tombons, qu'elles nous aident à nous relever. Les vrays entretiens spirituels, Œuvres, t. VI, p. 42.
(3) Une forte personnalité protestante m'écrivait avec une pointe d'humour : « Je pense souvent à votre idée que le directeur doit viser à se rendre inutile ; il aura fabriqué une sainte dans ce cas I » N'est-ce pas Reconnaître que l'on a toujours plus ou moins besoin de direction ?