‹ Direction spirituelle et protestantisme [microform] étude sur la légitimité d'une direction protestanteChapitre 12 sur 43 · DIRECTION SPIRITUELLE ET ÏPRÔTÊSTANTISMÊ · texte numérisé non relu

DIRECTION SPIRITUELLE ET ÏPRÔTÊSTANTISMÊ

inconnu ; ou encore une habitude de prière, de méditation, de recueillement ; ou encore une volonté de sincérité, de loyauté avec soi-même, une certaine droiture de pensée. Tout cela peut devenir le point de départ d'une conviction chrétienne engageant la vie entière. Il reste, en effet, en l'homme, quels que soient en lui les ravages du péché, des vestiges de sa finalité première, l'empreinte, si effacée et rongée soit-elle, d'une effigie divine ; c'est Vani\ma naturalîter christiana dont parle TertuUien. Vinet a repris ce thème en des accents émouvants : « Il est certain, dit-il, que tout ce qui nous rend à nous-mêmes nous rend à la vérité et à Dieu, parce qu'il y a au-dedans de nous, dans notre dernier fond, quelque chose qui rend perpétuellement témoignage à la vérité et à Dieu, quelque chose qui pleure et qui adore, quelque chose qui s'unit à l'invisible et à l'immortel, quelque chose qui consent à l'Evangile, quelque chose qui, d'avance et malgré nousmêmes, est chrétien. » (1). Le fait de ces aspirations profondes de l'homme, de ce besoin, de ce creux que viendra remplir le plein de l'Evangile, c'est la pièce maîtresse de toute l'apologétique de Vinet.

Dès lors, peut-on dire que toute pédagogie chrétienne — et la direction spirituelle n'est autre chose, en un sens, qu'une pédagogie — ne peut être qu'une pédagogie de rupture, en entendant par là qu'il n'y a rien en l'homme que l'on puisse cultiver ou développer, mais qu'il faut briser, radicalement et absolument, avec tout ce qui est en lui ? Sans doute, on ne saurait nier la nécessité de cette rupture avec ce que saint Paul appelle le vieil homme, une rupture si radicale, en un sens, qu'il la considère comme une sorte de mort. De fait, la griâce pose des commencements nouveaux : « Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature. » Mais ces commencements nouveaux prennent leur point de départ sur des lignes anciennes, comnie l'aiguille amorce une voie nouvelle sur le prolongement des rails qu'elle quitte ; ils s'insèrent dans une nature où la griâce trouve, en certains points, des prises ; en sorte qu'il n'y a pas seulement rupture ; il y a aussi, et en même temps, développement et culture de ce qui demeure en l'âme de naturellement chrétien.

On peut dire encore que la grâce opère une synthèse nouvelle des éléments de la personnalité, une synthèse théocentrique et christocentrique : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ

(1) A. Vinet : La solitude recommandée au pasteur. Nouvelles études évangéliques, pp. 270-271.

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qui vit en moi ! », alors que l'instinctive et naturelle synthèse de toute personnalité non encore touchée par la grâce est essentiellement égocentrique. Or, les éléments constitutifs de notre moi demeurent les mêmes dans cette nouvelle synthèse. C'est la synthèse ancienne qui est faussée, parce que la cristallisation s'est faite autour d'un centre usurpateur, et, de ce fait, tous les éléments de la personnalité sont placés dans une fausse perspective et participent, en un sens, du péché originel. Mais reconnaître cette fausse perspective ne signifie pas que tous les éléments ide cette synthèse naturelle soient inutilisables et corrompus. Ils peuvent être mis en lœuvre par une pédagogie à la fois de culture et d'attente, et préparés en vue de l'édifice spirituel qui sera comme une nouvelle création de la grâce.

Il ne faut pas d'ailleurs se laisser hypnotiser par un type unique de conversion, la conversion-révolution : mort et résurrection presque instantanées, synthèse nouvelle des éléments de la personnalité s'opérant d'un coup, telle la cristallisation qui se produit dans une solution sursaturée. La conversion lente est aussi une réalité. Elle développe des germes préexistants, que ces germes soient innés ou qu'ils soient des commencements nouveaux posés par la grâce ; dès lors, les jeunes pousses de la vie spirituelle prennent peu à peu toute la sève et finissent par étouffer les vieilles frondaisons de l'égoïsme ; celles-ci meurent progressivement et la synthèse nouvelle apparaît comme l'aboutissement d'un lent et patient effort éducateur. Ne l'est-elle pas en fait, et ne peut-on pas souligner la valeur de cet effort éducateur fécondé par la grâce ?

Evidemment, c'est là nier la corruption totale de la nature humaine, c'est contester que tout en l'homme soit radicalement perverti et corrompu. On ne nie point, certes, la réalité du péché originel et la profondeur de la chute, mais on ne saurait aller jusqu'à aifïirmer qu'il ne demeure absolument rien en l'homme de sa nature primitive, qu'il n'est en lui aucune semence divine, aucun gernie qui puisse être utilement cultivé. Sinon, quel pourrait bien être l'objet d'une pédagogie évangélique ? On ne le voit guère. On nous parle de pédagogie de rupture, mais on nous avertit avec raison que cette rupture ne saurait être l'iœuvre de l'éducateur. Que signifient alors ces mots : pédagogie de rupture ? et comment parler encore de pédagogie ? Tout ce que l'on peut faire, dans ce cas, c'est mettre l'âme en face du message et attendre en silence l'action

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