‹ Direction spirituelle et protestantisme [microform] étude sur la légitimité d'une direction protestanteChapitre 13 sur 43 · S DIRECTION SPIRITUELLE ET PROTESTANTISME · texte numérisé non relu

S DIRECTION SPIRITUELLE ET PROTESTANTISME

de la griâce ; c'est dire que la pédagogie se renie elle-même, qu'il ne saurait y avoir, de ce point de vue, ni pédagogie, ni direction véritables, pédagogie et direction étant absorbées par la prédication et le témoignage, devenant prédication et témoignage.

Peut-être, en effet, pédagogie et direction sont-elles incompatibles avec un pessimisme radical (1). Mais on peut se demander si le dogme de la corruption totale de l'homme n'est pas une de ces vues absolues, un de ces a priori métaphysiques qui ne trouvent leur justification que dans l'esprit de système, en dehors de toute donnée morale ou psychologique. Certes, le péché est une réalité tragique, qui le nierait ? éducateurs et directeurs moins que quiconque ; mais cette corruption n'a-t-elle rien laissé subsister en nous qui puisse être cultivé et développé par une pédagogie chrétienne ? N'a-t-elle rien laissé à quoi puisse se prendre la grâce, aucun de ces points d'attache que nous postulons ? Faut-il, au lieu de parler de l'âme naturellement chrétienne, ne voir dans les vertus païennes que des << vices splendides » ?

Encore, si pareille affirmation pouvait se réclamer de l'Evangile ! Mais s'il y a, dans le Nouveau Testament, des textes qui affirment le péché de l'homme et l'universalité de ce péché, on n'en saurait trouver qui érigent en dogme une corruption radicale et totale de la nature humaine. On a bien l'impression, d'ailleurs, que ce dogme, Jésus ne l'a jamais professé. Que l'on ne nous objecte pas les paroles de l'Evangile où il est question de repentance ; l'universalité du péché implique pour tous la nécessité de la repentance ; ce n'est pas cela qui est en question ; ce qui l'est, c'est le caractère absolu, total, de la corruption de la nature humaine, c'est ra!ffirmation qu'il ne demeure en l'homme rien qui ne soit radicalement perverti et mauvais. Or, Jésus n'a-t-il pas bien des fois fait appel à la raison de ses interlocuteurs, à leur

(1) « S'il est vrai, a-t-on dit, que notre nature et notre activité soient totalement viciées par le péché d'Adam, il n'y a que deux voies ouvertes à l'éducateur : ou bien, on domptera cette nature par les verges, ou bien on la maintiendra passive sous l'action de Dieu, et ce sera le quiétisme. » F. Vincent : Saint François de Sales, directeur d'âmes, p. 77. Il est assez frappant de voir l'abbé Brémond associer étroitement la direction avec ce qu'il appelle l'humanisme dévot. Cf. Henri Bremond : Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. I, p. 508.

De ce point de vue, on a voulu contester la légitimité de la direction de Port-Royal : « La croyance à la corruption foncièi-e des hommes est de soi peu conciliable avec le goût de la direction. Les jansénistes étaientils parfaitement dans la logique de leur système quand ils s'instituaient directeurs de conscience ? » F. Vincent : Saint François de Sales, directeur d'âmes, p. 96.

jugement, à leur bon sens ? « Que vous en semble ? » aimait-il à demander, et il a confiance dans la réponse que l'homme, bien que pécheur, ne peut manquer de faire. Devant la mauvaise foi, il s'étonne et s'indigne, attitudes incompréhensibles et contradictoires chez quelqu'un qui n'attendrait rien que de mal du oœur de l'homme. Faut-il rappeler que le bon Samaritain n'était pas nécessairement religieux ; son acte d'humanité n'était-il donc qu'un vice splendide ? Comment celui qui raconta cette parabole eût-il pu croire à la corruption radicale et totale de notre nature ? Il savait, la parabole en témoigne, qu'il y a parfois en l'homme, en dépit du péché, dont nul mieux que lui n'a scruté la profondeur et mesuré les ultimes conséquences, des sentiments généreux, vestiges de notre filialité première, taches de lumière en la noirceur de nos âmes, que tous nos reniements et toutes les boues du péché ne sauraient jamais obscurcir tout à fait (1).

ïl y a donc des possibilités de culture ; non point que cette culture suiffise jamais à faire un chrétien ; nous ne nions pas les ruptures nécessaires, mais il n'est pas dit que, pour faire toutes choses nouvelles, la griâce doive tout arracher, tout briser et piétiner ; il est des pousses qui peuvent continuer à vivre et à se développer dans ce climat transformé, des habitudes qui peuvent demeurer, une intelligence qui peut continuer à s'épanouir, des sentiments généreux qui peuvent se fortifier ; ce sont là, disions-nous, autant de points d'attache de la griâce, autant de prises par où elle peut saisir l'homme jusque dans son péché et l'attirer à Dieu.

On peut encore concevoir un développement progressif, où la volonté entre constamment en jeu, moins par une décision totale et, en quelque sorte, révolutionnaire, que par une multiplicité de décisions portant sur des actes secondaires, telle une ligne qui change l'orientation, non point brusquement, en faisant avec l'ancienne direction un angle droit, ou même un angle aigu, mais par une succession d'angles beaucoup plus ouverts. Un tel développement peut aboutir à une véritable attitude chrétienne, sans qu'on en puisse désigner, de façon précise, le point de départ.

Aussi bien, il est difficile de donner au dogme de la corruption totale de l'homme ce real assent dont nous parlions à pro-

(1) Quand Jésus a parlé du mariage, il a fait appel à l'ordre de la création comme valable encore dans l'économie de la chute, pour proclamer l'indissolubilité du lien conjugal. Le hiatus n'est donc pas complet entre notre situation actuelle et notre condition primitive. Cf. Matthieu XIX, 3-6.

pos de la griâce nécessitante ; ceux-là mêmes qui l'affirment agissent souvent comme s'ils n'y croyaient pas ; leur pédagogie ne se borne pas à une prédication et à un message, ils pratiquent, eux aussi, cette culture spirituelle que, par ailleurs, ils semblent désavouer : ils font appel à la conscience, ils exigent l'obéissance, ils cherchent à développer l'intelligence des réalités spirituelles, ils favorisent la générosité instinctive qu'il peut y avoir chez l'enfant, dans la pensée que, de cet effort éducateur. Dieu lui-même pourra se servir, et qu'il y a là comme une préparation positive à la griâce. Calvin, qui a affirmé plus que quiconque la corruption intégrale de la nature humaine, est bien obligé d'admettre, chez le baptisé tout au moins, un germe qui devra se développer. Et, sans doute, c'est là l'iœuvre de la griâce, mais comme cette œuvre est liée au baptême du petit enfant, c'est dire qu'il existe chez l'enfant baptisé, et cela dès ses premiers jours sinon dès sa naissance, un germe divin, c'est rétablir par là la possibilité de toute une pédagogie de culture et la légitimer ; pratiquement, c'est échapper aux conséquences logiques du dogme de la corruption totale (1). De même, la grande idée calvinienne de la griâce générale, dont Calvin n'a pas tiré tout le parti qu'il aurait pu, ne laisse-t-elle pas entendre qu'il y a dans l'homme, et d'une façon qu'on pourrait dire naturelle, une semence de vie divine, un principe d'action divine ? N'y a-t-il pas, de ce fait, la possibilité d'une pédagogie qui ne se contente pas de briser, mais qui développe des germes que Dieu lui-même a déposés dans la nature humaine ?

Il peut paraître téméraire de contester le dogme de la corruption totale. On se rassure à sentir avec soi l'autorité d'un chrétien tel que Vinet. Voici, écrite précisément d'un point de vue pédagogique, une page de lui qui n'a rien perdu de son actualité : « J'indique ici en passant une erreur capi-

(1) Cf. Jean-D. Benoît : Calvin et le baptême des enfants. Recherches thêologiques par les professeurs de la Faculté de Théol. prot. de l'Université de Strasbourg. Deuxième série, Paris, Alcan, 1938, pp. 57-73. Nous ne discutons pas cette conception réaliste du baptême ; il nous suffit de la constater chez Calvin pour pouvoir dire qu'il y a là, pratiquement, une iîssure au dogme, par laquelle on peut réintégrer toute une pédagogie chrétienne de culture.

Remarquons d'ailleurs que Calvin n'avait nullement l'intention, en formulant sa doctrine, d'atténuer si peu que ce soit la profondeur du péché originel chez le baptisé. Il n'a pas aperçu la fissure que nous signalons. Au contraire, les partisans de l'Ecole nominaliste, au concile de Trente, en faisant affirmer la suppression du péché originel et l'atténuation de la concupiscence chez le baptisé, avaient la préoccupation très nette de proclamer la possibilité, pour le chrétien baptisé, de coopérer avec la grâce.

taie, une erreur funeste et dont trop d'exemples se rencontrent. Quelques personnes, partant du principe vrai que l'homme, pour accomplir sa destination, doit devenir une nouvelle créature, se croient dispensées de tirer aucun parti de l'ancienne. Elles attendent ou bien elles hiâtent la conversion de l'enfant, ce qui signifie, à l'ordinaire, qu'elles lui inculquent des principes ; mais, avant et après, elles négligent de lui donner des habitudes, ou, ce qui revient peut-être au même, elles lui en laissent prendre dont la griâce, survenant, aura charge, selon eux, d'effacer le pli ; elles laissent croître la nature sans la surveiller, sans la diriger, à moins que, par une erreur opposée, elles ne s'empressent de l'étouffer ; elles s'effraient de tout ce qui est natif, spontané, elles ne tolèrent de la part de l'âme ni élan, ni abandon ; elles ne lui permettent pas de naître avant de renaître ; elles ignorent et négligent volontairement toutes les forces du dedans, par respect, disent-elles, pour la force du dehors ou d'en-haut ; et ainsi, tantôt comprimant sans pitié la nature qui se déploie, tantôt la laissant se déployer et divaguer à son aise, elles préparent à la griâce attendue ou les résistances d'une âme rude et volontaire, ou l'insipide complaisance d'un automate... Nous voulons simplement rappeler que, même pour le chrétien, il y a un art de l'éducation, art qui tient compte de la nature humaine, s'appuie sur elle, en accepte les secours aussi bien qu'il en reconnaît les obstacles. Si l'éducation chrétienne diffère considérablement de toute autre, ce n'est pas en prenant pour point de départ un état surnaturel auquel, en thèse générale, elle prélude, elle prépare. Elle reconnaît, elle accepte, elle exploite la nature, elle s'adresse à la volonté, à la raison, elle parle du bien et du mal moral, elle agit par l'exemple et par l'habitude. » (1).

Dans ces lignes, que nous avons voulu citer tout au long, Vinet reconnaît, certes, la nécessité d'une pédagogie de rupture ; il bllâme ceux qui, se fiant à la bonté naturelle de l'homme, laissent se déployer et divaguer la nature à son aise ; mais il n'en affirme pas moins la légitimité d'une pédagogie de culture et bliâme non moins sévèrement ceux qui s'effraient de tout ce qui est natif et spontané ; il admet, il conseille que l'on exploite la nature comme un prélude à la griâce et que l'on prenne sur elle son point d'appui. Or, ce qui est vrai de la pédagogie l'est aussi de la direction ; il y a

(1) A. Vinet : Nécessité de l'éducation des éducatexirs. L'éducation, la famille et la société, Paris, 1855, pp. 8-9.

une direction de rupture, si l'on peut dire, qui tend à dompter la nature, à la mortifier, à briser ce qu'il peut y avoir en elle d'égoïsme et d'orgueil, la préparant ainsi négativement à la grlâce en un effort qui n'est jamais qu'une attente. Et il y a une direction qui cultive ce qu'il peut y avoir en l'homme de généreux, de naturellement chrétien, une direction qui prend son point d'appui sur la prière instinctive de l'enfant pour conduire l'iâme jusqu'à la prière chrétienne, qui cherche à développer le sens moral et le respect de la loi pour acheminer les consciences jusqu'à l'obéissance au Christ (1).

Nous estimons donc légitime une direction qui ne se ramène pas exclusivement à la prédication et au témoignage, une direction pédagogique, qui est à la fois un effort de rupture et de culture. Que l'on envisage la question sous l'angle des conditions de la griâce, ou sous celui des intermédiaires de la grâce, ou sous celui encore des points d'attache de la grâce, la même conclusion s'impose : il n'y a aucune contradiction entre nos efforts pédagogiques de culture chrétienne et l'action de Dieu dans l'iœuvre du salut (2). Il ne faut pas, en effet, isoler artificiellement cet effort humain de l'œuvre de la grâce, alors qu'il en est déjà la manifestation, qu'il est suscité et comme sous-tendu par elle ; et il ne faut pas davantage isoler l'action de Dieu, la dissocier des moyens humains qu'elle

(1) Ce point de vue nous paraît confirmé par les méthodes' préconisées aujourd'hui par des missionnaires qui ont su reconnaître dans le paganisme certaines valeurs pouvant constituer ces points d'attache dont nous parlons. Pour eux, le christianisme réclame de ceux qui l'acceptent uxie rupture, certes, avec le paganisme ambiant, et une rupture radicale, arrachant l'indigène à son milieu, le déracinant, pour l'insérer dans un groupe social nouveau, celui de l'Eglise. Mais en même temps, le christianisme est présenté par ces missionnaires comme un accomplissement, au sens évangélique du terme, de ce qui est préfiguré et comme prophétisé dans le paganisme lui-même ; c'est la transposition sur un plan supérieur et dans une atmosphère nouvelle, de la crainte de Dieu, de la prière, du sacrifice, de toute la piété , païenne. Le missionnaire chrétien prend son point d'appui sur le paganisme dans un effort positif de culture et d'adaptation, comme le directeur le prend sur la nature. Le discours de Paul à Athènes accroche ainsi la prédication évangélique à un sentiment religieux qui lui est antérieur et, sans jnasquer les antithèses essentielles, il cherche à utiliser ce que nous avons appelé les points d'attache de la grâce. Pour la discussion détaillée de cette question, et dans un sens différent, cf. H. Kbaemeh : The Christian message in a nonchristian world, Londres, The Edinburgh House Press, 1938, en particulier le ch, IV, The attitude towards the non-chrîstian religions. Cf. également la conférence de l'inspecteur-missionnaire Kellerhals : Das Problem der Anknûpfung an die primUiven Goitesvorstellungen in der Heidenpredigt, mit besonderer BeriicJcsichtigung Afrikas, suivie des remarques si pertinentes du prof. Ch. Hanter sur la question. Archives de la Conférence pastorale de Strasbourg, 1936, vol. XV, pp. 19-53.

(2) Cf. dans le même sens, Henri Bois : L'action de Dieu et Vactidn de l'homme dans le salut. Sermon sur Philippiens II, 12-13.

met en œuvre, alors que Dieu semble n'agir dans ce monde que par l'intermédiaire des hommes.

Cette double relation entre l'effort de l'homme et la grâce divine est clairement exprimée dans ces mots du janséniste Singlin au marquis de Coislin : « Vous savez, lui écrit-il, que nous ne pouvons rien contribuer à la conduite et au salut des âmes qu'autant que Dieu nous y engage » (voilà la griâce à l'origine de la direction) « et nous en donne le pouvoir » (voilà la griâce accompagnant la direction et la rendant efficace) (1). Certes, les jansénistes, tout autant que les calvinistes, croyaient à la souveraineté de la grâce ; ils n'ont cependant pas considéré la direction comme entraînant la négation implicite de cette griâce ; ils y ont vu, au contraire, un moyen dont Dieu pouvait se servir, selon ses desseins, pour le salut des âmes. Cette conviction était également celle de Lamennais : « C'est la grâce qui agit en vous, écrivait-il à Mme Cottu, et je m'abuserais étrangement si je croyais avoir contribué au changement survenu en vos pensées. L'homme ne peut rien pour l'homme, mais Dieu, qui se sert de tout pour accomplir ses desseins..., a mis dans ma bouche je ne sais moi-même quelles paroles qu'il voulait vous faire entendre. » (2).

Voilà donc, ici encore, la griâce utilisant des moyens humains. En fait, nous ne voyons jamais qu'elle agisse autrement. Nous ne saurions, dès lors, considérer comme fondée cette défiance à l'égard de la direction qui se manifeste parfois du côté protestant au nom de la souveraineté de la grâce. Seul, le dogme de la corruption intégrale et totale de la nature humaine pourrait conduire à contester la légitimité de cette direction que nous avons appelée de culture, mais c'est ce dogme luimême qui nous a paru contestable ; si on l'aiffirme parfois, et avec force, on ne semble jamais pratiquement le prendre au sérieux. La seule chose essentielle, c'est que soit maintenue la primauté de l'Esprit.

(1) M. Cagnac : Les lettres spirituelles en France, t. I, pp. 240-241.

(2) Lettres de Lamennais à la baronne Cottu (1818-185^0, Paris, Perrin, 1910, p. 2.

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