IRËCTI01SÎ SPIRITUELLE ET PROTESTANTISME
bout d'un certain temps, cela ne nous dit plus rien. » (1). De fait, entre l'esprit de contrainte et de servitude d'une part, l'esprit d'instabilité et d'anarchie de l'autre, l'âme doit naviguer comme entre deux écueils (2).
Il ne semble pas cependant que ce soit contre l'écueil de l'esprit de servitude que le protestantisme risque de donner. Bien plutôt conviendrait-il de lui rappeler que l'homme, être de chair et d'iâme, ne peut pas vivre détaché des réalités matérielles comme le ferait un pur esprit. Il faut tenir compte du corps et de l'espace; « l'angélisme » ne peut conduire qu'aux abîmes ; c'est dire qu'il faut tenir compte des lieux, des moments, des attitudes, se préoccuper de régularité et de discipline, soumettre sa vie religieuse aux lois psychologiques qui sont données avec notre nature, pratiquer certaines méthodes, se donner des habitudes.
Pendant longtemps, le protestant, dans sa réaction contre le romanisme, hypnotisé par ailleurs par l'idéale, mais irréelle vision d'un jaillissement toujours spontané de la vie, semblait avoir peur du seul mot d'habitude en religion. On comprend mieux aujourd'hui qu'une habitude volontaire, prise et maintenue par un effort soutenu et un exercice quotidien, est une force et une sauvegarde pour la vie spirituelle. Avoir l'habitude de prier et de lire la Bible à heures fixes, l'habitude de célébrer le culte de famille et d'assister au culte public, l'habitude du jeûne ou celle, du silence, ce n'est pas, pour autant, accomplir ces actes religieux de façon imachinale ; c'est avoir dressé des barrières contre les hésitations possibles et les négligences coupables ; c'est avoir préservé de tout envahissement le domaine sacré de la vie intérieure et protégé, comme d'une clôture, le champ de notre lâme contre les pas de passants importuns. Sans doute, une habitude n'est pas le contenu de la foi, mais elle est le gardien du contenu, et comme le vase qui empêche la liqueur de se répandre et le parfum de
(1) Sainte Croix 1901. VIP Conférence d'étudiants, p. 27.
(2!) C'est ce dont François de Sales avertissait Mme de Chantai : « La contrainte ou servitude, lui disait-il, est un certain manquement de liberté par lequel l'esprit est accablé ou d'ennuy ou de cholère qu'il ne peut faire ce qu'il desseigne, encore qu'il puisse faire chose meilleure. Exemple : Je desseigne de faire la méditation tous les jours au matin ; si j'ai l'esprit d'instabilité ou dissolution, à la moindre occasion du monde je dilïéreray au soir, pour un chien qui ne m'aura pas laissé dormir, pour une lettre qu'il faudra escrire bien que rien ne presse. Au contraire, si j'ai l'esprit de contrainte et de servitude, je ne laisserai pas ma méditation ores qu'un malade ait grandement besoin de mon assistance à cette heure, ores que j'aye un despêche de grande importance et ^ qui ne puisse estre bien différé, et ainsi des autres sujets. » Œuvres, t. XII, p. 364.
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s*évaporer ; une habitude n'est pas la vie spirituelle, mais elle en est la sauvegarde (1). Combien, souvent, le manque de discipline, sous prétexte d'indépendance et de liberté, a causé la ruine de vies spirituelles cependant riches de promesses. La clôture a manqué et le champ a été piétiné.
Par suite, loin que la direction spirituelle soit condamnée parce qu'elle est amenée à orienter les iânies vers des exercices religieux, à leur proposer une règle et une discipline, c'est au contraire cette nécessité d'une règle et d'une discipline qui rend, sous ce rapport, la direction indispensable ; car, si certains trouvent spontanément le régime qui convient à leur àiae, il en est d'autres, plus nombreux sans doute qu'on ne croit, qui ont besoin qu'un conseiller sagace et expérimenté les aide à découvrir l'hygiène spirituelle qui leur est utile, ne serait-ce que momentanément et dans des circonstances déterminées. Certainement, le fait de trop abandonner les âmes à elles-mêmes, sans autres indications que des exhortations vagues à lire la Bible et à prier, a causé à beaucoup grand dommage. S'il convient peu de les enchaîner à des pratiques minutieuses où toute spontanéité se perd et où la vie religieuse finit par se mécaniser, il paraît dangereux, d'autre part, de ne pas les initier à une vie spirituelle méthodique, et de les laisser seules, sans habitudes fermes et sans entraînement, en proie aux caprices de leur imagination, aux oragesi de leur sensibilité et aux vertiges de leur pensée. Aussi, tout en insistant sur la substance spirituelle que tout exercice religieux doit conserver sous peine de n'être plus qu'un os sans moelle et une coque vide, la direction protestante n'hésitera pas à conseiller les règles et les disciplines nécessaires à l'épanouissement d'une vie chrétienne. Toute idée de satisfaction en sera bannie ; on ne leur reconnaîtra jamais qu'une valeur pédagogique ; ce ne seront que des moyens pour atteindre à une vie spirituelle plus riche et plus fidèle. Néanmoins, une direction spirituelle, si évangélique qu'on la suppose, tendra à acclimater, dans le protestantisme, des méthodes de spiritualité, des habitudes de piété et, jusqu'à un certain point, des exercices de mortification, et à insérer ainsi, dans l'armature d'une forte discipline, des âmes trop souvent abandonnées à leurs inspirations person-
(1) « L'habitude, dit Vinet, ne remplace pas le bien, mais le bien ne peut guère se passer de l'habitude. Elle n'est pas la gerbe du blé nourri- '^^•lî'' ™^^^ ^^^^ ^^* 1^ li^° <3^^ serre la gerbe çt empêche les épis de s'éparpiller et de se perdre. A. Vinet : L'éducation, la famille et la société, p. 340.
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nelles, c'est-à-dire, dans bien des cas, à leur fantaisie et â leur ignorance.
Mais ici, nous retrouvons l'objection que nous avons déjà relevée : Comment concilier la notion même de méthode et d'exercice avec la souveraine liberté de la griâce ? Serait-il en notre pouvoir, par de simples procédés éducatifs et en dehors de l'action transcendante de Dieu, de nous élever vers Dieu, de trouver un chemin de la terre au ciel ? Nous avons déjà examiné cette objection (1). Nous ne ferons ici que quelques remarques sur les rapports de la griâce et des méthodes proprement dites.
A notre sens, l'objection ne porte pas ; ou alors, il faut admettre que nous devons attendre la griâce dans un état de passivité absolue, de vide intérieur, d'anéantissement de nos facultés et de nos « puissances », ce que nul n'est prêt à accorder. Du moment que l'on reconnaît la possibilité, si réduite soit-elle, de se préparer à la griâce, on ouvre la porte à la discipline, aux méthodes de spiritualité, à toute cette pédagogie que l'on tient pour suspecte. « Veillez et priez ! », disait Jésus. Veiller, qu'est-ce à dire ? En quoi consistera cette vigilance ? Que faire pour ne pas me laisser gagner par l'assoupissement ? Quelle règle suivre ? A quels exercices me plier pour me tenir éveillé ? Et prier ! oui, mais quand ? comment ? Que sera cette persévérance dans la prière ? Et ici encore, quelle méthode suivre ? prière spontanée ? prière liturgique ? Y aura-t-il des lieux, des temps, une durée marqués pour la prière, ou celle-ci restera-t-elle abandonnée à nos inspirations ? Poser ces questions, c'est poser des questions de méthode ; on ne saurait y échapper. La spiritualité la plus éthérée, la doctrine la plus absolue de la griâce gratuite ne peuvent se soustraire à ces contingences humaines et terrestres.
Evidemment, le danger des méthodes, c'est de faire abstraction de la griâce, de croire que la méthode suffît, qu'elle met en valeur des virtualités latentes qui, alors même qu'il n'y aurait pas de Dieu, se développeraient de la même manière, grâce aux disciplines appropriées. Des athées pourraient ainsi se soumettre à certaines règles de vie — il y en a qui le
(1) Cf. supra, ch, V : Direction spirituelle et grâce divine.
font — s'astreindre, sinon à la prière, du moins au recueillement quotidien, s'imposer certaines mortifications pour fortifier leur volonté, s'entraîner au calme, à la sérénité, à la patience. De fait, la méthode Coué réussit indépendamment de toute présupposition métaphysique sur Texistence de Dieu. Et c'est à cet athéisme larvé que l'on en veut lorsqu'on jette la suspicion sur les méthodes de spiritualité. Sans doute y voit-on un moyen de faire l'économie de Dieu en faisant dépendre la vie spirituelle d'une technique humaine, à l'exclusion de toute action surnaturelle.
N'y a-t-il pas, cependant, une différence de nature entre une méthode comme la méthode Coué, qui se situe en dehors de toute foi en Dieu et ne prétend être autre chose qu'une action de l'homme sur lui-même, et les méthodes de spiritualité chrétienne qui n'ont d'autre but que de préparer l'âme à rencontrer Dieu, et qui sont, par là-même, comme une muette prière d'aspiration et de désir ? Or, là où il y a prière, ne devons-nous pas supposer qu'il peut y avoir réponse de la grâce ?
D'autre part, si j'essaie de développer ma volonté par une ascèse d'entraînement, afin d'être plus libre de faire la volonté de Dieu, n'est-ce pas autre chose que de m'entraîner physiquement, comme le coureuT dont parle saint Paul, pour des épreuves sportives ? Il y a bien, dans les deux cas, un effort volontaire et persévérant, mais le premier est, ici encore, tendu vers Dieu, il veut être consécration et obéissance ; le second n'a en vue que des fins humaines ; le premier est humilité et le second, orgueil ; le premier est recherche de Dieu et, par suite, prière ; le second n'est que recherche de succès personnels. On ne saurait, en vérité, assimiler les deux méthodes. L'une peut faire l'économie de Dieu, l'autre ne se conçoit que dans l'atmosphère de la foi ; elle est tendue vers des fins surnaturelles ; elle postule la réalité de Dieu et de son action.
Si les méthodes spirituelles, envisagées dans ce qui fait leur substance, postulent la grâce, elles l'appellent encore, dirai-je, par l'humilité qu'elles impliquent. La volonté de suivre une méthode, de se soumettre à une règle, à une discipline, au lieu de livrer sa vie aux fluctuations de la sensibilité, ne peut-elle pas être une manifestation de la grâce et la réponse de l'homme à une sollicitation divine, tout autant que la décision d'attendre je ne sais quelle impulsion d'En-haut ou quel ordre précis pour l'accomplissement
d'un acte quelconque, que ce soit la prière, l'assistance au culte, le renoncement ou n'importe quel autre exercice ? N'y a-t-il pas, en définitive, plus d'humilité dans cette attitude de soumission aux lois de notre nature, dans l'acceptation de cette voie détournée, plus obscure et plus laborieuse, que dans cette volonté affirmée de n'agir jamais que sous l'impulsion directe de Dieu, sous la maîtrise manifeste de l'Esprit ? Et cette humilité n'est-elle pas déjà un don de la griâce en même temps que l'attente et l'appel de la grâce ? Pourquoi, en effet, ne parlerait-on d'initiative divine qu'à propos de l'impulsion ressentie à sortir d'un état de passivité pour accomplir un acte sporadique et isolé, quitte à retomber ensuite dans cette même attitude d'expectative, jusqu'à ce que se produise une nouvelle impulsion de l'Esprit ? Cette même initiative divine ne peut-elle pas tout aussi bien se manifester en inclinant notre volonté à accepter une discipline et à entreprendre toute une série méthodique d'actes s'enchaînant les uns aux autres et constituant une règle de vie ? En vérité, on ne voit pas comment l'initiative de Dieu et la réalité de la grâce prévenante seraient mieux affirmées et sauvegardées dans un cas que dans l'autre.
Aussi bien, pourquoi opposer ainsi la voie méthodique à la voie libre et spontanée de l'inspiration ? Ces deux voies ne se croisent-elles pas et ne se recroisent-elles pas sans cesse ? Aucune méthode humaine, si précise et minutieuse soit-elle, ne saurait dispenser d'agir parfois d'une façon toute spontanée ; et si cachée que soit habituellement l'action de Dieu dans une âme, il ne laissera pas d'y avoir des moments où cette action, rompant le cadre des méthodes habituelles, sollicitera cette âme avec une force et une clarté plus ou moins vive à des décisions nouvelles et imprévues. En revanche, si docile que veuille être une âme profonde aux mouvements et à la direction de l'Esprit, elle sera parfois obligée de marcher en ayant recours aux lumières ordinaires de la foi et de la raison, d'en appeler, pour se conduire, à l'humble labeur de la réflexion et du bon sens, ou de s'abandonner aux réflexes de l'habitude.
Remarquons encore que les méthodes ne sont pas, comme on le leur reproche parfois, un effort pour conquérir la grâce ; le plus souvent, elles ne veulent que nous mettre en mesure de la recevoir en nous arrachant aux distractions et aux négligences. Il y a des paroles de Dieu que l'on n'entend bien que dans le silence, et l'ascèse du recueillement a pour
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but de nous mettre dans cet état d'attente et de désir où Dieu peut enfin nous parler. « Notre effort, notre travail, dit H. Bois, doivent avoir pour but et pour résultat de nous vider de nous-mêmes, afin que Dieu puisse habiter en nous. Notre travail doit consister à nous mettre et à nous tenir en contact avec le Christ, afin que la vertu du Christ pénètre en nous et que ce soit elle qui nous transforme, et non pas nous, » (1).
Il y a plus. Pour s'appliquer à une méthode, se soumettre à une discipline une fois qu'on l'a acceptée, il y faut une persévérance, une ténacité, une volonté qui ne seront vraiment ejfficaces que soutenues par la grâce. On voit, par suite, l'erreur qui consiste à dire que la méthode dispense de la grâce. Non, la méthode est bien plutôt un de ces multiples moyens humains dont peut se servir la griâce, comme nous avons vu qu'elle peut se servir des hommes pour prêcher, appeler ou diriger. Elle est vaine sans la grâce, mais tout en elle postule et appelle la grâce. C'est ce qu'avait bien vu Pascal : « Je reconnais, mon Dieu, disait-il, que mon cœur est tellement endurci et plein des idées, des soins, des inquiétudes et des attachements du monde, que la maladie, non plus que la santé, ni les discours, ni les livres, ni vos Ecritures sacrées, ni votre Evangile, ni vos mystères les plus saints, ni les aumônes, ni les jeûnes, ni les mortifications, ni les miracles, ni l'usage des sacrements, ni le sacrifice de votre corps, ni tous mes efforts, ni ceux de tout le monde ensemble, ne peuvent rien du tout pour commencer ma conversion si vous n'accompagnez toutes ces choses d'une assistance tout extraordinaire de votre grâce. » (2).
Que la direction spirituelle, conclurons-nous, soit étroitement associée dans le catholicisme à l'usage des méthodes spirituelles, on ne saurait le nier. Le catholicisme a mis, en général, plus que ne. l'a fait le protestantisme, l'accent sur la valeur des exercices spirituels et la nécessité d'une discipline. Mais cela ne suffît pas à légitimer une suspicion protestante contre la direction. En effet, le protestantisme n'a jamais été complètement étranger aux exercices méthodiques, bien
(1) H. Bois : Lettres de direction, t. I, pp. 129-130.
(2) Prière pour le bon usage des maladies, IV. C'est nous qui soulignons.
qu'il les ait réduits au minimum et, surtout, qu'il leur ait contesté toute valeur satisfactoire ou méritoire. Il tend aujourd'hui, sous des influences diverses, à une culture plus systématique et organisée de la vie spirituelle, et cela sans renier son principe, mais par suite d'une appréciation plus juste des besoins et des nécessités de notre nature. Cette tendance ne peut que favoriser la direction spirituelle. Dans la mesure où il renoncera à cette spontanéité, qui n'était souvent qu'anarchie, et à cette soi-disant liberté, qui n'était qu'asservissement à ses oscillations affectives et à sa fantaisie, le protestant sentira le besoin d'être conseillé, guidé, éclairé et dirigé.
Quant à poser la moindre contradiction entre l'emploi des méthodes spirituelles et l'affirmation essentiellement protestante de la grâce gratuite, nous avons essayé de montrer que c'était une erreur et un préjugé. Il n'y a jamais eu contradiction entre l'effort de l'homme : « Travaillez à votre salut ! » et l'action de Dieu. A quelque théologie, calviniste ou synergiste, que l'on se rattache, nul n'a jamais contesté que l'homme ne dût travailler ; la seule question est celle de savoir quelle est la manière la plus efficace, pour lui, de diriger ses efforts. La direction spirituelle peut l'aider d'une triple façon : en lui rappelant, d'abord, la nécessité de cet effort méthodique et persévérant ; en le conseillant ensuite dans le choix d'une- méthode spirituelle qui convienne à sa nature et à ses circonstances ; en contrôlant, enfin, les résultats et en prévenant avec sagesse les négligences et les excès.