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CHAPITRE IX Direction spirituelle et perfectionnement chrétien

« La direction, disait Fénelon, c'est un conseil qu'on prend pour tendre à la perfection, » (1). « La direction spirituelle, a-t-on dit encore, est le chemin ordinaire tracé par la divine Providence pour mener les âmes à la perfection. » (2). De fait, il y a, dans la notion même de direction, l'idée de marche — celui qui resterait immobile n'aurait pas besoin d'être dirigé — et, par suite, l'idée de progression.

Mais précisément, cette idée de progression soulève de divers côtés des objections qui rejaillissent sur la direction elle-même. Peut-on parler de progrès, de perfectionnement chrétien ?

Il y a, nous semhle-t-il, à cet égard, deux attitudes que nous caractériserons d'une façon un peu schématique eri disant que l'une est celle de ceux qui se jugent parvenus à la perfection ; ils n'ont plus besoin de marcher ni d'avancer : ils sont arrivés. L'autre attitude est celle de ceux qui ne croient pas au progrès spirituel. L'homme reste ici-bas ce qu'il est, c'est-à-dire indéfiniment pécheur. Loin d'être arrivé, il ne peut que piétiner sur place en attendant le dénouement eschatologique de sa situation désespérée.

Ces deux attitudes ainsi schématisées apparaissent plutôt comme deux tendances que comme deux positions cristallisées et durcies. L'une et l'autre, d'ailleurs, sont essentiellement protestantes, encore que l'on puisse les considérer comme des déviations du protestantisme. Le catholicisme, en revanche, mettant, comme il le fait, l'accent sur les œuvres, est amené à affirmer, avec une beaucoup plus grande rigueur, la nécessité du perfectionnement de l'individu, et, considérant moins le principe lui-même, c'est-à-dire la foi, que les accomplissements immédiats, il aura tendance à réglementer la vie

(1) Lettre sur la direction. Œuvres, t. V, p. 729.

(2) Congrès thérésien de Madrid. Mars liOSS. Revue d'ascétique et de mystique, 1923, p. 30S.

dans ses détails, et à dessiner d'un trait ferme le type d'une perfection achevée.

La première attitude, celle de ceux qui croient atteindre la perfection chrétienne, est liée tout particulièrement, dans l'histoire du protestantisme, à un certain type de piété, le méthodisme (1). C'est même sur ce point que le méthodisme s'est séparé des Frères moraves et de Zinzendorf en une rupture définitive.

L'entretien que Wesley eut avec le comte de Zinzendorf est, à cet égard, significatif (2). Zinzendorf accuse Wesley d'avoir changé de religion: Cur relîgionem tuant nnutasti ? C'est que Wesley prétend maintenant que les vrais chrétiens ne sont pas de misérables pauvres pécheurs. Or, affirme Zinzendorf, les meilleurs des hommes restent jusqu'à la mort les plus misérables des pécheurs ; il ne reconnaît aucune perfection où puisse atteindre l'homme en cette vie. — Mais, objecte Wesley, l'Esprit du Christ ne peut-il pas opérer la perfection dans les vrais chrétiens ? — Nullement, répond le comte. Toute la perfection chrétienne consiste dans la foi au sang de Christ ; elle nous est imputée, non inhérente. Nous sommes parfaits en Christ, nous ne sommes jamais parfaits en nous-mêmes. Le croyant ne peut pas croître en sainteté. Au moment où il est justifié, il est sanctifié à fond (sanctifîcatui' penitus). Par suite, il ne croît ni ne décline en sainteté jusqu'à sa mort. La sanctification et la justification coïncident dans le même instant, aucune n'est susceptible de degrés.

En opposition avec ces doctrines moraves, Wesley soutient que la foi fait passer en nous la sainteté du Christ, la rend d'extérieure intérieure, d'imputée inhérente, et cela par une assimilation personnelle que le chrétien se fait de la sainteté de Jésus-Christ. Il finit par ne plus y avoir en son cœur un seul mouvement qui ne soit selon la volonté divine ; il garde

(1) Cf. sur Wesley et le méthodisme l'étude que Victor Monod a consacrée au livre du professeur américain G. Croft Cell : The rediscovery of John Wesley. New-York, Henry Holt, 1935. V. Monod : Faut-il en revenir à Wesley ? « Le Christianisme social », mars 1936, pp. 167 et ss.

(2) Wesley reproduit l'entretien en latin dans son journal à la date du jeudi 3 septembre 1741. Il déclare s'abstenir de le traduire « pour épargner le mort ». Zinzendorf était, en effet, mort au moment où Wesley publia cette partie de son journal.

les commandements de Dieu, non pas quelques-uns, mais tous, depuis le plus petit jusqu'au plus grand.

Ce qui est plus caractéristique encore, c'est que Wesley en arrive à enseigner que cette assimilation de la sainteté a lieu en un instant, dans une crise subséquente et analogue à celle de la conversion, et que, au cours de cette crise de sanctification, le pécheur est pour toujours délivré de l'esclavage du péché. C'est cette doctrine qu'il prêche sous les noms de sanctification entière, de plein salut et de perfection chrétienne (1).

Cette crise de sanctification, qu'on a de la peine à dater dans la vie de Wesley (2), se retrouve beaucoup plus caractérisée chez certains méthodistes. Mme Rogers, par exemple, la décrit longuement dans son journal intime (3). « Dès ce moment, dit-elle, j'ai marché à la clarté de sa face, me réjouissant toujours, priant sans cesse et Lui rendant grâces pour toutes choses. » (4). Et de fait, quand on lit le journal de Mme Rogers, on est frappé d'y trouver, au cours des quelque trois cents pages qui suivent, des déclarations répétées d'impeccabilité et d'union intime avec Dieu.

Assurément, cette certitude de la délivrance totale du péché repose sur une expérience. On l'a dit avec raison : « Autour des expériences personnelles de Wesley et de celles qu'il provoque dans ses disciples, tous ses écrits théologiques se polarisent. L'expérience religieuse est le pivot sur lequel reposent, en dernière analyse, ses publications doctrinales et ses sermons, et le mouvement de ferveur qu'il déclencha. » (5).

(1) Wesley a eu soin de donner toute sa pensée cristallisée en quelques propositions : « Brief thoughts on Christian perfection. » I. By perfection, I mean the humble, gentle, patient love of God and our neighbour, ruling our tempers, ^tvords and actions. I do not include an impossibility of falling from it, neither in part or in whole. Therefore, I retract several expressions in our hymns, which partly express, partly imply such an impossibility. I do not contend for the term sinless, though I do not object against it.

II. As to the manner, I believe this perfection is always wrought in the soûl by a simple act of faith, consequently in an instant. But I believe in a graduai work, both preceding and follo^ving that instant. » Journal, 27 janvier 1767.

(2) On peut même se demander si Wesley a connu cette crise par une expérience personnelle. « Les plus grands et les plus perspicaces disciples de Wesley, écrit V. Monod, et le maître lui-même... ont connu un sentiment de victoire, mais pas de victoii'e totale, une certitude d'affranchissement, mais pas d'affranchissement permanent. » Faut-il en revenir à Wesley ? p. 182.

(3) Journal de Mme Rogers. Nouvelle éd. Nyons 1873, pp. 80 et ss.

(4) Journal..., p. 84.

(5) Maximin Piette : La réaction iveslegenne dains l'évolution protestante. Bruxelles, 1925, p. 596.

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