XI
N'aVez^vous point autorisé une liberté immodeste dans 1rs femmes ? Ne les admettez-vous dans votre cour , que pour le vrai Besoin ? N'y sont-elles qu'auprès dè la Rëirte ou des princesses de votre maison ? Choisissez-vous pour ces places, des femmes d'un â^e mur et d'une vertu éprouvée? Excluez -vous de ces places, les jeunes femmes d'une beauté qui seroit un piège pour vous et pour vos courtisans? Il'vaut mieux que de telles personnes demeurent dans une vie retirée , au milieu de leur famille, loin de la cour. Avez - vous exclus de votre cour toutes les dames qui n'y sont point nécessaires dans les places auprès des princesses? Avez-vous soin de faire en sorte que les princesses elles-mêmes soient
DE CONSCIENCE. ï$
modestes, retirées, et d'une conduite régulière en tout? En diminuant le nombre des femmes de la cour , et en les choisissant le mieux que vous pouvez , avezvous soin d'écarter celles qui introduisent des libertés dangereuses , et d'empêcher que les courtisans corrompus ne les voient en particulier , hors des heures où toute la cour se rassemble ? Toutes ces précautions paraissent maintenant des* scrupules et des sévérités outrées : mais, si' on remonte aux temps qui ont précédé le règne de François I er , on trouvera qu'avant la licence scandaleuse introduite par ce prince, les femmes de la première condition , surtout celles qui étoientjeu*nes et belles, n'alloient point à la cour.
Tout au plus, elles y paroissoient très rarement , pour aller rendre leurs devoirs à la Reine : ensuite , leur honneur étoitde demeureràlacampagne,dans leur
famille. Ce grand nombre de femmes, qui vont librement partout à la cour, est un abus monstrueux auquel on a accoutumé la nation. N'avez-vous point autorisé cette pernicieuse coutume ? N'avez-vous point attiré ou conservé , par quelque distinction dans votre cour , quelque femme d'une conduite actuellement suspecte , ou du moins qui a autrefois mal édifié le monde ? Ce n'est point à la cour , que ces personnes profanes doivent faire pénitence : qu'elles l'aillent faire dans des retraites , si elles sont libres ; ou dans leurs familles , si elles sont attachées au inonde par leurs maris encore vivants.
Mais écartez de votre cour tout ce qui n'a pas été régulier; puisque vous avez à choisir parmi toutes les femmes de qualité de votre royaume , pour remplir les places.
S xii.
Avez-vous soin de réprimer le luxe , <t d'arrêter l'inconstance ruineuse des modes ? C'est ce qui corrompt la plupart des femmes. Elles se jettent à la cour dans des dépenses qu'elles ne peuvent soutenir sans crime. Le luxe augmente en elles la passion de plaire ; et leur passion pour plaire se tourne principalement à tendre des pièges au Roi. Il faudroit qu'il fut insensible et invulnérable , pour résister à toutes ces femmes pernicieuses qu'il tient autour de lui : c'est une occasion toujours prochaine dans laquelle il se met. N'avez-vous point souffert que les personnes les plus vaines et les plus prodigues, aient inventé de nouvelles modes pour augmenter les dépenses?
N'avez-vous pas vous-même contribué à
un si grand mal , par une magnificence excessive? Quoique vous soyez Roi, vous devez éviter tout ce qui coûte beaucoup , et que d'autres voudraient avoir comme vous. Il est inutile d'alléguer que nul de vos sujets ne doit se permettre un extérieur qui ne convient qu'à vous : lëSprinces qui vous touchent de près, voudront faire à-peu-près ce que vous ferez ; les grands seigneurs se piqueront d'imiter les princes; les gentils-hommes voudront être comme les seigneurs ; les financiers surpasseront les seigneurs mêmes , et tous lés bourgeois voudront marcher sur les traces des financiers , qu'ils ont vu sortir de la boue.
Personne ne se mesure et ne se fait justice : de proche en proche le luxe passe, comme par une nuance imperceptible, dè la plus haute condition à la lie du peuple. Si vous avez de la broderie , les
valets de chambre en porteront. Le seul moyen d'arrêter tout court le luxe , est de donner vous-même l'exemple que Saint Louis donnoit d'une grande simplicité.
L'avez-vous donné en tout, cet exemple si nécessaire ? Il ne suffit pas de Je donner en habits , il faut le donner en meubles , en équipages , en table , en bâtiments , etc. Sachez comment les Rois vos prédécesseurs étoient logés et meublés ; sachez quels étoient leurs repas et leurs voitures ; vous serez étonné des prodiges de luxe où nous sommes tombés. Il y a aujourd'hui plus de carosses à six chevaux dans Paris , qu'il n'y avoit de mules il y a cent ans. Chacun n'avoit point une chambre : une seule chambre avec plusieurs lits, suffisoit pour plusieurs personnes. Maintenant chacun ne se peut plus passer d'appartements vastes et d'enfilades. Chacun veut avoir des jardins où
Ton renverse toute la terre, des jets- d'eau, des statues, des parcs sans bornes, des maisons dont l'entretien surpasse le revenu des terres où elles sont situées. D'où tout cela vient-il? De l'exemple d'un seul. L'exemple seul peut redresser les mœurs de toute la nation. Nous voyons même que la folie de nos modes est contagieuse chez tous nos voisins. Toute l'Europe , si jalouse de la France , ne peut s'empêcher de se soumettre sérieusement à nos lois , dans ce que nous avons de plus frivole et de plus pernicieux. Encore une fois, telle est la force de l'exemple du prince , qu'il peut lui seul , par sa modération , ramener au bon sens ses propres peuples et les peuples voisins. Puisqu'il le peut , il le doit sans doute. L'avez-vous fait ?
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