XXVI
N'avez- vous point fait quelque injustice aux nations étrangères? On pend un pauvre malheureux pour avoir volé une pistole sur le grand chemin, dans son besoin extrême ; et on traite de héros un homme qui fait la conquête, c'est-à-dire qui subjugue injustement les pays d'un État voisin. L'usurpation d'un pré, ou d'une vigne , est regardée comme un péché irrémissible au jugement de Dieu , à moins qu'on ne restitue : et on compte pour rien l'usurpation des villes et des provinces. Prendre un champ à un particulier est un grand péché : prendre un grand pays à une nation est une action innocente et glorieuse ! Où sont donc les idées de justice ? Dieu jugera-t-il ainsi ?
Existimasti inique quod ero tui similis ?
Doit-on moins être juste en grand qu'en petit? La justice n'est-elle plus justice quand il s'agit des plus grands intérêts?
Des millions d'hommes, qui composent une nation , sont-ils moins nos frères qu'un seul homme ? N'aura-t-on aucun scrupule de faire à des millions d'hommes l'injustice , sur un pays entier, qu'on n'oseroit faire pour un pré à un homme seul ? Tout ce qui est pris par pure conquête est donc pris très injustement , et doit être restitué. Tout ce qui est pris dans une guerre entreprise sur un mauvais fondement, est de même. Les traités de paix ne couvrent rien lorsque vous êtes le plus fort , et que vous réduisez vos voisins à signer le traité pour éviter de plus grands maux : alors ils signent comme un particulier donne sa bourse à un voleur qui lui tient le pistolet sous la gorge. La guerre que vous avez commencée
mal-à-propos, et que vous avez soutenue avec succès, loin de vous mettre en sûreté de conscience, vous engage, nonseulement à la restitution des pays usurpés , mais encore à la réparation de tous les dommages causés sans raison à vos voisins.
Pour les traités de paix , il faut les compter nuls, non -seulement dans les choses injustes que la violence a fait passer, mais encore dans celles où vous pourriez avoir mêlé quelque artifice et quelque terme ambigu pour vous en prévaloir dans les occasions favorables. Votre ennemi est votre frère : vous ne pouvez l'oublier sans oublier l'humanité. H ne vous est jamais permis de lui faire du mal quand vous pouvez l'éviter sans vous nuire : et vous ne pouvez jamais chercher aucun avantage contre lui que par les armes , dans l'extrême nécessité. Dans les
traités, il ne s'agit plus d'armes ni de guerre, il ne s'agit que de paix, de justice, d'humanité et de bonne foi. Il est encore plus infâme et plus criminel de tromper dans un traité de paix avec un peuple voisin, que de tromper dans un contrat avec un particulier. Mettre dans un traité des termes ambigus et captieux , c'est préparer des semences de guerre pour l'avenir : c'est mettre des caques de poudre sous les maisons où l'on habite.