‹ Directions pour la conscience d'un roi, ou, Examen de conscience sur les devoirs de la royautéChapitre 26 sur 55 · XXVIII · texte numérisé non relu

XXVIII

Avez- vous bien examiné si la guerre dont il s'agissoit étoit nécessaire à vos peuples ? Peut-être ne s'agissoit-il que dé quelque prétention sur une succession qui vous regardoit personnellement; vos peuples n'y avoient aucun intérêt réel.

Que leur importe que vous ayez une province de plus? Ils peuvent, par affection pour vous , si vous les traitez en père , faire quelque effort pour vous aider à recueillir les successions d'État qui vous sont dues légitimement; mais, pouvezvous les accabler d'impôts malgré eux ,

pour trouver les fonds nécessaires à une guerre qui ne leur est utile en rien ? Bien plus , supposé même que cette guerre regarde précisément l'État > tous avez dû regarder si elle est plus utile que dommageable. U faut comparer les fruits qu'on en peut tirer, ou du moins les maux qu'on pourroit craindre si on ne la faisoit pas, avec les inconvénients qu'elle entraînera après elle.

Toute compensation exactement faite, il n'y a presque point de guerre , même heureusement terminée , qui ne fasse beaucoup plus de mal que de bien à un État. On n'a qu'à considérer combien elle ruine de familles , combien elle fait périr d'hommes, combien elle ravage et dépeuple tous les pays , combien elle dérègle un état, combien elle y renverse les lois , combien elle autorise la licence , combien il faudroit d'années pour répa-

rer ce ,que deux ans de guerre causent de maux contraires à la bonne politique dans un État. Tout homme sensé, et qui agiroit sans passion, entreprendroit-il le procès le mieux fondé selon les lois , s'il étoit assuré que ce procès , même en le gagnant , feroit plus de mal que de bien à la nombreuse famille dont il est chargé.

' Cette juste compensation des biens et des maux de la guerre détermineroit toujours un bon Roi à éviter la guerre, à cause de ses funestes suites : car, où sont les biens qui puissent contrebalancer tant de maux inévitables, sans parler des périls d'un mauvais succès? Il ne peut y avoir qu'un seul cas où la guerre , malgré tous ses maux , devient nécessaire.

C'est le cas où l'on ne pourroit l'éviter qu'en donnant trop de prise et d'avantage à un ennemi injuste?, artificieux, et trop puissant. Alors en voulant par foi-

blesse éviter la guerre, on y tomberont encore plus dangereusement; on feroit une paix qui ne seroit pas une paix , et qui n'en auroit que l'apparence trompeuse. Alors il faut malgré soi faire vigoureusement la guerre, par le désir sincère d'une bonne et constante paix. Mais ce cas unique est plus rare qu'on ne s'imagine; et souvent on le croit réel, qu'il est très chimérique.

Quand un roi est juste, sincère, inviolablement fidèle à tous ses alliés , et puissant dans son pays par un sage gouvernement, il a de quoi bien réprimer les voisins inquiets et injustes qui veulent l'attaquer. Il a l'amour de ses peuples et la confiance de ses voisins. Tout le monde est intéressé à le soutenir. Si sa cause est juste , il n'a qu'à prendre toutes les voies les plus doiices avant que de commencer la guerre. Il peut, étant déjà puissam-

ment armé, offrir de croire certains voisins neutres et désintéressés , prendre quelque chose sur lui pour la paix , éviter tout ce qui aigrit les esprits , et tenter toutes les voies d'accommodement.

Si tout cela ne sert de rien , il en fera la guerre avec plus de confiance en la protection de Dieu , avec plus de zèle de ses sujets , avec plus de secours de ses alliés.

Mais il arrivera très rarement qu'il soit réduit à faire la guerre dans de telles circonstances. Les trois quarts des guerres ne s'engagent que par hauteur , par finesse, par avidité, par précipitation.

§ xxix.

Avez-vous été fidèle à tenir parole à vos ennemis pour les capitulations , pour les cartels, etc.? Il y a les lois de la guerre qu'il ne faut pas garder moins

religieusement que celles de la paix. Lors même qu'on est en guerre, il reste un certain droit des gens qui est le fonds de l'humanité même. C'est un lien sacré et inviolable entre les peuples, que nulle guerre né peut rompre; autrement la guerre ne seroit plus qu'un brigandage inhumain, qu'une suite perpétuelle de trahisons, d'assassinats, d'abominations et de barbaries. Vous ne devez faire à vos ennemis que ce que vous croyez qu'ils ont droit de vous faire. Il y a les violences et les ruses de guerre qui sont réciproques, et auxquelles chacun s'attend.

Pour tout le reste , il faut une bonne-foi et une humanité entière. Il n'est point permis de rendre fraude pour fraude. Il n'est point permis , par exemple , de donner des paroles en vue d'en manquer, parce qu'on vous en a donné auxquelles on a manqué ensuite.

DE CONSCIENCE. 5j

D'ailleurs , pendant la guerre entre deux nations indépendantes Tune de l'autre, la couronne la plus noble ou la plus puissante ne doit point se dispenser de subir avec égalité toutes les lois communes de la guerre. Un prince qui joue avec un bourgeois ne doit pas moins observer que lui toutes les lois du jeu; dès qu'il joue avec lui, il devient son égal, pour le jeu seulement. Le prince le plus élevé et le plus puissant doit se piquer d'être le plus fidèle à suivre toutes les règles pour les contributions qui mettent ses peuples à couvert des captures , des massacres et des incendies; pour les cartels , pour les capitulations , etc.

§ xxx.

H ne suffit pas de garder les capitulations à l'égard des ennemis , il faut encore les garder religieusement à l'égard des

peuples conquis. Comme vous devez tenir parole à la garnison ennemie qui se retire d'une ville prise , et n'y faire aucune supercherie sur des termes ambigus; tout de même , vous devez tenir parole au peuple de cette ville et de ses dépendances. Qu'importe à qui vous ayez promis des conditions pour ce peuple ? que ce soit à lui ou à la garnison , tout cela est égal. Ce qui est certain, c'est que vous avez promis ces conditions pour ce peuple : c'est à vous à les garder inviolablement. Qui pourra se fier à vous , si vous y manquez ? qu'y aura-t-il de sacré si une promesse si solennelle ne l'est pas ?

C'est un contrat fait avec ces peuples pour les rendre vos sujets : commencerez-vous par violer votre titre fondamental? Ils ne vous doivent obéissance que suivant ce contrat ; et, si vous le violez , vous ne méritez plus qu'ils l'observent.

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