LETTRE DE FÉNELON
vous allez tomber malgré vos victoires.
Tout le monde le voit , et personne n'ose vous le faire voir. Vous le verrez, peut-être trop tard. Le vrai courage consiste à ne se point flatter, et à prendre un parti ferme sur la nécessité. Vous ne prêtez volontiers l'oreille, Sire, qu'à ceux qui vous flattent de vaines espérances. Les gens que vous estimez les plus solides , sont ceux que vous craignez et que vous évitez le plus. U faudroit aller au-devant de la vérité, puisque vous êtes Roi, presser les gens de vous la dire sans adoucissement , et encourager ceux qui sont trop timides. Tout au contraire, vous ne cherchez qu'à ne point approfondir; mais Dieu saura bien enfin lever le voile qui vous couvre les yeux , et vous montrer ce que vous évitez de voir. Il y a long- temps qu'il tient son bras levé sur vous :mais il est lent à vous
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frapper , parce qu'il a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs , et parce que , d'ailleurs , vos ennemis sont aussi les siens. Mais il saura bien séparer sa cause juste d'avec la vôtre qui
pour vous
convertir ; car vous ne serez chrétien que dans l'humiliation. Vous n'aimez point Dieu , vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave ; c'est l'enfer et non pas Dieu que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles. Vous êtes comme les juifs dont Dieu dit : Pendant qu'ils m'honorent des lèvres , leur
cœur est loin de moi. Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles, et endurci sur des maux terribles. Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous comme si vous étiez le Dieu de la terre , et que tout le reste
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n'eût été créé que pour vous être sacrifié.
C'est , au contraire , vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple.
Mais bêlas ! vous ne comprenez point ces vérités. Comment les goûteriez-vous ?
Vous ne connoissez point Dieu, vous ne l'aimez point , vous ne le priez point du cœur , et vous ne faites rien pour le connoître. . *
Vous avez un archevêque * corrompu , scandaleux , incorrigible , faux , malin , artificieux , ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les gens de bien. Vous vous en accommodez parce qu'il ne songe qu'à vous plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu'en prostituant son honneur , il jouit de votre confiance.
Vous lui livrez les gens de bien , vous
* Harlay de Chan vallon, alors achevéque de Paris, mort en 1695.
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lui laissez tyranniser l'église, et nul prélat vertueux n'est traité aussi bien que lui.
Pour votre confesseur * , il n'est pas vicieux, mais il craint la solide vertu , et il n'aime que les gens profanes et relâchés : il est jaloux de son autorité que vous avez poussée au-delà de toutes les bornes. Jamais confesseurs des Rois n'avoient fait seuls les évéques , et décidé de toutes les affaires de conscience. Vous .
êtes seul en France , Sire , à ignorer qu'il ne sait rien , que son esprit est court et grossier, et qu'il ne laisse pas d'avoir son artifice avec cette grossièreté d'esprit. Les Jésuites même le méprisent , et sont indignés de le voir si facile à l'ambition ridicule de sa famille. Vous avez fait d'un religieux un ministre d'Etat ; il ne se connoît point en hommes , non plus qu'en
* Le P. La Chaise.
Iijo LETTRE DE FENELON
autre chose. Il est la dupe de tous ceux
JL
qui le flattent et lui font de petits présents. Il ne doute ni n'hésite sur aucune question difficile. Un autre très droit et très éclairé n'oseroit décider seul. Pour lui il ne craint que d'avoir à délibérer avec des gens qui sachent les règles. Il va toujours hardiment sans craindre de vous égarer ; il penchera toujours au relâchement, et à vous entretenir dans l'ignorance. Du moins il ne penchera aux partis conformes aux règles , que quand il craindra de vous scandaliser. Ainsi , c'est un aveugle qui en conduit un autre , et , comme dit Jésus-Christ, ils tomberont tous deux dans la fosse.
Votre archevêque et votre confesseur vous ont jeté dans les difficultés de l'affaire de la régale , dans les mauvaises affaires de Rome ; ils vous ont laissé en gager par M. de Louvois dans celle de
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Saint-Lazare , et vous auroient la issé mourir dans cette injustice , si M. de Louvois eût vécu plus que vous.
On, avoit espéré, Sire, que votre conseil vous tireroit de ce chemin si égaré ; mais votre conseil n'a ni force ni vigueur pour le bien. Du moins madame de M. et M. le D. de B. * devoient-ils se servir de votre confiance en eux pour vous détromper; mais leur foiblesse et leur timidité les déshonorent et scandalisent tout le monde. La France est aux abois ; qu'attendent-ils pour vous parler franchement? que tout soit perdu! Craignent-ils de vous déplaire ? Ils ne vous aiment donc pas ; car il faut être prêt à fâcher ceux qu'on aime plutôt que de les flatter ou de les trahir par son silence.
* Madame de Maintenon êt M. le Duc de- Beau villiers.
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A quoi sont-ils bons , s'ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les pays qui ne sont pas à vous , préférer la vie de vos peuples à une fausse gloire , réparer les maux que vous avez faits à l'Eglise , et songer à devenir un vrai chrétien avant que la mort vous surprenne ? Je sais bien que , quand on parle avec cette liberté chrétienne , on court risque de perdre la faveur des Rois.
Mais votre faveur leur est-elle plus chère que votre salut ? Je sais bien aussi qu'on doit vous plaindre, vous consoler, vous soulager , vous parler avec zèle , douceur et respect ; mais enfin il faut dire la vérité. Malheur , malheur à eux s'ils ne la disent pas; et malheur à vous si vous n'êtes pas digne de l'entendre ! Il est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est à eux à se retirer si vous êtes trop ombrageux , et si
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vous ne voulez que des flatteurs autour de vous. Vous demanderez peut - être , Sire, qu'est-ce qu'ils doivent vous dire; le voici : Us doivent vous représenter qu'il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu , si vous ne voulez qu'il vous humilie ; qu'il faut demander la paix et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole; qu'il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs ; qu'enfin il faut rendre au plus tôt à vos ennemis, pour sauver l'Etat, des conquêtes que vous ne pouvez d'ailleurs retenir sans injustice.
N'êtes- vous pas trop heureux dans vos malheurs , que Dieu fasse finir les prospérités qui vous ont aveuglé * et qu'il
* Ceci semble prouver que cette lettre a été écrite après l'affaire de La Hogue, en 1692 > premier malheur de Louis XIV , peut-être