‹ Directions pour la conscience d'un roi, ou, Examen de conscience sur les devoirs de la royautéChapitre 53 sur 55 · M. DE LOUVILLE · texte numérisé non relu

M. DE LOUVILLE

Que de précautions, Mo n-

sieur, pour le plus innocent de tous les, secrets! nous ne Toulons ni vous, ni moi, nous en servir pour aucune intrigue, ni vue humaine. Il ne s'agit que de comraerce d'amitié, de consolation et d'é- , panchement de cœur. Si les maîtres le voy oient, ils ne verroient que franchise , droiture et zèle pour eux. Je vous dirai sans rien savoir, par aucun canal, de ce

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qui peut se passer dans votre cour, que vous ne sauriez trop vous borner à vos fonctions précises , ni trop vous défier des hommes. C'est par excès d'amitié

Rendez votre esprit patient. Défiez-vous de vos premières et même de vos secondes vues; suspendez votre jugement; approfondissez peu a peu. Ne faites de mal à personne , mais fiez-vous à très peu de gens. Point de plaisanterie sur aucun ridicule. Nulle impatience sur aucun travers. Nulle vivacité pour vos préjugés contre ceux d'autrui. Embrassez les choses avec étendue pour les voir dans leur total , qui est leur seul point de vue véritable. Ne dites jamais que la vérité , mais supprimez-la toutes les fois que vous la diriez inutilement , par humeur ou par excès de confiance. Evitez , autant que vous le pourrez , les ombrages

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et les jalousies. Si modeste que vous puissiez être, vous n'apaiserez jamais les esprits jaloux. La nation au milieu de laquelle vous vivez est ombrageuse à 1 -infini , et Test avec une profondeur impénétrable. Leur esprit naturel , faute de culture, ne peut atteindre aux choses solides , et se tourne tout entier à la finesse. Prenez-y garde. Songez aussi à tout ce que vous écrivez. N'écrivez que des choses sûres et utiles. Ne donnez les douteuses que pour douteuses. Ecrivez simplement et avec une certaine exactitude sérieuse et modeste , qui fait plus d'honneur que les lettres les plus élégantes et les plus gracieuses. Proportionnez-vous au maître que vous servez. Il est bon , il a le cœur sensible au bien. Son esprit est solide et se mûrira tous les jours ; mais il est encore bien jeune.

Il n'est pas possible qu'il ne lui reste ,

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malgré toute sa solidité, certains goûts de cet âge, et même un peu de dissipation.

Il faut l'attendre et compter que chaque année lui donnera quelque çlegré d'application et quelque autorité. Ne lui dites jamais trop à-la-fois ; ne lui donnez que ce qu'il vous demandera. Arrêtez - vous tout court dès que vous douterez s'il en • est fatigué. Rien n'est si dangereux que de donner plus d'aliment qu'on n'en peut digérer : le respect dû au maître, et son vrai bien qu'on désire , demandent une délicatesse, un ménagement et une douce insinuation , que je prie Dieu de mettre en vous. S'il vous paroit ne desirer point vos avis , demeurez dans un respectueux silence , sans diminuer aucune marque de zèle et d'affection. Il ne faut jamais se rébuter. Quand même la vivacité de l'âge le feroit passer au-delà de quelque borne, son fonds est bon,

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sa religion est sincère, son courage est grand , et il aimera toujours les honnêtes gens qui désireront son vrai bien , sans le fatiguer par un zèle indiscret. Ce que je crains pour lui, c'est le poison de la flatterie , dont les plus sages rois ne se garantissent presque jamais. Ce piège est à craindre pour les bons cœurs. Ils aiment à être approuvés par les gens de mérite , et les hommes artificieux sont toujours les plus empressés à s'insinuer par des louanges flatteuses. Dès qu'on est en autorité , on ne peut plus se fier à la sincérité d'aucune louange. Les mauvais princes sont les plus loués, parce que les scélérats qui connoissent leur vanité , espèrent de les prendre par ce côté foible. On a bien plus à craindre et à espérer auprès d'eux qu'auprès des bons princes, parce qu'ils sont capables de prodiguer les honneurs et de pousser loin

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la violence. Jamais empereurs ne furent autant loués que Caligula , Néron , Domitien. Si les meilleurs rois y faisoient bien réflexion, ces exemples les rendaient timides sur les louanges les mieux méritées. Ils craindroient toujours d'y être trompés, et prendroient le parti le plus sûr , qui est de les rejeter toutes.

Les vrais honnêtes gens admirent peu, et louent même avec simplicité et modération les meilleures choses. Cela est bien sec pour les princes accoutumés aux exclamations , aux applaudissements, à l'en-^ cens prodigué sans cesse. Les malhonnêtes gens ne louent un prince que pour en tirer quelque bienfait. C'est l'ambition qui se joue de la vanité et qui la flatte pour la mener à ses fins. C'est le tailleur qui appelle M. Jourdain, monseigneur, pour lui attraper un écu. Un grand roi doit être indigné qu'on le suppose si

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vain et si foible. Nul homme ne doit être assez hardi pour le louer en face.

C'est lui manquer de respect. Vous savez que Sixte V défendit sévèrement de le louer.

Un roi n'a plus d'autre honneur , ni d'autre intérêt que celui de la nation qu'il gouverne. On jugera de lui par le gouvernement de son royaume, comme on juge d'un horloger , par les horloges de sa façon , qui vont bien ou mal.

Un royaume est bien gouverné quand on travaille, sans relâche, autant qu'on le peut, à ©es choses : i° à le peupler ; a 0 à faire que tous les hommes travaillent selon leurs forces pour bien cultiver les terres ; 3«> à faire que tous les hommes soient bien nourris , pourvu qu'ils travaillent ; 4° à ne souffrir ni fainéants , ni vagabonds; 5° à récompenser le mérite; 6° à punir tous les désordres; 7 0 à tenir

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tous les corps et tous les particuliers, quelque puissants qu'ils soient, dans la subordination ; 8° à modérer l'autorité royale en sa propre personne , de façon que le roi ne fasse rien par hauteur, par violence , par caprice ou par foiblesse , contre les lois; 9 0 à ne se livrer à aucun; ministre ni favori. Il faut écouter les divers conseils, les comparer, les examiner sans prévention ; mais il ne faut jamais. se livrer aveuglément, en aucun genre , à aucun homme. C'est le gâter s'il est bon, c'est se trahir soi-même s'il est mauvais.

Par cette conduite, un roi fait véritablement les fonctions de roi , c'est-àdire, de père et de pasteur des peuples.

Il travaille à les rendre justes , sages et heureux. Il doit croire qu'il ne fait son devoir que quand il est la houlette en main à faire paître son troupeau , à l'abri

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des loups. Il ne doit croire son peuple bien gouverné que quand tout le monde travaille , est nourri et obéit aux lois.

Il y doit obéir lui-même, car il doit donner l'exemple, et il n'est qu'un simple homme comme les autres, chargé de se dévouer pour leur repos et pour leur bonheur.

Il faut qu'il fasse obéir aux lois et non pas à lui-même. S'il Commande , ce n'est pas pour lui , c'est pour le bien de ceux qu'il gouverne. Il ne doit être que l'homme des lois et l'homme de Dieu. Il porte le glaive pour se faire craindre des méchants. Il est dit que tous les peuples craignirent le roi, voyant la sagesse qui étoit en lui , ( c'est Salomon ). Rien ne fait tant craindre tin roi que de le voir égal, ferme, se possédant, ne précipitant rien, écoutant tout, et ne décidant jamais qu'après un examen tranquille.

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Si un jeune prince est assez heureux pour n'avoir ni favoris ni maîtresse , et s'il ne croit aucun de ses ministres qu'autant qu'il reconnoit devant Dieu que sou avis est meilleur que celui des autres , il sera* bientôt craint, révéré et aimé. H doit être fort attentif aux bonnes raisons d'un chacun ; mais il ne doit jamais se laisser décider ni par la qualité des personnes, ni par certains tons décisifs, qui imposent. Il doit accoutumer les premières personnes à proposer simplement leurs pensées et à attendre en silence sa résolution. Cet ascendant sur ceux qui l'approchent est le point capital; mais il ne peut le prendre tout-à-coup. Un jeune roi , quoiqu'il ne soit pas moins roi et maître qu'un autre plus âgé, ne peut avoir la même autorité sur les hommes.

Par exemple , le roi catholique sera fort heureux s'il peut , dans quarante ans , se

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