A MONSIEUR L'ABBÉ DESGENETTES
La Neuville, le 9 février 1S44.
Très cher et vénérable père,
Aussitôt que le bon M. de Brandt m'a fait connaître que vous désiriez une notice sur l'œuvre des Noirs, je me suis mis à l'œuvre pour la faire ; mais j'ai été si souvent interrompu, que je n'ai pu la terminer aussi tôt que je l'aurais voulu.
Je vais vous rendre compte des choses comme un enfant à son père, avec simplicité et confiance.
Il est certain que notre petite œuvre des Noirs doit, à la puissante protection du très saint et immaculé Cœur de Marie, et son existence et tous les progrès qu'elle a faits, depuis le peu de temps quelle est fondée. Tous les pieux confrères qui Font commencée et poursuivie avec moi, en sont intimement convaincus, et nos cœurs sont remplis de reconnaissance envers la glorieuse Reine du Ciel.
Dès ses premières années, l'Archiconfrérie intercédait pour cette petite œuvre auprès de l'immaculé Cœur de notre bonne Mère. Les membres principaux qui devaient la commencer n'étaient pas encore décidés ; les obstacles qu'ils éprouvaient paraissaient insurmontables, mais les ferventes prières de la sainte ligue de l'immaculé Cœur de Marie obtinrent ce qui semblait impossible ; car, dès l'origine de cette difficile entreprise, toute notre confiance était dans les bontés du Cœur de notre très sainte Mère. Aussi, malgré les difficultés qui, humainement parlant, surpassaient de beaucoup notre faiblesse, nous avions toujours une grande assurance du succès. D'un côté, je sentais une tristesse profonde et n'osais découvrir à personne notre projet, parce qu'il me paraissait une folie, selon les lumières ordinaires de la raison, et devait paraître tel à toute personne sage ; d'autre part, je sentais en moi une impulsion très forte et un sentiment de confiance très grande dans le saint Cœur de Marie. Le peu de personnes auxquelles je fis part de notre
dessein me blâmèrent et cherchèrent à m'en détourner; et pourtant je ne pouvais m' empêcher d'aller de l'avant, tant ce sentiment de confiance m'empêchait d'écouter ce que me disaient les hommes pour me rebuter.
Cependant, malgré cette impulsion intérieure, je voulais connaître la divine volonté sur le fond de l'œuvre, et employer pour cela les moyens les plus assurés selon l'ordre de Dieu dans son Église. C'est pourquoi, au commencement de Tan 1840, je me suis rendu à Rome, où Notre-Seigneur a mis ses lumières pour le gouvernement de toute son Eglise. Je me suis présenté sans certificat, sans lettres de recommandation, et n'ai cherché aucune protection pour faire valoir mes desseins, ni pour en solliciter l'approbation. Je venais pour connaître la divine volonté, et j'aurais craint, par-dessus toutes choses, de faire valoir la mienne.
Mes amis me reprochaient souvent l'inaction dans laquelle je restais. J'avais encore une autre raison pour agir ainsi. Mon dessein me paraissait si contraire aux règles ordinaires de la prudence, que j'étais persuadé d'avance, que tous ceux à qui j'aurais pu demander quelque appui, me l'auraient refusé. J'avais déjà assez de difficultés, je ne voulais pas m'en susciter de nouvelles. 11 ne me restait donc que ma seule confiance en Marie pour me soutenir. Je passai deux mois sans faire de démarches, voulant d'abord m'instruire de la marche à suivre pour introduire le projet, ce qui n'était pas chose facile, parce que les personnes à qui j'en fis part me firent mauvais accueil, regardant mon idée comme une
chimère. Le manque de recommandation y contribuait sans doute aussi un peu.
Au bout de deux mois, je fis un mémoire dans lequel je traçai la substance de notre dessein, et je le remis à Mgr Gadolini, alors secrétaire de la Propagande, et maintenant cardinal. Je me retirai dans ma solitude, et j'attendis la manifestation de la volonté de Dieu. Je n'étais pas dans les ordres sacrés ; mon état de santé semblait même m'en exclure pour toujours, et je me présentais comme devant être à la tête d'une oeuvre éminemment sacerdotale ! Gomment la Propagande pourrait-elle s'arrêter à mon projet, et y être favorable? Aussi n'avaisje aucune espérance humaine d'obtenir une réponse à m on mémoire, surtout après deux ou trois mois écoulés sans que j'entendisse parler de rien. Je ne faisais (Tailleurs aucune démarche pour presser mon affaire, l'utilité de l'œuvre proposée parlant assez d'elle-même, si elle entrait dans les desseins de Dieu.
Ma confiance était surtout dans la bonté du très saint Cœur de Marie et dans les prières nombreuses et ferventes de l'Archiconfrérie. De là un parfait repos dans mon âme, et dans mon cœur une inébranlable confiance que Dieu agréerait l'œuvre et lui donnerait le succès, nonobstant toutes les apparences contraires. Cette assurance était telle, qu'au moment où tout semblait perdu, je me mis sérieusement à tracer le plan de conduite à tenir dans notre œuvre, la marche qu'il faudrait suivre dans son exécution, l'esprit dans lequel nous devrions vivre. Dans ce travail, il m'arriva une chose sin-
gulière, dans laquelle le bon plaisir du très saint Cœur de notre bonne Mère fut bien manifeste, et qui me cause encore maintenant une grande consolation.
Le seul M. Tisserand était d'avis que nous devions consacrer notre œuvre au très saint Cœur de Marie. M. Le Vavasseur et moi, nous ne croyions pas qu'une œuvre apostolique dût être consacrée au Cœur immaculé de Marie, quoique toute notre confiance fût dans ce très saint Cœur.
Je pensais que la Société devrait trouver dans sa consécration toutes ses dévotions, et un modèle parfait de toutes les vertus fondamentales de l'apostolat ; et je ne sais pourquoi je n'eus pas même l'idée que nous trouvions cela parfaitement dans la dévotion au très saint et immaculé Cœur de Marie.
Je m'arrêtai donc à une autre idée pour cette dédicace. Je me donnais bien des peines pour tracer le plan en question : impossible de trouver seulement une idée, j'étais dans la plus profonde obscurité. Je fis, par suite, la visite des sept églises, et j'allai en outre visiter quelques églises de dévotion à la très sainte Vierge, et alors, sans pouvoir me rendre compte pourquoi, je me trouvai décidé à consacrer l'œuvre au très saint Cœur de Marie. Je rentrai chez moi, et je me mis aussitôt à l'ouvrage, pour recommencer le plan en question. Or, je vis si clair, que d'un seul coup d'œil j'embrassai tout l'ensemble et tous les développements avec tous leurs détails. Ce fut pour moi une joie et une consolation inexprimables. Dans le cours de ce travail, et dans l'expli-
cation des mêmes détails, il se présentait parfois des difficultés : j'étais dans l'obscurité. Je m'empressais alors de faire une visite à une de mes églises de dévotion (Sainte Marie Majeure, Santa Maria in Transtevere, la Madona del Parto dans l'église des Augustins, la Madona délia Face) et j'étais assuré que, à mon retour, je n'avais qu'à prendre la plume ; les difficultés s'aplanissaient, et les choses incertaines s'éclaircissaient. Jamais cela n'a manqué.
Pendant ce temps, le cardinal Préfet de la Propagande écrivit en France pour faire prendre des renseignements sur moi, tandis qu'il me vint quelques certificats que des prêtres pieux m'avaient conseillé de présenter. Mon mémoire fut examiné par la Congrégation de la Propagande, et, au bout de trois mois, le cardinal Fransoni, apprenant que j'étais à Rome, m'écrivit une lettre d'encouragement. Il y disait en substance que la Sacrée Congrégation, tout en réservant l'approbation officielle de notre projet pour plus tard, l'avait trouvé, dès la première lecture, bon et utile à la gloire de Dieu et au salut des âmes ; elle louait notre zèle, et nous exhortait à surmonter toutes les difficultés, et à persévérer dans notre dessein. Son Éminence ajoutait qu'elle priait le Dieu tout-puissant de me donner assez de santé, pour que je puisse être promu au sac «rdoce, et me dévouer tout entier à cette œuvre. La prière d'un si saint personnage fut exaucée ; ma santé s'est rétablie, et j'ai été ordonné prêtre l'année suivante.
Cependant, quoique ma santé s'améliorât, il y avait de grandes difficultés pour l'ordination, et
j'avais une répugnance extrême à faire moi-même les démarches dans ce but. Je m'en abstins donc, et Marie les fit pour moi. Sur ces entrefaites, j'allai en pèlerinage à Notre-Dame de Lorette pour lui exposer l'incertitude de l'œuvre. Or, pendant ce temps précisément, on parla en ma faveur à un de nos plus dignes évêques de France, et ce respectable prélat s'offrit à m'ordonner. A mon retour de Rome, je trouvai une lettre qui in annonçait cette nouvelle. Je revins donc en France, et ce fut en effet par les mains de ce pieux évêque que je reçus les premières ordinations. Monseigneur d'Amiens m'ordonna prêtre ensuite.
Nous commençâmes notre établissement sous la protection et le bon plaisir de Sa Grandeur, qui nous a comblés depuis de tant de bienfaits.
Ce fut alors que la protection de l'immaculé Cœur de Marie parut de nouveau. Nous n'étions encore que trois réunis à la Neuville près d'Amiens, et des personnages très pieux, très sages, très zélés pour la gloire de Dieu, faillirent renverser tout, en produisant la zizanie parmi nous, par des paroles dites avec bonne intention, à l'un des principaux fondateurs de l'œuvre. Ces paroles, répétées assez souvent, laissèrent une telle impression dans l'âme de mon pieux confrère, que pendant les premiers deux mois, il ne se doutait pas même de la tentation. J'en étais profondément affligé, sans pouvoir y remédier.
Trois jours avant la fête de la Présentation, j'eus l'idée de recommander l'affaire au très saint Cœur de Marie ; je passai ce temps en prières, et, le
jour de la fête arrivé, il se fit comme une révolution dans le cœur de ce cher confrère. Il vint me trouver, m'ouvrit son âme avec confiance, et dit que la très sainte Vierge lui avait obtenu un changement complet de dispositions à mon égard. Fidèle à sa résolution de combattre ces tentations de toutes ses forces, dès qu'il éprouvait ces sentiments de désunion, il avait recours au très immaculé Cœur, et aussitôt il était exaucé.
Ces combats durèrent jusqu'au commencement de février. Vers la fin de janvier, il alla à Paris pour faire sa consécration au très saint Cœur de Marie, au pied même de l'autel de Notre-Dame des Victoires. Il voulait obtenir la délivrance de cette méchante tentation, qui lui donnait tant d'opposition contre moi. Il passa devant l'autel de l'immaculé Cœur de Marie toute la nuit qui précéda la fête de la Purification, et il fut complètement guéri. Il m'écrivit qu'il avait obtenu d'avoir un tout autre cœur envers ma personne ; et depuis il règne entre nous une parfaite union.
A cette époque à peu près, nous eûmes une autre grâce du Cœur immaculé de Marie ; ce fut la Mission d'Haïti, que nous nous proposions d'entreprendre d'abord avec celle de Bourbon, comme la fin de notre réunion.
Comme c'est Marie qui nous a réunis, cette bonne Mère voulut nous faire sentir que nous tenions tout de son très saint et immaculé Cœur ; et pour cela nos deux grandes Missions, celle d'Haïti et de la Guinée, nous ont été données à Notre-Dame des Victoires. Vous connaissez le reste de ce fait mieux
que moi, puisque c'est de votre personne que la sainte Mère de Dieu s'est servie.
Cependant les affaires d'Haïti se brouillèrent, et nous arrivions à un moment bien critique. Nous avions alors cinq missionnaires prêts à partir, et je n'avais pas de Mission à leur donner. Je fis le voyage de Paris pour recommander notre œuvre au très saint Cœur de Marie, et en même temps pour voir où en étaient les affaires. Je trouvai les choses en tel état, qu'il n'y avait aucune espérance de trouver une Mission avant dix-huit mois ou deux ans. Je me souviens encore que je descendis avec vous les marches de Notre-Dame des Victoires, et je vous dis : « Mon Père, nous sommes bien embarrassés. — Pourquoi, me dites-vous ? — La terre nous manque ! — Comment, me répondîtes-vous ; vous n'avez pas d'argent ? — Oh ! non, ce n'est pas cela ; la Sainte Vierge ne nous en laisse jamais manquer ; mais nous ne savons où aller, toutes les portes se ferment. » Vous tâchâtes de me consoler. Je n'en avais pas besoin, car malgré l'espèce de détresse où je me trouvais, avec cinq missionnaires impatients de rester si longtemps enfermés et que ces retards indéfinis pouvaient décourager, je n'avais aucune inquiétude. Je ne pouvais me rendre compte de ma sécurité, n'ayant d'autre motif pour la fonder, sinon que mon esprit se portait toujours vers le très saint Cœur de Marie ; mais j'éprouvais dans mon intérieur un grand calme et une entière assurance. Je me rappelle même vous avoir dit, au coin de votre feu, que j'étais bien sûr que nous aurions bientôt une Mission, que j'étais trop calme, et que je ne pouvais
expliquer cette tranquillité, sinon que le Cœur de Marie nous préparait une Mission.
Je quittai Paris ce jour-là même. Dès le lendemain, Mgr Barron, Vicaire apostolique de la Guinée, vint rendre ses hommages à Marie, à l'autel de son Immaculé Cœur, à Notre-Dame des Victoires. Il vous parla de son vaste Vicariat et du manque de prêtres où il était. Chose étonnante, que je ne puis m'expliquer naturellement ; vous n'eûtes pas l'idée de lui parler de nous. La veille vous étiez si touché de notre embarras ! Il se présente alors une si belle occasion pour aider vos enfants, les enfants du très saint Cœur de Marie, et vous les oubliez si tôt ! Je ne vois à cela qu'une seule explication. Marie voulait nous montrer que tout nous est venu de son Cœur immaculé. Après donc vous être entretenu avec le pieux Vicaire apostolique de la Guinée, et l'avoir laissé dans son embarras, vous allâtes monter à l'autel du très immaculé Cœur , et ce fut là que vous eûtes comme une inspiration subite et intérieure, qui vous dit que cette Mission était à nous ; vous en parlâtes à Mgr Barron, et, dès le lendemain de mon arrivée à Amiens, il fallait repartir pour Paris, où j'envoyai le P. Schwindenhammer, afin de terminer une affaire que Marie avait déjà entamée pour nous.
Voilà quelques-unes des grâces spéciales dont l'admirable Cœur de Marie nous a comblés. Mais ou n'aurait pas besoin d'entrer dans de si grands détails pour reconnaître ses bontés pour nous ; on n'a qu'à considérer avec quelles ressources nous avons commencé, et comment, dans ce peu de temps,
nous en sommes à un point tel qu'on dirait que nous existons depuis dix ans. Nous avions tout contre nous, et rien pour nous soutenir.
Pour commencer nous étions trois, sans aucune ressource et, au bout de deux ans, nous possédions une maison et un jardin pour notre noviciat, et, de plus, de quoi entretenir une quinzaine de missionnaires. Nous avons en ce moment douze missionnaires déjà employés dans quatre Missions : Maurice. Bourbon, Haïti et la Guinée ; un treizième sur le point de partir, et quatre Frères ; dans la maison du noviciat, sept ecclésiastiques et trois Frères ; de plus, le petit Noir dont vous connaissez l'histoire, et qui nous a été envoyé par Marie, puisque c'est dans le pèlerinage que fit à Notre-Dame de la Délivrande un de nos messieurs, qu'il fut découvert et amené ici.
Un plus grand nombre de sujets s'annoncent encore pour l'avenir. Cependant nous n'avons fait aucune démarche pour attirer du monde. C'est une règle que je me suis prescrite dans la conduite des affaires, d'attendre en tout les moments de la Providence. Je suis bien certain, qu'avec le secours des prières de l'immaculé Cœur de Marie, cette marche réussira toujours.
C'en est assez pour cette fois-ci, mon Père, n'est-ce pas?
Je suis, comme toujours, votre très reconnaissant, très affectionné et très respectueux enfant et serviteur, dans la charité du très saint et immaculé Cœur de Marie.
Dans le gouvernement de la Congrégation, il im- • porte de ne pas sortir des voies providentielles.
Avant d'avoir acquis la maturité que donne l'expérience, le P. Frédéric Le Vavasseur, mû par l'ardeur et la générosité, de son âme, aurait voulu que toutes choses dans la Congrégation eussent un caractère de perfection absolue qui n'est guère compatible avec l'infirmité humaine. Il s'indignait contre tout ce qui ne répondait pas à l'idéal, sublime mais chimérique, qu'il s'était fait, et il aurait volontiers brisé ou écarté violemment tout ce qui lui semblait un obstacle à la réalisation de cet idéal. Cette disposition, qui fut le principe de la tentation dont il a été parlé au chapitre VIII, ne s'atténua en lui que lentement et progressivement. Après son rappel en France, en i85o, elle le porta souvent encore à proposer au Vénérable Père des mesures extrêmes.
C'est ainsi qu'au printemps de cette même année 1800, après la réorganisation du Séminaire des Colonies, le Vénérable Père l'ayant envoyé faire une tournée de recrutement dans divers Séminaires, le P. Le Vavasseur fut tellement impressionné par les appréciations défavorables qu'il entendit sur le Séminaire du Saint-Esprit, qu'il ne proposa rien moins au Vénérable Père que la dissolution du Séminaire, le retour au Gard et l'abandon des Colonies. Le Vénérable Père lui répondit par la lettre suivante, où, avec la sagesse surnaturelle qui le caractérisait, il s'efforce de ramener son trop impétueux confrère à la modération et à la prudence.
Paris, le saint jour delà Pentecôte, i85o.
Mon bien cher confrère,
J'ai reçu votre lettre ce matin. Je vous vois sous de vives impressions, et les résolutions que vous me proposez me paraissent extrêmes. Méditez avec
calme en la présence de Dieu ce qui se passe en vous, et vous trouverez que vos avis excèdent la mesure et sortent de la voie de Dieu. Je pense comme vous qu'il faut aviser, et qu'il faut aviser de suite avec énergie, mais je ne crois pas qu'il faille sortir de la voie de Dieu. Nous nous sommes maintenus jusqu'à présent dans la voie de la divine Providence, elle seule nous a conduits ; je n'ai jamais pu réaliser un plan que j'ai rêvé, j'ai toujours réalisé comme par enchantement, au milieu des croix et des souffrances, il est vrai, tout ce qui nous était amené providentiellement. Ce serait donc à nous plus mal qu'à tout autre de sortir de cette direction pour lui substituer nos propres idées, quelque ferventes et généreuses qu'elles soient.
Je trouve deux défauts dans votre avis. Le premier, le voici : je crois que c'est une idée propre qui ne vient pas de Dieu, mais qui est excitée par les impressions et le dégoût provenant de ce qui vous avait été dit. Secondement, votre avis dépasse Tordre ordinaire des choses de Dieu. Pour le suivre, il faudrait une inspiration surnaturelle bien assurée. Vous proposez la dissolution du Séminaire, notre retour au Gard et l'abandon des Colonies. Je suis persuadé que ce serait une des fautes les plus graves, une des injures les plus violentes que notre Congrégation pût taire à Dieu.
Je crois, de plus, que cette marche nous perdrait complètement, parce qu'elle nous ferait mériter d'être abandonnés de Dieu, nous compromettrait de la manière la plus fâcheuse aux yeux des hommes, et peut-être même mettrait le trouble et le désordre
dans nos rangs. Nous ne pouvons, sans manquer gravement à la divine volonté, ni quitter le Séminaire, ni abandonner les Colonies. La divine Providence nous a placés au Séminaire et nous a envoyés dans les Colonies; il ne nous appartient pas de rechigner contre ses ordres, ni de dire que nous avons assez fait pour obéir à cette bonne et sainte Providence.
L'œuvre du Séminaire est difficile, très difficile; nous sommes pauvres et faibles à l'excès ; mais est-ce une raison pour y renoncer ? Si les évêques ne veulent pas de nous, nous serons quittes ; mais, faire de nous-mêmes quelque chose pour être déchargés de cette mission, ce serait un crime. Il n'y a pas de difficulté dont on ne vienne à bout avec le secours de Dieu. Laissons donc faire sa divine bonté, et n'ayons pas la faiblesse d'abandonner une œuvre si importante. Agir par impression, quand il s'agit d'une œuvre pareille, pour la rejeter, ce n'est pas agir en hommes de Dieu, comme nous devons l'être. Non, fallût-il être écrasé sous le poids de cette œuvre, il faudrait se laisser ensevelir sous ses décombres ! Abandonner la partie, c'est laisser brûler la maison de Dieu sans venir à son secours.
Vous voulez que je dise aux évêques : « Détruisez, anéantissez ce Séminaire!... » Vous ajoutez que, ayant maintenant des évêques aux Colonies, nous n'avons plus rien à y faire. L'une et l'autre idée ne me paraissent pas selon Dieu, parce que l'une et l'autre idée mises à exécution, perdraient la Religion dans les Colonies, et mettraient les évêques dans la position la plus critique, position dont ils ne
se tireraient pas. Ils auraient raison de nous reprocher d'avoir fait tout notre possible pour les faire nommer, et de les abandonner ensuite de telle manière qu'ils ne puissent rien faire. Je suis intimement convaincu que si les évêques des Colonies sont obliges de placer leurs séminaristes dans les Séminaires de France, les Colonies sont perdues sans ressource. Cette idée me paraît utopique et impraticable ; je ne serais donc nullement d'avis de donner ce conseil aux évêques.
Mon avis est que nous devons rester chargés de cette maison jusqu'à ce que la divine Providence nous en chasse, et que nous devons prendre toutes les mesures pour en faire une maison sainte; et, Dieu aidant, nous réussirons, quelque pauvres gens que nous soyons.
Vous dites que les prêtres des Colonies doivent être plus instruits que les autres ; je ne vois pas trop pourquoi, mais soit ; et alors vous ajoutez que nous n'avons pas le moyen de les bien instruire, que nous n'en sommes pas capables... Mais le plus grand nombre des séminaires ont-ils de meilleurs professeurs?... Mais, nous ne sommes pas capables de diriger la Congrégation non plus ! et nous l'étions encore moins en commençant. Si nous ne devons pas compter sur Dieu, il taut nous retirer tout de suite dans un désert, et ne plus nous mêler des œuvres de Dieu.
Et qui les ferait, les œuvres de Dieu? Les savants ? Les sens habiles? Avec ce raisonnement, aucun homme sérieusement pieux ne pourrait s'occuper d'une œuvre, parce qu'aucun homme pareil ne se
sentirait la force de réussir, Il n'y aurait donc plus que les hommes ayant bonne opinion d'eux-mêmes qui auraient en main les oeuvres importantes, c'està-dire ceux qui sont les plus incapables de les exécuter selon Dieu. Quelque pauvres que nous soyons, nous réussirons si nous restons fidèles. Nous ne devons pas nous ingérer par notre propre esprit, par notre présomption, dans les œuvres de Dieu ; mais si Dieu nous y introduit, malheur à nous si nous nous en retirons ! Nous devons compter sur lui, et il ne nous manquera pas.
Je crois que Dieu veut nous voir graver fortement dans notre esprit et dans notre cœur que nous devons nous sacrifier à l'œuvre des Colonies, et que nous fassions tout ce qui dépend de nous pour la mettre dans l'état où il la veut. Si cette œuvre a mal marché jusqu'à présent, il veut que nous travaillions à la remettre en bonne voie, et à aider de notre mieux les évêques des Colonies à sauver les âmes qui leur seront confiées. Il s'agit d'aviser aux moyens d'amener ce résultat; c'est là, je crois, ce qui doit faire la préoccupation de nos âmes. Nourrir l'idée que nous devons abandonner l'œuvre, c'est le moyen qu'emploie l'ennemi pour nous empêcher d'aviser et de porter remède au mal, pour tout brouiller, au moment où l'horizon paraît vouloir s'éclaircir, c'est-àdire, au moment où la divine bonté semble vouloir faire luire sa miséricorde sur tant de milliers d'âmes.
Fixons donc sérieusement dans notre esprit cette idée que Dieu veut que nous fassions cette œuvre, et ne pensons qu'aune seule chose : prendre les moyens
de la faire réussir. La chose n'est certainement pas aussi difficile que vous le pensez.
Faites bien comprendre, dans les séminaires, l'état des choses tel qu'il est. Et en faisant ressortir, d'un côté, l'extrême besoin des Colonies, le grand bien qu'on peut y faire, et la grande facilité de faire ce bien; d'un autre côté, le besoin extrême que nous avons de recevoir de bons sujets et rien que de bons sujets, on ne peut alors nous abandonner.
Malgré tout ce que je vous dis de méchant sur votre lettre, elle m'a fait un grand bien ; elle me donne une nouvelle ferveur pour employer tout ce que j'ai de forces au service de Dieu pour ces pauvres pays, dont la détresse est si grande, que même les hommes de Dieu en désespèrent. Quant à moi, j'ai plus d'espoir que jamais, et cela précisément parce que l'état des choses paraît si désespérant.
Se défier de la raideur qui, sous couleur d'énergie, porterait à tout briser.
La lettre qui précède calma momentanément le P. Le Vavasseur, mais sans changer ses idées et sa tournure d'esprit. Quelques semaines plus tard, le 17 juillet 1800, de Quimper, où il se trouvait au cours d'une tournée de recrutement, le Vénérable Père se voyait obligé de lui signaler à nouveau ce qu'il y avait d'excessif et de dangereux dans sa manière d'envisager et de traiter les questions.
Je comptais me taire et prier jusqu'à ce que nous ayons pu nous voir et nous communiquer nos pensées de vive voix ; je pensais que c'était ce que
j'avais de mieux à faire. Je regrette d'avoir pris ce parti, parce que je vois que votre esprit a travaillé avec violence sur une matière cependant bien claire, si on y pense avec le calme que demande l'examen des choses qui regardent les œuvres de Dieu. Irai-je maintenant établir des discussions ? Ce serait une mauvaise marche ; nous examinerons ensemble tout ce qui cause vos préoccupations. Je ne sais que dire et que penser de vos observations, faites et exprimées avec cette ardeur d'un cœur qui sent vivement, et d'un esprit dont l'activité dépasse les limites qu'exige la direction des œuvres de Dieu.
Je vous parlerai franchement ; vous devez attendre cela d'un pauvre homme qui vous aime tendrement. Il y a des moments où le découragement s'empare de moi, non pas le découragement quant au travail dans l'intérêt de notre Dieu tout bon et tout miséricordieux, et de l'œuvre qu'ilnous a confiée. Je ne me souviens pas d'avoir connu un instant ce découragement ; au contraire, au moment où je vois des difficultés et des peines, il semble que la bonté divine me donne de nouvelles forces ; il me semble que je suis fait pour souffrir, pour être criblé ; mon cœur est comblé de joie et d'espérance, et je me traîne au combat, n'étant pas de trempe à y voler. Ne craignez donc jamais pour moi. Dieu est ma force, rien au monde ne me fait peur. Vous qui me connaissez, vous ne prendrez pas ces paroles pour de la jactance ; je vous le dis pour vous et non pour moi.
Je vous dis donc : i° Ce découragement dont je vous parle est pour vous. Je n'ai peut-être jamais éprouvé consolation pareille à celle que me causait
votre présence, et cela uniquement parce que je me disais : Désormais, j'aurai un homme sur lequel je pourrai me reposer ; il conduira l'œuvre de Dieu avec sagesse, avec l'expérience qu'il a acquise, et avec énergie. Ce qui par moment me décourage surtout, c'est la considération des poursuites ardentes faites par votre esprit, dans une voie qui mène directement à l'abîme une œuvre dont Dieu veut cependant l'existence. Voyant et considérant devant Dieu tout ce que vous me dites et la marche que vous prenez, j'y trouve de l'énergie, beaucoup trop d'énergie, mais je n'y vois ni sagesse, ni expérience, ni rien de ce qui caractérise la conduite de l'Esprit de Dieu. Je vois une volonté inébranlable de faire le bien, de le faire parfaitement, mais une volonté de fervent séminariste, qui n'a aucune idée pratique des choses de Dieu, et qui, croyant s'abandonner à l'amour et à la conduite de Dieu, se livre tout bonnement à sa nature bouillante. Cette pensée de découragement n'est pas cependant de longue durée, et je me dis qu'il est impossible que Dieu vous ait ainsi placé à côté de moi pour détruire ce qu'il a voulu édifier : il aurait choisi un instrument moins fervent, moins zélé pour sa gloire.
2° Dans les questions que vous traitez, je trouve d'abord très peu de vérité; de plus, ce qui s'y trouve de juste, de vrai, est fort exagéré ; vos appréciations, souvent, sont à côté : aucune vue pratique, ou presque aucune. En général, les propositions que vous faites sont telles que, sans un miracle, elles perdraient et la Congrégation et ses œuvres. Vos inquiétudes me paraissent des inquié-
tudes d'enfant, qui ne connaît ni les hommes ni les choses, qui ne juge que par les impressions du moment, qui se fait des monstres de toutes les difficultés actuelles, et encore qui voit des difficultés là où il n'y en a point. Et puis, s'il n'y a aucune difficulté, qu'avons-nous à faire dans l'oeuvre de Dieu ? Et si les hommes sont d'accord avec nous et nous portent sur leurs mains, comment pouvons-nous prétendre au service de Jésus-Christ ? Je suis un homme bien faible et bien misérable ; eh bien ! vous l'êtes encore plus que moi.
Avec toute votre énergie et tout votre courage indomptable, vous avez faibli à l'excès devant les hommes, devant le raisonnement des hommes. Vous avez le co^ur fort et vigoureux, et cependant ce cœur, tout vigoureux qu'il paraît, a été et risque d'être encore bien d'autres fois impressionné, vaincu par les paroles et la raison des hommes, et, une fois vaincu, il tourne toute sa force contre la raison de Dieu, et cela par une illusion de l'esprit, qui bien souvent ne sera guidé que par une susceptibilité mal fondée. Vous êtes dans une fausse voie, en dehors de la voie de Dieu, en dehors même de la voie de la sainte raison ; cela est certain. Vous vous appuyez sur l'expérience des hommes qui vous ont parlé, et sur les sentiments qu'eux et d'autres ont exprimés. Nous discuterons de vive voix et les hommes et les choses, et nous verrons si ce sont vraiment des hommes expérimentés, si leur expérience a du poids dans l'objet qui nous occupe.
En attendant, voici les conseils que je vous donne :
1° Faites-vous enfant. Convainquez-vous que vous n'avez pas d'idée sur tout ce qui n'est pas acte du saint ministère, et que vous avez besoin de vous instruire sur la manière dont il faut conduire les œuvres de Dieu, diriger les hommes et les choses dans leurs rapports avec ces œuvres.
2° N'embrassez jamais une idée avec ardeur, et ne prenez une détermination que lorsque vous sentez l'ardeur et l'entraînement de votre esprit tombés.
3° Gela même ne suffit pas. Défiez-vous toujours des idées qui se présentent avec cette ardeur, qui prennent votre esprit comme d'assaut, qui activent votre imagination, qui vous embrasent ou vous absorbent. Soyez bien assuré aussi que toutes les fois que vous n'êtes pas maître de votre pensée, vous êtes dans le faux, ou dans l'exagéré, ou dans une spéculation presque toujours impraticable.
4° Défiez- vous de cette imagination qui vous porte à vouloir absolument la perfection dans les hommes, les institutions et les choses en général. Nous devons avoir le désir de voir tout parfait, faire tout notre possible avec calme, avec modération, avec sagesse, pour amener à cette perfection les hommes et les choses, mais être convaincus que, partout où il y a des hommes, nous trouverons de l'imperfection. Il faut obtenir ce que l'on peut et ne pas tout briser ; on y perd vingt fois plus qu'on y gagne ; et, au bout du compte, si nous y faisons attention, nous découvrirons bien facilement que nous-mêmes nous sommes loin de la perfection, en la voulant si absolument dans les autres.
J'ai remarqué que les grands saints, les véritables
saints, ont toujours agi dans le sens que je vous explique, et que les petits saints, c'est-à-dire ceux, qui ont fait seulement quelques pas dans la piété, agissent dans un sens contraire.
5° Persuadez-vous bien que pour échouer dans l'administration et la direction des œuvres de Dieu, on n'a qu'à se proposer ces manières d'agir : J'irai droit à mon but et je ne plierai pas, j'agirai avec énergie et vigueur, j'agirai avec « franchise », et dirai toujours aux gens tout ce que je pense d'eux.
Allez droit au but, quand il n'y a aucun obstacle sur votre route ; s'il y a obstacle, Vous vous briserez ou vous briserez les autres, et, dans l'un et l'autre cas, vous détruirez au lieu d'édifier.
Vous voulez agir avec énergie : votre énergie aura trois défauts.
D'abord, il y a la manière d'envisager les choses. Vous les considérez très souvent à faux, plus souvent encore avec exagération, en excédant dans les principes. Vous ne voyez généralement les choses que par un seul point, vous n'envisagez qu'un seul principe, et, par suite de cette vue bornée, vous êtes dans la spéculation, vous êtes incapable de voir les autres principes qui croisent le vôtre et le modifient, et les circonstances qui changent l'état de la question.
Le second défaut est dans l'application des principes. Vous les pressez à l'excès ou vous les employez mal.
Le troisième est dans la manière d'être, brouillonne et erronée : brouillonne, elle donne des coups en l'air, à tort et à travers, et, de plus, elle déchire,
froisse, confond ce qui demande à être traité avec délicatesse et ménagé avec soin ; erronée, elle frappe souvent ce qui ne mérite pas de l'être, et parfois ce qui mérite des louanges.
Cette énergie a encore cet autre défaut qu'elle a un penchant, un amour tout particulier pour les moyens, pour les remèdes radicaux. Or. le radicalisme est bon et nécessaire en tout ce qui touche au dogme; mais il est détestable et destructif de tout bien dans L'administration et la direction des choses saintes. Savez-vous quel nom je vous ai donné en lisant vos lettres ? J'ai dit que vous étiez un révolutionnaire et un radical, et un radical qui se basait sur des erreurs, car vos lettres sont pleines d'erreurs que vous admettez comme des principes ; c'est de bonne foi que vous vous êtes formé ces principes, mais ce n'en sont pas moins des erreurs pour cela.
Savez-vous encore quel est le résultat de cette énergie jointe à l'idée d'aller droit au but? C'est la raideur, la dureté, la violence parfois. Croyezvous que je ne pourrais pas être énergique comme vous, raide et brisant, comme vous semblez vouloir que je le sois ? Je n'aurais qu'à vouloir et je le serais, et peut-être plus que vous. J'en ai donné des preuves suffisantes durant le temps de mon séminaire ; mais je ne veux pas être un instrument de perdition pour les âmes et de destruction pour les œuvres de Dieu !
Quant à la franchise dont je vous parle, il faut être franc et simple, assurément, mais selon la prudence de l'esprit de Dieu. Ce n'est pas pour rien
Le Vénérable Père UBERMANN, C. S. Sp.
Fondateur des Missions d'Afrique, 1843
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que Notre-Seigneur veut que nous joignions la prudence du serpent à la simplicité de la colombe. Nous devons savoir discerner le bien et le mal, et rester simples et dégagés en nous-mêmes ; et dans cet état savoir ce que nous devons dire ou taire, faire ou éviter, tout en conservant une bonne simplicité dans nos paroles et notre conduite envers le prochain; sans quoi, nous ne saurons jamais ménager sa faiblesse, ses passions et sa susceptibilité. Du reste, lisez ce qui est recommandé dans nos Règles aux supérieurs de communauté.
Avoir confiance que Dieu n'abandonnera pas la Congrégation
Le P. Gollin reçut des conseils analogues à ceux qui précèdent. L'arrivée de M. Plessis à Bourbon lui avait causé, comme au P. Le Yavasseur, de vives inquiétudes au sujet de la direction donnée à la Congrégation naissante. 11 en ût part au Vénérable Père qui lui répondit de la manière suivante :
Je vais en venir tout de suite à la grosse plaie que je vous ai faite par l'envoi du pauvre M. Plessis. Vous m'arrachez l'âme tous deux (M. Le Vavasseur et vous), et vous faites bien ; je le mérite, parce que je suis très coupable. Mais que faire ? J'ai failli en admettant un semblable sujet, et je suis encore à m'expliquer comment cela s'est fait. M. Plessis était mieux alors qu'il n'est maintenant, il était même régulier et jouissait de la ferveur sensible ; mais je devais et pouvais prévoir ce qui arrive, j'y
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pensais, j'y réfléchissais, je le sentais. Je suis vraiment sans excuse devant Dieu. Je suis bien aise que vous me le renvoyiez ; j "aurai de quoi expier ma faute.
Vos lettres m'ont fait un mal très grand, mais cette peine violente m'est une grande consolation ; j'ai commis la faute, j'en mérite la peine, et je dois avoir une expiation à oflrir. Si j'ai envoyé M. Plessis dans votre communauté, c'est que je jugeais M. Le Vavasseur le plus capable de le maintenir.
J'y fus bien pris ; au lieu de cela, M. Le Vavasseur se découragea lui-même, et s'imagina toutes sortes de choses contre nous ; et vous, petit homme, vous en avez pensé autant. Mais soyez tranquille, mon bien-aimé frère, les choses vont mieux parmi nous que vous ne le pensez. Vous pouvez compter que nous n'admettrons jamais personne dans la Congrégation que nous ne le croyons solide en vertu, dévoué et capable de bien prendre l'esprit religieux. Nous serons trompés plus d'Une fois. Dans toutes les Congrégations on y est pris.
Vos vues sur l'administration et la conduite d'une Congrégation sont aussi peu pratiques que les miennes sur la politique de Louis-Philippe. Si j'avais suivi la marche que vos lettres à vous deux me tracent, la Congrégation serait déjà ensevelie. Laissez-moi faire ; vous devez supposer que Notre- Seigneur me fera la grâce de sa divine lumière, pour la conduite de l'œuvre du très saint Cœur de sa bonne Mère. Je peux être infidèle, trompé dans une circonstance ou dans une autre, mais vous ne devez pas croire que Dieu m'abandonnera à tel
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point à mon aveuglement, que je bouleverserai et briserai l'espérance d'une œuvre qui lui est chère.
Vous êtes de mauvais philosophes, vous concluez du particulier au général. Un sujet indigne ou incapable a été admis ; donc tout est perdu ; donc on agit avec légèreté. Vous ne sauriez croire, mon très cher, combien les commencements des œuvres comme la nôtre sont difficiles. Que de sollicitudes, que d'embarras il a fallu traverser pour en venir où nous en sommes ! Mais vous, vous ne savez pas attendre, vous êtes d'une terrible impatience. Ne soyez pas si sévères dans vos jugements, mes chers frères ; si vous aviez été à ma place, vous auriez peut-être fait de bien plus grandes fautes que moi et en bien plus grand nombre. Je suis vraiment tenté de le croire, à cause de cette raideur de marche que vous voulez que je prenne.
Je soupire après le moment où le bon Dieu me donnera un Conseil. Vous ne sauriez croire combien il est dur et pénible d'être obligé de faire tout par soi-même. Ayant seul tout le tracas, tous les embarras, toute la sollicitude sur les bras, il n'est pas étonnant que je fasse des fautes ; j'en ai fait plus d'une. Je vous dis et vous prie d'assurer M. Le Vavasseur que vos observations, quoique mal fondées et sans réalité, me font du bien. Elles me donnent une secousse très forte, et cette secousse aura pour effet de me faire veiller encore avec plus d'attention sur l'admission des sujets.
Je ne réponds pas à toutes vos objections ; s'il vous reste encore quelques difficultés, ayez confiance en Dieu, il ne nous abandonnera pas à notre
propre aveuglement. A une ?i grande distance, il est difficile de s'expliquer parfaitement. Ce dont je suis sur. c'est que si vous étiez ici, vos inquiétudes auraient bientôt disparu. Vous ne sauriez croire quelle peine c'est pour moi de vous voir dans de tels troubles. Je regrette vraiment que la distance qui nous sépare soit si grande; je vous en supplie, pour l'amour de Jésus, ne vous y laissez plus aller une autre fois, ayez un peu meilleure opinion de nous, et un peu plus de confiance en Dieu.
Je vous communiquerai encore une observation que j'ai faite : c'est que vous jugez un peu trop spéculativement les choses. Vous êtes au sujet de la vie religieuse d'une exigence telle qu'il n'existe pas une seule société religieuse capable de soutenir votre jugement, parce que, dans la pratique, il est impossible qu'une communauté ne soit composée que d'hommes parfaits, tels que vous les voulez.
Soyez observateur, mais avec calme ; évitez de vous prononcer trop vite sur les choses, ni trop positivement ; c'est le moyen de se fortifier en expérience. Il faut éviter les extrêmes, la trop grande vivacité et la précipitation, autrement on ramène tout à une idée fixe qu'on se forge et à des préventions ; de cette façon on n'acquiert pas d'expérience.
Adieu, très chers frères ; quoique vous m'ayez bien grondé tous deux, je vous aime tout de même, et cela de la charité la plus intime et la plus vive.
La Providence conduit souvent les affaires autrement que nous ne voudrions.
Les lignes qui suivent sont également adressées au P. Collin. Au moment de l'acceptation de la Mission de la Guinée, il avait écrit au Vénérable Père ses craintes qu'on eût entrepris trop d'œuvres à la fois. Voici la réponse qu'il reçut :
Prenez courage et ne vous fâchez pas si les choses ne vont pas tout de suite parfaitement. Vous voyez que je ne fais pas ce que je veux. La divine Providence conduit nos affaires malgré moi, car je vous assure que si j'avais suivi mes idées, je me serais bien gardé de tant entreprendre à la fois.
J'en suis effrayé, mais que faire ? Puis-je résister à la volonté de Dieu qui me force absolument? "Notre pauvre prudence humaine ne va pas bien loin. Peut-être mes craintes seront-elles changées en reconnaissance envers la divine bonté, pour nous avoir conduits ainsi tambour battant. Selon l'homme, il est imprudent de tant entreprendre à la fois. Dieu pourvoira à ce qu'il m'oblige de faire à mon corps défendant.
Du reste, mes craintes ne sont pas telles que je croie qu'il puisse en résulter un grand mal, capable de nuire au fond de l'œuvre. Tout ce qui pourrait arriver, c'est que nous fussions obligés d'en négliger une partie, de l'abandonner même, si c'était nécessaire. Dieu nous manifestera ses volontés et ses desseins. Ne soyons pas entêtés dans nos idées, ne soyons pas raides. Si notre pauvre prudence veut lutter contre la Providence, cela ira mal. Nos
affaires ont marché d'un tel train, depuis deux ans, que je ne sais qu'en penser, et que je regarderais comme un crime de résister aux événements. Il faut nous laisser conduire par la divine Providence.
Règles pratiques pour le bon gouvernement d'une œuvre, d'une communauté.
La lettre suivante, adressée à un jeune supérieur de communauté, expose la nécessité de la modération, dans ceux qui sont chargés de gouverner leurs confrères ; elle met en relief les inconvénients de la raideur et de la trop grande attache à ses idées personnelles.
Le 15 avril 1846.
Mon bien cher Confrère,
Je sens bien que votre Mission est très difficile ; mais je crois que vous exagérez certaines difficultés, par suite de la peine que vous éprouvez. Mettons notre confiance en Dieu. Ne croyez pas que Marie nous abandonne. Je suis persuadé qu'il existe des difficultés et des plus graves, que vous n'avez pas encore aperçues, mais je ne m'en effraie pas; Notre-Seigneur est avec nous, et, avec son secours, nous viendrons à bout de tout. Marchons toujours, agissons selon nos faibles moyens; c'est lui qui doit réparer nos sottises, il les réparera.
Nous nous faisons des choses une idée parfaite, et nous voulons que ces conceptions aient leur entière réalisation; telle n'est pas et telle n'a jamais été la marche de la divine Providence.
Elle veut que les commencements soient toujours faibles et imparfaits ; elle veut qu'il y ait du défec tueux dans le début. 11 faut se soumettre à sa divine volonté, faire les choses le mieux qu'on peut, et s'en remettre pour le tout à ses soins. Je vous engage donc à vous tenir bien en paix, par rapport aux fautes qui se feront, et à ne pas vous inquiéter de ce que tout ne marche pas selon les idées que vous vous formez. Je suis sûr que très souvent vos idées seront justes et vraies ; mais vous brouiller, vous peiner et vous inquiéter, ce serait faire plus de mal que de bien.
La marche que la plus haute sagesse, même humaine, suggère dans ces cas, c'est de céder une partie de ses vues, et de tirer profit des hommes le mieux qu'on peut. Quand vous voyez vos confrères d'un avis contraire au vôtre, il vaut beaucoup mieux, alors même que vos vues seraient évidemment préférables, ne pas être trop tenace et ne pas trop contredire ; il faut laisser à chacun une certaine liberté d'exécuter le bien à sa façon, et l'encourager en tant qu'il sera besoin. Alors on tire de lui tout le parti possible ; on lui fait faire tout le bien dont il est capable en son genre. Avec d'autres idées, il en aurait fait davantage ; mais que faire ? Il ne les a pas, et vouloir le forcer d'embrasser vos vues, ce sera le plus souvent être cause qu'il fera un bien beaucoup moindre ; ce sera l'embrouiller, le décourager même. Vous ne sauriez croire combien cette tolérance est importante. Il est impossible que les hommes soient toujours d'accord sur tout. Si l'on n'a pas cette tolérance, on arrête le bien, on est constam-
ment dans les brouilleries, on se prive du repos dont on a besoin soi-même. Si, au contraire, on laisse faire chacun selon sa manière de concevoir les choses, selon son caractère, la trempe de son esprit, il en résulte un bien considérable. Plusieurs feront des fautes, des imprudences ; mais, avec le temps, l'expérience viendra et chacun se perfectionnera dans sa manière d'être.
Un principe très important pour l'action, c'est de se mettre toujours en garde contre la perfection idéale. 11 est bon de concevoir comment les choses doivent être pour le succès ; il faut connaître la conduite à tenir pour l'emploi des moyens d'exécution qui sont les meilleurs ; mais il est encore plus important de savoir modifier ses vues, se plier et s'accommoder aux personnes, aux choses et aux circonstances. Soyez bien assuré que jamais vous ne pourrez exécuter vos desseins comme vous le désiriez. C'est une chimère que de vouloir obtenir un résultat complet, tel qu'on le voit et qu'on le souhaite. Il est de la plus haute importance de se ranger, de se plier à tout, si l'on veut avoir du succès ; autrement on se brise contre les difficultés provenant des personnes et des choses. Je vous reconnais et vous ai toujours reconnu des vues judicieuses ; mais vous tenez trop à vos vues, surtout à la manière de les accomplir; vous ne savez pas assez vous plier à la manière d'être des autres; vous n'êtes pas assez tolérant, quand leurs manières d'être et de faire manquent de rectitude ou de convenance.
Il y a un triple mal en cela.
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Le premier est pour vous ; il en résulte que vous vivez toujours dans la peine et les déchirements de cœur. Cher ami, vous savez qu'il m'en coûte de vous voir dans la peine. Je voudrais en enlever la cause. Apprenez à souffrir les fautes du prochain, apprenez à supporter qu'une chose soit exécutée à demi, d'une manière défectueuse même. Pour avoir le repos dans l'âme, pour être capable de faire des choses grandes et importantes, il faut, à tout prix, parvenir à une certaine indifférence dans les maux qu'on ne peut guérir. Soyez convaincu, cher confrère, que vous en guérirez beaucoup, si vous parvenez à les supporter de cette manière.
Le second mal est pour le prochain. Tant que vous n'entrez pas dans la voie que je vous trace, vous le gênez dans sa marche, vous l'empêchez de faire tout le bien qu'il pourrait, surtout si c'est un esprit faible, et dont la portée ne va pas loin : vous le découragez, et vous risquez de lui faire commettre des fautes et des imprudences nombreuses.
Le troisième mal est mixte. Par une conduite tolérante et modérée, en sachant mieux supporter, encourager même chacun dans sa manière d'être, vous obtiendrez nécessairement une certaine influence sur les esprits ; vous procurerez non seulement le bien que vous ferez par vous-même, mais vous serez d'un grand secours pour les autres. Si, au contraire, vous ne pouvez taire les moindres défauts que vous voyez dans la marche de vos confrères, il arrivera que yous serez presque toujours en opposition avec eux, parce que presque jamais vous
ne trouverez des hommes faits tout comme vous les désirez. De là il résultera que vous n'acquerrez et ne pourrez acquérir aucune influence sur vos confrères.
Pour moi, le moyen le plus puissant que j'emploie pour conduire les hommes, c'est de tolérer dans chacun les défauts que je prévois ne pouvoir faire disparaître, supportant parfois les manières les plus inconvenantes et les plus grossières, laissant surtout chacun avec son genre et cherchant à l'y perfectionner. Soyez bien sûr qu'à cet égard, jamais rien ne s'obtient par force, par contradiction, par résistance ; tandis qu'au contraire, on obtient tout par le support, la tolérance, la douceur et le calme. Je dis tout : non pas qu'on parvienne à faire perdre aux gens leur caractère et leur manière d'être naturelle, ni même tous les défauts que celleci présente ; mais on gagne sur tout cela ce qu'il est possible de gagner, et l'on fait profiter ceux qu'on rendrait nuls par une conduite toute opposée. Laissez donc chacun de vos confrères dans son état et sa manière d'être, Dieu les accepte comme ils sont, et ils sont d'ailleurs disposés à faire tout pour le bien; encouragez-les, et ils opéreront ce bien, chacun selon qu'il lui sera donné d'en haut.
Ne cherchez pas de consolation dans les hommes, mais cherchez plutôt à les consoler et à les encourager eux-mêmes. Soyez maître de votre âme, et vous serez maître du monde entier. C'est en cela que consiste la supériorité que nous devons avoir.
Ayez du courage : vous souffrez, vous souffrirez
encore, mais vos souffrances grandiront votre âme. Soyez persuadé que je souffre et souffrirai toujours autant, et probablement plus que vous. Je suis pour le moins aussi sensible à la peine que vous Fêtes. Mais est-ce une raison de me décourager? Non, avec la grâce de Dieu. Ces peines doivent-elles se manifester au dehors? Non, jamais non plus, jamais je ne me plaindrai.
Soyez fort et puissant contre vous-même : si vous n'apprenez pas à vous supporter, vous resterez toujours inférieur à vous-même, inférieur à ce que Dieu veut que vous fassiez. Tout consiste en ceci : vous dominer vous-même ; souffrir sans y faire attention, offrant à Dieu vos souffrances avec générosité; vous supporter et vous sacrifier vous-même, et supporter tous les autres avec tous leurs défauts. Pour vous, qui aimez les belles et grandes choses, voilà sans contredit la chose la plus belle et la plus grande. Demandez la grâce de l'accomplir.