‹ Disciples et successeurs de Theophile de Viau (volume 2)Chapitre 19 sur 93 · XXII LA VIE DE DEHÉNALLT · texte numérisé non relu

XXII LA VIE DE DEHÉNALLT

Soit que nous habitions les climats tempérez,

Que le paisible Arar' fend à pas mesurez,

Ou les climats plus froids, et plus voisins de l'Ourse,

Qui du rapide Rhin bornent la longue course,

Chantons incessamment : Oronte est mal-heureux,

^lais il fut le premier entre les généreux;

Dun cœur né pour la gloire, et d'un esprit sublime.

Il chercha des humains et l'amour et l'estime.

Il lit de ce trésor son plus riche butin,

Il s'esleva luy-mesme au dessus du destin :

Son nom environné d'un beau rayon de gloire,

Conservera sa place au Temple de Mémoire'.

Si Dehénault avait fondé quelque espoir sur son intervention, il ne tarda pas à déchanter. Un pamphlétaire, à la solde de Golbert, répliqua en bloc à tous les auteurs des requêtes et des plaidoyers en prose et en vers qui avaient vu le jour pour la défense de Fouquet, examinant leurs arguments avec un partipris évident. Celui de Télégie : Muses dont ramifie fidèle et cféiiéreuse est particulièrement molesté dans cette plaquette. On en jugera par les extraits suivants :

« On vous blasme mesme (les auteurs de libelles en faveur de Fouquet) de ce que vous n'avez eu presque d'autre veuë que de faire des Pièces d'éloquence, et c'est ainsi que vous nommez ce Discours au Boy jpar Pellisson] que vous avez fait imprimer jusqu'à trois fois, et de composer des Elégies fort inutiles pour le soulagement d'un Malheureux qui languit, cependant que vous vous divertissez sur le Parnasse, pour voslre propre réputation.

« Puis on vous demande, pourcpioy dans vostre Elégie vous supprimez le vray nom de vostre Amy, pour lui appliquer celuy d'Oronte? Si c'est parce que son nom ne correspond pas assez à la Majesté de vos vers, vous pouvez avoir raison, mais vous l'offencez; Ou si c'est pour quelque conformité qu'il a eue avec ce Héros du Roman de la Cassandre- de La Calprenèdej autant fameux pour son amour que pour les Ratailles, et ses hauts faits d'armes, dites-le nous? De prétendre que c'est pour quelques actions Militaires pareilles à celles d'Oronte, on ne le croira jamais d'un homme de Robbe; c'est donc pour l'autre raison.

1. Celle Elégie iS. 1. u. cl., in-i de 8 pp.) a été altribuéc par J. Lair à Deliénaull. P. Lacroix Ta donnée à La Fontaine, d'autres à Pellisson et cependant, aucune incertitude n'est possible. La meiiLion que l'auteur fait de r.\rar lia Saone| : Que le paisible Arar fend à pas mesurez ». se retrouve dans son Eg-logue : « Amarante >> (celle-ci étant incontestablement de Dehénault) : // viendra d'Amaranle admirer les trésors || Et de l'Arar peut-être il quittera les bords \\

2. Voir sur ce roman si curieux de ^L Ernest Seillière : Le Romancier du Grand Condé, Gantier de Cosle, sieur de La Calprenède. Paris, 19?!, p. 76.

LA VIE DE DEilÉNAULT XXI II

« Après tout, Messieurs, quand vostre Amy se sera aperçeu que vous le joiiez, et que son malheur ne vous sert que pour mieux faire paroistre la jjentillesse de vostre esprit, il doit craindre avec raison, que vos pièces d'éloquence, et vos beaux vers ne dégénèrent en suite à quelque chanson du Pont-Neuf. Et pour finir ce qui concerne vos E^crits, dites-nous sincèrement ce que vous entendez par cet endroit de cette Elégie vers la fin, et ce que c'est en France, un demy Sujet :

Je ne suis qu'à demy du rang de vos Sujets. Mais depuis deux Hyvers admirant voslre vie.

Mon cœur se sent touché d'une plus noble envie

Si je puis quelque jour, charmé de vos merveilles.

Montrant à l'Univers, après de longues veilles,

Ce que peut un esprit nourry dans les beaux Arts,

Egaler voslre Histoire à celle des Césars;

Ne me desrobez point ce beau trait de clémence,

Je l'attends...

« J'attends, ce dites- vous, ce beaii trait de Clémence;

De vous, on attendoil quelque trait d'Imprudence.

«. Est-ce si le Uoy ne trouve poinl nialière de pardonner à vostre gré les Crimes de vostre Amy; mais bien pluslost de les chastier pour le bien de son Estât, selon la sévérité de nos Loix, que vous n'en trouverez pas une assez ample en un si grand Prince pour esgaler son Histoire à celle des Césars et l'immortaliser par quelque riche Poème de vostre façon

<( Ce crime (de Péculat) n'est c[u'une galanterie, et la peine n'est plus si fascheusc, ny si sévère qu'auparavant. Car qui pourroit résister à ce Démon des honnestes gens, à ce Démon de ces grandes Ames, belles, généreuses et héroïques, à cette tentation si agréable, ou à cette vertu héroïque qui sert à inspirer la magnificence, la libéralité et d'autres Vertus que ces honnestes \'oleurs ne peuvent exercer de leur patrimoine''! On n'eust jamais crû que vous eussiez pu venir à bout d'une Métamorphose si surprenante, et du crime le plus lasche et le plus sordide, en l'aire une vertu achevée, comme du plus grand Voleur qui ait été depuis. la ^Monarchie, le plus grand Héros du siècle.

Voyez ce que vous dites de vostre Oronte :

Quand un de ces Héros vient la teri'e honorer.

Je ne sçay quoy de grand prend soin de l'inspirer :

Je ne sçay quoy Teslève au-dessus de luy-mesme,

l'ne cliaisne fatale, une force supresme, .

Un charme tout puissant, un généreux poison.

Le force à mespriser la vulgaire raison,

Et desdaignant d'aller par la route commune

11 hazarde cent fois César et sa fortune

Vulgaire, adjoustez-vous, tenez-vous en repos Car ce n'est pas à vous à juger des Héros.

XXIV LA VIE DE DEHÉiNAULT

« Je n'ay que vos pièces, et je n'ay aucune iaslrucliou d'ailleurs, ny participaLioii quelconque à tout ce qui se passe. Ceux qui leâ confronteront avec ce que je dis, demeureront d'accoi'd que je me suis scrvy d'autre chose, et que tout mon dessein n'a esté que de faire voir que vous deffendez la plus mauvaise cause qui soit, par des raisons les plus absurdes et les plus indignes [)our des personnes qui se piquent tant de bel esprit. Je linis donc cecy après vous avoir exhorté de n'estre plus des Sujets à ilemy, ainsi qui se dit dans vostrc Elégie en parlant au Roy :

Je ne suis qu'à demy du rang de vos Sujets.

« Mais de rentrer sérieusement dans tout le devoir et la soumission que vous devez à votre Souverain, et de reprendre le cœur et les alî'ections de bons et fidèles Sujets, pour ne plus vous égarer de ce devoir, pour ne plus protéger ou delFendre si injustement un Scélérat qui a si insolemment abusé de la Fortune; et pour ne plus faire des Panégyriques en faveur des Grimes, et des Apothéoses en faveur des Brigands au préjudice du Roy et de l'Estat » *

On remarquera Finsislance avec laquejle le pamphlétaire anonyme attaque, en terminant sa diatribe, le vers :

Je ne suis qu'à demy du rang de vos Sujets.

dont le sens, nous l'avons dit, est 1res clair : Deliénault a précisé qu'il n'était ni de la noblesse ni du peuple, il formait le trait d'union entre l'une et l'autre.

Il est facile de comprendre l'amertume profonde de Deliénault en voyant sa pensée si odieusement travestie et son appel à la clémence royale se retourner contre le Surintendant : aussi en conçut-il une véritable haine contre Colbert. Cette haine ill'a traduite dans un magnifique sonnet. Le petit receveur des tailles du Forez payait noblement et courageusement sa dette de reconnaissance:

Ministre avare et lâche, esclave malheureux, Qui gémis sous le poids des affaires publiques; Victime dévouée aux chagrins politiques, Phantosme respecté sous un titre onéreux :

1. Advis sur les principaux Poincls contenus dans les Libelles exposez au public pour la juslificaiion de M. Fouquet, adressé aux Autheurs (titre de départ., iu-4) {liée. Thoisy, 399, Procès de M. Foucjuet, p. 443, Bibl. nat.).

Page 1