LA VIE DE DEIIÉNAULT XXV
Yois combien des grandeurs le comble est dangereux. Contemple de Fouquet les funestes reliques, Et tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques, Grains qu'on ne te prépare un destin plus alîVeux.
II sort plus d'un revers des mains de la Fortune. La chute en quelque jour te peut estre commune. Nul ne tombe innocent d'où tu te vois monté.
Garde donc d'exciter ton Prince à son supplice. Et prêt d'avoir besoin de toute sa bonté, Ne le fais point user de toute sa justice'
Ce sonnet qui circulait clans les ruelles ne tarda pas à être la fable de la Cour. On en parla à Colbert. Le grand Ministre n'était pas homme à s'émouvoir de quatorze vers. Fort du sentiment du devoir, il planait au dessus de ces bourdonnements de frelons. Il chercha cependant, paraît-il, à en connaître l'auteur, assurant qu'il ne lui voulait aucun mal. Bientôt dévoilé, ranonymatde Dehénault eut pour ses intérêts matériels un résultat inespéré : Colbert décida de lui maintenir la pension de Fouquet et il chargea l'abbé Gallois, son lecteur, de porter au poète douze cents livres pour la première année et de l'assurer qu'en changeant de patron, il ne perdrait riendes espérances qu'il avait pu légitimement concevoir. Politique ou grandeur d'âme, ditLaMonnoye. un procédé aussi noble, pour ne pas dire aussi magnanime, est peut-être un des plus beaux traits de la vie de ce ministre à jamais célèbre-. La position de Dehénault était cruelle : célébrer Colbert c'était renier et accabler Fouquet; il ne le pouvait pas, voilà la seule explication plausible de son silence. Cependant un anonyme releva le gant jeté par Dehénault :